La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?
A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.
Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...
Me
voici au Crotoy, pour une semaine hors du temps comptable.
Et
de me livrer à l'observation des oiseaux ; en baie du côté de
la Maye, dans les chemin côtiers, là où poussent les argousiers,
dans les roselières à panures ou encore en forêt de Crécy, située
pas très loin – lieu d'une cuisante défaite, la chevalerie
française fauchée par les arbalétriers anglais …
De
touchantes rencontres … Le meilleur des remèdes !
A
ce jour, plus de 80 espèces en contacts visuel. Quelques instants
volés par l'objectif.
Voici le partage de quelques instants choisis, saisis en la compagnie des oiseaux. Chacun de ces clichés a son histoire.
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Fin mars 2019, seul au large de la baie de somme, après 8 km de marche j’atteint le banc de l’Islette. Derrière les dunes qui coupent le vent, dans une zone relativement plate, parmi les oyats et la végétation rase je tombe sur un groupe de passereaux au nourrissage – ils sont au moins trente. Mon sang ne fait qu’un tour : ce sont des alouettes hausse-col ! Une première photographique pour moi. (L’espèce est migratrice et l’on n’en rencontre que peu en hiver dans les zones côtières fort localisées).
Alouette Hausse-col (photo par Axel)
Alouette Hausse-col (photo par Axel)
Toujours en baie de Somme, cette fois en mai 2019, au sortir du chemin côtier situé non loin de Queend-plage, je distingue depuis le sommet des grandes dunes qui dominent le paysage un groupe d’oiseaux. Des limicoles au « jizz » (1) caractéristique : des barges ! Elles sont sur la ligne de la marée, fort haute. J’ai la chance d’être seul. Je m’approche et précise : des barges rousse – mais un promeneur que je n’avais pas vu se rapproche et les échassiers s’envolent à contre vent, un instant faisant du sur place avant de virer de bord. Je fixe la rencontre dans mon objectif !
Barges rousses en vol (photo par Axel)
Barge rousse (photo par Axel)
En mai 2020, dans le Pévèle, sur les petits sentiers que je connais bien autour de la ville de Templeuve. C’est la saison des amours chez les bergeronnettes printanières. Elles me devancent le long du sentier ; s’envolant à mon approche, avant de se reposer un peu plus loin. C’est alors qu’un mâle en plumage nuptial se perche sur piquet dont la teinte rappelle celle de l’oiseau !
Bergeronnette printanière (Photo par Axel)
Je suis en forêt, dans le parc des 5 Tailles, non loin de Thumeries. C’est la fin juillet 2018. Un rapace criaille au-dessus de moi. Son comportement est singulier : visiblement je le dérange (un nid pas loin peut-être ?). Il cercle vraiment bas. Je fais quelques clichés avant de m’éloigner pour éviter de trop le gêner. Je regarde le résultat : ce que j’avais pris pour une buse variable est en fait une bondrée apivore, un visiteur d’été sous nos latitudes.
Bondrée apivore (photo par Axel)
En août 2018, en Corse, j’ai pris l’habitude le matin avant de partir en balade, ou le soir une fois rentré, de me poster sur la terrasse de notre bungalow, et observer les oiseaux passant à proximité. Il y a en général pas mal de gobe-mouches gris et les mésanges habituelles. Mais dans un arbuste un peu plus loin mes jumelles s’ajustent sur un passereau inhabituel pour moi. C’est un granivore… Par élimination je le range parmi les bruants. J’immortalise l’instant dans mon zoom. Et après avoir compulsé mon guide Ornitho j’en déduis un bruant zizi. Une coche !
Bruant Zizi (photo par Axel)
Février 2019. Avec mon pote d’enfance avons décidé de nous rendre Belgique près d’un lieu dénommé Harelbeke, dans une zone marécageuse où se trouve un observatoire. Nous restons là planqués à l’affut une bonne partie de la matinée. Et tandis que vais me soulager dans un buisson plus loin se pointe un butor étoilé, une espèce qui m’échappe toujours (on a chacun ses espèces pas forcément rares mais qu’on ne parvient jamais à observer – nos petites malédictions de miroiseur). L’anecdote le fait bien marrer. Mais je tirer vengeance peu après en photographiant pendant sa courte absence une buse variable, passée en vol juste devant mon nez !
