La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?
A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.
Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...
Quinze degrés en journée pour un quinze
février à Lille. La menace sur le front climatique se précise – et on continue
comme avant !
Ce midi les alouettes s’en donnaient à cœur
joie dans les champs. Un avant-goût de printemps … Le cancer se généralise (nous
dépassons alégrement les limites planétaires les unes après les autres) et on
se soigne de bonnes intentions : méthode Coué et homéopathie …
Alors qu’il faudrait acter un changement
radical de modèle de société, la moindre mesurette de ce qui relève pour les
imbéciles d’une « certaines écologie punitive », est vécue comme une
atteinte à notre sacro-sainte liberté. Quelle liberté nous restera-t-il lorsque
pris dans une fournaise ardente, balayés encore par des tempêtes d’intensité
inédite, ou victimes de sécheresses tenaces, d’inondations catastrophiques
?
Les SUV prospèrent sur fond de kérozène
détaxé, de pesticide et de megabassines.
Les optimistes par conviction se fourrent le
doigt dans l’œil jusqu’à la moelle. Quant aux techno-solutionnistes, ils sont les
pompiers pyromanes de notre temps – naïfs ou cyniques.
Parmi les nouvelles du jour : « En
2023 les bénéfices cumulés du CAC 40 dépassent les 120 milliards d’euros »
… Bref tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Lisant Les Confessions de l’atrabilaire Caraco :
(Écrit avant la publication du rapport du
club de Rome en 1972)
« Nous sommes perdus à la longue,
nous ne pouvons ni mettre un empêchement à la peuplade ni contenir, par voie de
conséquence, une production industrielle devenue de plus en plus fatale à la nature.
(…)Nous mangeons notre fonds et nous
épuisons nos réserves, à cela nul remède, malgré les parleries, les exorcismes
et les adjurations. (…) Demain il faudra tuer ou périr et nous nous
barbariserons … »
Droit dans nos bottes vers l’effondrement … On
ira jusqu’au bout.
« La douceur de l’ombre », est un essai de l’historien
Alain Corbin. Délicatesse de l’érudition en pointillée ; invite aux
songeries sous le couvert d’un bosquet ou à l’abri des branches hautes d’un
arbre séculaire. Le sous-titre, « L’arbre source d’émotions de l’Antiquité
à nos jours », résume bien cet ouvrage inclassable, placé sous le
signe de la conversation, et que l’on prend plaisir à savourer avec une jouissive
lenteur …
Ondulations ... (Photo par Axel)
L’un des chapitres s’intitule « L’âme des arbres ». On
y apprend qu’avant « que Platon ne traite le sujet, Anaxagore, Démocrite,
Empédocle accordaient aux plantes – donc aux arbres – la sensation (…et que) les
présocratiques nommaient homicides les coups portés aux arbres »
Platon justement, « considère les végétaux comme des animaux
immobilisés ». Aristote s’en distingue, faisant preuve quant à lui « d’une
vue réductrice de la vie végétale. Il prive les plantes de perception, de sensation
de réflexion ». Plus tard, les pères de l’Eglise partageront les vues
du Stagirite. « Ainsi Saint-Augustin ridiculise ceux qui parlent de la
souffrance des plantes ».
Avec Descartes, le végétal « se trouve réduit ‘’ à de simples
forces mécaniques agies par la puissance ouvrière de Dieu’’ ». Comment
s’en étonner ? Il faudra attendre les libertins érudits, inspirés par la
philosophie de la nature de Campanella pour opérer à une « réévaluation
positive de la situation des plantes dans l’échelle des êtres ».
D’autres exemples et considérations fourmillent dans cette promenade à
pas feutrés au pays des arbres. Ainsi, « Novalis évoque l’âme des
arbres » et selon « Châteaubriand et Hugo, la nature entière
participe d’une même vie ». Mais a contrario pour Hegel « l’arbre
n’est qu’un agrégat d’individus. Chacune de ses parties est abandonnée à
elle-même ».
Pour l’anecdote enfin, « selon la Mothe le Vayer, un olivier
mourut pour avoir été planté par une femme de mauvaise vie ».
Je ne
connaissais pas Arthur Keller. Il est systémologue, en l’occurrence spécialiste des
vulnérabilités sociétales, vis-à-vis des risques systémiques, et des stratégies
de transformations collectives face à ces risques.
Il est urgent de l’écouter !
Ici j’ai retranscrit la grosse
première partie de son intervention lors de « La Grande tribune » qui
s’est déroulée le 4 juin.
Les
illustrations sont tirées de la conférence.
Premier
message : Le climat n’est qu’un problème parmi d’autres, et il faut pour
résoudre le problème du climat il faut remonter à la cause des causes. Ce qui
veut dire réduire les flux d’énergie et de matière, donc réduire la taille de
notre économie.
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Notre civilisation est une méga-machine
qui convertit le monde naturel en déchets. Nous prélevons des ressources que
nous transformons avec de l’énergie, puis que nous utilisons sous forme de
biens et services. Et puis en aval, on rejette des déchets et des pollutions
dans le monde naturel. (…) Les déchets sont solides, liquides ou gazeux. Et
parmi les gaz certains sont des gaz à effet de serre qui déséquilibrent le
bilan radiatif de la terre. Le changement climatique est donc l’une des
multiples conséquences du problème (…) La pression exercée par les activités
humaines sur le système terre dépasse désormais la capacité de celui-ci à
encaisser …
Le climat est un grave problème,
parmi d’autres graves problèmes. Le monde a des limites : biologiques,
physiques, écologiques … Les scientifiques du système Terre ont identifié neuf
limites à ne pas dépasser, sous peine de mettre en danger la stabilité de la
planète. Sur ces neuf limites au moins six ont déjà été dépassées. Le climat
donc, les cycles biochimiques, ce sont les grands cycles du vivant notamment
ceux du phosphore et de l’azote, la biodiversité qui est en train de
s’effondrer, également l’usage de l’eau douce, l’usage des sols, gravement
dégradés par les activités humaines et les pollutions qui s’accumulent et
rendent toxiques les écosystèmes. C’est une problématique qui est multifacettes
dont le changement climatique n’est qu’une composante. Et pourtant on embrasse
aujourd’hui l’enjeu climatique comme le grand problème. (…) On confond ici deux
choses : les maux et les symptômes. C’est très grave ! On traite le
climat comme un mal alors qu’il n’est qu’un symptôme.
Je vais vous expliquer avec une
métaphore : pourquoi cette méprise est lourde de conséquences ?
Imaginez que vous ayez des maux de crâne chroniques, des problèmes de peau et
qu’en plus vous ayez un problème de transit. Si vous traitez ces choses
séparément, il y a une super bonne nouvelle, c’est qu’il existe une solution
pour tout. Pour les maux de crâne du paracétamol, pour les problèmes de peau de
la pommade et pour les problèmes de transit, de la tisane par exemple. Toutes
ces choses là sont faciles, ce sont de tout petits aménagements dans un quotidien.
On soulage les symptômes et on peut continuer à mener sa vie habituelle.
Maintenant imaginez que ces symptômes sont les différentes manifestations d’une
même maladie, imaginez que vous ayez un cancer généralisé. Croyez-vous
franchement qu’en avalant du paracétamol, en vous badigeonnant de pommade et en
sirotant des tisanes vous allez guérir le cancer ? Donc il faut bien
retenir que la maladie ne requiert pas simplement la somme des traitements aux
différents symptômes.
