Blogue Axel Evigiran

Blogue Axel Evigiran
La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


14 juin 2021

Du radeau des cimes à l’Arbre-Monde, ou l’inverse

 

Arbres en Bourgogne (Photo par Axel)


Je viens de refermer la dernière page de « L’arbre-Monde », roman de Richard Powers paru en 2018. Ce livre, cadeau magnifique, porte en ses pages la misère contemporaine des arbres et des forêts. Le saccage nous incombe … Juste en passant, puisqu’il parait que nous sommes à la saison de l’Euro de football : « chaqueseconde, l’équivalent d’un terrain de foot de forêt tropicale humide disparaît ».

Mais revenons au roman : c’est là un pavé captivant ! Bien sûr il y a des métaphores ou des passages quelques peu sibyllins, des envolées sorties tout droit de la mouvance « Gaïa » … Mais « L’Arbre-Monde » c’est, et cela reste avant tout, un plaidoyer écologique ; mais non pas d’un style gnan-gnan. Non, les pages tissent une épopée tragique. La lutte est inutile, les sacrifices vains ? Que faire de notre hubris, de cette « intelligence » retournée contre l’espèce elle-même, contre le vivant en général ? Telles sont quelques-unes des questions posées par le livre – à chacun sa réponse – l’auteur livre juste des possibles.

Sur le fond, la beauté brute de ces histoires intriquées, ou plutôt reliées entre-elles à la façon d’un réseau de racines, donnent le pouls à cette prose si singulière de Power. On aimerait que cela dure encore un peu ; on rêverait d’une touche d’espoir plus tangible. Mais voilà, le monde va comme il va …

Bref, on l’aura compris c’est un livre à partager et à faire connaître.

 

Le lisant je ne pouvais m’empêcher de songer à Francis Hallé, à son Radeau des Cimes et son « Plaidoyerpour l’arbre »

En 2010 j’étais tombé par hasard sur la semaine « A Voix nue » sur France culture, en compagnie du botaniste. C’était un soir, la troisième semaine de Mai. Je ne connaissais alors le projet « Radeaux des cimes » que vaguement. Mais au-delà de cette odyssée des canopées tropicales je fus subjugué par le personnage ; cette sorte de paysan à l’œil et au cœur de poète. Un homme doté d’une sensibilité et d’une acuité à même de transmettre sa passion. Un esprit singulier et personnage atypique. Un franc parler, des mots simples pour dire des choses d’une profondeur juste. J’avais eu l’envie de partager ces émissions, me coltinant la transcription des deux premiers volets (il y en avait cinq).


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Arbres souterrains

J’ai vu les plus belles plantes du monde et c’est une source ininterrompue de surprise et d’admiration. Je suis allé en Argentine récemment et j’ai vu des choses que je ne pouvais pas imaginer. Des arbres souterrains. Ca se présente comme une grande tâche des feuilles ; des feuilles et des fleurs qui sortent du sol, c’est tout. Lorsque le feu passe, parce que ça brûle chaque année, il n’y a plus rien. C’est l’hiver. Dès que les pluies arrivent les feuilles ressortent. L’arbre il a grandi un peu. Quand on mesure à quelle allure la tâche s’élargit, on peut calculer l’âge de cet arbre. Ce sont des milliers d’années ! Des très gros arbres souterrains. Alors moi qui m’étais donné beaucoup de mal pour faire une définition de l’arbre, je peux vous dire que tout s’écroule. "  

Qu’est-ce qui vous a fait pencher pour la botanique tropicale ?

Tout simplement parce que c’est dans les tropiques humides, autour de l’équateur, qu’il y a l’énorme majorité des plantes du monde. On a démontré après que tous les grands groupes de plantes, que ce soit les fougère, les graminées ou les orchidées, sont nées sous les latitudes équatoriales. Et puis, il y a celles qui ont dû rester et qui y sont toujours, et puis quelques plantes, qu’on pourrait dire aventureuses, qui se sont avancées en Europe, et même jusqu’au cercle polaire. Mais c’est une petite minorité. (…) Je vais me permettre un métaphore musicale : imaginez un énorme orchestre qui joue sous l’équateur. Quand vous êtes sous l’équateur vous êtes aux premières loges, vous en profitez pleinement. C’est la faune et la flore. Et puis ici, en prêtant l’oreille, vous entendez du côté du sud un écho très assourdi. C’est ça qu’on a comme faune et comme flore ici, ce n’est trois fois rien. Alors c’est sympathique, j’aime bien les plantes d’ici, mais il faut les comprendre comme des émanations très lointaines d’une énorme origine équatoriale ".    

