La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?
A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.
Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...
Je ne
connaissais pas Arthur Keller. Il est systémologue, en l’occurrence spécialiste des
vulnérabilités sociétales, vis-à-vis des risques systémiques, et des stratégies
de transformations collectives face à ces risques.
Il est urgent de l’écouter !
Ici j’ai retranscrit la grosse
première partie de son intervention lors de « La Grande tribune » qui
s’est déroulée le 4 juin.
Les
illustrations sont tirées de la conférence.
Premier
message : Le climat n’est qu’un problème parmi d’autres, et il faut pour
résoudre le problème du climat il faut remonter à la cause des causes. Ce qui
veut dire réduire les flux d’énergie et de matière, donc réduire la taille de
notre économie.
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Notre civilisation est une méga-machine
qui convertit le monde naturel en déchets. Nous prélevons des ressources que
nous transformons avec de l’énergie, puis que nous utilisons sous forme de
biens et services. Et puis en aval, on rejette des déchets et des pollutions
dans le monde naturel. (…) Les déchets sont solides, liquides ou gazeux. Et
parmi les gaz certains sont des gaz à effet de serre qui déséquilibrent le
bilan radiatif de la terre. Le changement climatique est donc l’une des
multiples conséquences du problème (…) La pression exercée par les activités
humaines sur le système terre dépasse désormais la capacité de celui-ci à
encaisser …
Le climat est un grave problème,
parmi d’autres graves problèmes. Le monde a des limites : biologiques,
physiques, écologiques … Les scientifiques du système Terre ont identifié neuf
limites à ne pas dépasser, sous peine de mettre en danger la stabilité de la
planète. Sur ces neuf limites au moins six ont déjà été dépassées. Le climat
donc, les cycles biochimiques, ce sont les grands cycles du vivant notamment
ceux du phosphore et de l’azote, la biodiversité qui est en train de
s’effondrer, également l’usage de l’eau douce, l’usage des sols, gravement
dégradés par les activités humaines et les pollutions qui s’accumulent et
rendent toxiques les écosystèmes. C’est une problématique qui est multifacettes
dont le changement climatique n’est qu’une composante. Et pourtant on embrasse
aujourd’hui l’enjeu climatique comme le grand problème. (…) On confond ici deux
choses : les maux et les symptômes. C’est très grave ! On traite le
climat comme un mal alors qu’il n’est qu’un symptôme.
Je vais vous expliquer avec une
métaphore : pourquoi cette méprise est lourde de conséquences ?
Imaginez que vous ayez des maux de crâne chroniques, des problèmes de peau et
qu’en plus vous ayez un problème de transit. Si vous traitez ces choses
séparément, il y a une super bonne nouvelle, c’est qu’il existe une solution
pour tout. Pour les maux de crâne du paracétamol, pour les problèmes de peau de
la pommade et pour les problèmes de transit, de la tisane par exemple. Toutes
ces choses là sont faciles, ce sont de tout petits aménagements dans un quotidien.
On soulage les symptômes et on peut continuer à mener sa vie habituelle.
Maintenant imaginez que ces symptômes sont les différentes manifestations d’une
même maladie, imaginez que vous ayez un cancer généralisé. Croyez-vous
franchement qu’en avalant du paracétamol, en vous badigeonnant de pommade et en
sirotant des tisanes vous allez guérir le cancer ? Donc il faut bien
retenir que la maladie ne requiert pas simplement la somme des traitements aux
différents symptômes.
Ce n’est que lorsqu’on a compris
le cancer que l’on comprend la nécessité d’une thérapie de choc. Ce que
lorsqu’on a compris que la survie est en jeu qu’on comprend qu’il faut faire
des arbitrages, des choix et des sacrifices difficiles. Ce n’est pas un simple
aménagement de la vie ! On le fait parce que c’est ça ou peut-être mourir
… Si nous étions logiques aujourd’hui en tant qu’humanité, si nous avions une
intelligence collective ce que nous ferions c’est une sorte de temps-mort
mondial. On réunirait on déciderait d’une thérapie de choc à l’échelle de la
planète. On consentirait de se réorganiser entièrement pour survivre. (…)
Qu’est-ce ce qui est un jeu ? Ma survie, la vôtre ?C’est bien plus que ça. C’est l’habitabilité
de la planète Terre pour un grand nombre d’espèces. Cela se joue dans les
trente prochaines années. Voilà où on en est ! (…)
Sans une approche systémique
cohérente, ce que l’on fait c’est soulager, dans le meilleur des cas, certains
symptômes en en aggravant d’autres. On ne résout pas le problème, on le déplace.
Prenons un exemple : la stratégie qui voudrait qu’on développe des
renouvelables pour gérer le problème climatique. Cela donne quoi ? Dans
nos société (les pays riches) : on développe des nouvelles technologies
(éolien, solaire) qui permettent de réduire les émissions de gaz à effet de
serre, et c’est très bien, mais qui par ailleurs accentuent les flux miniers,
et au passage on détruit les écosystèmes, on fait chuter encore plus la
biodiversité, on pollue, on utilise un maximum d’eau, il y a des problèmes de
santé, d’hygiène, sociaux. On va aggraver certains symptômes pour en soigner un.
(…)
Pourquoi produire de l’énergie
décarbonée ? Que pensez-vous ce qui arriverait si jamais nous y
parvenions ? Imaginez si nous décarbonions la production d’énergie … cela
serait bien pour le climat, cela soulagerait en partie le symptôme dérèglement
climatique. Mais ce serait de l’énergie au service de quoi ? Au service
d’une machine extractiviste, productiviste, pollutioniste qui convertit le
monde naturel en déchets. (…)
Nous avons face à nous des défis
vertigineux, en termes de criticité, en termes de difficulté de la tâche,
inédite, en termes de nature, d’urgence des efforts requis, en matière de prise
de conscience des décideurs et des peuples, et de capacité à la mobilisation et
à la remise en question… Ce que nous avons entrepris jusqu’à ce jour c’est
dérisoire. On est dans une forme de déni. On fanfaronne en brandissant un
cachet de paracétamol et on n’est même pas fichus de l’avaler correctement
! Le problème fondamental n’est pas climatique il concerne le dépassement des
limites du système Terre. (…)
Si on s’attaquait à la cause, si
on le faisait ? On ferait quoi ? On ferait l’unique chose dont on
peut démontrer que cela fonctionne. On ralentirait fortement. On organiserait
une descente énergétique et matérielle. Une diminution importante des flux
d’énergie et des flux de ressources. En parallèle de cela on investirait
massivement dans la régénération des milieux naturels et on s’organiserait
enfin pour ficher la paix à la nature sauvage. Seulement pour en arriver là il
faudrait changer fondamentalement notre rapport à la nature. (…) C’est un
formidable défi. Défi technique ? Certainement pas ! C’est surtout un
défi de changement culturel, même anthropologique, philosophique, éthique aussi.
