Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


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16 févr. 2024

Des limites planétaires

 

Quinze degrés en journée pour un quinze février à Lille. La menace sur le front climatique se précise – et on continue comme avant !

Ce midi les alouettes s’en donnaient à cœur joie dans les champs. Un avant-goût de printemps … Le cancer se généralise (nous dépassons alégrement les limites planétaires les unes après les autres) et on se soigne de bonnes intentions : méthode Coué et homéopathie …

Alors qu’il faudrait acter un changement radical de modèle de société, la moindre mesurette de ce qui relève pour les imbéciles d’une « certaines écologie punitive », est vécue comme une atteinte à notre sacro-sainte liberté. Quelle liberté nous restera-t-il lorsque pris dans une fournaise ardente, balayés encore par des tempêtes d’intensité inédite, ou victimes de sécheresses tenaces, d’inondations catastrophiques ?  

 

Les SUV prospèrent sur fond de kérozène détaxé, de pesticide et de megabassines.

Les optimistes par conviction se fourrent le doigt dans l’œil jusqu’à la moelle. Quant aux techno-solutionnistes, ils sont les pompiers pyromanes de notre temps – naïfs ou cyniques.

Parmi les nouvelles du jour : « En 2023 les bénéfices cumulés du CAC 40 dépassent les 120 milliards d’euros » … Bref tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles.

 

Lisant Les Confessions de l’atrabilaire Caraco :

(Écrit avant la publication du rapport du club de Rome en 1972)

« Nous sommes perdus à la longue, nous ne pouvons ni mettre un empêchement à la peuplade ni contenir, par voie de conséquence, une production industrielle devenue de plus en plus fatale à la nature. (…)  Nous mangeons notre fonds et nous épuisons nos réserves, à cela nul remède, malgré les parleries, les exorcismes et les adjurations. (…) Demain il faudra tuer ou périr et nous nous barbariserons … »

Droit dans nos bottes vers l’effondrement … On ira jusqu’au bout.

26 juin 2023

L’âme des arbres

 

Branchages en majesté ! (photo par Axel)

« La douceur de l’ombre », est un essai de l’historien Alain Corbin. Délicatesse de l’érudition en pointillée ; invite aux songeries sous le couvert d’un bosquet ou à l’abri des branches hautes d’un arbre séculaire. Le sous-titre, « L’arbre source d’émotions de l’Antiquité à nos jours », résume bien cet ouvrage inclassable, placé sous le signe de la conversation, et que l’on prend plaisir à savourer avec une jouissive lenteur …

 

Ondulations ... (Photo par Axel)

L’un des chapitres s’intitule « L’âme des arbres ». On y apprend qu’avant « que Platon ne traite le sujet, Anaxagore, Démocrite, Empédocle accordaient aux plantes – donc aux arbres – la sensation (…et que) les présocratiques nommaient homicides les coups portés aux arbres »

Platon justement, « considère les végétaux comme des animaux immobilisés ». Aristote s’en distingue, faisant preuve quant à lui « d’une vue réductrice de la vie végétale. Il prive les plantes de perception, de sensation de réflexion ». Plus tard, les pères de l’Eglise partageront les vues du Stagirite. « Ainsi Saint-Augustin ridiculise ceux qui parlent de la souffrance des plantes ».

Avec Descartes, le végétal « se trouve réduit ‘’ à de simples forces mécaniques agies par la puissance ouvrière de Dieu’’ ». Comment s’en étonner ? Il faudra attendre les libertins érudits, inspirés par la philosophie de la nature de Campanella pour opérer à une « réévaluation positive de la situation des plantes dans l’échelle des êtres ».

 

D’autres exemples et considérations fourmillent dans cette promenade à pas feutrés au pays des arbres. Ainsi, « Novalis évoque l’âme des arbres » et selon « Châteaubriand et Hugo, la nature entière participe d’une même vie ». Mais a contrario pour Hegel « l’arbre n’est qu’un agrégat d’individus. Chacune de ses parties est abandonnée à elle-même ».

 

Pour l’anecdote enfin, « selon la Mothe le Vayer, un olivier mourut pour avoir été planté par une femme de mauvaise vie ».

Solitaire ... (photo par Axel)


21 juin 2022

Des limites planétaires... Par Athur Keller

 


Je ne connaissais pas Arthur Keller. Il est systémologue, en l’occurrence spécialiste des vulnérabilités sociétales, vis-à-vis des risques systémiques, et des stratégies de transformations collectives face à ces risques. 

Il est urgent de l’écouter !

Ici j’ai retranscrit la grosse première partie de son intervention lors de « La Grande tribune » qui s’est déroulée le 4 juin.

Les illustrations sont tirées de la conférence. 

Premier message : Le climat n’est qu’un problème parmi d’autres, et il faut pour résoudre le problème du climat il faut remonter à la cause des causes. Ce qui veut dire réduire les flux d’énergie et de matière, donc réduire la taille de notre économie.

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Notre civilisation est une méga-machine qui convertit le monde naturel en déchets. Nous prélevons des ressources que nous transformons avec de l’énergie, puis que nous utilisons sous forme de biens et services. Et puis en aval, on rejette des déchets et des pollutions dans le monde naturel. (…) Les déchets sont solides, liquides ou gazeux. Et parmi les gaz certains sont des gaz à effet de serre qui déséquilibrent le bilan radiatif de la terre. Le changement climatique est donc l’une des multiples conséquences du problème (…) La pression exercée par les activités humaines sur le système terre dépasse désormais la capacité de celui-ci à encaisser …


Le climat est un grave problème, parmi d’autres graves problèmes. Le monde a des limites : biologiques, physiques, écologiques … Les scientifiques du système Terre ont identifié neuf limites à ne pas dépasser, sous peine de mettre en danger la stabilité de la planète. Sur ces neuf limites au moins six ont déjà été dépassées. Le climat donc, les cycles biochimiques, ce sont les grands cycles du vivant notamment ceux du phosphore et de l’azote, la biodiversité qui est en train de s’effondrer, également l’usage de l’eau douce, l’usage des sols, gravement dégradés par les activités humaines et les pollutions qui s’accumulent et rendent toxiques les écosystèmes. C’est une problématique qui est multifacettes dont le changement climatique n’est qu’une composante. Et pourtant on embrasse aujourd’hui l’enjeu climatique comme le grand problème. (…) On confond ici deux choses : les maux et les symptômes. C’est très grave ! On traite le climat comme un mal alors qu’il n’est qu’un symptôme.

Je vais vous expliquer avec une métaphore : pourquoi cette méprise est lourde de conséquences ? Imaginez que vous ayez des maux de crâne chroniques, des problèmes de peau et qu’en plus vous ayez un problème de transit. Si vous traitez ces choses séparément, il y a une super bonne nouvelle, c’est qu’il existe une solution pour tout. Pour les maux de crâne du paracétamol, pour les problèmes de peau de la pommade et pour les problèmes de transit, de la tisane par exemple. Toutes ces choses là sont faciles, ce sont de tout petits aménagements dans un quotidien. On soulage les symptômes et on peut continuer à mener sa vie habituelle. Maintenant imaginez que ces symptômes sont les différentes manifestations d’une même maladie, imaginez que vous ayez un cancer généralisé. Croyez-vous franchement qu’en avalant du paracétamol, en vous badigeonnant de pommade et en sirotant des tisanes vous allez guérir le cancer ? Donc il faut bien retenir que la maladie ne requiert pas simplement la somme des traitements aux différents symptômes.