Buse variable (photo par Axel)
Avril 2018 dans le parc du Marqueterre, fort peu fréquenté. Le ciel est bleu limpide. Je savoure ces moments privilégiés. Sur l’eau les oiseaux batifolent : sarcelles d’hivers, canards siffleurs, souchets et pilets … Une journée avec une quarantaine d’espèces croisées
Groupe d'anatidés ( photo par Axel)
A la réserve du Pont de Gau en Camargue en aout 2019 … Les flamants roses sont rois ! Etrangement ce ne sont pas pour moi les oiseaux les plus faciles à photographier. Il me faudra de nombreux essais avant d’obtenir un cliché qui me satisfasse …
Flamand rose (photo par Axel)
Toujours en août 2019. Au Grau du roi, le soir nous avons, devant notre terrasse, un visiteur régulier. Il s’agit d’un hardi goéland Leucophée, le cousin méridional du goéland argenté. L’individu, un immature, a pris l’habitude de venir quémander de la nourriture – les quelques soirée ou il ne vient pas, sa présence nous manque …
Goéland Leucophée (photo par Axel)
Début mai 2019, sur l’arrière de la Baie de Somme, non loin des rails du train à vapeur qui relie la commune du Crotoy à celle de Saint-Valery, dans un secteur un peu trop connu des photographes, se rencontrent la panure à moustache ainsi que la fameuse gorgebleue à miroir. Il s’agit d’une espèce migratrice qui vient nicher dans nos contrées et arrivant dans les Hauts-de-France dès le mois de mars. Ici un beau mâle occupé à nourrir sa progéniture …
Un lieu magique qui offre le privilège, pour peu que l’on s’y rende
hors saison, de pouvoir savourer quelques lampées de solitude choisie ;
d’être opportunément tenu éloigné des fauteurs de bruits pour qui tout n’est
qu’environnement et défouloir …
Parcours ...
Ainsi ce jour de début décembre, jour de neige, où il me fut loisible
de croiser sur la journée, lors d’une boucle de 21 km à un rythme de tortue,
plus de 40 espèces d’oiseaux – et si peu de mes congénères. Et d’admirer ces
paysages au vaste ciel contrasté ; un véritable bain de couleurs. Un
parcours rituel qui s’ouvre sur 3 km entre pins, lande et massif dunaire, avant
de rejoindre la plage et ses alignements de piquets à moule, visibles à marée
basse. Et de là, plonger au sud vers la baie et dépasser le banc de l’Islette,
empruntant un petit sentier qui serpente entre dunes et maquis, inondé et pris
de glace, pour aller enfin lorgner du côté de l’observatoire du Marquenterre situé
côté baie.
Sentier gelé (Photo par Axel)
Sentier gelé (Photo par Axel)
La plage (Photo par Axel)
Y rester plus d’une heure, tranquille, à contempler le bruissement de
la nature. S’émouvoir de la venue d’un martin-pêcheur, prenant la pose dans un
rayon de lumière, tandis que sur le plan d’eau et dans la roselière la vie
s’ébroue … Parmi les espèces notables, deux visiteurs d’hiver, des
anatidés : le garrot à-œil-d ’or et le harle piette – j’en compte trois (2
mâles et une femelle). Passe à deux reprises, d’un vol chaloupé, une femelle ou
un immature de busard des roseau … La réserve est fermée, tout est calme, le
temps suspendu à un vol de bruant des neiges …
Busard des roseaux (photo par Axel)
Harle piette (Photo par Axel)
Huitrier-pie (photo par Axel)
Martin-pêcheur (photo par Axel)
Mais en cette saison les jours se font courts, et dès le début de
l’après-midi il faut songer à rebrousser. Cela tombe bien car c’est la marée
haute ; un faible coefficient cependant et, pour se mêler aux limicoles,
il faut prendre droit vers le large pour rejoindre le fil des vaguelettes, là
où elles grignotent le sable … Posés sur
l’horizon des bancs de goélands où se mêlent quelques cormorans. Plus loin une
nuée d’huitriers-pies vient au reposoir, accompagnés de trois ou quatre pluviers
argentés. Sachant les pies de mer plutôt farouches je les contourne afin de ne
pas les fatiguer, et cherche dans mes jumelles les petites boules nerveuses des
bécasseaux. Ceux-là, pour peu que l’on y mette les formes, se laissent
approcher parfois à quelques mètres de distances, poursuivant fébriles leur
activités, indifférents au photographe accroupis à quelques pas.