Vous y croyez à ce sursaut ? (…) Si nous faisons vraiment ce qu’il faut
faire nous remettrions en question toute l’économie mondiale, tous les modèles micro et macro-économiques qui ne prennent pas en compte les limitations des
ressources, nous remettrions aussi sur la table tous nos modèles sociaux et
sociétaux, nous réinventerions nos modèles culturels dans cette première moitié
de siècle. Vous vous doutez bien que cela ne va pas se produire, du moins pas
complétement. Car la plupart des gens ne veulent pas changer – la plupart
pensent d’ailleurs souvent à tort qu’ils ne peuvent pas changer. (…)
Beaucoup de gens diront :
« on peut continuer de croitre économiquement, tout en allégeant la
pression exercée sur l’environnement. On peut découpler ! » … Le mot
est lâché, le découplage ! C’est là un vœu pieux mais hélas tout à fait
candide, une croyance qui s’ancre à l’antipode de la littérature scientifique
sur le sujet … Un taux de croissance de quoi que ce soit mène à une
augmentation exponentielle de ce quelque chose. Prétendre qu’on va pouvoir
(croitre économiquement) c’est nier les données existantes et c’est entretenir
des fantasmes hors-sols sur l’avenir. La personne qui vous affirme avec aplomb
qu’un découplage absolu et durable est possible entre les activités économiques
et les impacts écologiques, en général il ne vous parle que des gaz à effet de
serre, et même que du CO2, et la plupart du temps il va s’appuyer sur certains
exemples bien précis. « Regardez tel pays, ils ont réussi à découpler ! »
(…) Si certains pays peuvent le faire, et encore il faut voir s’ils peuvent le
faire durablement, comme par hasard se sont toujours des pays riches et
désindustrialisés. Et s’ils peuvent le faire c’est parce que d’autres pays
moins riches se chargent de la production massive de matière première et aux
produits manufacturés de base (…) Les expériences nationales exceptionnelles de
quelques pays ne peuvent être en aucun cas être extrapolés à l’ensemble de la
planète. C’est impossible ! Je rappelle que nous n’avons qu’une seule
atmosphère … Or on mise tout sur le découplage, et on présente cela comme une
solution ! On est dans une forme de déni. Donc présenter la soi-disant
croissance verte comme la solution à tous nos problèmes, sur fond de
découplage : non. Clairement non ! (…)
Et encore là on ne parle que
des gaz à effet de serre. Et si vous avez bien compris, ce n’est là qu’une
dimension de l’affaire. Car pour tout le reste il faudrait aussi un découplage.
Sur la destruction des écosystèmes, est-ce qu’il y a un découplage entre le
développement de l’économie et la destruction des écosystèmes ? Pas du
tout ! C’est toujours pire là. Est-ce qu’il y a un découplage entre
l’économie et les pollutions ? Non il y en a toujours plus. (…) Pour
produire un point de PIB aujourd’hui on utilise plus de matières premières que
pour produire le même point de PIB il y a 20 ans. On ne se rapproche pas d’un
découplage on s’en éloigne. Cette croissance verte est une vaste supercherie
intellectuelle. Il s’agit d’un concept en vogue, car séduisant pour tous les
privilégiés du système et qui refusent d’en changer. (…) De toute manière la
grande descente énergétique et matérielle dont je vous parle si nous échouons à
l’organiser nous la subiront. Il y a plein de raisons pour cela. L’une des raisons
c’est que notre économie mondiale n’est rien d’autre qu’une pyramide de Ponzi.
Pour cela continue de fonctionner, il faut qu’il y ait toujours plus d’énergie
et de matière première, sinon cela s’effondre. Et bien mauvaise nouvelle :
on va avoir de moins en moins d’énergie et de matière première. Alors soit on organise cette descente pour se
donner une chance de pouvoir la piloter dans les meilleures conditions
possibles ou on continue à chasser des chimères tout en refusant d’accepter nos
vulnérabilités et on se met en position de subir des chocs systémiques dans le
chaos et la tragédie ...
On
constate un dépassement des limites planétaires, un effondrement du vivant, une
explosion des pollutions, de la toxicité des habitats et que se dessine à
l’horizon des problèmes monstrueux d’accès à des ressources stratégiques,
pétrole, minerais et a des ressources vitales, nourriture saine, de l’eau
potable… Et malgré tout, ce qui semble nous terrifier le plus c’est encore que
l’économie pourrait décroitre ...
DE CAUSE À EFFETS, LE MAGAZINE DE
L'ENVIRONNEMENT, par Aurélie Luneau.
Une émission édifiante... On savait le poids des lobbies, mais peut-être pas à ce point-là ! De l'industrie des cigarettes à Monsanto,
passant par l'amiante... Ou comment on nous empoisonne en toute connaissance de
cause !
(A lire ou à
relire sur ce sujet "Les marchands de doute" de Naomi Oreskes)
Stéphane Horel, journaliste au monde son dernier livre "Lobbytomie. honoré du prix Louise Weiss du
journalisme européen, et du prix European Press Prize avec Stéphane Foucart
pour sa série d’articles sur les "Monsanto Papers" publiée dans Le Monde
Annie Thébaud-Mony, chercheuse en santé publique, directrice
de recherche honoraire Inserm, spécialiste des questions de santé au travail
Sylvain Laurens, maître de conférences à l’EHESS où vous animez le séminaire « Sociologie des élites »,
spécialiste des rapports entre la haute administration et les milieux
d’affaires.
Peut-on parler d’omerta sur ces stratégies de
lobbying ?