 


Ce n’est que lorsqu’on a compris le cancer que l’on comprend la nécessité d’une thérapie de choc. Ce que lorsqu’on a compris que la survie est en jeu qu’on comprend qu’il faut faire des arbitrages, des choix et des sacrifices difficiles. Ce n’est pas un simple aménagement de la vie ! On le fait parce que c’est ça ou peut-être mourir … Si nous étions logiques aujourd’hui en tant qu’humanité, si nous avions une intelligence collective ce que nous ferions c’est une sorte de temps-mort mondial. On réunirait on déciderait d’une thérapie de choc à l’échelle de la planète. On consentirait de se réorganiser entièrement pour survivre. (…) Qu’est-ce ce qui est un jeu ? Ma survie, la vôtre ?  C’est bien plus que ça. C’est l’habitabilité de la planète Terre pour un grand nombre d’espèces. Cela se joue dans les trente prochaines années. Voilà où on en est ! (…)

Sans une approche systémique cohérente, ce que l’on fait c’est soulager, dans le meilleur des cas, certains symptômes en en aggravant d’autres. On ne résout pas le problème, on le déplace. Prenons un exemple : la stratégie qui voudrait qu’on développe des renouvelables pour gérer le problème climatique. Cela donne quoi ? Dans nos société (les pays riches) : on développe des nouvelles technologies (éolien, solaire) qui permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre, et c’est très bien, mais qui par ailleurs accentuent les flux miniers, et au passage on détruit les écosystèmes, on fait chuter encore plus la biodiversité, on pollue, on utilise un maximum d’eau, il y a des problèmes de santé, d’hygiène, sociaux. On va aggraver certains symptômes pour en soigner un. (…)

Pourquoi produire de l’énergie décarbonée ? Que pensez-vous ce qui arriverait si jamais nous y parvenions ? Imaginez si nous décarbonions la production d’énergie … cela serait bien pour le climat, cela soulagerait en partie le symptôme dérèglement climatique. Mais ce serait de l’énergie au service de quoi ? Au service d’une machine extractiviste, productiviste, pollutioniste qui convertit le monde naturel en déchets. (…)


Nous avons face à nous des défis vertigineux, en termes de criticité, en termes de difficulté de la tâche, inédite, en termes de nature, d’urgence des efforts requis, en matière de prise de conscience des décideurs et des peuples, et de capacité à la mobilisation et à la remise en question… Ce que nous avons entrepris jusqu’à ce jour c’est dérisoire. On est dans une forme de déni. On fanfaronne en brandissant un cachet de paracétamol et on n’est même pas fichus de l’avaler correctement ! Le problème fondamental n’est pas climatique il concerne le dépassement des limites du système Terre. (…)

Si on s’attaquait à la cause, si on le faisait ? On ferait quoi ? On ferait l’unique chose dont on peut démontrer que cela fonctionne. On ralentirait fortement. On organiserait une descente énergétique et matérielle. Une diminution importante des flux d’énergie et des flux de ressources. En parallèle de cela on investirait massivement dans la régénération des milieux naturels et on s’organiserait enfin pour ficher la paix à la nature sauvage. Seulement pour en arriver là il faudrait changer fondamentalement notre rapport à la nature. (…) C’est un formidable défi. Défi technique ? Certainement pas ! C’est surtout un défi de changement culturel, même anthropologique, philosophique, éthique aussi. Vous y croyez à ce sursaut ? (…) Si nous faisons vraiment ce qu’il faut faire nous remettrions en question toute l’économie mondiale, tous les modèles micro et macro-économiques qui ne prennent pas en compte les limitations des ressources, nous remettrions aussi sur la table tous nos modèles sociaux et sociétaux, nous réinventerions nos modèles culturels dans cette première moitié de siècle. Vous vous doutez bien que cela ne va pas se produire, du moins pas complétement. Car la plupart des gens ne veulent pas changer – la plupart pensent d’ailleurs souvent à tort qu’ils ne peuvent pas changer. (…)



Beaucoup de gens diront : « on peut continuer de croitre économiquement, tout en allégeant la pression exercée sur l’environnement. On peut découpler ! » … Le mot est lâché, le découplage ! C’est là un vœu pieux mais hélas tout à fait candide, une croyance qui s’ancre à l’antipode de la littérature scientifique sur le sujet … Un taux de croissance de quoi que ce soit mène à une augmentation exponentielle de ce quelque chose. Prétendre qu’on va pouvoir (croitre économiquement) c’est nier les données existantes et c’est entretenir des fantasmes hors-sols sur l’avenir. La personne qui vous affirme avec aplomb qu’un découplage absolu et durable est possible entre les activités économiques et les impacts écologiques, en général il ne vous parle que des gaz à effet de serre, et même que du CO2, et la plupart du temps il va s’appuyer sur certains exemples bien précis. « Regardez tel pays, ils ont réussi à découpler ! » (…) Si certains pays peuvent le faire, et encore il faut voir s’ils peuvent le faire durablement, comme par hasard se sont toujours des pays riches et désindustrialisés. Et s’ils peuvent le faire c’est parce que d’autres pays moins riches se chargent de la production massive de matière première et aux produits manufacturés de base (…) Les expériences nationales exceptionnelles de quelques pays ne peuvent être en aucun cas être extrapolés à l’ensemble de la planète. C’est impossible ! Je rappelle que nous n’avons qu’une seule atmosphère … Or on mise tout sur le découplage, et on présente cela comme une solution ! On est dans une forme de déni. Donc présenter la soi-disant croissance verte comme la solution à tous nos problèmes, sur fond de découplage : non. Clairement non ! (…)

Et encore là on ne parle que des gaz à effet de serre. Et si vous avez bien compris, ce n’est là qu’une dimension de l’affaire. Car pour tout le reste il faudrait aussi un découplage. Sur la destruction des écosystèmes, est-ce qu’il y a un découplage entre le développement de l’économie et la destruction des écosystèmes ? Pas du tout ! C’est toujours pire là. Est-ce qu’il y a un découplage entre l’économie et les pollutions ? Non il y en a toujours plus. (…) Pour produire un point de PIB aujourd’hui on utilise plus de matières premières que pour produire le même point de PIB il y a 20 ans. On ne se rapproche pas d’un découplage on s’en éloigne. Cette croissance verte est une vaste supercherie intellectuelle. Il s’agit d’un concept en vogue, car séduisant pour tous les privilégiés du système et qui refusent d’en changer. (…) De toute manière la grande descente énergétique et matérielle dont je vous parle si nous échouons à l’organiser nous la subiront. Il y a plein de raisons pour cela. L’une des raisons c’est que notre économie mondiale n’est rien d’autre qu’une pyramide de Ponzi. Pour cela continue de fonctionner, il faut qu’il y ait toujours plus d’énergie et de matière première, sinon cela s’effondre. Et bien mauvaise nouvelle : on va avoir de moins en moins d’énergie et de matière première.  Alors soit on organise cette descente pour se donner une chance de pouvoir la piloter dans les meilleures conditions possibles ou on continue à chasser des chimères tout en refusant d’accepter nos vulnérabilités et on se met en position de subir des chocs systémiques dans le chaos et la tragédie ...  


On constate un dépassement des limites planétaires, un effondrement du vivant, une explosion des pollutions, de la toxicité des habitats et que se dessine à l’horizon des problèmes monstrueux d’accès à des ressources stratégiques, pétrole, minerais et a des ressources vitales, nourriture saine, de l’eau potable… Et malgré tout, ce qui semble nous terrifier le plus c’est encore que l’économie pourrait décroitre ...  


25 mars 2022

L'homme un "consumateur" (1)



Je reprends ici un billet de septembre 2010. Je n’ai rien à y retrancher … Juste un constat, 12 après : sommes résolument en route pour le pire !