Oie cendrée & phoque (photo par Axel)
C’est alors qu’au loin j’aperçois dans mes jumelles deux masses sombres
qui se détachent sur le plat de la baie, à la limite des flots. Je dois être à
400 où 500 mètres de distance. Je dirige mes pas droit sur l’objet de
l’intrigue, faisant des arrêts réguliers. Et d’élucider bientôt l’un des deux
mystères :une oie cendrée !
L’autre me semblant être un gros morceau de bois amené par la marée.
A mon approche l'oie se résout à s'éloigner en nageant. Sa présence,
solitaire à cet endroit et son comportement me fait songer à un oiseau blessé,
incapable de voler. Quant au bout de bois il me semble bouger légèrement. Un
phoque !
Phoque (photo par Axel)
Soleil descendant sur la baie (photo par Axel)
Lumières de la baie (photo par Axel)
L'animal est de dos et je m’approche à une dizaine de mètres, signalant
ma présence en faisant du bruit. Il tourne sa tête dans ma direction et avec
maladresse se dirige sur moi. Surpris par ce comportement je songe à un
individu en détresse. Il pousse parfois des petits cris me fixant de ses grands
yeux tristes, basculant sur le flanc, puis vient pratiquement se blottir entre
mes bottes. Que faire ? … Faute de
réseau, je le géolocalise et me convainc, au bout d’un bon quart d’heure de
tergiversation, de partir avec l’idée de croiser quelqu'un pour lui exposer la
situation – je me retourne à plusieurs reprises ; j’ai le sentiment de
l’abandonner ... Autour de lui s’activent des bandes de bécasseaux Sanderling,
auxquels je ne prête que peu d’attention, obnubilé que je suis par l’animal. Au
bout d’un gros kilomètre, je fini par croiser deux jeunes femmes qui, motivées
par mon récit, m'accompagnent jusqu'à l'animal, ayant réussi à appeler les
pompiers. Ces derniers nous mettent alors en relation avec l'association locale
qui gère ce genre de cas. Gros soulagement !
Mais le ciel commence déjà à se teinter de sombreur et je me décide à rentrer,
afin d’arriver avant la nuit – la fatigue et le froid se font sentir ... Quant
aux deux femmes, elles préfèrent rester encore un peu au chevet du phoque –
désormais localisé et pris en charge. L’une d’elle me promet de me donner des
nouvelles.
(photo par Axel)
De fait, je reçois en soirée un message où elle m’explique qu’elles ont
été rappelées par la responsable de l’association locale de la protection de la
nature, et qu’il s’agit, au vu des photographies, d’un bébé ayant été déjà
signalé la veille. Que les naissances de phoques gris dans la baie de Somme
étaient rares mais pas inhabituelles. Qu'il n'était pas anormal qu'il soit seul
pour une durée de 1 à 3 jours, la mère étant occupée à chasser. Bref il n'avait
pas besoin d'assistance et se trouvait en bonne santé, que bientôt il ferait
ses 35 kg …
Une histoire banale et à la fois singulière. Touchante.
La pointe du Hourdel, à marée haute (photo par Axel)
Se rendre à la pointe du Hourdel
le dernier jour d’octobre, par un temps capricieux… Chatoyance de couleurs,
nuances de gris et de bleu – essuyées sur le noir des nuages. Crevants parfois
d’un trop plein de larmes.