A TM : Oui bien sûr oui, et on peut même
parler de mensonges. C’est-à-dire que c’est une omerta sur des mensonges
caractérisés. Je vais prendre l’exemple de l’amiante où les risques ont été
connus fin du XIXe siècle. Dans les années 30 les industriels ont fait toutes
les études qui leur permettaient de savoir précisément qu’elles étaient les
maladies associées à l’amiante, sur des travailleurs qui étaient des cobayes,
plus de l’expérimentation animale, et ils ont tenu secret tous les résultats de
ces études, en tenant les chercheurs concernés car ils les avaient payés et il
a fallu attendre les années 60 avec le travail d’Irving Selikoff, chercheur
brillant et pneumologue, qui a pris conscience chez les travailleurs de
l’isolation qu’on avait un gros problème de cancers de la plèvre, de cancers du
poumon (…) qu’il mis en évidence et rendu public dans une conférence à
l’Académie des Sciences de New York. Grace à cela le problème de l’amiante est
arrivé sur la place publique…
107 ans entre la première alerte et la
première mesure prise dans l’Union Européenne… Plus facile de mettre sur le
marché un produit que de le retirer ?
SH : Nous n’avons pas de chiffres précis
en France, mais aux USA il faut 3 mois pour mettre un produit sur le marché, 30
ans en moyenne pour le retirer, y compris quand on sait qu’il pose problème.
SL : Le soucis est comment, à partir de
données qui ont été portées par des médecins ou une partie de l’espace
académique, on va basculer dans le domaine de la décision politique ?
C’est là que commence un autre chemin et qui ne se joue pas seulement à coup
d’articles scientifiques de bonne foi, mais qui passe aussi par la nécessité de
persuader des décideurs administratifs ou politiques… Et ce qui est compliqué,
comme ce fut le cas de l’amiante qui est dans tout un tas d’applications
industrielles, très rapidement le régulateur va avoir en face de lui des
industriels qui vont lui expliquer que ce n’est pas si simple à retire :
il y a les arguments de l’emploi, de l’économie : vous ne vous rendez pas
compte ! mais aussi des arguments de type scientifiques : mais alors
en terme d’expertises, qui vont être opposées avec les moyens industriels mis
au service d’une distorsion de la discussion scientifique. Et quand on dit
qu’il faut 107 ans, c’est parce qu’il y a des tas de contre-études financées
par l’industrie qui vont semer le doute, que oui cela peut donner le cancer,
mais qu’il y a tellement d’autres choses qui peuvent donner le cancer, on peut
en inventer même…. Et si vous montez le volume de toutes les autres causes vous
finissez par ne plus pouvoir isoler un seul facteur…
Donc même sans parler de corruption, il y a
des logiques structurelles qui font que le régulateur (est un peu perdu) par
des signaux contradictoires.
Est-ce qu’en France les lobbies les plus
actifs parviennent-ils dans les arcanes du pouvoir et prennent la main sur la
démocratie ?
SL :Quand on parle de lobbying on ne parle pas que de députés. On a souvent
cette image d’Épinal, d’histoires d’amendements qui sont des copier/coller de
propositions des industriels. Or ce lobbying là c’est la queue de la comète.
Tout ce qui se passe en amont est beaucoup plus important.
Ce qui est important pour des firmes qui
vendent des produits dangereux, c’est de ne pas subir la loi, mais de
participer à son élaboration. Le moment d’intervention le plus important c’est
quand les grandes orientations des législations sont établies. Au niveau
Européen c’est par des fonctionnaires de la commission européenne, responsables
d’un dossier, et qui sont les cibles premières du lobbying et industriels, et
qui à Bruxelles sont extrêmement bien organisés, car ils sont représentés par
des « trade associations »
dont la raison d’être est de représenter les intérêts d’un secteur auprès des
décideurs.
De quelle science on parle ?
(Science réglementaire vs science sponsorisée)
SL : Il y a toujours l’idée que lorsqu’on
projette la science dans l’espace de la décision on ne parle déjà plus tout à
fait de la même chose. Et n’est plus seulement dans un objectif de connaissance
mais aussi dans une production de normes juridiques. Déterminer par exemple ce
qui est une valeur limite d’exposition c’est de l’ordre de la décision. Et la
grosse erreur serait de croire que l’expertise c’est toujours de la science.
En 2010 quand je suis arrivé sur ces
questions-là, je me suis retrouvé dans une réunion avec l’idée naïve que dans
ces groupes d’intérêts, quand on parle de question science il y aura quand une
certaine autonomie de la discussion et qu’on ne peut pas dire n’importe quoi.
En fait je suis sorti de là avec la sensation inverse ! C’est-à-dire que
je me suis trouvé dans des réunions ou j’avais 12 toxicologues travaillant pour
des firmes et cherchant à casser les valeurs limites d’exposition de l’agence
chimique européenne. Tout le travail d’intelligence de ces personnes-là n’était
pas orienté avec un objectif de connaissances, mais vers l’idée qu’il fallait
utiliser des arguments savants pour contrer les valeurs limites d’exposition –
ce des compétences scientifiques mises au service d’un type d’argumentation qui
vise à protéger les intérêts. Ces gens voulaient « un taux
raisonnable ». C’est-à-dire un taux qui est l’intersection de ce qu’on
peut dire scientifiquement sans paraitre loufoque et ce qui permet de ne pas
fermer les usines (parce qu’on a des études épidémiologiques commandées par
l’industrie qu’on ne va pas sortir, qu’on sait que si on devait équiper
certains sites d’un matériel de protection des travailleurs cela produirait un
surcoût, etc.)
A TM : Sur les valeurs limites
d’exposition il y a un élément fondamental qui est qu’une valeur limite de
protection ne protège pas ! Pour nous, en santé publique cette notion est
inadmissible. Si on prend les pesticides par exemple, un agriculteur n’est jamais
exposé à un seul pesticide, mais toujours à plusieurs. Donc si on fait des
espèces de calcul coûts/bénéfices, coûts pour qui ? Pour les agriculteurs
qui cumulent les doses d’exposition importantes, même en-dessous des valeurs
limites. Bénéfices pour les entreprises de l’agro-chimie en particulier. On a
fait comme si la valeur d’exposition était une valeur seuil entre toxicité et
innocuité. C’est totalement faux !
La fabrique du doute joue sur les décideurs,
mais aussi sur l’opinion publique.
SL : Sur le glyphosate on voit comment on
passe d’une discussion scientifique à une procédure de décision. Le souci est
que normalement, dans une communication scientifique, on peut lire et analyser
l’article, les données brutes, les conclusions et on peut avoir une discussion
scientifique en toute transparence. Or là on a une agence qui du côté de l’OMS
fait ce travail, mais de l’autre côté on a une agence comme l’EFSA qui est pris
dans un système décisionnel européen qui n’est pas le même et qui notamment
protège les industriels, et fait en sorte qu’une partie de ces données soient
protégées au nom du secret des affaires…
SH : C’est une forme de science par
dérogation. Et qui ne correspond pas à l’un des critères essentiels qui est la
critique par les pairs (capables d’analyser les données, les méthodologies,
etc.) avant une publication. Le système réglementaire dans nos pays repose sur
une confiance faite aux industriels pour fournir des données qu’ils ont
eux-mêmes sponsorisées. C’est sur cette base que l’AFAS a considéré que le
glyphosate n’était pas cancérigène contrairement aux études fondées sur les
études (scientifiques indépendantes). Ce qui est fascinant c’est que la
puissance publique place le bénéfice du doute de facto du côté des industriels.