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Je ne sais s’il faut faire coïncider les origines de la guerre, entendue comme conflit organisé, avec la sédentarisation de l’espèce humaine, puis acter sa généralisation à l’avènement de l’âge du bronze. Toujours est-il que si notre espèce (hommes modernes) apparaît il y a de cela environ 120 000 ans (2) les premières traces archéologiques de guerres ne remonteraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’environ 4000 ans avant notre ère (3). Non pas que la violence fut exempte au sein des groupes humains auparavant, et les traces de quelques massacres collectifs, remontant à plus de 10.000 ans avant JC l’attestent, mais du moins aurait-elle été fort circonscrite et occasionnelle. A cela on peut, sans doute, donner une explication purement démographique (4), mais c’est largement insuffisant, et comme l’indique Pascal Picq, pour évoquer les relations entre Cro-Magnon et Neandertal : « Sans nier l’évidence de conflits parfois mortels, il a bien fallu des relations plus pacifiques pour expliquer ces transferts culturels » (5) entre ces deux groupes d’hommes dont on sait aujourd’hui qu’ils mêlèrent, outre des techniques et savoirs faire, quelques gênes. D’autre part la réalité est toujours plus complexe, et plus nuancée que ne l’échafaudent les spéculations idéologiquement orientées des philosophes. Ainsi, en la matière, ce n’est ni vers Hobbes et son : « l’homme est un loup pour l’homme », ni en direction de Rousseau et son mythe du bon sauvage, vers qui il faut se tourner, mais bien du côté de l’éthologie. L’homme, à l’instar de ses cousins panidés, est un animal territorial. Et à la tendance à former des groupes hiérarchisés, à l’instinct d’appropriation et de reproduction, il partage avec les grands singes la conscience de soi, l’art de l’imitation, de se mettre à la place d’un congénère (capacité d’empathie), de manipuler, d’afficher ou de camoufler ses intentions, de mentir, et, aptitude cruciale ; d’être apte à se réconcilier (6). Et plutôt que conjecturer sur un « propre de l’homme » aux contours inconsistants, constatons qu’entre Sapiens sapiens, si mal nommé deux fois sage, et les animaux, comme l’a sans ambiguïté démontré Montaigne dans le chapitre XII du livre 2 des Essais (7), il n’y a pas une différence de nature, mais de degré. Contre Descartes, les libertins érudits sauront s’en souvenir. La science leur donne raison. « Les animaux ont inventé la société. Les humains en ont inventé de nouvelles formes reposant sur l’imaginaire collectif. Charles Darwin et Emile Durkheim ne sont pas contradictoires : ils se complètent » (8).

Mais trêve de digressions, et entrons désormais de plain-pied dans les sociétés humaines. Lucrèce un siècle avant notre ère écrivait déjà :


« Ce qu’on a sous la main, si nous connaissons

Rien encore de meilleur, suffit à nous combler ;

Mais qu’on découvre alors quelque chose de mieux,

Le nouveau tue l’ancien, nous dégoûte de lui » (9) 

 

Depuis lors, rien de neuf sous le soleil. Et avec l’avènement du capitalisme, la généralisation planétaire du « doux commerce », et le mythe de la « main invisible du marché », nous n’assistâmes qu’à une mise en équation de nos pulsions les plus primitives – les lois de l’économies singeant les sciences mathématiques (10). Enfin, né dans les années 1980, dernier avatar de nos sociétés post-modernes, le néo-libéralisme ne fit que pousser à son paroxysme, à l’échelle mondiale, la brutalité absurde des rapports sociaux, en la justifiant par la  pseudo-science du « darwinisme social », bâtie sur une mécompréhension totale des thèses de l’auteur de « L’origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle », pour qui, chez l’homme, l’adaptation au milieu se trouve tout autant adossée - sinon davantage - sur la coopération que sur l’esprit compétition.



Aujourd’hui, « 
le but de ce qu’on nomme couramment, faute de mieux, le système économique, n’est pas la satisfaction des besoins. (…) Le but du jeu est l’accroissement infini du capital : faire avec de l’argent, plus d’argent. (…) « Our business is not to make cars, our business is to make money » (…) Ce n’est pas en baissant les prix des produits existants que l’on va accroître le profit, mais en en lançant de nouveaux. (…) Mais bien sûr, ce sera de courte durée : bientôt, les concurrents vont l’imiter. (…) Par conséquent, l’innovation perpétuelle est une condition nécessaire à l’accroissement du capital. C’est ce que Schumpeter nommait la “destruction créatrice” » (11).

Ajoutons un petit mot sur le désir mimétique de René Girard (" nous désirons un objet parce que le désir d’un autre nous le désigne comme désirable ") : il présente d’incontestables affinités avec la thèse de la " consommation ostentatoire ", défendue par l’économiste de la fin du XIXe siècle, Thorstein Veblen. Pour ce dernier, dans nos " sociétés de loisir ", les mécanismes sous-jacents poussant à une consommation toujours plus effrénée, proviennent pour l’essentiel de motivations relevant de la vanité et du désir de se démarquer de son voisin : « La possession de richesse est restée le moyen de la différenciation, son objet essentiel n’étant pas de répondre à un besoin matériel, mais d’assurer une « distinction provocante », autrement dit d’exhiber les signes d’un statut supérieur » (12).

On le sait bien, dans un monde fini, une croissance infinie est impossible. A l’heure du dérèglement du climat causé par l’homme, à l’heure de l’effondrement terrible de la biodiversité, au point que certains évoquent déjà la sixième extinction, à l’heure où commence à se faire sentir le manque de métaux précieux nécessaires pour le bon fonctionnement de nos économies (13), « la course à la distinction pousse à produire bien davantage que ce requerrait l’atteinte des « fins utiles » : « Le rendement va augmentant dans l’industrie, les moyens d’existence coûtent moins de travail, et pourtant les membres actifs de la société, loin de ralentir leur allure et de se laisser respirer, donnent plus d’effort que jamais afin de parvenir à une plus haute dépense visible (…) l’accroissement  de la production et le besoin de consommer davantage s’entre provoquent : or ce besoin est indéfiniment extensible » En effet, il ne s’arrête jamais : repensons à nos milliardaires. Qu’acheter, quand chacun a son avion décoré de bois précieux et de marbre ? Une collection d’objets d’art. Une fusée. Un sous-marin. Et ensuite ? Une villégiature sur la lune. Autre chose toujours, car la satiété n’existe pas dans la compétition somptuaire » (14).


Rappelons enfin la fragilité de la planète : « Ramenée à un globe terrestre d’un mètre de diamètre, l’épaisseur moyenne de la biosphère serait de moins d’un millimètre. Des trois éléments physiques qui la composent, l’océan, l’atmosphère et la surface de continents, l’atmosphère est la plus fragile (…) C’est dans cette piscine peu profonde que barbotent, sans beaucoup de précaution, plus de six milliards d’hommes et leur technique » (15).

Et à ceux qui seraient tentés de taxer cette prose de pessimiste, pour reprendre le reproche qui fut adressé en son temps à André Lebeau lors de la sortie de son livre « L’enfermement planétaire », il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’un constat n’a pas à verser dans l’optimisme, ou son contraire ; sauf à vouloir s’illusionner.

« Nous refusons de croire ce que nous savons », dit Jean-Pierre Dupuy. Espérons qu’il se trompe. Car nous sommes bien entrés dans l’anthropocène…

 


(1) Néologisme. Consummation : "XVe s. « destruction » : Faire cuire et bouillir jusques à la consumation ». Consumer : User, détruire progressivement une chose par altération ou anéantissement de sa substance. Ainsi ce terme lie, de manière propice, la consommation à un acte de destruction. Il renvoie aussi à cette métaphore, où la Terre est vue comme une immense marmite posée sur le feu. L’inertie en est très grande. Et tant que l’eau ne bout pas on s’imagine que rien ne passe. Lorsqu’enfin l’ébullition se manifeste, il est trop tard.

