Blogue Axel Evigiran

Blogue Axel Evigiran
La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


16 avr. 2018

Moby Dick d’Herman Melville, l'adaptation en BD




J’ai longtemps pensé que Moby Dick était un roman pour adolescent ; un peu à la façon du Vieil homme et la mer d’Hemingway, qu’on lit ou qu’on fait lire aux élèves de collège pour les édifier, leur montrer un exemple de courage et d’abnégation - certes objectivement inutile ;  mais reste l’honneur...

A la vérité le chef d’œuvre d’Herman Melville, publié en 1851, est un livre aussi considérable que d’une construction singulière, alternant narration romanesque et parties techniques, chapitres et paragraphes construits un peu à la manière d’un manuel de chasse à la baleine, ou encore, parfois, d’un traité de biologie sur les cétacés ; livre d’observations et de collectes de données scientifiques que n’aurait sans doute pas renié Darwin. 

Mais j’en oublierai presque le style saisissant de Melville. Car Moby Dick est une œuvre qui ne laisse personne indifférent ; avec une prose posée entre le vide de la mer par un jour sans vent et les affreuses tempêtes où le noir de l’âme s’en va nourrir la folie des hommes ; une ivresse sauvage où les monstres marins viennent hanter les beuveries sur fond d’huile de baleine, de vengeance et de rédemption. Certains, je viens de le découvrir à l’instant, iront chercher le merveilleux de Moby Dick dans une comptabilitéaussi vaine que scientifiquement exacte. Ceux-là sont les négociants égarés d’un océan de points, ces affréteurs de navire qui restent toujours à quai. Passons.



C’est à la vérité par une lecture, il y a de cela quelques années à la radio, que j’ai découvert ce monument de littérature. 

Aussitôt le harpon de la fascination s’est planté dans mon crâne. Une fascination certes ambivalente, dont la flamme changeante n’a cessé de s’alimenter de ses propres noirceurs, de ses propres faillites. Car Moby Dick est l’histoire d’une irrémédiable faillite et qu’importe si l’on renonce à en dessiner le contour ou en exprimer l’aigreur grandiose...

Les mots filent, accrochés à cette corde reliée au corps du monstre qui s’apprête à plonger dans les abimes. Dans la barque, transis et féroces, terrorisés tant qu’implacables, les hommes ont choisi leur destinée ; un destin de tragédie, avec pour horizon le baiser mortel avec l’une des filles de Poséidon, Aéthuse, Rhodé ou Despoéna, qu’importe ! Un sort dont on ne sait s’il est enviable à celui des martyrs consentants des jeux du cirque dans la Rome antique. Mais ces marins, pour les plus chanceux, pourront se consoler à l’idée - vanité à la vérité - qu’eux au moins laisseront pour trace évanescente de leur passage sur cette terre de douleur et de labeur, une plaque dans l’église de Nantucket. Ex voto qui dira : « Capitaine Ezéchiel Hardy. Tué à la proue de son embarcation par un cachalot sur les côtes du Japon, le 3 août 1933 ». Alors, dans la barque, tandis que brûle la corde nouée solidement au harpon, frappé par une houle violente, ils en oublient presque leur peur et se concentrent sur leur gestes, sur leurs mots ; sur la technique, le métier : « hale ! », hurle Monsieur Stubb... « Mouillez la ligne ! »... Puis « Serre !! Serre !! ».  



Moby Dick c’est aussi et surtout ses personnages. 

Le dantesque Achab, bien sûr, effroyable unijambiste au regard halluciné suppurant la vengeance comme d’autre la fourberie ou l’insignifiance - car il est aussi parfois des modèle de ce genre ; ils pullulent même en général. Mais pas dans le roman de Melville. Sans doute que dans des situations extrêmes se love une certaine grandeur, une hauteur aussi bien dans le courage que dans l’abjection.

Tout commence à l’auberge du Souffleur, par une nuit de neige et de vent à Nantucket, cette île située au large du CapCod, ou plus tard Edward Hopper ira poser ses pinceaux. Le narrateur, Ismaël, fluet et sans le sou se voit contraint de partager le lit avec un cannibale réducteur de têtes, harponneur désormais de son état. Passé la frayeur et une nuit sans sommeil, bientôt Queequeg deviendra son ami de cœur : 

« On ne peut dissimuler une âme. Sous ses tatouages diaboliques, il me semblait reconnaitre un cœur pur et dans ses yeux sombres et profonds, un esprit propre à défier mille démons ».