Certains scientifiques peuvent-ils être taxés
de conflit d’intérêts ?
A TM : Lorsque les industriels font des
études sur des questions de santé cela n’est pas altruiste ni philanthrope !
c’est pour essayer de sauver leur produit. Pour reprendre l’exemple de
l’amiante on a été avec une confrontation pendant 60 ans entre les
scientifiques qui accumulaient les résultats sur les effets sanitaires de
l’amiante, en particulier les cancers et systématiquement en face, les
industriels ont trouvé des enseignants-chercheurs, des scientifiques qui
acceptaient de travailler pour eux. L’habileté c’est d’avoir des protocoles qui
sur un point précis (visible que par des spécialistes du sujet) permet un
traficotage de la méthodologie.
SH : … Il y a tout un nombre d’astuces
pour obtenir un résultat qu’on souhaite à l’avance. Ce sont tous les biais
susceptibles de fausser les résultats dans des études épidémiologiques. On
apprend aux étudiants épidémiologistes comment éviter ces erreurs. Et ce qui
est enseigné comme des biais sont enseignés comme des trucs pour fabriquer des
résultats. Par exemple, si on montre qu’un produit chimique est cancérigène sur
les employés d’une usine, on remouline les chiffres et on rajoute les
« cols blancs », beaucoup moins en contact avec la substance…
Ces méthodes sont connues. Pourquoi les
décideurs continuent-ils de prendre pour argent comptant ce genre de résultats/rapports ?
SL : Aujourd’hui ce sont des techniques
de lobbying un peu plus sophistiquées. Quand j’assistait à ces réunions des
fédérations professionnelles européennes, les premières choses dites par des
gens des intérêts de la chimie c’était : ne faisons surtout pas de
lobbying frontal. On travaille dans l’environnement de la décision politique.
Donc on va organiser un colloque sur : qu’est-ce que c’est qu’un effet
signifiant ? Comment repenser des outils de politique publique ?
questions qui vont être ensuite des outils pour la décision. On ne fait pas de
lobbying directement pour une substance, mais on peut travailler la façon dont
tout un tas d’outils vont être mis en forme pour orienter la discussion. (…) On
intervient ici dans cette zone grise entre science et décision publique.
L’autre stratégie est de jouer une agence ou
un comité contre un autre. Les
industriels jouent entre les rivalités entre bureaux pour travailler sur cet
environnement de la décision…
Pour prendre l’exemple de l’EFSA. 60% des
experts ont des conflits d’intérêts.
SH : On est face à des institutions qui
ne comprennent pas, et qu’ils n’ont aucune culture politique de ces conflits
d’intérêts. Ils ne sont pas formés et n’ont même pas conscience qu’ils sont la
principale cible de l’influence des industriels qu’ils sont sensés
réguler.
A TM : Je vais vous donner une image de
l’intérieur : L’INSERM est un institut de recherche publique, sur fonds
publics, et j’ai vu progressivement cet institut être complétement traversé par
les intérêts privés et les partenariats chercheurs/entreprises. J peux dire que
je fais partie du groupe d’une dizaine de chercheurs n’ayant jamais touché un
sou de l’industrie (et ce n’est pas fautes d’avoir eu quelques sollicitations,
et pas des moindres). Ce que je veux dire c’est qu’il y a une situation
aujourd’hui ou effectivement les conflits d’intérêts : la majorité des
scientifiques dans le domaine de l’épidémiologie ou de la santé publique ont
des partenariats avec les industriels. Et c’est un problème majeur car en
termes de production de recherche sur ces sujets, si on n’a pas une recherche
publique sur fonds publics, on heurte de front les intérêts, si on va au bout
de la démarche. Donc à partir du moment où les industriels financent ces
recherches on voit les chercheurs eux-mêmes s’autocensurer sur un certain
nombre de résultats.
Peut-on parler d’une confiscation de la
démocratie ?
SH : Il y a confiscation du choix de
société pour les citoyens. Les décisions sont prises par des comités d’experts
sur la base d’études financer par les industriels qui ont quelque chose à
défendre. Un exemple concret : quand dans un groupe d’expert sur les
pesticides de l’EFSA on décide qu’on autorise sur la mise sur le marché de tel
pesticide, on n’imagine la question : pourrait-on avoir une agriculture
sans ces produits chimiques. Quelque par ces choix de société sont fait par des
gens qui n’ont aucune légitimité et aucune qualification pour prendre ces
responsabilités.
Peut-on parler aussi de lobbying des ONG ?
SH : Je fais toujours attention à ne pas
comparer les méthodes des industriels et les méthodes des ONG. Ce fut une
erreur d’utiliser le terme lobbying pour parler des ONG. Les ONG utilisent d’ailleurs
de plus en plus le terme de plaidoyer, car on peut pas comparer des entreprises
qui ont des produits à vendre ou à défendre et des organisations non
gouvernementales n’ont rien à vendre, sinon une certaine idée de l’intérêt
général. D’autre part on ne parle pas du tout des mêmes moyens financiers. La différence
des moyens financiers entre des organisations patronales à Bruxelles et la plus
grosse des ONG est telle que les industriels ont les moyens de se faire
représenter dans n’importe quelle réunion publique ou d’experts ce qui n’est
pas le cas des ONG.
SL : C’est un rapport 1 à 10. Greenpeace c’est
3,8 millions d’euros annuel de budget pour 15 salariés, le CEFIC c’est 40
millions d’euros et 150 employés. Quand vous avez 15 salariés, vous en avez un
qui va faire des campagnes, un toxicologue. Mais côté CEFIC[1] c’est
150 personnes dont une bonne part de docteurs en toxicologie et le CEFIC c’est
551 entreprises membre. Donc par effet d’entrainement s’il vous manque des
données vous pouvez vous tourner vers l’une des 551 compagnies qui finance le
CEFIC pour avoir l’étude qui vous manque et aller la porter où il faut
A TM : On est aussi dans des rapports de
classe. C’est-à-dire que, autant les lobbies peuvent avoir leurs entrées dans
tous les ministères, au parlement, à la commission européenne, inviter les
députés à déjeuner, autant les ouvrier, les agriculteurs (hors FNSEA) n’y
auront jamais accès.