 

Le métier et les études de botaniste

Dans les années 1990, les études de botanistes ont été supprimées en France. A l’université il n’y a plus de botanique. Il y a encore des travaux sur les plantes, mais c’est très spécialisé ; il faut avoir acquis ailleurs la formation de botaniste. Je trouve ça scandaleux. La botanique n’a pas déméritée, nous avons en France, et notamment à Montpellier, une tradition botanique très ancienne et très vénérable. Je pense que le ministre a été mal conseillé. (…) C’est très grave erreur, et c’est d’autant plus ridicule que a peu près vers la même époque le grand public a commencé à se passionner pour la botanique."  

Le sous-bois dans les forêts équatoriales (différence forêt primaire et forêt secondaire).


Ce qui frappe c’est que c’est extrêmement sombre. 0,1% de l’éclairement total. C’est à dire que c’est comme dans une cave. L’œil s’habitue, mais c’est vraiment très sombre. Une autre chose qui frappe, c’est que c’est totalement calme. Vous levez les yeux, vous voyez la cime qui se balance, donc il y a un alizé très fort là-haut, à 50 mètres au-dessus de vous, mais là où vous êtes, vous allumez une cigarette, vous voyez la fumée qui monte tout droit : pas un souffle. C’est compréhensible, il y a une rugosité là-dedans qui fait que le vent ne descend pas au niveau du sol. Qu’est-ce qui frappe aussi ? Les sons. D’ailleurs votre propre voix vous ne la reconnaissez pas. Parce que vous êtes entouré de pleins d’obstacles physiques, sous forme de feuilles ou de branches, et quand vous parlez vous vous dites : mais tiens, qui est-ce qui parle ? Ce n’est pas votre voix. C’est très curieux. Si on est perdu, bon ça ce n’est pas drôle, mais quand on veut se faire entendre de loin il ne faut pas crier, parce que ça ne passe absolument pas. Trois mètres plus loin on ne vous entend plus. Il faut prendre un madrier et taper sur un contrefort. Il faut faire un bruit très sourd, ça s’entend à des kilomètres. Parmi les choses qui frappent aussi, on ne voit pas d’animaux. On sait qu’il y’en a. D’ailleurs de temps en temps on sent une bête qui s’enfuit à toute allure en faisant un bruit de feuilles mortes, mais on ne les voit pas. Alors en regardant de près un tronc d’arbre on s’aperçoit qu’il y’en a plein. Mais ils sont verts ou bruns et ils ne bougent pas. Et nous on est sensible aux mouvements. Si l’animal ne bouge pas, on ne le voit pas. C’est pas du tout dangereux, on y est très bien (…) Parmi les idées fausses : dans les belles forêts primaires que j’ai visitées, vous pouvez courir, vous pouvez faire du vélo. Les seuls obstacles sont des bases de troncs énormes, mais sinon le sol est nu. Ça ce sont les forêts primaires, attention que ça se fait très rare. C’est une forêt qui n’a pas été abîmée par l’homme, ou alors si elle l’a été, il s’est passé un nombre de siècles suffisants pour qu’elle redevienne primaire : c’est de l’ordre de 7 ou 8 siècles. De temps en temps un arbre tombe, c’est important de le savoir. Il n’y a pas besoin qu’il y ait du vent. L’arbre tombe : qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? il est investi par une liane qui grandit à toute allure, et puis d’un coup, crac, le poids est excessif et l’arbre tombe. C’est ça les dangers. Mais les animaux pas du tout. Les animaux on est très content de les voir. Il n’y a pas d’insectes dangereux. Dans les forêts primaires y a pas vraiment de danger. (…) Vous pouvez toujours regarder ce qui se passe en haut, là c’est très curieux. Parce qu’en haut on voit les arbres qui bougent, on voit la faune, très mobile, très brillante. On voit les fleurs, on s’aperçoit que c’est couvert de fleurs, elle ne sont tout simplement pas en bas, elle sont en haut. Elles sont en haut. Et donc il faut aller en haut. Moi je suis mon idée. Je tiens à voir l’endroit où il y a le plus de vie sur terre, et maintenant je sais où : ce sont les canopées de ces forêts là (…) Le sous-bois : pour en profiter pleinement il faudrait faire un mètre par heure. Ceux qui commencent à faire du jogging là-dedans ils ne voient rien, ils sortent en disant : y a que de la salade verte, ça n’a aucun intérêt. J’en ai vu beaucoup. Plus vous allez lentement, plus vous allez voir de choses. Il faut retourner les feuilles, il faut écarter les feuilles mortes, il faut regarder partout. Il faut faire le tour des tiges et des petits troncs. C’est passionnant mais il faut aller très lentement. Il y a des gens qui exècrent ces forêts. Une chose me frappe, c’est que dans les films grand public, (…) la forêt qu’on vous montre, ce n’est pas la forêt primaire. C’est la forêt secondaire. Canopée déstructurée, beaucoup de lumière au sol. Evidement des plantes qui poussent, car il fait chaud et humide. Et là vous êtes obligé de tailler votre route à la machette et puis vous avez des insectes en permanence. C’est pas du tout agréable. En plus ça n’a aucun intérêt économique, et sur le plan biologique y a beaucoup moins d’espèces, c’est beaucoup moins intéressant. C’est ça qu’on nous montre au cinéma. J’insiste sur le fait qu’il y’en a deux. La primaire qui est la vraie, hélas il y’en a plus beaucoup, et puis la secondaire, qui est celle que laisse l’homme une fois qu’il a tout saccagé… je ne suis pas tendre pour le travail des êtres humains dans les forêts tropicales, c’est franchement moche !