 (2) Pascal Picq, Au commencement était l’homme P 178. Note complémentaire, mars 2022 : « Une équipe internationale a identifié au Maroc les plus vieux ossements d'Homo sapiens, datant de plus de 300.000 années. Une découverte majeure qui repousse de plus de 100.000 ans l'apparition des premiers hommes modernes sur le continent africain. » (Info presse de juin 2017)

(3) http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Science-Sante/2007/01/05/002-guerre-humanite.shtml

(4) http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1987_num_42_6_16996 « La population préhistorique de la France, Essai de calcul par la méthode de Peyrony », Jean-Noël Biraben, Claude Lévy : « Avec de telles densités, la France aurait eu, à l’époque moustérienne, 16.000 habitants répartis en une quarantaine de tribus… »

(5) Pascal Picq, op cité, P 164.

(6) Pascal Picq, op cité, P 23.

(7) MONTAIGNE - Essais - Livre II Chapitre XII Apologie de Raimond Sebond. http://www.site-magister.com/prepas/montess2.htm

(8) Jean-François Dortier, L’homme, cet étrange animal, P 307. Livre excellent, sous-titré « Aux origines du langage, de la culture et de la pensée », dont je recommande lecture.

 (9) Lucrèce V 1412-1415. Traduit par André Comte-Sponville, Le miel et l’Absinthe.

(10) « Que l’économie soit un peu, ou beaucoup mathématisée, n’a évidemment rien à voir avec son caractère scientifique. La mathématique, dit Bertrand Russel, consiste en tautologies et ne prétend pas prouver autre chose que : « un quadrupède est un animal à quatre pattes ». (…)  Les économistes adoptent la physique newtonienne et n’en sortent plus. Ils sont heureux de leur causalité, de leur déterminisme, ils utilisent le calcul différentiel et expriment la « tendance naturelle » des marchés à aller vers l’équilibre. (…) Voila nos premiers économistes « scientifiques » … Des copistes, pour ne pas dire pire. Ils construisent une physique sociale, où la société est composée d’individus autonomes, rationnels, cherchant à maximiser « l’utilité ». (…) L’équilibre de la mécanique classique est un équilibre du retour à l’équilibre, d’une science qui ignore le temps. (…) Malheureusement, la plupart des phénomènes physiques, sont irréversibles. Les gens ne rajeunissent pas. Les forêts primitives ne repoussent pas. Les bûches consommées ne refont pas des arbres… On ne revient pas de la mort à la vie… ». Bernard Maris, Antimanuel d’économie, livre 1.

(11) Guillaume Paoli, Eloge de la démotivation, p 77-78.

(12) Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, P 77.

(13) Voir à ce propos la conférence de Jean Gadrey, crise écologique et crise économique http://aevigiran.over-blog.com/article-jean-gadrey-crise-ecologique-et-crise-economique-50238672.html

(14) Hervé Kempf, op cité, P80 (il reprend, dans cet extrait, pour part Thorstein Veblen)

(15) André Lebeau, L’enfermement planétaire, P 37.

 

18 févr. 2022

Le crash est-il évitable ?

 
Le crash est-il évitable ? 

Conférence à "Sup'Aéro" avec Aurélien Barrau.

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C’est à la fois tragique et imparable… Il y a beaucoup de lucidité, de sensibilité et de poésie aussi dans les propos d’Aurélien Barrau.

Je sais que cela ne sert pas à grand-chose, mais j’avais envie de partager quelques extraits de cette causerie toute récente.

La première partie est l’exposé d’Aurélien Barrau. C’est clair et sans concessions. Il pose le problème exactement là où il convient de le faire. Juste un mince passage :  

« On aurait, éventuellement dans un futur lointain, une source d’énergie qui serait presque infinie, et presque propre (…) Peu importe en réalité, cela serait une catastrophe. Pourquoi ? Parce que le problème est ce qu’on fait de l’énergie. Sans une révolution, non pas des usages, mais des valeurs, nous continuerions vraisemblablement à utiliser cette énergie comme nous le faisons aujourd’hui, pour décimer les populations animales, pour dévaster les sols, pour raser les forêts, pour massacrer les fonds marins. Dans ces conditions quelle importance qu’on émette du CO2 ou pas avec cette source d’énergie. Dès lors que l’énergie est utilisée pour détruire la vie, in fine la vie est morte avec ou sans émission de CO2 »[1] (Vers 13mn)


Mais plutôt qu’une transcription très partielle de cet exposé, j’ai choisi de reprendre quelques extraits de la seconde partie de la vidéo, au moment des questions/réponses.  

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Source de l'image : 
https://www.lafactory.ma/destruction-des-ecosystemes-perte-de-biodiversite-surconsommation-ce-que-le-coronavirus-dit-de-nos-societes/

Question :

« Tu as beaucoup parlé d’aéronautique et du spatial, mais le spatial a un peu aidé à la compréhension du réchauffement climatique. Quel peu être le rôle du spatial dans la suite et prend-t-il la bonne direction ? »

 

Réponse AB :

(…) Sincèrement je peine un peu avec cette question. Evidement qu’il y a beaucoup de belles conséquences du spatial. Bien évidement que cela a aidé. Évidement que moi, dans mon métier de cosmologiste j’utilise des résultats obtenus par des satellites et que ces résultats sont bienvenus. C’est vrai, on le sait. Le problème c’est qu’on est à l’heure des choix. Et sincèrement je trouve pour ce qui est de la catastrophe écologique, pour l’essentiel le spatial ne sert qu’à corroborer ce qu’on sait déjà. Dennis Meadow avait anticipé les points de rupture du système biosphère terrestre sans avoir besoin de satellites. On mesure sur Terre les élévations de température, les fluctuations, les états non linéaires, les chutes de populations, la nécrose des sols, l’acidification des océans. Finalement on mesure très bien sur Terre la mort de la vie. Sincèrement les satellites c’est quand même un peu une information à la marge. Et je trouve que la direction actuelle est triste. L’espace est en train un peu de devenir, pas exclusivement on est bien d’accord, il faut rester subtil et nuancé, mais quand même tendanciellement je crois qu’on va vers une vaste foire publicitaire et commerciale et je trouve ça un peu sale.

Le ciel, n’est-ce pas, on pensait que c’était la seule chose qu’ils ne pouvaient pas nous retirer. On s’est trompé ! Même ça ils savent le maculer. Vous avez entendu parler de cet hôtel spatial pour super riches qui est en projet, de ces stations-services qui sont en contrat, de cette publicité cosmique qui est en préparation. Pardon pour la métaphore, mais je trouve que les immenses structures phalliques des fusées sont un peu une sorte de dernière érection nihilistes… Qui signe la faillite d’une humanité arrogante et aveugle. En ce qui me concerne j’ai tendance à considérer aujourd’hui que l’étoffe des héros, c’est celle des Indiens qui luttent pour la survie de la forêt, c’est celle des réfugiés qui luttent pour la survie de leurs familles, c’est celle des animaux qui luttent pour la survie de leur meute, de leur horde, dans un anthropocène dévasté. Honnêtement l’astronaute il est devenu, malgré lui sans doute, l’image stéréotypée, formatée, aseptisée de l’hubris presque mortifère, d’une société qui a perdu sa superbe.   

 

 

Question :

Je suis d’accord avec toi sur le constat alarmant de la situation. Mais j’ai un problème sur la faisabilité d’une transition écologique. Je ne vois pas comment on peut imposer des contraintes de réduction de consommation à l’échelle globale …


Réponse AB :

(….) Si tu veux dire que cela va être difficile, voire impossible dans les faits, c’est à peu près mon constat aussi. C’est aussi pour ça que je me suis totalement retiré du débat public et que je ne signe plus de pétitions, et que je ne vais plus faire le guignol dans les émissions de radio ou de télé. Parce que finalement il y a quelque chose d’absolument inexorable dans la dynamique qu’on a mis en place.