De la pression :
SL : Je n’ai pas été directement menacé,
mais mon problème est un peu inverse. C’est-à-dire que comme j’ai décrit
comment cela fonctionne pour convaincre les décideurs, c’est plutôt pour moi
des invitations assez fréquentes, que je refuser systématiquement, pour aller
former, du côté privé, de jeunes lobbyistes. Et l’autre chose assez effrayante,
c’est de voir à quel point ça circule plus vite de ce côté-là. Ce sont des publics
où les livres sont repérés, recensés et du coup on se retrouve avec des gens en
face de vous qui utilisent vos propres mots. « Marchands de doute »,
qui est au départ le livre de Naomi Oreskes, qui monte comment l’industrie distille
le doute sur certains sujets, maintenant on voit des gens défendant des groupes
d’intérêts économiques utiliser le terme de marchands de doutes pour parler des
ONG ! C’est un renversement du discours incroyable…
[1]
Confédération européenne des fédérations de l’industrie chimiques (le plus
grand groupe d’intérêt qui défend la chimie)
Une fois n’est pas coutume et je me contenterai de renvoyer sur un billet publié ce 7 octobre par Paul Jorion sur son blogue. Un billet qui me semble d’une grande lucidité - certaines évidences qu'il est bon de marteler...
« … le progrès technologique qui permet la diminution du travail est confisqué par certains, aux dépens de tous les autres. Autrement dit, le problème n’est pas que nos inventions soient mauvaises en soi, mais nous tolérons un système politique qui les détourne de leurs capacités à faire du bien. Et ce système politique, c’est le capitalisme.
« La question est la suivante : dans combien de temps la Sécurité sociale fera-t-elle pression en avançant que le diagnostic médical établi par une machine coûte moins cher et qu’il permet d’épargner des vies humaines ?
« il y a un problème social, parce que le rapport de force entre les salariés et les détenteurs de capital est lié à une certaine rareté du travail. Une rareté qui oblige à ce que celui qui produit son travail soit payé. Si cette rareté diminue, s’il y a un poste pour 500 candidats, le salaire va forcément baisser. Or, il n’y a pas de limite absolue à la baisse, sauf peut-être si l’État en décide autrement. Et ce que l’on voit maintenant avec l’« ubérisation » de l’économie, c’est que les salaires tombent en-deçà du salaire de subsistance, en mettant en concurrence tous ceux qui peuvent faire quelque chose. (…) On est prêts désormais à aligner les salaires français sur ceux du Bangladesh… On appelle ça « la compétitivité » !
« Le problème du chômage est insoluble… La seule chose qui pourrait le résoudre est que nous acceptions la mécanisation du travail et que le bénéfice de cette dernière aille dans un pot commun pour servir à la communauté dans son ensemble. Mais, encore une fois, le système économique actuel ne permet pas de le faire. Et la classe politique ne prend pas au sérieux la question de la destruction du travail par le développement de la technique. Elle est, au contraire, dans une attitude défensive face à cette situation : on doit s’adapter, on va gérer la misère… »
Dans cet extrait, tiré d’une conférence (découpée en treize parties toutes disponibles sur la toile – les premières sont d’une qualité sonore un peu faible) donnée à « L’espace Ethique » l’an dernier, Pierre-Henri Gouyon évoque le problème des OGM, en particulier de la dissémination des pollens et des graines, de la pollution et contamination que cela engendre sur les cultures non OGM – avec, entre autres problèmes, la perte de biodiversité que cela implique.
PH-G explique également - et surtout – dans ce passage, les enjeux politiques des stratégies développées par les agro-firmes fabricant des semences brevetées, telles Monsanto, pour s’accaparer les ressources alimentaires mondiales.
Si sur le fond rien de neuf n’est dit sur ce sujet, il n’en demeure pas moins crucial de diffuser le plus largement possible l’information et de la marteler :
« Le but de ces entreprises c’est de s’approprier les ressources génétiques de la planète (…) Toute l’histoire des OGM c’est d’abord l’histoire d’une guerre des semences. Le problème est : qui va posséder c’est trucs là qui sont à la base de toute la nourriture de toute l’humanité. vous imaginez un peu l’enjeu ? »
(8.55)
Pierre-Henri, rappelons-le, est un excellent passeur – à écouter sans modération…
Pierre-Henri Gouyon, biologiste, est entre autre professeur au Muséum national d'histoire naturelle de Paris et à Science Po Paris, membre du Comité d'éthique de l'Inserm.
De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.
Livre indispensable ; d'une lecture salutaire ! Concis et dense, allant à l'essentiel.
Période d'atrocité de 1914 à 1945: variation sur un même thème qui consiste à considérer les hommes « scientifiquement », comme du « matériel humain » (dans la terminologie nazie) ou du « capital humain » (dans la terminologie communiste). […] Cette manière de regarder les hommes comme des insectes s'était déjà manifestée... Jusqu'au XXe siècle, ce sont les « primitifs » qui furent ainsi traités comme des choses à exploiter ou à exterminer selon leur degré d'utilité ou de nuisance. L'exploitation des classes laborieuses européennes se déployait en revanche sous l'égide des principes d'égalité et de liberté contractuelles qui étaient censés permettre son parfait accomplissement. Elles n'en furent pas moins les premières à expérimenter dans leur chair l'asservissement au machinisme. […] La gestion industrielle s'est affirmée comme principe général de gouvernement en temps de paix comme en temps de guerre. Cette synthèse s'est opérée sous l'égide du scientisme.
Le XXe siècle a vu prospérer deux variantes du scientisme : l'une se réclamant des lois de la biologie et de l'anthropologie, et l'autre des lois de l'économie et de l'histoire (1) […] Selon qu'elle s'est réclamée de la biologie ou du « socialisme scientifique », la normativité scientiste a pris la forme de l'eugénisme et des lois raciales, ou bien de la dictature du prolétariat et de la « légitimité socialiste ». […] dans une perspective scientiste, l'homme est un être déterminé par son identité biologique ou socio-économique.