Ce n’est que lorsqu’on a compris
le cancer que l’on comprend la nécessité d’une thérapie de choc. Ce que
lorsqu’on a compris que la survie est en jeu qu’on comprend qu’il faut faire
des arbitrages, des choix et des sacrifices difficiles. Ce n’est pas un simple
aménagement de la vie ! On le fait parce que c’est ça ou peut-être mourir
… Si nous étions logiques aujourd’hui en tant qu’humanité, si nous avions une
intelligence collective ce que nous ferions c’est une sorte de temps-mort
mondial. On réunirait on déciderait d’une thérapie de choc à l’échelle de la
planète. On consentirait de se réorganiser entièrement pour survivre. (…)
Qu’est-ce ce qui est un jeu ? Ma survie, la vôtre ?C’est bien plus que ça. C’est l’habitabilité
de la planète Terre pour un grand nombre d’espèces. Cela se joue dans les
trente prochaines années. Voilà où on en est ! (…)
Sans une approche systémique
cohérente, ce que l’on fait c’est soulager, dans le meilleur des cas, certains
symptômes en en aggravant d’autres. On ne résout pas le problème, on le déplace.
Prenons un exemple : la stratégie qui voudrait qu’on développe des
renouvelables pour gérer le problème climatique. Cela donne quoi ? Dans
nos société (les pays riches) : on développe des nouvelles technologies
(éolien, solaire) qui permettent de réduire les émissions de gaz à effet de
serre, et c’est très bien, mais qui par ailleurs accentuent les flux miniers,
et au passage on détruit les écosystèmes, on fait chuter encore plus la
biodiversité, on pollue, on utilise un maximum d’eau, il y a des problèmes de
santé, d’hygiène, sociaux. On va aggraver certains symptômes pour en soigner un.
(…)
Pourquoi produire de l’énergie
décarbonée ? Que pensez-vous ce qui arriverait si jamais nous y
parvenions ? Imaginez si nous décarbonions la production d’énergie … cela
serait bien pour le climat, cela soulagerait en partie le symptôme dérèglement
climatique. Mais ce serait de l’énergie au service de quoi ? Au service
d’une machine extractiviste, productiviste, pollutioniste qui convertit le
monde naturel en déchets. (…)
Nous avons face à nous des défis
vertigineux, en termes de criticité, en termes de difficulté de la tâche,
inédite, en termes de nature, d’urgence des efforts requis, en matière de prise
de conscience des décideurs et des peuples, et de capacité à la mobilisation et
à la remise en question… Ce que nous avons entrepris jusqu’à ce jour c’est
dérisoire. On est dans une forme de déni. On fanfaronne en brandissant un
cachet de paracétamol et on n’est même pas fichus de l’avaler correctement
! Le problème fondamental n’est pas climatique il concerne le dépassement des
limites du système Terre. (…)
Si on s’attaquait à la cause, si
on le faisait ? On ferait quoi ? On ferait l’unique chose dont on
peut démontrer que cela fonctionne. On ralentirait fortement. On organiserait
une descente énergétique et matérielle. Une diminution importante des flux
d’énergie et des flux de ressources. En parallèle de cela on investirait
massivement dans la régénération des milieux naturels et on s’organiserait
enfin pour ficher la paix à la nature sauvage. Seulement pour en arriver là il
faudrait changer fondamentalement notre rapport à la nature. (…) C’est un
formidable défi. Défi technique ? Certainement pas ! C’est surtout un
défi de changement culturel, même anthropologique, philosophique, éthique aussi.
Vous y croyez à ce sursaut ? (…) Si nous faisons vraiment ce qu’il faut
faire nous remettrions en question toute l’économie mondiale, tous les modèles micro et macro-économiques qui ne prennent pas en compte les limitations des
ressources, nous remettrions aussi sur la table tous nos modèles sociaux et
sociétaux, nous réinventerions nos modèles culturels dans cette première moitié
de siècle. Vous vous doutez bien que cela ne va pas se produire, du moins pas
complétement. Car la plupart des gens ne veulent pas changer – la plupart
pensent d’ailleurs souvent à tort qu’ils ne peuvent pas changer. (…)
Beaucoup de gens diront :
« on peut continuer de croitre économiquement, tout en allégeant la
pression exercée sur l’environnement. On peut découpler ! » … Le mot
est lâché, le découplage ! C’est là un vœu pieux mais hélas tout à fait
candide, une croyance qui s’ancre à l’antipode de la littérature scientifique
sur le sujet … Un taux de croissance de quoi que ce soit mène à une
augmentation exponentielle de ce quelque chose. Prétendre qu’on va pouvoir
(croitre économiquement) c’est nier les données existantes et c’est entretenir
des fantasmes hors-sols sur l’avenir. La personne qui vous affirme avec aplomb
qu’un découplage absolu et durable est possible entre les activités économiques
et les impacts écologiques, en général il ne vous parle que des gaz à effet de
serre, et même que du CO2, et la plupart du temps il va s’appuyer sur certains
exemples bien précis. « Regardez tel pays, ils ont réussi à découpler ! »
(…) Si certains pays peuvent le faire, et encore il faut voir s’ils peuvent le
faire durablement, comme par hasard se sont toujours des pays riches et
désindustrialisés. Et s’ils peuvent le faire c’est parce que d’autres pays
moins riches se chargent de la production massive de matière première et aux
produits manufacturés de base (…) Les expériences nationales exceptionnelles de
quelques pays ne peuvent être en aucun cas être extrapolés à l’ensemble de la
planète. C’est impossible ! Je rappelle que nous n’avons qu’une seule
atmosphère … Or on mise tout sur le découplage, et on présente cela comme une
solution ! On est dans une forme de déni. Donc présenter la soi-disant
croissance verte comme la solution à tous nos problèmes, sur fond de
découplage : non. Clairement non ! (…)
Et encore là on ne parle que
des gaz à effet de serre. Et si vous avez bien compris, ce n’est là qu’une
dimension de l’affaire. Car pour tout le reste il faudrait aussi un découplage.
Sur la destruction des écosystèmes, est-ce qu’il y a un découplage entre le
développement de l’économie et la destruction des écosystèmes ? Pas du
tout ! C’est toujours pire là. Est-ce qu’il y a un découplage entre
l’économie et les pollutions ? Non il y en a toujours plus. (…) Pour
produire un point de PIB aujourd’hui on utilise plus de matières premières que
pour produire le même point de PIB il y a 20 ans. On ne se rapproche pas d’un
découplage on s’en éloigne. Cette croissance verte est une vaste supercherie
intellectuelle. Il s’agit d’un concept en vogue, car séduisant pour tous les
privilégiés du système et qui refusent d’en changer. (…) De toute manière la
grande descente énergétique et matérielle dont je vous parle si nous échouons à
l’organiser nous la subiront. Il y a plein de raisons pour cela. L’une des raisons
c’est que notre économie mondiale n’est rien d’autre qu’une pyramide de Ponzi.
Pour cela continue de fonctionner, il faut qu’il y ait toujours plus d’énergie
et de matière première, sinon cela s’effondre. Et bien mauvaise nouvelle :
on va avoir de moins en moins d’énergie et de matière première. Alors soit on organise cette descente pour se
donner une chance de pouvoir la piloter dans les meilleures conditions
possibles ou on continue à chasser des chimères tout en refusant d’accepter nos
vulnérabilités et on se met en position de subir des chocs systémiques dans le
chaos et la tragédie ...
On
constate un dépassement des limites planétaires, un effondrement du vivant, une
explosion des pollutions, de la toxicité des habitats et que se dessine à
l’horizon des problèmes monstrueux d’accès à des ressources stratégiques,
pétrole, minerais et a des ressources vitales, nourriture saine, de l’eau
potable… Et malgré tout, ce qui semble nous terrifier le plus c’est encore que
l’économie pourrait décroitre ...
Je reprends ici un billet de septembre
2010. Je n’ai rien à y retrancher … Juste un constat, 12 après : sommes
résolument en route pour le pire !