Il y a plusieurs façons de le voir. Il y a une façon factuelle : tu regardes les rapports de force, les rapports d’influence, le niveau de compréhension, de culture et de sérieux des dirigeants politiques, et là tu arrives forcément à la conclusion que c’est foutu ! (…)

Il y a une autre façon de voir les choses, qui est prendre un peu de hauteur, et de se dire, au-delà de ce constat désastreux, essayons de regarder le niveau d’inéluctabilité des différentes situations. Il y a des choses inéluctables : par exemple, le taux de CO2 dans l’atmosphère on ne peut pas l’épurer de façon chimique (…) Autre exemple : si on s’amuse à faire une guerre nucléaire mondiale, on aura un taux de radiations dans l’air qui sera, la même manière, sur des échelles de temps extrêmement grandes inchangeables. Quand on aura flingué un million d’espèces on ne va pas les faire revivre. (…) A contrario, l’espèce de folie, car ça relève quand même un peu d’une aliénation, dans laquelle nous nous sommes enfermés, c’est-à-dire créer des non-sens, qui sont dévastateurs pour les autres et suicidaires pour nous, quand on y réfléchit deux secondes, on se dit que le système de représentation, dit démocratique, que nous avons mis en place, devrait avoir exactement pour but de veiller à ce genre de choses. Voilà les deux niveaux de lecture. (…)

Quand la courbe de consommation va repasser sous la courbe de production, car ça ne peut pas être autrement, on peut tricher avec le ministère des finances, on ne peut pas tricher avec la physique, ça va être terrible ! Voilà… Je suis en même temps convaincu qu’on ne peut rien faire, et en même temps cela serait tellement facile de faire quelque chose.

  

Question :

(…) Dans quelle mesure vous n’êtes pas d’accord avec le fait qu’on ne pourrait pas être sauvé par le progrès ? Est-ce qu’on peut continuer à faire de la recherche scientifique, que ce soit sur le changement climatique, que ce soit sur des solutions qui pourraient peut-être nous permettre de vivre en peu mieux ? …


Réponse AB :

« Je suis absolument convaincu qu’on peut être sauvé par le progrès. Ce que je récuse, c’est l’endoctrinement des fou furieux en costume trois pièces qui veulent nous faire croire que le progrès c’est de foutre les livres à la benne, de tuer les oiseaux, et d’attendre le bus en alternant entre Facebook et Twitter. C’est ça que je dis. Il faut simplement se réinvestir du concept de progrès. La bonne question finalement et de se demander ce qu’il faut sauver et ce qu’il faut défendre. Mais pour le moment on fait comme si nous savions où aller et que la question était comment y parvenir. C’est faux ça ! La question il faut qu’on se la pose. Pour moi, peut-être n’êtes-vous pas d’accord, le monde d’Elon Musk, l’un des hommes les plus riches du monde, celui qui fait rêver les techno-addicts, c’est un monde où, on pourra lire dans la pensée, dit-il grâce à des dispositifs neuro-sensibles, ou les satellites artificiels auront remplacé les étoiles, ou l’exploration spatiale sera privatisée, remplacée par de la publicité cosmique, où on commercialise des lance-flammes, ce qu’il a fait, pour le « fun », ou on essaye de faire croire qu’un quatre-quatre de deux tonnes peu être une automobile écologique, où on va rendre internet accessible en ultra haut-débit depuis le cœur du Sahara, où on mets une bagnole en orbite, vous vous rendez compte symboliquement ce que ça veut dire, juste pour montrer sa puissance ! Où tout s’organise pour que, lorsque s’organisent les structures de solidarité cèderont, quelques rares milliardaires parviennent à tirer leur épingle du jeu. Pour moi, ce monde là c’est la dystopie absolue ! C’est l’enfer sur Terre ! … Même sans le moindre effet de réchauffement climatique, de biodiversité en chute libre, ou de pollution, pour moi le monde d’Elon Musk c’est le pire des mondes possibles – en tout cas un des pires !

Donc la question est : ou veut-on aller ? Quel est le sujet à défendre ? Et ça ce n’est pas une question de scientifique. La destruction de la vie, ce n’est pas une erreur scientifique (…) Il n’est pas question dans cette affaire de vérité ou d’astuce, il est question de choix. Il faut qu’on comprenne que tout n’est pas compatible avec tout. (…)

Baisser les bras et arrêter certaines activités intellectuelles, certainement pas ! Il faut les réorienter. On est devenus bêtes. On a confondu que quelque chose soit faisable avec le fait qu’il faille le faire. Aujourd’hui c’est : j’ai une technologie pour faire la 27G de téléphones portables, donc je vais la faire. Pourquoi ? Parce que j’ai la possibilité technologique de le faire. Mais cela n’a aucune sens ! (…) Tout ce qui est faisable n’est pas souhaitable. Donc oui, faisons du progrès, mais le progrès c’est le contraire du monde de Musk et de Bezos …

 


Question :

En tant que professeur, comment pensez-vous qu’il faille inclure l’écologie dans l’enseignement ? ET plus précisément, dans une école comme la nôtre ?


Réponse AB :

(…) Mettre des cours d’écologie à « Sup-Aéro », ou à « Centrale », ou partout ailleurs, c’est quand même un peu mettre des cours de pacifisme dans une entreprise de fabrication d’armes. C’est paradoxal. Car soit le cours n’est pas entendu, soit l’entreprise ferme. Vous êtes une grande école, une école prestigieuse, mais au-delà de « Sup-Aéro », regardez le panel des grandes écoles françaises. Elles sont toutes le dos tourné à la vie. Elles reflètent toutes une vision du monde qui est assez dépassée, et relèvent d’une inertie qui devient problématique. Qu’est-ce qu’on valorise dans les grandes écoles ?  D’abord vous avez réussi un concours très difficile, mais très formaté. Ou vous avez été entrainés à la résolution d’exercices similaires, sans jamais devoir questionner la pertinence de l’énoncé. Quand on y réfléchit c’est étrange tout de même … Ensuite vous avez été aussi entrainés à ne jamais poser de questionnements philosophiques. Jamais de contextualisation historique. Jamais de résonnances artistiques. Et une fois que vous avez intégré l’école, je parle des grandes écoles en général, qu’est-ce qu’on apprend essentiellement ? A construire des objets techniques, à produire de la croissance, à manager des équipes, à artificialiser l’espace, bref tous les points qui pris un à un sont les causes et non pas les conséquences de la chute à laquelle on assiste.

Dans ma fac à Grenoble je fais un petit cours d’écologie avec d’autres collègues, je ne sais pas vraiment quel sens ça a. Car il y a une capacité de résilience de notre système qui est à la fois admirable et paniquante. Vous vous rendez compte, et regardez « Don’t look up », si vous ne l’avez pas encore vu, c’est parfait ! Les personnages ne sont pas exagérés. Je vous jure je les connais tous. Je les ai vu pour de vrai. En fait vous allez sur un plateau de télé pour dire, c’est la fin du monde les amis, il y a un truc grave qui se passe, qui ne s’est jamais passé dans les quatre milliards d’années d’évolution de la vie sur Terre, ce n’est pas exactement un détail et à la fin on vient vous voir en vous demandant quoi ? Si vous êtes à la télé on vous dit : c’était pas mal, mais attention faudrait remaquiller un peu pour la seconde partie de l’émission… Et puis essayes de sourire un peu plus, c’est un peu sinistre, ce n’est pas cool ! Comme dans le film, je l’ai vécu. (…) On est encore dans la société du spectacle de Debord. Donc oui sans doute faire des cours c’est mieux que rien. Voilà !  Mais est-ce que faire des cours, sans changer l’architecture systémique à vraiment un sens, sincèrement je crains que non ».

 



Question (pour finir) :

Finalement le crash est-il évitable ?