Le slogan sous l'égide duquel s'était ouverte l'exposition universelle de Chicago en 1933 « La science trouve, l'industrie applique, l'homme s'adapte », cette idéologie de la gestion scientifique de l'humain n'a pas été l'apanage des pays totalitaires. La classification de l'humanité en « races » hiérarchisées est né à l'ombre des Lumières. […] On on considère les société humaines comme des choses, comme de vastes organismes il n'y a pas de délinquant, tout au plus des parties malades ou parasitaires, qu'il convient de soigner ou d'éradiquer.
La déclaration de Philadelphie (mai 1944) : Refonder un ordre international civilisé ; soumettre tous les états au respect des droits et libertés universellement reconnus […] A la compétition entre les États, il s'agissait de substituer une collaboration visant la réalisation d'un intérêt général transcendant les intérêts particuliers. […] Remettre la force au service du droit (régime de Droit). […] Subordonner l'organisation économique au principe de justice social. Dans la déclaration de Philadelphie, l'économie et la finance sont des moyens au service des hommes.
Le grand retournement
Les noces du communisme et du capitalisme
La contre-révolution ultralibérale
L'ultralibéralisme s'est déployé à la fois dans le domaine économique et dans celui de la politique internationale. Au plan économique il vise au démantèlement du Welfare state et à la restauration de « l'ordre spontané du Marché ». Au plan international, il se traduit par le néo-conservatisme, c'est-à-dire un messianisme visant à étendre au besoin par les armes, cet ordre au monde entier.
Denis Kessler appelait à « défaire méthodiquement le programme du conseil de la résistance » (2). L'un des pères du fondamentalisme économique contemporain, Hayek lui reprochait surtout d'avoir établi une « démocratie illimitée » qui étendait son emprise sur les questions économiques.
Cette volonté de dépolitisation a conduit à l'abandon, par une majorité d'économistes, de la tradition savante de « l'économie politique », au profit d'une « science économique » singeant les sciences exactes et parvenant même à placer sous l'égide d'Alfred Nobel les prix d'excellence qu'elle s'attribue à elle-même (3). Cette quête de légitimité scientifique est essentielle : les normes scientifiques et religieuses sont les seules à échapper au débat politique. A son insu, la révolution ultralibérale a renoué avec les grandes idéologies scientistes. […] La doctrine ultralibérale postule que l'insécurité économique des travailleurs et leur exposition au risque sont les moteurs de leur productivité et de leur créativité.
Là où l'esprit de Philadelphie en appelait à la coopération entre les États, les néo-conservateurs on opté au contraire pour une politique de confrontation avec les pays qui ne partagent pas leur manière de voir le monde et de mise en concurrence à l'échelle internationale.
L'économie communiste de marché
Avec l'effondrement de l'Empire soviétique, les classes dirigeantes des nouveaux pays membre de l'Europe se sont ralliés sans peine au credo ultralibéral. […] Ils ont pu sans difficulté substituer la dictature des marchés à celle du prolétariat.
L'Europe participe désormais à l'émergence à l'échelle mondiale de ce que la Constitution de la Chine appelle « l'économie communiste de marché ». Édifié sur la base de ce que le capitalisme et le communisme avaient en commun (l 'économisme et l'universalisme abstrait), ce système hybride emprunte à L'ultralibéralisme la mise en concurrence de tous contre tous, la libre circulation des capitaux et des marchandises et la maximisation des utilités individuelles, et au communisme la « démocratie limitée », l'instrumentalisation du Droit, l'obsession de la quantification et la déconnexion totale du sort des dirigeants et des dirigés.
La privatisation de l'État providence
L'idée de justice sociale est aussi ancienne que la philosophie du Droit. Aristote voyait dans la « réciprocité proportionnelle » une troisième forme de justice nécessaire à la vie de la Cité, à coté de la justice distributive et de la justice corrective.
« L'argent, comme le fumier, ne fructifie que si on prend soin de le répandre » (4)
La « pulvérisation du Droit en droits subjectifs » laisse le champ libre à l'ajustement manuel d'individus armés des même droits. Réduit à l'état de monade contractante et calculante. […] Alors que tout le Droit social s'était construit sur la mise en doute méthodique du consentement du faible à la volonté du fort, […] cette déconstruction fait perdre au Droit social sa capacité de rendre les citoyens solidaires.
Les prélèvements obligatoires sont passionnément dénoncés lorsqu'il s'agit de financer la sécurité sociale ou services publics, mais deviennent un impératif de mondial lorsqu'il s'agit de rémunérer les droits de la propriété intellectuelle. La règle du repos dominical est démantelée réforme après réforme, et, avec elle, le cadre normatif propre à assurer une vie sociale et familiale normale, mais sont instaurés des contrats de responsabilité parentale, censés pallier les carences des parents privés de temps partagé avec leurs enfants.
La destruction de l'état providence ne conduit donc pas à faire disparaître les droits sociaux mais à en concentrer le bénéfice sur ceux qui en ont le moins besoin (5). Les spécialistes parlent d'effet Mathieu : « A celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l'abondance, mais à celui qui n'a rien, il sera tout pris, même ce qu'il possédait » (6).
Dès lors que les dirigeants ne sont plus l'image de la vertu, mais au contraire celle du cynisme et de la cupidité, ceux qui cumulent tous les avantages prêchent en vain l'ascèse à ceux qui subissent les rigueurs du temps. L'égoïsme des dirigeants devient contagieux. Chacun s'applique à « maximiser ses utilités individuelles », à s'agripper à ses avantages […] Ainsi les services publics se trouvent aujourd'hui doublement menacés de calcification et de désagrégation. De calcification par les partisans du statu quo, plus soucieux de la défense de leur rente de situation que du service public. Et de désagrégation par les apôtres (souvent intéressés) de sa privatisation ou de son alignement sur le modèle des entreprises du secteur marchand.
Le Marché total
Pour faire du marché un principe général de régulation de la vie économique, il faut faire comme si la terre, le travail et la monnaie étaient des marchandises, alors que ce n'est bien sûr pas le cas.
On peut continuer un certain temps à faire comme si le travail, la terre ou la monnaie existaient indépendamment des travailleurs, des milieux naturels ou de l'économie réelle, mais ces fictions finissent nécessairement par s'écrouler, rattrapées par le principe de réalité. Contrairement à la foi naïve des adorateurs du Marché, le démantèlement des Droits nationaux ne permet nullement l'avènement de « l'ordre spontané du Marché », mais conduit bien au contraire à saper les bases institutionnelles des marchés. Il n'existe pas effet une Économie de Marché, mais une diversité de dispositifs juridiques instituant différents types de marchés : différents selon la nature des produits et services échangés, mais aussi selon les histoires et les cultures juridiques.