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Je ne sais s’il faut faire coïncider les
origines de la guerre, entendue comme conflit organisé, avec la sédentarisation
de l’espèce humaine, puis acter sa généralisation à l’avènement de l’âge du
bronze. Toujours est-il que si notre espèce (hommes modernes) apparaît il y a
de cela environ 120 000 ans (2) les premières traces archéologiques de guerres
ne remonteraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’environ 4000 ans avant
notre ère (3). Non pas que la violence fut exempte au sein des groupes humains
auparavant, et les traces de quelques massacres collectifs, remontant à plus de
10.000 ans avant JC l’attestent, mais du moins aurait-elle été fort
circonscrite et occasionnelle. A cela on peut, sans doute, donner une
explication purement démographique (4), mais c’est largement insuffisant, et
comme l’indique Pascal Picq, pour évoquer les relations entre Cro-Magnon et
Neandertal : « Sans nier
l’évidence de conflits parfois mortels, il a bien fallu des relations plus
pacifiques pour expliquer ces transferts culturels » (5) entre ces deux
groupes d’hommes dont on sait aujourd’hui qu’ils mêlèrent, outre des techniques
et savoirs faire, quelques gênes. D’autre part la réalité est toujours plus
complexe, et plus nuancée que ne l’échafaudent les spéculations idéologiquement
orientées des philosophes. Ainsi, en la matière, ce n’est ni vers Hobbes et
son : « l’homme est un loup
pour l’homme », ni en direction de Rousseau et son mythe du bon
sauvage, vers qui il faut se tourner, mais bien du côté de l’éthologie.
L’homme, à l’instar de ses cousins panidés, est un animal territorial. Et à la
tendance à former des groupes hiérarchisés, à l’instinct d’appropriation et de
reproduction, il partage avec les grands singes la conscience de soi, l’art de
l’imitation, de se mettre à la place d’un congénère (capacité d’empathie), de
manipuler, d’afficher ou de camoufler ses intentions, de mentir, et, aptitude
cruciale ; d’être apte à se réconcilier (6). Et plutôt que conjecturer sur
un « propre de l’homme » aux contours inconsistants, constatons qu’entre
Sapiens sapiens, si mal nommé deux
fois sage, et les animaux, comme l’a sans ambiguïté démontré Montaigne dans le
chapitre XII du livre 2 des Essais (7), il n’y a pas une différence de nature,
mais de degré. Contre Descartes, les libertins érudits sauront s’en souvenir.
La science leur donne raison. « Les
animaux ont inventé la société. Les humains en ont inventé de nouvelles formes
reposant sur l’imaginaire collectif. Charles Darwin et Emile Durkheim ne sont
pas contradictoires : ils se complètent » (8).
Mais trêve de digressions, et entrons
désormais de plain-pied dans les sociétés humaines. Lucrèce un siècle avant
notre ère écrivait déjà :
« Ce qu’on a sous la main, si nous connaissons
Rien encore de
meilleur, suffit à nous combler ;
Mais qu’on découvre
alors quelque chose de mieux,
Le nouveau tue
l’ancien, nous dégoûte de lui » (9)
Depuis lors, rien de neuf sous le soleil.
Et avec l’avènement du capitalisme, la généralisation planétaire du « doux commerce », et le mythe de la
« main invisible du marché »,
nous n’assistâmes qu’à une mise en équation de nos pulsions les plus primitives
– les lois de l’économies singeant les sciences mathématiques (10). Enfin, né
dans les années 1980, dernier avatar de nos sociétés post-modernes, le
néo-libéralisme ne fit que pousser à son paroxysme, à l’échelle mondiale, la
brutalité absurde des rapports sociaux, en la justifiant par lapseudo-science du « darwinisme
social », bâtie sur une mécompréhension totale des thèses de l’auteur de
« L’origine des espèces par le moyen
de la sélection naturelle », pour qui, chez l’homme, l’adaptation au
milieu se trouve tout autant adossée - sinon davantage - sur la coopération que
sur l’esprit compétition.
Aujourd’hui, « le but de ce qu’on nomme couramment, faute de mieux, le système
économique, n’est pas la satisfaction des besoins. (…) Le but du jeu est
l’accroissement infini du capital : faire avec de l’argent, plus d’argent.(…) « Our business is not to make cars, our
business is to make money » (…)Ce n’est pas en baissant les prix des produits
existants que l’on va accroître le profit, mais en en lançant de nouveaux. (…)
Mais bien sûr, ce sera de courte durée : bientôt, les concurrents vont
l’imiter. (…) Par conséquent, l’innovation perpétuelle est une condition nécessaire
à l’accroissement du capital. C’est ce que Schumpeter nommait la “destruction
créatrice” » (11).
Ajoutons un petit mot sur le désir
mimétique de René Girard (" nous désirons un objet parce que le
désir d’un autre nous le désigne comme désirable ") : il
présente d’incontestables affinités avec la thèse de la " consommation
ostentatoire ", défendue par l’économiste de la fin du XIXe
siècle, Thorstein Veblen. Pour ce dernier, dans nos " sociétés de
loisir ", les mécanismes sous-jacents poussant à une consommation
toujours plus effrénée, proviennent pour l’essentiel de motivations relevant de
la vanité et du désir de se démarquer de son voisin : « La possession de richesse est restée le
moyen de la différenciation, son objet essentiel n’étant pas de répondre à un
besoin matériel, mais d’assurer une « distinction provocante »,
autrement dit d’exhiber les signes d’un statut supérieur » (12).
On le sait bien, dans un monde fini, une
croissance infinie est impossible. A l’heure du dérèglement du climat causé par
l’homme, à l’heure de l’effondrement terrible de la biodiversité, au point que
certains évoquent déjà la sixième extinction, à l’heure où commence à se faire
sentir le manque de métaux précieux nécessaires pour le bon fonctionnement de
nos économies (13), « la course à la
distinction pousse à produire bien davantage que ce requerrait l’atteinte des
« fins utiles » : « Le rendement va augmentant dans
l’industrie, les moyens d’existence coûtent moins de travail, et pourtant les
membres actifs de la société, loin de ralentir leur allure et de se laisser
respirer, donnent plus d’effort que jamais afin de parvenir à une plus haute
dépense visible (…) l’accroissement de
la production et le besoin de consommer davantage s’entre provoquent : or
ce besoin est indéfiniment extensible » En effet, il ne s’arrête
jamais : repensons à nos milliardaires. Qu’acheter, quand chacun a son
avion décoré de bois précieux et de marbre ? Une collection d’objets
d’art. Une fusée. Un sous-marin. Et ensuite ? Une villégiature sur la
lune. Autre chose toujours, car la satiété n’existe pas dans la compétition
somptuaire » (14).
Rappelons enfin la fragilité de la
planète : « Ramenée à un globe
terrestre d’un mètre de diamètre, l’épaisseur moyenne de la biosphère serait de
moins d’un millimètre. Des trois éléments physiques qui la composent, l’océan,
l’atmosphère et la surface de continents, l’atmosphère est la plus fragile (…)
C’est dans cette piscine peu profonde que barbotent, sans beaucoup de
précaution, plus de six milliards d’hommes et leur technique » (15).
Et à ceux qui seraient tentés de taxer
cette prose de pessimiste, pour reprendre le reproche qui fut adressé en son
temps à André Lebeau lors de la sortie de son livre « L’enfermement planétaire », il n’est sans doute pas inutile de
rappeler qu’un constat n’a pas à verser dans l’optimisme, ou son
contraire ; sauf à vouloir s’illusionner.
« Nous refusons de croire ce que nous savons », dit Jean-Pierre
Dupuy. Espérons qu’il se trompe. Car nous sommes bien entrés dans
l’anthropocène…
(1) Néologisme. Consummation : "XVe s. « destruction » : Faire cuire et bouillir jusques à
la consumation ». Consumer : User, détruire progressivement
une chose par altération ou anéantissement de sa substance. Ainsi ce terme lie,
de manière propice, la consommation à un acte de destruction. Il renvoie aussi
à cette métaphore, où la Terre est vue comme une immense marmite posée sur le
feu. L’inertie en est très grande. Et tant que l’eau ne bout pas on s’imagine
que rien ne passe. Lorsqu’enfin l’ébullition se manifeste, il est trop tard.