Les motivations d’Ismaël pour s’embarquer sur un baleinier sont cependant flottantes ; une dérive plutôt qu’un cap fermement suivit une décision faute de mieux : « Je veux savoir ce que pêcher la baleine veux dire, je veux voir le monde.. », dira-t-il à celui qui le recrute. Voir le monde ! L’autre qui ne s’y trompe pas invite alors le jeune homme à s’approcher du bastingage et jeter un œil du côté du vent, et de lui demander ce qu’il voit. « Rien que de l’eau, répond Ismaël, un horizon immense !! ». Alors le vieux capitaine recruteur lâche, mine sévère sans desserrer les dents : « As-tu envie de doubler le cap Horn pour ne plus rien voir de plus que cette ligne d’horizon ?!.. Ne peux-tu voir le monde de là où tu es ?!.. » Bonne question à la vérité. Mais qui n’empêchera pas Ismaël signer le registre. De même fera Queequeg, dont le paraphe se réduit à un petit poisson schématique, une sorte de huit couché tel que le dessinent les enfants. 

Le navire est le Pequod. Et c’est le choix d’Ismaël, et de lui seul.  



Plus tard, à bord, la nuit une fois couchés, ils entendront le pied de bois sinistre d’Achab marteler le pont. Mais ils ne le verront pas, pas tout de suite car le capitaine se tient tout le jour cloitré en ses quartiers. Et ainsi du jour suivant, et du jour après. Mais les langues se délient et la rumeur commence à peindre le contour de la folie vengeresse de l’unijambiste. 

Sur le bateau il y a aussi l’indien et le nègre comme compagnons du cannibale aux harpons. Et bien d’autres personnages encore, embarqués plus ou moins malgré eux dans cette aventure, qui métamorphosera vite en traque d’une unique baleine ; ce monstre quasi légendaire «  au front d’une blancheur de lait, une bosse et n’étant que rides et pattes-d’oie » qui a emporté jadis la jambe du capitaine : Moby Dick ! 



Il aura suffi d’un toast infernal, la mesure de Grog !! Un pacte scellé par la contrainte mais qui souffle sous les crâne à la manière d’une tempête de délire, une folie furieuse que seul le second, Monsieur Starbuck tente de conjurer : « Des représailles sur un simple animal... Qui ne vous a frappé que par le plus aveugle des instincts ! Folie !! »

Ce sera vain. Achab lui le sait, le monstre est intelligent, retors, empli « d’une insondable malignité ». Et au capitaine d’ajouter, orbites exorbités : « Je frapperais le soleil s’il m’insultait ! »

Mais je ne vais pas ici conter toute l’histoire ; elle ne fait que commencer.

Je ne dirai rien des jaunes, singuliers passagers clandestins souquant ferme à la baleine, ni des gris et des blafards, ni de l’énigmatique sicaire enturbanné qui se tient silencieux aux côté d’Achab. Rien de cette cuisine de l’enfer, et toute cette huile - tant d’huile, si précieuse ! 

Sans compter ces barriques pisseuses, causes de la confrontation directe entre Achab et son second. Ce dernier veut que l’on fasse escale pour les colmater. Mais le capitaine n’a qu’une idée en tête : Moby Dick !... Et ne souffrant aucune insubordination sort son fusil, qu’il pointe sur le ventre de Starbuck. L’autre se replie, non sans un avertissement : « Qu’Achab se méfie d’Achab ! ».



Ismaël s’interroge cependant. Comment est-il possible de traquer une seule bête dans une telle immensité sans limites ? La réponse lui vient d’un vieux matelot, et tombe comme une évidence, lourde de présages : « La migration du cachalot se révèle aussi immuable que celle des bancs de Harengs ou des vols d’hirondelles ! ».

Mais en voilà assez dit.

Et ne puis que conseiller, au-delà du roman même, de se procurer absolument la fabuleuse adaptation en bande dessinée de Moby Dick qui commise par Christophe Chabouté aux biens nommées éditions des Ventsd’Ouest.

Le premier tome (il y’en a deux), qui s’arrête juste après l’altercation entre Achab et Starbuck, nous est présenté plus de 100 pages, servies par un dessin d’une noirceur convenant on ne peut mieux à telle œuvre ; une incarnation au trait sûr, qui rend les regards hallucinés des uns, apeurés ou blasés des autres avec une force peu commune. 