Le darwinisme normatif
Sur ce marché total, le Droit est considéré comme un produit en compétition à l'échelle du monde, où s'opérerait la sélection naturelle des ordres juridiques les mieux adaptés à l'exigence de rendement financier. Au lieu que la libre concurrence soit fondée sur le Droit, c'est le Droit qui devrait être fondée sur la libre concurrence.
Pour aider les « consommateurs de droit » à faire leur choix sur ce « marché de normes », la Banque mondiale publie chaque année depuis 2004 dans le cadre de son programme 'Doing business', un rapport évaluant les droits nationaux à l'aune de l'efficacité économique.
Les mirages de la quantification
La croyance en un monde régi par le calcul d'utilité a succédé aux scientismes d'avant-guerre. Se poursuit ainsi, sous une forme nouvelle, le rêve ancien de pouvoir les hommes comme on gère des choses.
La gouvernance par les nombres
« L'élimination des discriminations dans les relations commerciales internationales » à laquelle œuvre l'OMC exige de réduire les diversités des systèmes juridiques nationaux, qui sont invités à se purger de toutes les règles susceptibles d'entraver la libre circulation des capitaux et des marchandises.
Ce nivellement des différences s'étend à la Terre elle-même, qui est assimilée à une marchandise et doit être ouverte aux investissements et à la spéculation immobilière.
Les pièges de l'autoréférence
Confondre la mesure et l'évaluation condamne à perdre le sens de la mesure. Car évaluer ce n'est pas seulement mesurer, mais référer la mesure à un jugement de valeur qui confère un sens. Et la définition de ce sens a inévitablement une dimension dogmatique.
Issue de la Cybernétique, le concept de gouvernance porte à considérer le chiffre non comme un cadre, mais comme un but de l'action. Ainsi conçus, les indicateurs de politique publique procèdent de la même démarche dogmatique que celle des indicateurs de la planification soviétique et sont gros des même effets : orienter l'action vers la satisfaction des objectifs quantitatifs (7)plutôt que vers des résultats concrets, et masquer la situation réelle de l'économie et de la société à une classe dirigeante déconnectée de la vie de ceux qu'elle dirige. (Autisme de la quantification).
" L'idée d'un monde sans limites n'est pas tenable..."
L'actualité de la justice sociale
Le droit de propriété n'est pas un rapport binaire entre un homme et un chose car son exercice suppose lui aussi l'existence d'un Tiers qui garantisse que la propriété de chacun soit respectée par tous. […] Autrement dit, les marchés reposent sur des bases institutionnelles que 30 années L'ultralibéralisme et d'économie communiste de marché se sont employées à saper méthodiquement en dérèglementant les marchés financiers et en mettant en concurrence les législations sociales et environnementales.
Les dogmatiques scientistes ne se reconnaissent pas comme telles et sont parfaitement imperméables à toute espèce de critique extérieure. Les élites politiques ou économiques qui l'incarnent sont incapables de comprendre pourquoi le monde se dérobe sous leurs pieds. […] Leur croyance la plus fondamentale est que le Marché constitue l'instance régulatrice suprême des affaires du monde. Il n'est donc pas surprenant que les plans de relance qu'ils ont conçus pour faire face à l'implosion des marchés consistent à déverser sur ces derniers un déluge d'argent public sans s'interroger sur les motifs structurels de leur implosion. Nous avons à faire à des pompiers pyromanes arrosant de l'essence un moteur auquel ils ont mis le feu dans l'espoir de le voir redémarrer.
Le problème n'est pas de « réguler » les marchés comme on régule son chauffage central. Le problème est de les réglementer, ce qui oblige à revenir sur le terrain politique et juridique.
L'art des limites
Le Droit s'est construit sur l'idée de lois proprement humaines, dont la validité est nécessairement relative. L'idéal démocratique est que chaque peuple décide de celles qui lui paraissent le mieux correspondre au milieu qui est le sien. Cette inscription territoriale des lois est liée depuis 2 siècles à l'organisation du monde en un pavage d'États souverains.
La personnalisation des lois
L'effacement des frontières susceptibles d'entraver la libre circulation des capitaux et des marchandises favorise la prolifération des paradis fiscaux. Il permet aux plus riches de se servir de la technique de la personnalité morale, comme des gangsters se servent de cagoules pour ne pas être reconnus et ne pas avoir à répondre de leurs actes. […] Pour la droite ultra libérale, c'est dans le domaine économique que toute différence autre que monétaire doit être abolie. Pour la gauche « sociétale », c'est en matière de Droit des personnes que toute différence doit être abolie, à commencer par la différence des sexes et des générations, d'où le démantèlement des statuts civils et familiaux. Dans les deux cas, l'insécurité, la flexibilité et l'incertitude deviennent des principes de vie. […] En réaction à ce délitement des bases de l'identité civile et professionnelle des personnes, resurgissent les formes les plus diverses et les plus extrêmes de nationalismes et de communautarisme. Cette montée des revendications identitaires éclipse les causes socio-économiques de l'injustice sociale.
La renaissance féodale
A grands traits on peut distinguer, transposant ici une vielle distinction de la philosophie politique chinoise, le gouvernement par les lois et le gouvernement par les hommes. Dans le système de gouvernement par les lois, la Loi exprime la volonté d'un pouvoir souverain qui s'impose également à tous. Ce montage dogmatique rend possible l'articulation de deux plans juridiques distincts : celui du calculable et celui de l'indiscutable. Le premier concerne les questions qui transcendent tout calcul d'utilité individuelle, et relèvent de la délibération et du domaine de la loi. Le second concerne les questions qui sont susceptibles d'être régies par des calculs d'utilité individuelles, et peuvent relever du domaine de la négociation et du domaine du contrat. Dans un système de gouvernement par les hommes chacun se trouve inséré dans un réseau de liens de dépendance. Est recherché la conformité du comportement de chacun à la place qu'il occupe dans ce réseau. Chacun doit servir au mieux les intérêts de ceux dont il dépend et pouvoir compter sur la loyauté de ceux qui dépendent de lui. Dans ce type de montage, la distinction du calculable et de l'incalculable se brouille. […] La position de l'État s'apparente alors du moins en moins à celle d'un souverain et de plus en plus à celle d'un suzerain(8).