(2) Pascal Picq, Au commencement était l’homme P 178. Note complémentaire, mars
2022 : « Une équipe internationale a identifié au Maroc les plus
vieux ossements d'Homo sapiens, datant de plus de 300.000 années. Une
découverte majeure qui repousse de plus de 100.000 ans l'apparition des
premiers hommes modernes sur le continent africain. » (Info presse de juin
2017)
(8) Jean-François Dortier, L’homme, cet
étrange animal, P 307. Livre excellent, sous-titré « Aux origines du langage, de la culture et de la pensée », dont
je recommande lecture.
(9) Lucrèce V 1412-1415. Traduit par
André Comte-Sponville, Le miel et
l’Absinthe.
(10) « Que l’économie soit un
peu, ou beaucoup mathématisée, n’a évidemment rien à voir avec son caractère
scientifique. La mathématique, dit Bertrand Russel, consiste en tautologies et
ne prétend pas prouver autre chose que : « un quadrupède est un
animal à quatre pattes ». (…) Les
économistes adoptent la physique newtonienne et n’en sortent plus. Ils sont
heureux de leur causalité, de leur déterminisme, ils utilisent le calcul
différentiel et expriment la « tendance naturelle » des marchés à
aller vers l’équilibre. (…) Voila nos premiers économistes « scientifiques »
… Des copistes, pour ne pas dire pire. Ils construisent une physique sociale,
où la société est composée d’individus autonomes, rationnels, cherchant à
maximiser « l’utilité ». (…) L’équilibre de la mécanique classique
est un équilibre du retour à l’équilibre, d’une science qui ignore le temps.
(…) Malheureusement, la plupart des phénomènes physiques, sont irréversibles.
Les gens ne rajeunissent pas. Les forêts primitives ne repoussent pas. Les
bûches consommées ne refont pas des arbres… On ne revient pas de la mort à la
vie… ». Bernard Maris, Antimanuel d’économie, livre 1.
(11) Guillaume Paoli, Eloge de la
démotivation, p 77-78.
(12) Hervé Kempf, Comment les riches
détruisent la planète, P 77.
C’est à la fois tragique et imparable… Il y a beaucoup de lucidité, de
sensibilité et de poésie aussi dans les propos d’Aurélien Barrau.
Je sais que cela ne sert pas à grand-chose, mais j’avais envie de
partager quelques extraits de cette causerie toute récente.
La première partie est l’exposé d’Aurélien Barrau. C’est clair et sans concessions.
Il pose le problème exactement là où il convient de le faire. Juste un mince
passage :
« On aurait, éventuellement dans un futur lointain, une source
d’énergie qui serait presque infinie, et presque propre (…) Peu importe en réalité,
cela serait une catastrophe. Pourquoi ? Parce que le problème est ce qu’on
fait de l’énergie. Sans une révolution, non pas des usages, mais des valeurs,
nous continuerions vraisemblablement à utiliser cette énergie comme nous le faisons
aujourd’hui, pour décimer les populations animales, pour dévaster les sols,
pour raser les forêts, pour massacrer les fonds marins. Dans ces conditions quelle
importance qu’on émette du CO2 ou pas avec cette source d’énergie. Dès lors que
l’énergie est utilisée pour détruire la vie, in fine la vie est morte avec ou
sans émission de CO2 »[1](Vers 13mn)
Mais plutôt qu’une transcription très partielle de cet exposé, j’ai choisi
de reprendre quelques extraits de la seconde partie de la vidéo, au moment des
questions/réponses.
« Tu as beaucoup parlé d’aéronautique et du spatial, mais le spatial
a un peu aidé à la compréhension du réchauffement climatique. Quel peu être le
rôle du spatial dans la suite et prend-t-il la bonne direction ? »
Réponse AB :
(…) Sincèrement je peine un peu avec cette question. Evidement qu’il y
a beaucoup de belles conséquences du spatial. Bien évidement que cela a aidé. Évidement
que moi, dans mon métier de cosmologiste j’utilise des résultats obtenus par
des satellites et que ces résultats sont bienvenus. C’est vrai, on le sait. Le
problème c’est qu’on est à l’heure des choix. Et sincèrement je trouve pour ce
qui est de la catastrophe écologique, pour l’essentiel le spatial ne sert qu’à
corroborer ce qu’on sait déjà. Dennis Meadow avait anticipé les points de
rupture du système biosphère terrestre sans avoir besoin de satellites. On
mesure sur Terre les élévations de température, les fluctuations, les états non
linéaires, les chutes de populations, la nécrose des sols, l’acidification des
océans. Finalement on mesure très bien sur Terre la mort de la vie. Sincèrement
les satellites c’est quand même un peu une information à la marge. Et je trouve
que la direction actuelle est triste. L’espace est en train un peu de devenir,
pas exclusivement on est bien d’accord, il faut rester subtil et nuancé, mais
quand même tendanciellement je crois qu’on va vers une vaste foire publicitaire
et commerciale et je trouve ça un peu sale.
Le ciel, n’est-ce pas, on pensait que c’était la seule chose qu’ils ne
pouvaient pas nous retirer. On s’est trompé ! Même ça ils savent le
maculer. Vous avez entendu parler de cet hôtel spatial pour super riches qui
est en projet, de ces stations-services qui sont en contrat, de cette publicité
cosmique qui est en préparation. Pardon pour la métaphore, mais je trouve que
les immenses structures phalliques des fusées sont un peu une sorte de dernière
érection nihilistes… Qui signe la faillite d’une humanité arrogante et aveugle.
En ce qui me concerne j’ai tendance à considérer aujourd’hui que l’étoffe des
héros, c’est celle des Indiens qui luttent pour la survie de la forêt, c’est
celle des réfugiés qui luttent pour la survie de leurs familles, c’est celle
des animaux qui luttent pour la survie de leur meute, de leur horde, dans un
anthropocène dévasté. Honnêtement l’astronaute il est devenu, malgré lui sans
doute, l’image stéréotypée, formatée, aseptisée de l’hubris presque mortifère,
d’une société qui a perdu sa superbe.
Question :
Je suis d’accord avec toi sur le constat alarmant de la situation. Mais
j’ai un problème sur la faisabilité d’une transition écologique. Je ne vois pas
comment on peut imposer des contraintes de réduction de consommation à l’échelle
globale …
Réponse AB :
(….) Si tu veux dire que cela va être difficile, voire impossible dans
les faits, c’est à peu près mon constat aussi. C’est aussi pour ça que je me
suis totalement retiré du débat public et que je ne signe plus de pétitions, et
que je ne vais plus faire le guignol dans les émissions de radio ou de télé.
Parce que finalement il y a quelque chose d’absolument inexorable dans la
dynamique qu’on a mis en place.
Il y a plusieurs façons de le voir. Il y a une façon factuelle :
tu regardes les rapports de force, les rapports d’influence, le niveau de
compréhension, de culture et de sérieux des dirigeants politiques, et là tu
arrives forcément à la conclusion que c’est foutu ! (…)
Il y a une autre façon de voir les choses, qui est prendre un peu de
hauteur, et de se dire, au-delà de ce constat désastreux, essayons de regarder
le niveau d’inéluctabilité des différentes situations. Il y a des choses
inéluctables : par exemple, le taux de CO2 dans l’atmosphère on ne peut
pas l’épurer de façon chimique (…) Autre exemple : si on s’amuse à faire
une guerre nucléaire mondiale, on aura un taux de radiations dans l’air qui
sera, la même manière, sur des échelles de temps extrêmement grandes inchangeables.