 Le sous-bois la nuit

Ça vaut le coup de voir le sous-bois la nuit. Il faut se jeter à l’eau, si je puis dire. J’aime bien. Sortir à 3 heures du matin sans lampe. C’est un spectacle étonnant ! D’abord vous avez un concert de tous les animaux. Le concert démarre quand le soleil tombe. Pendant la nuit c’est extraordinaire. Cependant ce concert il est là-haut, il n’est pas au niveau du sous-bois, il est dans la canopée, mais enfin on l’entend très bien. Et puis il y a des lucioles ; des paquets de lucioles qui clignotent partout en volant. Et puis sur le sol vous voyez, en belle forêt primaire, là où le sol est bien dégagé, vous avez des champignons phosphorescents sous forme de grandes lueurs mauves ou orangées, et ça se déplace, ce n’est pas stable. Ca s’éteint là, ça s’allume là, ça pulse. C’est très curieux. "  

 L’aube

Il y a ce que les anglais appellent ‘dawn corress’. Le concert s’arrête et c’est uniquement les oiseaux…Toute la faune d’oiseau se met à chanter ".

 Sur la littérature scientifique contemporaine (botanique)

Vous envoyez à une revue un travail scientifique. S’il y a la moindre allusion à ce que vous disent vos sens le papier sera refusé. Ce que nous disent nos sens, c’est considéré comme totalement subjectif, donc entaché de risques d’erreurs, et puis à la limite ce n’est pas de la science. C’est de la poésie, c’est de la philosophie, c’est tout ce qu’on veut. Alors je me bats contre ça. Parce que quand je suis dans une forêt équatoriale, il y a que ce que me disent les sens. Il n’y a rien d’autre. Dans un premier temps, c’est ce que je vois, ce que je sens, ce que j’entends, c’est ça qui compte. Le résultat c’est que les beaux livres consacrés aux forêts équatoriales, je les trouve assez nuls, parce qu’il n’y a rien de sensuel là-dedans. Attendez, pour identifier les arbres, on ne voit pas les feuilles, elles sont trop hautes. Donc on fait une petit blessure avec un couteau, on met l’oreille dessus, la plupart ne font pas de bruit, faut reconnaître, mais de temps en temps il y’en a un qui fait comme un soda, vous entendez les bulles… Ca ça nous permet d’identifier les arbres. On sent l’odeur de la coupe. Alors ça, c’est un excellent critère, mais seulement les odeurs c’est curieux, vous ne pouvez pas les décrire, vous pouvez juste procéder par comparaison (…) On est obligé de procéder comme ça. Et ça marche. Et c’est très stable, vous retrouvez le même arbre le lendemain, il sent la même chose. Alors quand les revues scientifiques nous censurent parce qu’on fait état du témoignage de nos sens, je me dit qu’ils sont complément à côté de la plaque. Dans un labo, oui. Mais pas en forêt. (…) Il y a un côté faux cul là-dedans… Il ont qu’à y aller ils verront bien