Les limites de la dépendance
La souffrance partout sensible dans nos sociétés ultramodernes vient que chacun est sommé de s'affirmer en souverain gouverneur de sa propre vie, alors que son statut n'est plus garanti par les lois, mais dépend de la solidité des liens affectifs et économiques qu'il a pu tisser avec autrui.
Les limites ne sont ni des murs ni des passoires,et elles doivent nous protéger aussi bien de l'utopie d'un monde sans frontière que de la réalité d'un monde où chacun se barricade.
C'est au Droit qu'il incombe d'élargir ou de restreindre le jeu du libre-échange, selon qu'il sert à fertiliser le travail des hommes et à les arracher à la misère ou, au contraire, à priver les hommes de travail et de les plonger dans la misère. […] La maitrise de la circulation des marchandises entre ces grands marchés serait de nature à encourager les investissements de long terme.
La cour constitutionnelle allemande a été la première à donner le signal de ce réveil des juridictions nationales. Au terme d'un examen très minutieux des dispositions du Traité de Lisbonne, elle a estimé qu'en raison du « déficit structurel de démocratie », la ratification de ce traité devait être subordonné à l'adoption d'une loi pour « garantir l'efficacité du droit de vote » des citoyens.
Sens de la mesure
L'unité de mesure : l'objectif de justice sociale
Cette conception téléologique heurte de front la vulgate positiviste occidentale, qui entend répudier toute référence à l'idée de justice dans une « science du Droit » réduite à la description d'une tuyauterie de normes.
En revanche dans le domaine économique et monétaire, la conception téléologique de la normativité a véritablement triomphé pour faire respecter « l'ordre spontané » du Marché.
La normativité par objectif a ainsi été retournée contre ce quoi elle avait été conçue : le progrès de la justice sociale. […] Si la justice sociale faisait partie des objectifs fondamentaux assignés à l'UE, rien n'interdirait au juge communautaire de déclarer contraire à cet objectif les dispositions nationales promouvant une organisation du temps de travail incompatible avec une vie familiale ou sociale normale.
Les « indicateurs de développement humains » conçus et mis en œuvre avec la meilleure intention du monde, n'échappent pas à ce travers, dès lors qu'ils projettent sur la terre entière une normativité ignorante des situations globales. Interdire en termes généraux et abstraits le « travail des enfants » et faire du taux de leur scolarisation un « indicateur du développement humain » peut aboutir à ceci qu'on les arrache aux modes traditionnels de transmission des savoirs pour les entasser par centaines dans de vastes hangars face à un instituteur dépassé par le nombre. Les conditions réelles d'éducation en sortiront fortement dégradées, mais le score du pays s'en trouvera amélioré aux yeux des organisations internationales.
Une combinaison de l'universalité de l'objectif de justice social et de la représentation de l'expérience locale du travail éviterait de projeter sur le monde entier les paradigmes d'emploi salarié et de « développement humain ».
La capacité d'action
Sens pris par le mot Réformer : Démantèlement conduit au nom de la « liberté » individuelle : liberté de se faire payer en dessous des tarifs conventionnels, de travailler 15 heures par jour, de ne jamais prendre sa retraite, de travailler le dimanche plutôt que de le passer avec ses enfants.
« Valeur travail »: Invoquée non pour augmenter les salaires, mais pour réduire la fiscalité sur le capital.
« Création de valeurs » : désigne non pas le travail mais les revenus tirés de la prédation financière des entreprises.
Cette dénaturation du langage est typique, comme l'avait bien vu Orwell (voir les principes de la novlangue). […] D'où l'apparition dans le vocabulaire communautaire de cet hybride qu'est la flexicurité. « S'il fallait à la fois subir la subordination de l'esclave et courir les dangers de l'homme libre, ce serait trop » observait Simone Weil en 1936. C'est dans une telle impasse que nous engagent ceux qui en appellent à l'initiative et à la responsabilité des travailleurs, tout en les traitant comme des choses à la disposition du Marché.
La charge des responsabilités
A la maxime de Milton Friedman « l'unique responsabilité sociale de l'entreprise est celle de faire des profits », on peut retourner l'adage hérité du Droit romain : Ubi emolumentum ibi onus « où est le profit, là est la charge » (et donc le responsable).
Le fait que la prise en considération du processus de fabrication des produits soit obligatoire, quand il s'agit de protéger les droits de propriété intellectuelle, et prohibée quand il s'agit de protéger les droits fondamentaux des travailleurs est une manifestation supplémentaire du renversement des moyens de des fins intervenu sur le Marché total.
Les cercles de la solidarité
La solidarité : L'obligation qu'elle fait peser sur chacun de contribuer à la protection de tous relève certainement des devoirs de l'homme, implicitement ou explicitement reconnu par les déclarations des droits fondamentaux. cette mutualisation substitue au calcul d'utilité individuel (qu'elle interdit) un calcul d'utilité collective (qu'elle organise).
Le mot « pauvre », dans diverses langues africaines, ne désigne pas ce que la Banque mondiale entend par là (un revenu inférieur à 2 dollars par jour) : est pauvre « celui qui a peu de gens », qui ne peut compter sur la solidarité d'autrui.
Il faut installer le principe de solidarité au cœur des règles internationales du commerce (ce qui impliquerait notamment d' »assurer une plus grande stabilité des prix mondiaux des matières premières et denrées »).
1/ Le projet de donner une base biologique aux lois supposées de l'économie remonte au XIXe siècle.
2/ Adopté deux mois avant la déclaration de Philadelphie, et animé du même esprit (projet de république sociale)
3/ Ce prix est une contrefaçon des véritables prix Nobel. Crée en 1969, il est le prix de la banque de Suède.
4/ Francis Bacon.
5/ Lorsqu'ils ont perdu leurs emploi, les traders londoniens qui ont oeuvrés à la faillite du système financier ont pu, en application du Droit social communautaire, percevoir des caisses françaises de chômage auxquelles ils n'ont jamais cotisé, des indemnités représentant quatre fois le montant du plafond de la sécurité sociale (soit 6366 € mensuels en septembre 2008). A l'inverse, la travailleuse pauvre qui enchaine des emplois précaires à temps partiel justifie difficilement d'une période de cotisation suffisante pour avoir droit à des allocations chômage.
6/ Mathieu XXV,29.
7/ Rien de plus facile que d'afficher des résultats conformes, il suffit de baisser le niveau d'exigence.
8/ Tandis que le souverain est titulaire d'un pouvoir suprême, le suzerain n'a de prise directe que sur ses propres vassaux et non pas sur les vassaux de ses vassaux.