Quand on aura flingué un million d’espèces on ne va pas les faire revivre. (…)
A contrario, l’espèce de folie, car ça relève quand même un peu d’une
aliénation, dans laquelle nous nous sommes enfermés, c’est-à-dire créer des non-sens,
qui sont dévastateurs pour les autres et suicidaires pour nous, quand on y
réfléchit deux secondes, on se dit que le système de représentation, dit
démocratique, que nous avons mis en place, devrait avoir exactement pour but de
veiller à ce genre de choses. Voilà les deux niveaux de lecture. (…)
Quand la courbe de consommation va repasser sous la courbe de
production, car ça ne peut pas être autrement, on peut tricher avec le
ministère des finances, on ne peut pas tricher avec la physique, ça va être
terrible ! Voilà… Je suis en même temps convaincu qu’on ne peut rien
faire, et en même temps cela serait tellement facile de faire quelque chose.
Question :
(…) Dans quelle mesure vous n’êtes pas d’accord avec le fait qu’on ne pourrait
pas être sauvé par le progrès ? Est-ce qu’on peut continuer à faire de la
recherche scientifique, que ce soit sur le changement climatique, que ce soit
sur des solutions qui pourraient peut-être nous permettre de vivre en peu mieux ?
…
Réponse AB :
« Je suis absolument convaincu qu’on peut être sauvé par le progrès. Ce
que je récuse, c’est l’endoctrinement des fou furieux en costume trois pièces
qui veulent nous faire croire que le progrès c’est de foutre les livres à la
benne, de tuer les oiseaux, et d’attendre le bus en alternant entre Facebook et
Twitter. C’est ça que je dis. Il faut simplement se réinvestir du concept de progrès.
La bonne question finalement et de se demander ce qu’il faut sauver et ce qu’il
faut défendre. Mais pour le moment on fait comme si nous savions où aller et
que la question était comment y parvenir. C’est faux ça ! La question il
faut qu’on se la pose. Pour moi, peut-être n’êtes-vous pas d’accord, le monde d’Elon
Musk, l’un des hommes les plus riches du monde, celui qui fait rêver les
techno-addicts, c’est un monde où, on pourra lire dans la pensée, dit-il grâce à
des dispositifs neuro-sensibles, ou les satellites artificiels auront remplacé
les étoiles, ou l’exploration spatiale sera privatisée, remplacée par de la
publicité cosmique, où on commercialise des lance-flammes, ce qu’il a fait,
pour le « fun », ou on essaye de faire croire qu’un quatre-quatre de
deux tonnes peu être une automobile écologique, où on va rendre internet
accessible en ultra haut-débit depuis le cœur du Sahara, où on mets une bagnole
en orbite, vous vous rendez compte symboliquement ce que ça veut dire, juste
pour montrer sa puissance ! Où tout s’organise pour que, lorsque s’organisent
les structures de solidarité cèderont, quelques rares milliardaires parviennent
à tirer leur épingle du jeu. Pour moi, ce monde là c’est la dystopie absolue !
C’est l’enfer sur Terre ! … Même sans le moindre effet de réchauffement
climatique, de biodiversité en chute libre, ou de pollution, pour moi le monde d’Elon
Musk c’est le pire des mondes possibles – en tout cas un des pires !
Donc la question est : ou veut-on aller ? Quel est le sujet à
défendre ? Et ça ce n’est pas une question de scientifique. La destruction
de la vie, ce n’est pas une erreur scientifique (…) Il n’est pas question dans
cette affaire de vérité ou d’astuce, il est question de choix. Il faut qu’on
comprenne que tout n’est pas compatible avec tout. (…)
Baisser les bras et arrêter certaines activités intellectuelles,
certainement pas ! Il faut les réorienter. On est devenus bêtes. On a
confondu que quelque chose soit faisable avec le fait qu’il faille le faire.
Aujourd’hui c’est : j’ai une technologie pour faire la 27G de téléphones
portables, donc je vais la faire. Pourquoi ? Parce que j’ai la possibilité
technologique de le faire. Mais cela n’a aucune sens ! (…) Tout ce qui est
faisable n’est pas souhaitable. Donc oui, faisons du progrès, mais le progrès c’est
le contraire du monde de Musk et de Bezos …
Question :
En tant que professeur, comment pensez-vous qu’il faille inclure l’écologie
dans l’enseignement ? ET plus précisément, dans une école comme la nôtre ?
Réponse AB :
(…) Mettre des cours d’écologie à « Sup-Aéro », ou à « Centrale »,
ou partout ailleurs, c’est quand même un peu mettre des cours de pacifisme dans
une entreprise de fabrication d’armes. C’est paradoxal. Car soit le cours n’est
pas entendu, soit l’entreprise ferme. Vous êtes une grande école, une école
prestigieuse, mais au-delà de « Sup-Aéro », regardez le panel des
grandes écoles françaises. Elles sont toutes le dos tourné à la vie. Elles
reflètent toutes une vision du monde qui est assez dépassée, et relèvent d’une
inertie qui devient problématique. Qu’est-ce qu’on valorise dans les grandes
écoles ? D’abord vous avez réussi
un concours très difficile, mais très formaté. Ou vous avez été entrainés à la
résolution d’exercices similaires, sans jamais devoir questionner la pertinence
de l’énoncé. Quand on y réfléchit c’est étrange tout de même … Ensuite vous avez
été aussi entrainés à ne jamais poser de questionnements philosophiques. Jamais
de contextualisation historique. Jamais de résonnances artistiques. Et une fois
que vous avez intégré l’école, je parle des grandes écoles en général, qu’est-ce
qu’on apprend essentiellement ? A construire des objets techniques, à
produire de la croissance, à manager des équipes, à artificialiser l’espace,
bref tous les points qui pris un à un sont les causes et non pas les
conséquences de la chute à laquelle on assiste.
Dans ma fac à Grenoble je fais un petit cours d’écologie avec d’autres
collègues, je ne sais pas vraiment quel sens ça a. Car il y a une capacité de
résilience de notre système qui est à la fois admirable et paniquante. Vous
vous rendez compte, et regardez « Don’t look up », si vous ne l’avez
pas encore vu, c’est parfait ! Les personnages ne sont pas exagérés. Je
vous jure je les connais tous. Je les ai vu pour de vrai. En fait vous allez
sur un plateau de télé pour dire, c’est la fin du monde les amis, il y a un
truc grave qui se passe, qui ne s’est jamais passé dans les quatre milliards d’années
d’évolution de la vie sur Terre, ce n’est pas exactement un détail et à la fin
on vient vous voir en vous demandant quoi ? Si vous êtes à la télé on vous
dit : c’était pas mal, mais attention faudrait remaquiller un peu pour la
seconde partie de l’émission… Et puis essayes de sourire un peu plus, c’est un
peu sinistre, ce n’est pas cool ! Comme dans le film, je l’ai vécu. (…) On
est encore dans la société du spectacle de Debord. Donc oui sans doute faire des
cours c’est mieux que rien. Voilà ! Mais est-ce que faire des cours, sans changer l’architecture
systémique à vraiment un sens, sincèrement je crains que non ».
Question (pour finir) :
Finalement le crash est-il évitable ?
Réponse AB :
Si on veut dire, est-ce qu’un atterrissage en douceur est encore
possible ? C’est sûr que non… On a, pendant cinquante ans, consommé deux
fois plus que ce qui était disponible de façon durable. Et puis de toute façon
on a déjà tué l’essentiel des êtres vivants sur Terre. (…) Est-ce que pour autant
le crash veut dire à la fin tout le monde est mort, bien sûr que non. Donc je
ne pense pas qu’il faille se poser la question en termes de : est-ce qu’on
peut s’en sortir ? Ce qui est intéressant dans cette question, c’est :
qu’est-ce que « le on » ? Qu’est-ce que « le s’en sortir » ?
C’est qui le on ? Les étudiants de « Sup-Aéro » ?
Les Français ? Les Européens ? Les Occidentaux ? Les riches ?