Réponse AB :

Si on veut dire, est-ce qu’un atterrissage en douceur est encore possible ? C’est sûr que non… On a, pendant cinquante ans, consommé deux fois plus que ce qui était disponible de façon durable. Et puis de toute façon on a déjà tué l’essentiel des êtres vivants sur Terre. (…) Est-ce que pour autant le crash veut dire à la fin tout le monde est mort, bien sûr que non. Donc je ne pense pas qu’il faille se poser la question en termes de : est-ce qu’on peut s’en sortir ? Ce qui est intéressant dans cette question, c’est : qu’est-ce que « le on » ? Qu’est-ce que « le s’en sortir » ?

C’est qui le on ? Les étudiants de « Sup-Aéro » ? Les Français ? Les Européens ? Les Occidentaux ? Les riches ? Les humains ? Les mammifères ? Les vertébrés ? Les vivants ?

Et dans le « s’en sortir », cela veut quoi ? Que le « on » identifié reste là et tous les autres meurent ? Ou que « le on » identifié reste- là en tant qu’espèce, mais ce n’est pas grave si les trois quarts meurent ?   Cela veut dire concrètement : vos parents, votre copine et vos gamins vont mourir mais pas vous, donc c’est bon parce que l’espèce n’est pas menacée.

Donc le concept de crash (…) est tellement polysémique que la chose à mettre sur la table c’est de savoir ce qui nous importe. Ce n’est pas un détail rhétorique ! Je suis allé à des discussions d’universitaires très intelligents mais on ne parlait juste pas de la même chose. J’ai des collègues pour qui la seule chose qui compte c’est la durée de vie de l’humanité. Si la durée de vie de l’humanité ne chute pas tout va bien – d’abord elle va chuter ! Mais le fait qu’on détruise des millions de milliards d’êtres vivants en termes de dommages collatéraux, ce n’est même pas qu’ils s’en fichent, ce que cela ne leur traverse même pas l’esprit. Les autres vivants ne sont pas même réifiés, ils sont effacés. Je ne suis pas d’accord. Mais ce n’est pas un problème scientifique c’est un problème axiologique. (…)

Regardez le débat présidentiel en ce moment en France. Je trouve ça émétique ! (Un débat) de mesquinerie et de médiocrité. Qui pose cette question ? Ou veut-on aller ? Personne ! Faut déjà se poser cette question et ensuite on verra ce qu’on peut faire …

Et là déjà on n'est pas tous d’accord là-dessus (…) Certains pensent peut-être que l’iphone 28 rend heureux. D’accord, mais mettons-le sur la table alors … Ne faisons pas comme si c’était un implicite. Si la majorité de la population préfère voir ses enfants crever mais avoir l’iphone 28, très bien … Mais au moins cela sera dit et on le fera en connaissance de cause !  



[1] Incise à propos de la fusion nucléaire.  


14 juin 2021

Du radeau des cimes à l’Arbre-Monde, ou l’inverse

 

Arbres en Bourgogne (Photo par Axel)


Je viens de refermer la dernière page de « L’arbre-Monde », roman de Richard Powers paru en 2018. Ce livre, cadeau magnifique, porte en ses pages la misère contemporaine des arbres et des forêts. Le saccage nous incombe … Juste en passant, puisqu’il parait que nous sommes à la saison de l’Euro de football : « chaqueseconde, l’équivalent d’un terrain de foot de forêt tropicale humide disparaît ».

Mais revenons au roman : c’est là un pavé captivant ! Bien sûr il y a des métaphores ou des passages quelques peu sibyllins, des envolées sorties tout droit de la mouvance « Gaïa » … Mais « L’Arbre-Monde » c’est, et cela reste avant tout, un plaidoyer écologique ; mais non pas d’un style gnan-gnan. Non, les pages tissent une épopée tragique. La lutte est inutile, les sacrifices vains ? Que faire de notre hubris, de cette « intelligence » retournée contre l’espèce elle-même, contre le vivant en général ? Telles sont quelques-unes des questions posées par le livre – à chacun sa réponse – l’auteur livre juste des possibles.

Sur le fond, la beauté brute de ces histoires intriquées, ou plutôt reliées entre-elles à la façon d’un réseau de racines, donnent le pouls à cette prose si singulière de Power. On aimerait que cela dure encore un peu ; on rêverait d’une touche d’espoir plus tangible. Mais voilà, le monde va comme il va …

Bref, on l’aura compris c’est un livre à partager et à faire connaître.

 

Le lisant je ne pouvais m’empêcher de songer à Francis Hallé, à son Radeau des Cimes et son « Plaidoyerpour l’arbre »

En 2010 j’étais tombé par hasard sur la semaine « A Voix nue » sur France culture, en compagnie du botaniste. C’était un soir, la troisième semaine de Mai. Je ne connaissais alors le projet « Radeaux des cimes » que vaguement. Mais au-delà de cette odyssée des canopées tropicales je fus subjugué par le personnage ; cette sorte de paysan à l’œil et au cœur de poète. Un homme doté d’une sensibilité et d’une acuité à même de transmettre sa passion. Un esprit singulier et personnage atypique. Un franc parler, des mots simples pour dire des choses d’une profondeur juste. J’avais eu l’envie de partager ces émissions, me coltinant la transcription des deux premiers volets (il y en avait cinq).


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Arbres souterrains

J’ai vu les plus belles plantes du monde et c’est une source ininterrompue de surprise et d’admiration. Je suis allé en Argentine récemment et j’ai vu des choses que je ne pouvais pas imaginer. Des arbres souterrains. Ca se présente comme une grande tâche des feuilles ; des feuilles et des fleurs qui sortent du sol, c’est tout. Lorsque le feu passe, parce que ça brûle chaque année, il n’y a plus rien. C’est l’hiver. Dès que les pluies arrivent les feuilles ressortent. L’arbre il a grandi un peu. Quand on mesure à quelle allure la tâche s’élargit, on peut calculer l’âge de cet arbre. Ce sont des milliers d’années ! Des très gros arbres souterrains. Alors moi qui m’étais donné beaucoup de mal pour faire une définition de l’arbre, je peux vous dire que tout s’écroule. "  

Qu’est-ce qui vous a fait pencher pour la botanique tropicale ?

Tout simplement parce que c’est dans les tropiques humides, autour de l’équateur, qu’il y a l’énorme majorité des plantes du monde. On a démontré après que tous les grands groupes de plantes, que ce soit les fougère, les graminées ou les orchidées, sont nées sous les latitudes équatoriales. Et puis, il y a celles qui ont dû rester et qui y sont toujours, et puis quelques plantes, qu’on pourrait dire aventureuses, qui se sont avancées en Europe, et même jusqu’au cercle polaire. Mais c’est une petite minorité. (…) Je vais me permettre un métaphore musicale : imaginez un énorme orchestre qui joue sous l’équateur. Quand vous êtes sous l’équateur vous êtes aux premières loges, vous en profitez pleinement. C’est la faune et la flore. Et puis ici, en prêtant l’oreille, vous entendez du côté du sud un écho très assourdi. C’est ça qu’on a comme faune et comme flore ici, ce n’est trois fois rien. Alors c’est sympathique, j’aime bien les plantes d’ici, mais il faut les comprendre comme des émanations très lointaines d’une énorme origine équatoriale ".    

 

Le métier et les études de botaniste

Dans les années 1990, les études de botanistes ont été supprimées en France. A l’université il n’y a plus de botanique. Il y a encore des travaux sur les plantes, mais c’est très spécialisé ; il faut avoir acquis ailleurs la formation de botaniste. Je trouve ça scandaleux. La botanique n’a pas déméritée, nous avons en France, et notamment à Montpellier, une tradition botanique très ancienne et très vénérable. Je pense que le ministre a été mal conseillé. (…) C’est très grave erreur, et c’est d’autant plus ridicule que a peu près vers la même époque le grand public a commencé à se passionner pour la botanique."  

Le sous-bois dans les forêts équatoriales (différence forêt primaire et forêt secondaire).