 



Biodiversité


Dans notre connaissance collective de ce qu’on appelle la biodiversité, il y a une date critique : c’est 1982. Avant 1982 vous demandiez à un naturaliste combien d’espèces il y avait sur la terre et il aurait dit 3 millions. En 1982 un collègue que je connais bien, Terry Erwin, a fait les premiers travaux de dénombrement des insectes dans une canopée tropicale. Il mettait au niveau du sol un espèce de canon envoyant du gaz toxique, qui montait jusque dans le haut des arbres, et donc les insectes étaient tués et tombaient sur le sol. Ce n’est pas une méthode très élégante, mais quoi qu’il en soit, en faisant ce travail-là en un point A puis en allant le faire à un point B à 100 mètres de là, il s’est aperçu que les espèces n’étaient pas les mêmes. Donc ça a fait la base d’un calcul, et en 1982 notre biodiversité terrestre est passée de 3 millions à 30 millions. Un facteur 10. Juste pour quelques heures de travail dans une canopée de forêt équatoriale. Et puis il y a tous les insectes qui meurent et qui s’accrochent, donc c’était par défaut. Il n’empêche que c’est à ce moment-là que je me suis dit, c’est la haut qu’il faut travailler ".  

 

Le radeau des cimes

L’affaire a commencée en 1983 (…) Le gros avantage d’un ballon à air chaud, c’est que la sustentation dans l’air ne dépend pas de la propulsion. Même si vous avez une panne de moteur ça ne va pas tomber (…) C’est silencieux. La faune ne sait pas que vous êtes là. (…) J’ai commencé par faire des vols en montgolfière seule, avec un panier en osier. Je peux regarder les choses mais ça va trop vite. Le pilote me dit : je ne peux pas ralentir, c’est le vent qui me pousse (…) Si tu veux que m’arrête il faut qu’on dégonfle. Bien je luis dit : dégonfle. Ah non, il me dit, ça je ne peux pas dégonfler l’enveloppe de mon ballon sur des arbres parce que sinon ça va s’accrocher et on ne pourra plus regonfler. Et là il m’a dit qu’il faudrait une espèce de plate-forme qui entourerait notre nacelle, et sur laquelle je pourrai dégonfler. Et la radeau des cimes au départ c’était ça. (…) Au bout d’un certain temps on s’est dit, mais c’est idiot, pourquoi faut-il que notre appareil porte 100 kilos de ballons ? Il ferait mieux de porter 100 kilos de chercheurs. Il vaut mieux que le ballon s’en aille par en haut. Voilà comment c’est né. On a fait un radeau, et quand il est en place le ballon s’envole et nous on monte y travailler. Ca suppose tout de même un moteur, on ne peut pas faire ça avec une montgolfière classique. (…) En 1989 (…) dirigeable à air chaud, il fait plus de 53 mètres de long. (…) Je vous raconte comment ça se passe : On met ça en place au lever du jour. Simplement, au lever du jour à cette latitude là on est dans la brume. On a une bâche plastique qui nous sert de terrain de décollage. On met le radeau sous le dirigeable (…) Il faut avoir volé la veille et repéré les bons endroits avec un GPS très précis. Parce qu’on ne peut pas se poser n’importe où. Le dirigeable amène le radeau, l’enfonce un peu dans le sommet des arbres et puis il largue ses amarres et il retourne au camp. A ce moment-là le radeau est à la disposition des scientifiques, il recouvre une dizaine d’arbres, une quinzaine d’arbres, sans compter les lianes et les plantes épiphytes. Sa surface est de 600 m2 pour 600 kg. Un kilo du m2. Ce n’est vraiment rien du tout pour une forêt. Ça nous permet de tenir sur un milieu qui est assez mou, assez souple.