Prendre le sentier qui sinue le
long de la côte, entre amas de galets et massif dunaire criblé d’argousiers, sous
le regard curieux d’un phoque ; son œil rond embrasse l’immensité avec
nonchalance. Marcher en direction du phare de Brighton ; fuseau rouge et
blanc dans ce paysage barré au loin par les falaises d’Ault, mince trait de
craie prolongé par l’infinie perspective de la mer … Il s’agit ici bien sûr,
non pas de la station balnéaire anglaise mais du hameau Brighton-les pins,
rattaché à Cayeux-sur-mer …
Vue sur le phare de Brighton (photo par Axel)
Ombre (photo par Axel)
Arc-en-ciel (photo par Axel)
Les pipits maritimes et les
traquets pâtres s’affairent … Au loin des limicoles en nuée s’en vont au
reposoir sur une langue de galets. Des bécasseaux Sanderling pour la plupart sans
doute, accompagnés d’un ou deux grands gravelots. Les taches blanches des
aigrettes picorent dans les mares éphémères. Goélands marins et argentés les
accompagnent. Des mouettes rieuses encore, en plumage hivernal.
Banc de galets (photo par Axel)
En chemin ramasser et mettre en
poche un minuscule galet aux reflets noirs, trouver une branche moussue, un
coquillage … Ancres émotionnelles qui bientôt attiseront la nostalgie des
instants évaporés. Et ce ciel ! Immense et changeant d’un instant l’autre.
La marée est très haute, le
sentier inondé. Le blockhaus affaissé pris dans les flots se recueille … Il
songe peut-être à sa jeunesse guerrière, sa vieillesse apaisée – Vigie de la
plage son délabrement résume l’horizon.
Arriver à l'heure du
midi par un sentier dunaire en Baie de Somme. Se retrouver seul,
isolé du reste du monde à marée montante sur un mince cordon de
sable, entre les argousiers et les oyats. Attendre que la marée
soit haute et ferme toute retraite possible (et surtout tout accès
aux éventuels fâcheux).
Baie de Somme à marée haute (photo par Axel)
Baie de Somme à marée haute (photo par Axel)
Ne penser à rien …
Assis face aux vagues qui viennent mourir à vos pieds. Juste
ressentir. Dans haut le ciel passent les goélands et les mouettes.
Quelques aigrettes blanc de neige aussi … Au ras des flots filent
d'intrépides hirondelles. Et rester à attendre que rien ne se
passe, sous la caresse du pâle soleil du premier jour de septembre.
Seul sur ce fragment de
rivage ? Pas tout à fait … Le rêveur éveillé a pour
compagnie trois grands gravelots et un tournepierre à collier. Ce
dernier qui porte bien son nom, s'active, retournant avec assiduité
coquillages et cailloux qui jonchent le rivage. Ses compagnons sont
plus tranquilles et profitent du reposoir pour bailler.
Grands gravelots (photo par Axel)
Grand gravelot (photo par Axel)
Tournepierre à collier (photo par Axel)
Tout ce petit monde
cohabite dans un bel esprit et il fait plaisir au rêveur éveillé
de partager son îlot avec les oiseaux.
Mais rien n'est fait pour
durer... Les flots s'essoufflent et la marée se met à décroître.
Imperceptiblement tout d'abord. Puis plus nettement. Au loin une
traînée de promeneurs intempestifs se profilent.
Ce matin lisant le
texte intitulé « Retour à la campagne » :
« L’arrivée à
Lugano fut peu réjouissante. Telles des nuées de sauterelles, les étrangers
débarquent ici en masse aux alentours de Pâques, et cela faisait longtemps que
je n’avais pas été indisposé à ce point par le vacarme des foules envahissantes
peuplant la terre. (…) Ils trouvent tout charmant et ravissant, sans se rendre
compte le moins du monde que par leur faute, un des rares endroits paradisiaque
existant encore au cœur de L’Europe se transforme chaque année davantage en
banlieue berlinoise. (…) Même le dernier des vieux paysans, si aimable soit-il,
installe du fil de fer barbelé autour de ses prairies pour les protéger des
flots de touristes qui les piétinent (…) La terre est désormais tellement
surpeuplée ! »
Que ne dirait-il pas
aujourd’hui ?!
Ce sentiment
d’oppression face au déferlement de ces foules de touristes, est le même que
celui que j’éprouve au Crotoy et en Baie de Somme, chaque année davantage, dès
que se profile un long weekend ou, pire, lors des vacances scolaires !
Souillure du paysage
et du silence.
L'idéal ! vue du Crotoy en hors saison depuis la baie de Somme - photo par Axel