Les humains ? Les mammifères ? Les vertébrés ? Les vivants ?
Et dans le « s’en sortir », cela veut quoi ? Que le « on »
identifié reste là et tous les autres meurent ? Ou que « le on »
identifié reste- là en tant qu’espèce, mais ce n’est pas grave si les trois
quarts meurent ? Cela veut dire concrètement : vos parents,
votre copine et vos gamins vont mourir mais pas vous, donc c’est bon parce que
l’espèce n’est pas menacée.
Donc le concept de crash (…) est tellement polysémique que la chose à
mettre sur la table c’est de savoir ce qui nous importe. Ce n’est pas un détail
rhétorique ! Je suis allé à des discussions d’universitaires très intelligents
mais on ne parlait juste pas de la même chose. J’ai des collègues pour qui la
seule chose qui compte c’est la durée de vie de l’humanité. Si la durée de vie
de l’humanité ne chute pas tout va bien – d’abord elle va chuter ! Mais le
fait qu’on détruise des millions de milliards d’êtres vivants en termes de dommages
collatéraux, ce n’est même pas qu’ils s’en fichent, ce que cela ne leur
traverse même pas l’esprit. Les autres vivants ne sont pas même réifiés, ils
sont effacés. Je ne suis pas d’accord. Mais ce n’est pas un problème
scientifique c’est un problème axiologique. (…)
Regardez le débat présidentiel en ce moment en France. Je trouve ça
émétique ! (Un débat) de mesquinerie et de médiocrité. Qui pose cette
question ? Ou veut-on aller ? Personne ! Faut déjà se poser
cette question et ensuite on verra ce qu’on peut faire …
Et là déjà on n'est pas tous d’accord là-dessus (…) Certains pensent peut-être
que l’iphone 28 rend heureux. D’accord, mais mettons-le sur la table alors … Ne
faisons pas comme si c’était un implicite. Si la majorité de la population
préfère voir ses enfants crever mais avoir l’iphone 28, très bien … Mais au
moins cela sera dit et on le fera en connaissance de cause !
Je viens de refermer la dernière
page de « L’arbre-Monde », roman de Richard Powers paru en
2018. Ce livre, cadeau magnifique, porte en ses pages la misère contemporaine
des arbres et des forêts. Le saccage nous incombe … Juste en passant, puisqu’il
parait que nous sommes à la saison de l’Euro de football : « chaqueseconde, l’équivalent d’un terrain de foot de forêt tropicale humide disparaît ».
Mais revenons au roman : c’est
là un pavé captivant ! Bien sûr il y a des métaphores ou des passages quelques
peu sibyllins, des envolées sorties tout droit de la mouvance « Gaïa
» … Mais « L’Arbre-Monde » c’est, et cela reste avant tout, un
plaidoyer écologique ; mais non pas d’un style gnan-gnan. Non, les pages
tissent une épopée tragique. La lutte est inutile, les sacrifices vains ?
Que faire de notre hubris, de cette « intelligence » retournée
contre l’espèce elle-même, contre le vivant en général ? Telles sont
quelques-unes des questions posées par le livre – à chacun sa réponse –
l’auteur livre juste des possibles.
Sur le fond, la beauté brute de
ces histoires intriquées, ou plutôt reliées entre-elles à la façon d’un réseau
de racines, donnent le pouls à cette prose si singulière de Power. On aimerait que
cela dure encore un peu ; on rêverait d’une touche d’espoir plus tangible.
Mais voilà, le monde va comme il va …
Bref, on l’aura compris c’est un
livre à partager et à faire connaître.
Le lisant je ne pouvais
m’empêcher de songer à Francis Hallé, à son Radeau des Cimes et son « Plaidoyerpour l’arbre »
En 2010 j’étais tombé par hasard
sur la semaine « A Voix nue » sur France culture, en compagnie du
botaniste. C’était un soir, la troisième semaine de Mai. Je
ne connaissais alors le projet « Radeaux des cimes » que
vaguement. Mais au-delà de cette odyssée des canopées tropicales je fus
subjugué par le personnage ; cette sorte de paysan à l’œil et au cœur de
poète. Un homme doté d’une sensibilité et d’une acuité à même de transmettre sa
passion. Un esprit singulier et personnage atypique. Un franc parler, des mots
simples pour dire des choses d’une profondeur juste. J’avais eu l’envie
de partager ces émissions, me coltinant la transcription des deux premiers
volets (il y en avait cinq).
___________________________
Arbres
souterrains
" J’ai vu les plus belles plantes du
monde et c’est une source ininterrompue de surprise et d’admiration. Je suis
allé en Argentine récemment et j’ai vu des choses que je ne pouvais pas
imaginer. Des arbres souterrains. Ca se présente comme une grande tâche des
feuilles ; des feuilles et des fleurs qui sortent du sol, c’est tout.
Lorsque le feu passe, parce que ça brûle chaque année, il n’y a plus rien.
C’est l’hiver. Dès que les pluies arrivent les feuilles ressortent. L’arbre il
a grandi un peu. Quand on mesure à quelle allure la tâche s’élargit, on peut
calculer l’âge de cet arbre. Ce sont des milliers d’années ! Des très gros
arbres souterrains. Alors moi qui m’étais donné beaucoup de mal pour faire une
définition de l’arbre, je peux vous dire que tout s’écroule. "
Qu’est-ce qui
vous a fait pencher pour la botanique tropicale ?
" Tout simplement parce que c’est dans
les tropiques humides, autour de l’équateur, qu’il y a l’énorme majorité des
plantes du monde. On a démontré après que tous les grands groupes de plantes,
que ce soit les fougère, les graminées ou les orchidées, sont nées sous les
latitudes équatoriales. Et puis, il y a celles qui ont dû rester et qui y sont
toujours, et puis quelques plantes, qu’on pourrait dire aventureuses, qui se
sont avancées en Europe, et même jusqu’au cercle polaire. Mais c’est une petite
minorité. (…) Je vais me permettre un métaphore musicale : imaginez un
énorme orchestre qui joue sous l’équateur. Quand vous êtes sous l’équateur vous
êtes aux premières loges, vous en profitez pleinement. C’est la faune et la
flore. Et puis ici, en prêtant l’oreille, vous entendez du côté du sud un écho
très assourdi. C’est ça qu’on a comme faune et comme flore ici, ce n’est trois
fois rien. Alors c’est sympathique, j’aime bien les plantes d’ici, mais il faut
les comprendre comme des émanations très lointaines d’une énorme origine
équatoriale ".
Le métier et
les études de botaniste
" Dans les années 1990, les études de
botanistes ont été supprimées en France. A l’université il n’y a plus de
botanique. Il y a encore des travaux sur les plantes, mais c’est très
spécialisé ; il faut avoir acquis ailleurs la formation de botaniste. Je
trouve ça scandaleux. La botanique n’a pas déméritée, nous avons en France, et
notamment à Montpellier, une tradition botanique très ancienne et très
vénérable. Je pense que le ministre a été mal conseillé. (…) C’est
très grave erreur, et c’est d’autant plus ridicule que a peu près vers la même
époque le grand public a commencé à se passionner pour la botanique."
Le sous-bois
dans les forêts équatoriales (différence forêt primaire et forêt secondaire).
" Ce qui
frappe c’est que c’est extrêmement sombre. 0,1% de l’éclairement total. C’est à
dire que c’est comme dans une cave. L’œil s’habitue, mais c’est vraiment très
sombre. Une autre chose qui frappe, c’est que c’est totalement calme. Vous
levez les yeux, vous voyez la cime qui se balance, donc il y a un alizé très
fort là-haut, à 50 mètres au-dessus de vous, mais là où vous êtes, vous allumez
une cigarette, vous voyez la fumée qui monte tout droit : pas un souffle.