Ce qui frappe c’est que c’est extrêmement sombre. 0,1% de l’éclairement total. C’est à dire que c’est comme dans une cave. L’œil s’habitue, mais c’est vraiment très sombre. Une autre chose qui frappe, c’est que c’est totalement calme. Vous levez les yeux, vous voyez la cime qui se balance, donc il y a un alizé très fort là-haut, à 50 mètres au-dessus de vous, mais là où vous êtes, vous allumez une cigarette, vous voyez la fumée qui monte tout droit : pas un souffle. C’est compréhensible, il y a une rugosité là-dedans qui fait que le vent ne descend pas au niveau du sol. Qu’est-ce qui frappe aussi ? Les sons. D’ailleurs votre propre voix vous ne la reconnaissez pas. Parce que vous êtes entouré de pleins d’obstacles physiques, sous forme de feuilles ou de branches, et quand vous parlez vous vous dites : mais tiens, qui est-ce qui parle ? Ce n’est pas votre voix. C’est très curieux. Si on est perdu, bon ça ce n’est pas drôle, mais quand on veut se faire entendre de loin il ne faut pas crier, parce que ça ne passe absolument pas. Trois mètres plus loin on ne vous entend plus. Il faut prendre un madrier et taper sur un contrefort. Il faut faire un bruit très sourd, ça s’entend à des kilomètres. Parmi les choses qui frappent aussi, on ne voit pas d’animaux. On sait qu’il y’en a. D’ailleurs de temps en temps on sent une bête qui s’enfuit à toute allure en faisant un bruit de feuilles mortes, mais on ne les voit pas. Alors en regardant de près un tronc d’arbre on s’aperçoit qu’il y’en a plein. Mais ils sont verts ou bruns et ils ne bougent pas. Et nous on est sensible aux mouvements. Si l’animal ne bouge pas, on ne le voit pas. C’est pas du tout dangereux, on y est très bien (…) Parmi les idées fausses : dans les belles forêts primaires que j’ai visitées, vous pouvez courir, vous pouvez faire du vélo. Les seuls obstacles sont des bases de troncs énormes, mais sinon le sol est nu. Ça ce sont les forêts primaires, attention que ça se fait très rare. C’est une forêt qui n’a pas été abîmée par l’homme, ou alors si elle l’a été, il s’est passé un nombre de siècles suffisants pour qu’elle redevienne primaire : c’est de l’ordre de 7 ou 8 siècles. De temps en temps un arbre tombe, c’est important de le savoir. Il n’y a pas besoin qu’il y ait du vent. L’arbre tombe : qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? il est investi par une liane qui grandit à toute allure, et puis d’un coup, crac, le poids est excessif et l’arbre tombe. C’est ça les dangers. Mais les animaux pas du tout. Les animaux on est très content de les voir. Il n’y a pas d’insectes dangereux. Dans les forêts primaires y a pas vraiment de danger. (…) Vous pouvez toujours regarder ce qui se passe en haut, là c’est très curieux. Parce qu’en haut on voit les arbres qui bougent, on voit la faune, très mobile, très brillante. On voit les fleurs, on s’aperçoit que c’est couvert de fleurs, elle ne sont tout simplement pas en bas, elle sont en haut. Elles sont en haut. Et donc il faut aller en haut. Moi je suis mon idée. Je tiens à voir l’endroit où il y a le plus de vie sur terre, et maintenant je sais où : ce sont les canopées de ces forêts là (…) Le sous-bois : pour en profiter pleinement il faudrait faire un mètre par heure. Ceux qui commencent à faire du jogging là-dedans ils ne voient rien, ils sortent en disant : y a que de la salade verte, ça n’a aucun intérêt. J’en ai vu beaucoup. Plus vous allez lentement, plus vous allez voir de choses. Il faut retourner les feuilles, il faut écarter les feuilles mortes, il faut regarder partout. Il faut faire le tour des tiges et des petits troncs. C’est passionnant mais il faut aller très lentement. Il y a des gens qui exècrent ces forêts. Une chose me frappe, c’est que dans les films grand public, (…) la forêt qu’on vous montre, ce n’est pas la forêt primaire. C’est la forêt secondaire. Canopée déstructurée, beaucoup de lumière au sol. Evidement des plantes qui poussent, car il fait chaud et humide. Et là vous êtes obligé de tailler votre route à la machette et puis vous avez des insectes en permanence. C’est pas du tout agréable. En plus ça n’a aucun intérêt économique, et sur le plan biologique y a beaucoup moins d’espèces, c’est beaucoup moins intéressant. C’est ça qu’on nous montre au cinéma. J’insiste sur le fait qu’il y’en a deux. La primaire qui est la vraie, hélas il y’en a plus beaucoup, et puis la secondaire, qui est celle que laisse l’homme une fois qu’il a tout saccagé… je ne suis pas tendre pour le travail des êtres humains dans les forêts tropicales, c’est franchement moche !

 Le sous-bois la nuit

Ça vaut le coup de voir le sous-bois la nuit. Il faut se jeter à l’eau, si je puis dire. J’aime bien. Sortir à 3 heures du matin sans lampe. C’est un spectacle étonnant ! D’abord vous avez un concert de tous les animaux. Le concert démarre quand le soleil tombe. Pendant la nuit c’est extraordinaire. Cependant ce concert il est là-haut, il n’est pas au niveau du sous-bois, il est dans la canopée, mais enfin on l’entend très bien. Et puis il y a des lucioles ; des paquets de lucioles qui clignotent partout en volant. Et puis sur le sol vous voyez, en belle forêt primaire, là où le sol est bien dégagé, vous avez des champignons phosphorescents sous forme de grandes lueurs mauves ou orangées, et ça se déplace, ce n’est pas stable. Ca s’éteint là, ça s’allume là, ça pulse. C’est très curieux. "  

 L’aube

Il y a ce que les anglais appellent ‘dawn corress’. Le concert s’arrête et c’est uniquement les oiseaux…Toute la faune d’oiseau se met à chanter ".

 Sur la littérature scientifique contemporaine (botanique)

Vous envoyez à une revue un travail scientifique. S’il y a la moindre allusion à ce que vous disent vos sens le papier sera refusé. Ce que nous disent nos sens, c’est considéré comme totalement subjectif, donc entaché de risques d’erreurs, et puis à la limite ce n’est pas de la science. C’est de la poésie, c’est de la philosophie, c’est tout ce qu’on veut. Alors je me bats contre ça. Parce que quand je suis dans une forêt équatoriale, il y a que ce que me disent les sens. Il n’y a rien d’autre. Dans un premier temps, c’est ce que je vois, ce que je sens, ce que j’entends, c’est ça qui compte. Le résultat c’est que les beaux livres consacrés aux forêts équatoriales, je les trouve assez nuls, parce qu’il n’y a rien de sensuel là-dedans. Attendez, pour identifier les arbres, on ne voit pas les feuilles, elles sont trop hautes. Donc on fait une petit blessure avec un couteau, on met l’oreille dessus, la plupart ne font pas de bruit, faut reconnaître, mais de temps en temps il y’en a un qui fait comme un soda, vous entendez les bulles… Ca ça nous permet d’identifier les arbres. On sent l’odeur de la coupe. Alors ça, c’est un excellent critère, mais seulement les odeurs c’est curieux, vous ne pouvez pas les décrire, vous pouvez juste procéder par comparaison (…) On est obligé de procéder comme ça. Et ça marche. Et c’est très stable, vous retrouvez le même arbre le lendemain, il sent la même chose. Alors quand les revues scientifiques nous censurent parce qu’on fait état du témoignage de nos sens, je me dit qu’ils sont complément à côté de la plaque. Dans un labo, oui. Mais pas en forêt. (…) Il y a un côté faux cul là-dedans… Il ont qu’à y aller ils verront bien

 



Biodiversité


Dans notre connaissance collective de ce qu’on appelle la biodiversité, il y a une date critique : c’est 1982. Avant 1982 vous demandiez à un naturaliste combien d’espèces il y avait sur la terre et il aurait dit 3 millions. En 1982 un collègue que je connais bien, Terry Erwin, a fait les premiers travaux de dénombrement des insectes dans une canopée tropicale. Il mettait au niveau du sol un espèce de canon envoyant du gaz toxique, qui montait jusque dans le haut des arbres, et donc les insectes étaient tués et tombaient sur le sol. Ce n’est pas une méthode très élégante, mais quoi qu’il en soit, en faisant ce travail-là en un point A puis en allant le faire à un point B à 100 mètres de là, il s’est aperçu que les espèces n’étaient pas les mêmes. Donc ça a fait la base d’un calcul, et en 1982 notre biodiversité terrestre est passée de 3 millions à 30 millions. Un facteur 10. Juste pour quelques heures de travail dans une canopée de forêt équatoriale. Et puis il y a tous les insectes qui meurent et qui s’accrochent, donc c’était par défaut. Il n’empêche que c’est à ce moment-là que je me suis dit, c’est la haut qu’il faut travailler ".  