Quelle impression dans la canopée ?

" D’abord vous ne voyez pas le sol. Vous êtes dans une lumière énorme. (…) Il y a une métaphore marine qui s’impose. Ca bouge, comme un catamaran en haute mer. On est amarrés en permanence, comme sur un bateau en haute mer, car on n’est jamais sûrs que les branches qui nous portent ne vont pas casser. On ne peut pas vérifier la solidité de tout ça. D’ailleurs y’en a plusieurs qui sont passés par-dessus bord. Fort heureusement ils étaient attachés, donc ça s’est terminé en rigolade. On n’a jamais eu d’accident (…) On est très sensibles au vent, et quand il y a un grain qui arrive on dit : ça c’est pour nous. Et puis quand le vent arrive, le truc se met à bouger, ça fait comme une espèce de gros bateau. On se réfugie dans une tente (…) Vous avez l’impression d’être dans un vieux jardin pas très bien entretenu. Il y a des cimes d’arbres et puis il y a des plantes, des lianes qui poussent comme ça (…) C’est le vrai visage de la forêt, c’est pas du tout le sous-bois.  

Le premier choc

C’est drôle de voir les collègues après… Je regardais leur comportement. Ils sortent du trou d’homme et ils sont complètement sonnés. Le gars il s’assoie sur le bord et il essaie de comprendre ce qui lui arrive. Et d’abord il y a cette énorme lumière et puis le vent qui est agréable aussi. Et puis la faune aussi, la faune immédiatement comme des bijoux ; des fleurs partout – c’est ça qui nous manquait en bas. Des odeurs de fleurs indescriptibles. Des roses de juin, de la glycine, des narcisses, et tout ça mélangé. (…) Il faudrait filmer tout ça pendant qu’il est encore temps, pendant qu’il y’en a encore ; parce que la forêt est détruite et que dans les forêts secondaires vous n’aurez pas ça. (…) [Dans la canopée] il y a très grande énergie. (…) La canopée n’est ni hostile ni accueillante. C’est ce qui m’intéresse, elle n’est pas faite pour nous ; elle se moque totalement de la présence de l’être humain. C’est l’altérité. (…) On se fait petit, on essaye de comprendre. C’est d’une complexité monstrueuse. C’est l’endroit au monde où il y a le plus de biodiversité. De très loin. Même le milieu marin avec les récifs de coraux, ça n’est qu’une toute petite fraction de la biodiversité que nous avons dans la canopée. C’est de l’ordre de 15%. Pas plus ".

Ce qu’on fait entre autre dans la canopée

On récolte des morceaux pour l’analyse de l’ADN. C’est comme ça qu’on a trouvé qu’il y a plusieurs génomes dans le même arbre. (…) La biochimie nous a beaucoup intéressée. On compare les feuilles du bas de la plante et les feuilles du haut, et il y a, à peu près, cinq fois plus de molécules actives en haut qu’en bas. Il y a plusieurs réponses (à cela) : les animaux sont en haut. 75% de la faune est en haut, et dans ce nombre il y a énormément d’herbivores. Donc au niveau de la canopée les plantes doivent se défendre. C’est des molécules dissuasives. Qui peuvent nous servir de molécules à fonction médicinale. Il y a une toxicité qui à faible dose intéresse les médecins.  