C’est compréhensible, il y a une rugosité là-dedans qui fait que le vent ne
descend pas au niveau du sol. Qu’est-ce qui frappe aussi ? Les sons.
D’ailleurs votre propre voix vous ne la reconnaissez pas. Parce que vous êtes
entouré de pleins d’obstacles physiques, sous forme de feuilles ou de branches,
et quand vous parlez vous vous dites : mais tiens, qui est-ce qui
parle ? Ce n’est pas votre voix. C’est très curieux. Si on est perdu, bon
ça ce n’est pas drôle, mais quand on veut se faire entendre de loin il ne faut
pas crier, parce que ça ne passe absolument pas. Trois mètres plus loin on ne
vous entend plus. Il faut prendre un madrier et taper sur un contrefort. Il
faut faire un bruit très sourd, ça s’entend à des kilomètres. Parmi les choses
qui frappent aussi, on ne voit pas d’animaux. On sait qu’il y’en a. D’ailleurs
de temps en temps on sent une bête qui s’enfuit à toute allure en faisant un
bruit de feuilles mortes, mais on ne les voit pas. Alors en regardant de près
un tronc d’arbre on s’aperçoit qu’il y’en a plein. Mais ils sont verts ou bruns
et ils ne bougent pas. Et nous on est sensible aux mouvements. Si l’animal ne
bouge pas, on ne le voit pas. C’est pas du tout dangereux, on y est très bien
(…) Parmi les idées fausses : dans les belles forêts primaires que j’ai
visitées, vous pouvez courir, vous pouvez faire du vélo. Les seuls obstacles
sont des bases de troncs énormes, mais sinon le sol est nu. Ça ce sont les
forêts primaires, attention que ça se fait très rare. C’est une forêt qui n’a
pas été abîmée par l’homme, ou alors si elle l’a été, il s’est passé un nombre
de siècles suffisants pour qu’elle redevienne primaire : c’est de l’ordre
de 7 ou 8 siècles. De temps en temps un arbre tombe, c’est important de le
savoir. Il n’y a pas besoin qu’il y ait du vent. L’arbre tombe : qu’est-ce
qu’il lui est arrivé ? il est investi par une liane qui grandit à toute
allure, et puis d’un coup, crac, le poids est excessif et l’arbre tombe. C’est
ça les dangers. Mais les animaux pas du tout. Les animaux on est très content
de les voir. Il n’y a pas d’insectes dangereux. Dans les forêts primaires y a
pas vraiment de danger. (…) Vous pouvez toujours regarder ce qui se
passe en haut, là c’est très curieux. Parce qu’en haut on voit les arbres qui
bougent, on voit la faune, très mobile, très brillante. On voit les fleurs, on
s’aperçoit que c’est couvert de fleurs, elle ne sont tout simplement pas en
bas, elle sont en haut. Elles sont en haut. Et donc il faut aller en haut. Moi
je suis mon idée. Je tiens à voir l’endroit où il y a le plus de vie sur terre,
et maintenant je sais où : ce sont les canopées de ces forêts là (…) Le
sous-bois : pour en profiter pleinement il faudrait faire un mètre par
heure. Ceux qui commencent à faire du jogging là-dedans ils ne voient rien, ils
sortent en disant : y a que de la salade verte, ça n’a aucun intérêt. J’en
ai vu beaucoup. Plus vous allez lentement, plus vous allez voir de choses. Il
faut retourner les feuilles, il faut écarter les feuilles mortes, il faut
regarder partout. Il faut faire le tour des tiges et des petits troncs. C’est
passionnant mais il faut aller très lentement. Il y a des gens qui exècrent ces
forêts. Une chose me frappe, c’est que dans les films grand public, (…) la
forêt qu’on vous montre, ce n’est pas la forêt primaire. C’est la forêt
secondaire. Canopée déstructurée, beaucoup de lumière au sol. Evidement des
plantes qui poussent, car il fait chaud et humide. Et là vous êtes obligé de
tailler votre route à la machette et puis vous avez des insectes en permanence.
C’est pas du tout agréable. En plus ça n’a aucun intérêt économique, et sur le
plan biologique y a beaucoup moins d’espèces, c’est beaucoup moins intéressant.
C’est ça qu’on nous montre au cinéma. J’insiste sur le fait qu’il y’en a
deux. La primaire qui est la vraie, hélas il y’en a plus beaucoup, et puis la
secondaire, qui est celle que laisse l’homme une fois qu’il a tout saccagé… je
ne suis pas tendre pour le travail des êtres humains dans les forêts
tropicales, c’est franchement moche !
Le sous-bois la nuit
" Ça vaut le coup de voir le sous-bois la
nuit. Il faut se jeter à l’eau, si je puis dire. J’aime bien. Sortir à 3 heures
du matin sans lampe. C’est un spectacle étonnant ! D’abord vous avez un
concert de tous les animaux. Le concert démarre quand le soleil tombe. Pendant
la nuit c’est extraordinaire. Cependant ce concert il est là-haut, il n’est pas
au niveau du sous-bois, il est dans la canopée, mais enfin on l’entend très
bien. Et puis il y a des lucioles ; des paquets de lucioles qui clignotent
partout en volant. Et puis sur le sol vous voyez, en belle forêt primaire, là
où le sol est bien dégagé, vous avez des champignons phosphorescents sous forme
de grandes lueurs mauves ou orangées, et ça se déplace, ce n’est pas stable. Ca
s’éteint là, ça s’allume là, ça pulse. C’est très curieux. "
L’aube
" Il y a ce que les anglais appellent
‘dawn corress’. Le concert s’arrête et c’est uniquement les oiseaux…Toute la
faune d’oiseau se met à chanter ".
Sur la littérature
scientifique contemporaine (botanique)
" Vous envoyez à une revue un travail scientifique.
S’il y a la moindre allusion à ce que vous disent vos sens le papier sera
refusé. Ce que nous disent nos sens, c’est considéré comme totalement
subjectif, donc entaché de risques d’erreurs, et puis à la limite ce n’est pas
de la science. C’est de la poésie, c’est de la philosophie, c’est tout ce qu’on
veut. Alors je me bats contre ça. Parce que quand je suis dans une forêt
équatoriale, il y a que ce que me disent les sens. Il n’y a rien d’autre. Dans
un premier temps, c’est ce que je vois, ce que je sens, ce que j’entends, c’est
ça qui compte. Le résultat c’est que les beaux livres consacrés aux forêts
équatoriales, je les trouve assez nuls, parce qu’il n’y a rien de sensuel là-dedans.
Attendez, pour identifier les arbres, on ne voit pas les feuilles, elles sont
trop hautes. Donc on fait une petit blessure avec un couteau, on met l’oreille
dessus, la plupart ne font pas de bruit, faut reconnaître, mais de temps en
temps il y’en a un qui fait comme un soda, vous entendez les bulles… Ca ça nous
permet d’identifier les arbres. On sent l’odeur de la coupe. Alors ça, c’est un
excellent critère, mais seulement les odeurs c’est curieux, vous ne pouvez pas
les décrire, vous pouvez juste procéder par comparaison (…) On est obligé de
procéder comme ça. Et ça marche. Et c’est très stable, vous retrouvez le même
arbre le lendemain, il sent la même chose. Alors quand les revues scientifiques
nous censurent parce qu’on fait état du témoignage de nos sens, je me dit
qu’ils sont complément à côté de la plaque. Dans un labo, oui. Mais pas en
forêt. (…) Il y a un côté faux cul là-dedans… Il ont qu’à y aller ils
verront bien"
Biodiversité
" Dans notre connaissance collective de
ce qu’on appelle la biodiversité, il y a une date critique : c’est 1982.