 

Le radeau des cimes

L’affaire a commencée en 1983 (…) Le gros avantage d’un ballon à air chaud, c’est que la sustentation dans l’air ne dépend pas de la propulsion. Même si vous avez une panne de moteur ça ne va pas tomber (…) C’est silencieux. La faune ne sait pas que vous êtes là. (…) J’ai commencé par faire des vols en montgolfière seule, avec un panier en osier. Je peux regarder les choses mais ça va trop vite. Le pilote me dit : je ne peux pas ralentir, c’est le vent qui me pousse (…) Si tu veux que m’arrête il faut qu’on dégonfle. Bien je luis dit : dégonfle. Ah non, il me dit, ça je ne peux pas dégonfler l’enveloppe de mon ballon sur des arbres parce que sinon ça va s’accrocher et on ne pourra plus regonfler. Et là il m’a dit qu’il faudrait une espèce de plate-forme qui entourerait notre nacelle, et sur laquelle je pourrai dégonfler. Et la radeau des cimes au départ c’était ça. (…) Au bout d’un certain temps on s’est dit, mais c’est idiot, pourquoi faut-il que notre appareil porte 100 kilos de ballons ? Il ferait mieux de porter 100 kilos de chercheurs. Il vaut mieux que le ballon s’en aille par en haut. Voilà comment c’est né. On a fait un radeau, et quand il est en place le ballon s’envole et nous on monte y travailler. Ca suppose tout de même un moteur, on ne peut pas faire ça avec une montgolfière classique. (…) En 1989 (…) dirigeable à air chaud, il fait plus de 53 mètres de long. (…) Je vous raconte comment ça se passe : On met ça en place au lever du jour. Simplement, au lever du jour à cette latitude là on est dans la brume. On a une bâche plastique qui nous sert de terrain de décollage. On met le radeau sous le dirigeable (…) Il faut avoir volé la veille et repéré les bons endroits avec un GPS très précis. Parce qu’on ne peut pas se poser n’importe où. Le dirigeable amène le radeau, l’enfonce un peu dans le sommet des arbres et puis il largue ses amarres et il retourne au camp. A ce moment-là le radeau est à la disposition des scientifiques, il recouvre une dizaine d’arbres, une quinzaine d’arbres, sans compter les lianes et les plantes épiphytes. Sa surface est de 600 m2 pour 600 kg. Un kilo du m2. Ce n’est vraiment rien du tout pour une forêt. Ça nous permet de tenir sur un milieu qui est assez mou, assez souple.

Quelle impression dans la canopée ?

" D’abord vous ne voyez pas le sol. Vous êtes dans une lumière énorme. (…) Il y a une métaphore marine qui s’impose. Ca bouge, comme un catamaran en haute mer. On est amarrés en permanence, comme sur un bateau en haute mer, car on n’est jamais sûrs que les branches qui nous portent ne vont pas casser. On ne peut pas vérifier la solidité de tout ça. D’ailleurs y’en a plusieurs qui sont passés par-dessus bord. Fort heureusement ils étaient attachés, donc ça s’est terminé en rigolade. On n’a jamais eu d’accident (…) On est très sensibles au vent, et quand il y a un grain qui arrive on dit : ça c’est pour nous. Et puis quand le vent arrive, le truc se met à bouger, ça fait comme une espèce de gros bateau. On se réfugie dans une tente (…) Vous avez l’impression d’être dans un vieux jardin pas très bien entretenu. Il y a des cimes d’arbres et puis il y a des plantes, des lianes qui poussent comme ça (…) C’est le vrai visage de la forêt, c’est pas du tout le sous-bois.  

Le premier choc

C’est drôle de voir les collègues après… Je regardais leur comportement. Ils sortent du trou d’homme et ils sont complètement sonnés. Le gars il s’assoie sur le bord et il essaie de comprendre ce qui lui arrive. Et d’abord il y a cette énorme lumière et puis le vent qui est agréable aussi. Et puis la faune aussi, la faune immédiatement comme des bijoux ; des fleurs partout – c’est ça qui nous manquait en bas. Des odeurs de fleurs indescriptibles. Des roses de juin, de la glycine, des narcisses, et tout ça mélangé. (…) Il faudrait filmer tout ça pendant qu’il est encore temps, pendant qu’il y’en a encore ; parce que la forêt est détruite et que dans les forêts secondaires vous n’aurez pas ça. (…) [Dans la canopée] il y a très grande énergie. (…) La canopée n’est ni hostile ni accueillante. C’est ce qui m’intéresse, elle n’est pas faite pour nous ; elle se moque totalement de la présence de l’être humain. C’est l’altérité. (…) On se fait petit, on essaye de comprendre. C’est d’une complexité monstrueuse. C’est l’endroit au monde où il y a le plus de biodiversité. De très loin. Même le milieu marin avec les récifs de coraux, ça n’est qu’une toute petite fraction de la biodiversité que nous avons dans la canopée. C’est de l’ordre de 15%. Pas plus ".

Ce qu’on fait entre autre dans la canopée

On récolte des morceaux pour l’analyse de l’ADN. C’est comme ça qu’on a trouvé qu’il y a plusieurs génomes dans le même arbre. (…) La biochimie nous a beaucoup intéressée. On compare les feuilles du bas de la plante et les feuilles du haut, et il y a, à peu près, cinq fois plus de molécules actives en haut qu’en bas. Il y a plusieurs réponses (à cela) : les animaux sont en haut. 75% de la faune est en haut, et dans ce nombre il y a énormément d’herbivores. Donc au niveau de la canopée les plantes doivent se défendre. C’est des molécules dissuasives. Qui peuvent nous servir de molécules à fonction médicinale. Il y a une toxicité qui à faible dose intéresse les médecins.  

 

Une nuit la haut

Si on a décidé de passer une nuit la haut c’est qu’il fait beau. Donc vous avez le ciel au-dessus de vous, sans aucune pollution lumineuse. Vous voyez toutes les étoiles et la voie lactée qui traverse tout ça, c’est absolument génial. Vous regardez au travers du filet et vous avez les lucioles qui clignotent. C’est un spectacle difficile tellement c’est étrange, et tellement c’est beau. N’oubliez pas le concert, qui au début de nuit est à son maximum. Et c’est un concert très étonnant la aussi. Car s’arrête d’un côté et ça reprend de l’autre. On a l’impression qu’il y a un chef d’orchestre. Tout d’un coup le vallon devient silencieux et puis c’est la crête qui se met à crier. (…) Et les odeurs aussi… Parce qu’on est entourés de fleurs. Ce sont pas du tout les odeurs un peu tristouilles du sous-bois, c’est des odeurs magnifiques et la nuit elles sont exacerbées... (…) "

 

Quel pourcentage reste-t-il de la forêt primaire ?

" Oh, dans dix ans c’est fini ! "