 

Une nuit la haut

Si on a décidé de passer une nuit la haut c’est qu’il fait beau. Donc vous avez le ciel au-dessus de vous, sans aucune pollution lumineuse. Vous voyez toutes les étoiles et la voie lactée qui traverse tout ça, c’est absolument génial. Vous regardez au travers du filet et vous avez les lucioles qui clignotent. C’est un spectacle difficile tellement c’est étrange, et tellement c’est beau. N’oubliez pas le concert, qui au début de nuit est à son maximum. Et c’est un concert très étonnant la aussi. Car s’arrête d’un côté et ça reprend de l’autre. On a l’impression qu’il y a un chef d’orchestre. Tout d’un coup le vallon devient silencieux et puis c’est la crête qui se met à crier. (…) Et les odeurs aussi… Parce qu’on est entourés de fleurs. Ce sont pas du tout les odeurs un peu tristouilles du sous-bois, c’est des odeurs magnifiques et la nuit elles sont exacerbées... (…) "

 

Quel pourcentage reste-t-il de la forêt primaire ?

" Oh, dans dix ans c’est fini ! "

17 mai 2021

En baie de Somme, encore !

 

En baie de Somme (photo par Axel)
En baie de Somme (photo par Axel)

En baie de Somme, encore ! En semaine, hors vacances scolaire ; loin des hordes de touristes qui bientôt vont déferler. Nombre d’entre eux approuveraient sans états d’âme qu’on arasât les dunes pour en faire des parkings !

Procession multicolore et criarde – ils vont voir, par bus entiers, la silhouette lointaine des phoques– et pourront ensuite s’écrier : « je l’ai fait ! »

 

Nuée de limicoles ( photo par Axel)
Nuée de limicoles ( photo par Axel)

Mais pour l’heure, au-delà de la baie, au large alors que la marée s’essouffle, il y a juste le sable, les coquillages, le vent et l’eau ; la nuée des limicoles à marée haute …

Il est midi et passe un courlis.

Les grands cormorans par grappes sèchent leurs plumes, tandis qu’un chalutier s’active sur le front de mer.

Courlis corlieu (photo par Axel)
Courlis corlieu (photo par Axel)

Grands cormorans (photo par Axel)
Grands cormorans (photo par Axel)

Marcher pieds nus au milieu de nulle part, sous un ciel au soleil encore timide, un ciel criblé de nuages, relève de l’expérience mystique.

Ces ciels fulgurants de la baie de Somme !


Au bord de l'eau .... (photo par Axel)
Au bord de l'eau .... (photo par Axel)

Warning ! (photo par axel)
Warning ! (photo par axel)


Plus loin, le long du massif dunaire en direction du Marquenterre, le bord de plage est le domaine du gravelot-à collier interrompu. Une espèce menacée, venue nicher là.

L’oiseau pond ses œufs minuscules et mimétiques avec le milieu dans une simple anfractuosité. Et lorsque se présente un prédateur potentiel, le limicole tente par des manœuvres habiles, où il feint d’être blessé, de l’entrainer plus loin. Mais les randonneurs, ne prenant pas même garde à l’oiseau, tout à leurs conversations ou performances, souvent sans s’en apercevoir écrasent les œufs.

Une signalisation a été placée il y a peu. Espérons que cela suffise.

 

Gravelot à collier interrompu (photo par Axel)
Gravelot à collier interrompu (photo par Axel)

Gravelot à collier interrompu (photo par Axel)
Gravelot à collier interrompu (photo par Axel)

La baie est aussi, pour le miroiseur un lieu de rencontres fortuites et mémorables. Ainsi ce faucon pèlerin au vol puissant, venu se poser au large du banc de l’ilette.

Pas très loin de là, sur le devant de la ligne des vagues, un groupe d’eiders à duvet immatures vient se poser.

 

Faucon pèlerin (photo par Axel)
Faucon pèlerin (photo par Axel)

Eiders à duvet - photo par Axel
Eiders à duvet - photo par Axel

Enfin le sentier d’accès à la mer, alterne les paysages ; de la pinède au maquis, passant par une zone feuillue. A ces différents biotopes leurs espèces. Ainsi, pour le peu que l’on ne soit pas pressé on croisera des linottes mélodieuses, des mésanges huppées, des fauvettes grisettes et autres tourterelles des bois aux roucoulades ténues.