Avant 1982 vous demandiez à un naturaliste combien d’espèces il y avait sur la
terre et il aurait dit 3 millions. En 1982 un collègue que je connais bien,
Terry Erwin, a fait les premiers travaux de dénombrement des insectes dans une
canopée tropicale. Il mettait au niveau du sol un espèce de canon envoyant du
gaz toxique, qui montait jusque dans le haut des arbres, et donc les insectes
étaient tués et tombaient sur le sol. Ce n’est pas une méthode très élégante,
mais quoi qu’il en soit, en faisant ce travail-là en un point A puis en allant
le faire à un point B à 100 mètres de là, il s’est aperçu que les espèces
n’étaient pas les mêmes. Donc ça a fait la base d’un calcul, et en 1982 notre
biodiversité terrestre est passée de 3 millions à 30 millions. Un facteur 10.
Juste pour quelques heures de travail dans une canopée de forêt équatoriale. Et
puis il y a tous les insectes qui meurent et qui s’accrochent, donc c’était par
défaut. Il n’empêche que c’est à ce moment-là que je me suis dit, c’est la haut
qu’il faut travailler ".
Le radeau des
cimes
" L’affaire a commencée en 1983 (…) Le
gros avantage d’un ballon à air chaud, c’est que la sustentation dans l’air ne
dépend pas de la propulsion. Même si vous avez une panne de moteur ça ne va pas
tomber (…) C’est silencieux. La faune ne sait pas que vous êtes là. (…) J’ai
commencé par faire des vols en montgolfière seule, avec un panier en osier. Je
peux regarder les choses mais ça va trop vite. Le pilote me dit : je ne
peux pas ralentir, c’est le vent qui me pousse (…) Si tu veux que m’arrête il
faut qu’on dégonfle. Bien je luis dit : dégonfle. Ah non, il me dit, ça je
ne peux pas dégonfler l’enveloppe de mon ballon sur des arbres parce que sinon
ça va s’accrocher et on ne pourra plus regonfler. Et là il m’a dit qu’il
faudrait une espèce de plate-forme qui entourerait notre nacelle, et sur
laquelle je pourrai dégonfler. Et la radeau des cimes au départ c’était ça. (…)
Au bout d’un certain temps on s’est dit, mais c’est idiot, pourquoi faut-il que
notre appareil porte 100 kilos de ballons ? Il ferait mieux de porter 100 kilos
de chercheurs. Il vaut mieux que le ballon s’en aille par en haut. Voilà
comment c’est né. On a fait un radeau, et quand il est en place le ballon
s’envole et nous on monte y travailler. Ca suppose tout de même un moteur, on
ne peut pas faire ça avec une montgolfière classique. (…) En 1989 (…)
dirigeable à air chaud, il fait plus de 53 mètres de long. (…) Je vous raconte
comment ça se passe : On met ça en place au lever du jour. Simplement, au
lever du jour à cette latitude là on est dans la brume. On a une bâche
plastique qui nous sert de terrain de décollage. On met le radeau sous le
dirigeable (…) Il fautavoir volé la veille et repéré les bons endroits
avec un GPS très précis. Parce qu’on ne peut pas se poser n’importe où. Le
dirigeable amène le radeau, l’enfonce un peu dans le sommet des arbres et puis
il largue ses amarres et il retourne au camp. A ce moment-là le radeau est à la
disposition des scientifiques, il recouvre une dizaine d’arbres, une quinzaine
d’arbres, sans compter les lianes et les plantes épiphytes. Sa surface est de
600 m2 pour 600 kg. Un kilo du m2. Ce n’est vraiment rien du tout pour une
forêt. Ça nous permet de tenir sur un milieu qui est assez mou, assez souple.
Quelle impression dans la canopée ?
" D’abord vous ne voyez pas le sol. Vous
êtes dans une lumière énorme. (…) Il y a une métaphore marine qui s’impose. Ca
bouge, comme un catamaran en haute mer. On est amarrés en permanence, comme sur
un bateau en haute mer, car on n’est jamais sûrs que les branches qui nous
portent ne vont pas casser. On ne peut pas vérifier la solidité de tout ça.
D’ailleurs y’en a plusieurs qui sont passés par-dessus bord. Fort heureusement
ils étaient attachés, donc ça s’est terminé en rigolade. On n’a jamais eu
d’accident (…) On est très sensibles au vent, et quand il y a un grain qui
arrive on dit : ça c’est pour nous. Et puis quand le vent arrive, le truc
se met à bouger, ça fait comme une espèce de gros bateau. On se réfugie dans
une tente (…) Vous avez l’impression d’être dans un vieux jardin pas très bien
entretenu. Il y a des cimes d’arbres et puis il y a des plantes, des lianes qui
poussent comme ça (…) C’est le vrai visage de la forêt, c’est pas du tout le
sous-bois.
Le premier choc
" C’est drôle de voir les collègues
après… Je regardais leur comportement. Ils sortent du trou d’homme et ils sont
complètement sonnés. Le gars il s’assoie sur le bord et il essaie de comprendre
ce qui lui arrive. Et d’abord il y a cette énorme lumière et puis le vent qui
est agréable aussi. Et puis la faune aussi, la faune immédiatement comme des
bijoux ; des fleurs partout – c’est ça qui nous manquait en bas. Des
odeurs de fleurs indescriptibles. Des roses de juin, de la glycine, des
narcisses, et tout ça mélangé. (…) Il faudrait filmer tout ça pendant qu’il est
encore temps, pendant qu’il y’en a encore ; parce que la forêt est
détruite et que dans les forêts secondaires vous n’aurez pas ça. (…) [Dans la
canopée] il y a très grande énergie. (…) La canopée n’est ni hostile ni
accueillante. C’est ce qui m’intéresse, elle n’est pas faite pour nous ;
elle se moque totalement de la présence de l’être humain. C’est l’altérité. (…)
On se fait petit, on essaye de comprendre. C’est d’une complexité monstrueuse.
C’est l’endroit au monde où il y a le plus de biodiversité. De très loin. Même
le milieu marin avec les récifs de coraux, ça n’est qu’une toute petite
fraction de la biodiversité que nous avons dans la canopée. C’est de l’ordre de
15%. Pas plus ".
Ce qu’on fait entre autre dans la canopée
" On récolte des morceaux pour l’analyse
de l’ADN. C’est comme ça qu’on a trouvé qu’il y a plusieurs génomes dans le
même arbre. (…) La biochimie nous a beaucoup intéressée. On compare les
feuilles du bas de la plante et les feuilles du haut, et il y a, à peu près,
cinq fois plus de molécules actives en haut qu’en bas. Il y a plusieurs
réponses (à cela) : les animaux sont en haut. 75% de la faune est en haut,
et dans ce nombre il y a énormément d’herbivores. Donc au niveau de la canopée
les plantes doivent se défendre. C’est des molécules dissuasives. Qui peuvent
nous servir de molécules à fonction médicinale. Il y a une toxicité qui à
faible dose intéresse les médecins.
Une nuit la haut
" Si on a décidé de passer une nuit la
haut c’est qu’il fait beau. Donc vous avez le ciel au-dessus de vous, sans
aucune pollution lumineuse. Vous voyez toutes les étoiles et la voie lactée qui
traverse tout ça, c’est absolument génial. Vous regardez au travers du filet et
vous avez les lucioles qui clignotent. C’est un spectacle difficile tellement
c’est étrange, et tellement c’est beau. N’oubliez pas le concert, qui au début
de nuit est à son maximum. Et c’est un concert très étonnant la aussi. Car s’arrête
d’un côté et ça reprend de l’autre. On a l’impression qu’il y a un chef
d’orchestre. Tout d’un coup le vallon devient silencieux et puis c’est la crête
qui se met à crier. (…)Et les odeurs aussi… Parce qu’on est entourés de
fleurs. Ce sont pas du tout les odeurs un peu tristouilles du sous-bois, c’est
des odeurs magnifiques et la nuit elles sont exacerbées... (…) "
Quel pourcentage reste-t-il de la forêt
primaire ?