Fauvette grisette (photo par Axel)
Fauvette grisette (photo par Axel)

Mésange huppée (photo par Axel)
Mésange huppée (photo par Axel)

Tourterelle des bois (photo par Axel)
Tourterelle des bois (photo par Axel)

Quel plaisir d’ailleurs, le matin tôt après la pluie, de trouver le sentier vierge de toute trace humaine. Cet endroit dont il est inutile de donner la localisation tant il arrive parfois qu’il se mue en véritable autoroute piétonnière.

C’est l’heure où le rossignol s’époumone. L’oiseau dont le chant est tout un symbole, offre parfois le privilège de se laisser voir – un plaisir rare.

Son trille varié d’ailleurs, dont on parle tant, si peu savent le reconnaître. Ce chant, associé à un certain romantisme, n’est pourtant pas nimbé de la charge de nostalgie des mélopées du Rougegorge ou du merle noir. Mais ce sont là des considérations personnelles.

 

1 mai 2021

Pagnol et « Le château de ma mère » ; braconnage et parties de chasse !

 

Paysages au-dessus d'Aubagne (photo par Axel)

« Le château de ma mère », est le second tome de la trilogie des souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol ; œuvre unanimement encensée. Ce volet en particulier est dit-on, « une superbe histoire sur l’amitié enfantine ». C’est possible en effet d’être touché par le mièvre et la tenue ‘morale’ de ce genre de texte, tant la nostalgie de l’enfance idéalisée est un sentiment assez largement partagé. Exaltation de bons sentiments, avec en toile de fond l’arrière-pays provençal, le soleil sur les collines, la garrigue. Voilà une recette propre à produire un « roman émouvant », récit qui sent bon le terroir et le ‘véridique’ !

 

L’ami d’enfance de Pagnol porte le sobriquet de Lili – Lili des Bellons !

 

« Avec l’amitié de Lili, une nouvelle vie commença pour moi. Après le café au lait matinal, quand je sortais à l’aube avec les chasseurs, nous le trouvions assis par terre, sous le figuier, déjà très occupé à la préparation de ses pièges.

Il en possédait trois douzaines, et mon père m’en avait acheté 24 au bazar d’Aubagne ; qui les vendait hypocritement sous le nom de pièges à rats’ » (P 29)

 

Le petit frère, quant à lui, se prénomme Paul. Et se montre plus sensible et soucieux du respect de la vie des bêtes. Et qui, emmené au relevé des pièges, réagit mal : 

 

« En arrivant au Petit-Œil, nous trouvâmes, pris au premier piège, un pinson.

Paul le dégagea aussitôt, le regarda un instant, et fondit en larmes, en criant d’une voix étranglée :

-          Il est mort ! il est mort !

-          - Mais bien sûr, dit Lili. Les pièges, ça les tue !

-          -Je ne veux pas, je ne veux pas ! il faut le démourrir ! … » (P40)

 

Un roman de la bienheureuse ingénuité ? Je laisse chacun en juger … Mais on peut y voir autre chose. Car Pagnol nous conte à la vérité, tout au long de la première partie de ce roman, une histoire d’hécatombes. Un journal faisant état de sa fierté à contribuer au massacre d’oiseaux et autres lézards (jetés) ou petits mammifères. Cela va jusqu’à nausée ; des parties de chasse en famille aux séances de braconnage avec son ami Lili – avec l’évocation au passage de la ‘traditionnelle’ chasse à la glue[1].




Sur le piégeage :

 

« Mon nouvel ami ramassa plusieurs culs-blancs, que les français appellent ‘motteux’, encore deux bédouilles (il m’expliqua que c’était un ‘genre d’alouette’ et trois ‘darnagas’. Les gens de la ville leur disent ‘bec croisé’. Mais nous on leur dit ‘darnagas’, parce que c’est un oiseau imbécile… »[2] (P 17)

 

« - Oh ! dit Lili rougissant. Je mets des pièges pour les oiseaux …

-          Tu en prends beaucoup ?

Il regarda d’abord autour de nous d’un rapide coup d’œil circulaire, puis vida sa musette sur l’herbe, et je fus confondu d’admiration : il y avait une trentaine d’oiseaux. » (P 22)

 

Et même les pique-niques prennent sous la plume de l’académicien des allures de sinistres ball-traps :

 

« Parfois l’oncle Jules, la bouche pleine, saisissait brusquement son fusil, et tirait vers le ciel, à travers les branches, sur quelque chose que personne n’avait vu : et tout à coup tombait une palombe, un loriot, un épervier… » (P 31)

 

A aucun moment du roman l’écrivain régionaliste ne s’interroge sur la cruauté de telles pratiques. Jamais il ne fait montre de la moindre tendresse pour ce qui vit autour de lui ; trop occupé au carnage. Et si un piège n’est plus à sa place :

 

« Nous battions les broussailles, en cercles concentriques, autour du lieu du guet-apens. Souvent, c’était un beau merle, une lourde grive des Alpes, un ramier, une caille, un geai… »[3] (P 32)


Les ruines d'Aubignagne (Photo par Axel)

 



C’est d’ailleurs une époque où les rapaces, encore considérés comme nuisibles ou créatures du diable, étaient abattus où massacrés à vue !

Ainsi l’anecdote d’une chouette piégée (une effraie sans doute au vu de la description – on notera que la bête, en train de s’étouffer, chuchote en réalité des maléfices.)

 

« … nous découvrîmes une chouette blanche : très haute sur ses pattes jaunes, toutes ses plumes hérissées, elle dansait le piège au cou. A demi suffoquée et chuchotant des maléfices[4] (…) la mort toute proche lui ouvrit le bec ; alors rassemblant ses dernières forces, elle repoussa violemment l’engin, et d’un seul coup, s’arracha la tête. » (P 33)

 

Plus terrible encore, l’histoire de la buse :

 

« J’eus cependant la joie et la fierté d’achever une buse aussi grande qu’un parapluie vu de profil : du fond du ravin de Lancelot, mon père la fit tomber d’un nuage ; sur le dos, les serres en l’air, l’oiseau meurtrier me regardait venir à lui. Ses yeux jaunes brillaient de haine et de menace (….) je la tuai férocement à coups de pierres ». (P 168)

 

Il y a ici, en effet, de quoi être fier ! Achever un rapace abattu au fusil par lapidation est tellement un acte héroïque ! Car le seul meurtrier ici ce n’est pas l’oiseau, qui ne tue que pour se nourrir, mais l’enfant - par ricochet que penser de l’adulte qui rapporte ce souvenir, sans éprouver le moindre regret ? Qui ne prend pas la moindre distance avec cet acte d’une cruauté et d’une bêtise crasse ? On peut au passage s’étonner que les admirateurs de Pagnol n’éprouvent le moindre embarras à la lecture de telles aventures ; d’aucuns allant jusqu’à dire que le livre est sans la moindre ‘violence’.

  

Mais sourde une crainte chez Marcel celle, à l’approche d’octobre, de la prochaine rentrée des classes :

 

« Il (Lili) s’élança soudain vers le bord de la barre, où se dressait un beau genévrier, se baissa et leva à bout de bras un oiseau que je pris pour un petit pigeon. Il cria :

-          La première sayre !

Je m’approchai.

C’était une grande grive des Alpes, celle que mon père avait un jour appelée ‘litorne’ » (pp 87/88)

 

Grives litornes (photo par Axel)

Les temps changent, mais les paysages demeurent, plus où moins abimés par l’expansion humaine. Mais il reste si bon de se glisser sur les pentes duGarlaban, sentir le vent et savourer le silence juste troublé par le trille d’une fauvette Pitchou. Et s’engouffrer dans le vallon des Piches et saluer le Circaète Jean-le-Blanc !

A jouir de la campagne provençale, au-dessus d’Aubagne, les mains dans les poches, ou une paire de jumelles en bandoulière.

 

Dans ma vieille édition du « Château de ma mère », la photographie en couverture présente un bouquet de roses. Un merle étranglé par un piège eût mieux fait l’affaire – c’est certes moins vendeur !



[2] Soit donc : traquet motteux, Pipit Farlouse et non pas le bec croisé des sapins mais la pie grièche grise.

[3] Grive des alpes : grive litorne.

[4] On notera au passage le lieu commun.