L’équilibre entre dialogues et silences, aux pages noires et blanches comme avant l’orage, est une invite au voyage ; incitation impérieuse à s’embarquer derrière l’épaule d’Ismaël... 

On y éprouvera ainsi l’attente infinie et la routine de ces jours sans fin sur une mer étal ; l’angoisse sourde aussi à l’approche de l’action, la fulgurance enfin de la traque. La folie des hommes, la force de la bête !

Et ne l’oublions pas :

« Prenez le plus distrait des hommes, absorbé dans la plus profonde des rêveries, dressez-le sur ses jambes, incitez-le à poser un pied devant l’autre et il vous conduira infailliblement vers l’eau »


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Quelques liens :



10 avr. 2018

Les oiseaux de la baie de Somme

Paysage changeant (photo par Axel)
Vol de Bécasseau (Photo par Axel)


Qu’il est bon d’avoir une semaine rien que pour soi, des jours entiers pour se perdre parmi les oiseaux ; au large de la baie ou le long des massifs dunaires. Dans les sentiers d’accès à la mer ou les marais de l’arrière-pays. Ne rencontrer personne ou si peu de congénères…
Ainsi, sous un ciel changeant, entre tourmente et soleil limpide, après que le vent eût donné aux espaces immenses un aspect de désert habité de tempête, apercevoir au loin, au-dessus de l’eau une nuée de limicoles, ce bourdonnement frénétique, pareil à celui des insectes… S’en rapprocher peu à peu, avisant quelques cormorans au reposoir. Puis soudain se retrouver stupéfait avec les oiseaux se posant par grappes à quelques mètres. Les contempler s’agiter, repartir puis revenir avant de tout à fait s’apaiser – de vous oublier assez pour se rendre indifférents et faire une petite sieste, souvent sur une seule patte… Rester là, à marée haute plus d’une heure en leur compagnie sans être dérangé par qui que ce soit ; les oiseaux à portée de bras. Des bécasseaux. La plupart portant la signature de l’espèce Sanderling, accompagnés de quelques variables, en plumage plus ou moins nuptial.
Le bonheur…

Deux bécasseaux variables & deux bécasseaux sanderlings (photo par Axel)
Un bécasseau variable avec deux sanderlings (photo par Axel)
Bécasseaux sanderlings (photo par Axel)

Le maquis est quant à lui le domaine des passereaux et autres oiseaux des bois ou des espaces plus ouverts. Un territoire ou s’entend la plainte solitaire et un peu désolée du bouvreuil pivoine. Et penser à ces vers de Rimbaud :

« Et l’on voit apeuré par un bouvreuil
Le baiser d’or du bois qui se recueille. »

L’oiseau lui, restera discret, perché à distance au-dessus des argousiers.
Plus loin c’est une grappe joyeuse de linottes mélodieuses qui s’ébroue. Le mâle pâmé de rose s’affiche en majesté. L’étymologie du nom de l’oiseau étourdi, Linaria cannabina, a d’ailleurs à voir avec le chanvre.
Un pouillot véloce au-dessus de l’épaule, écouter ensuite un verdier avant de voir passer zézayant, une troupe de chardonnerets. 
Dans la pinède c’est un autre monde qui se découvre. Des troncs droits ou tordus jusqu’à l’irracontable sur un lit aiguilles. S’en dégage une sensation de silence un peu sinistre ; sans vie, juste picoré par le vent lointain mué en brume sourde - une impression qui n'est pas désagréable. Puis d’un coup des mésanges, parmi elles une huppée… Le silence à nouveau.

Linotte mélodieuse (photo par Axel)
Chardonneret (photo par Axel)
Pouillot véloce (photo par Axel)
Un peu plus avant vers la mer, dans les dunes ou sur la ligne de la dernière marée, évaporée pour quelques heures, se promènent les traquets motteux. Vifs et altiers. Mâles ou femelles. 
Au-dessus de leurs têtes les alouettes se perdent dans les nues.

Traquet motteux (photo par Axel)
Traquet motteux (photo par Axel)

N’oublions pas la rue desmouettes, cette année désertée en grande partie par les laridés, pour cause d’inondation de leurs îlots de reproduction. Mais y déambulent la grande aigrette et la sarcelle d’été…

Grand aigrette (photo par Axel)
Grand aigrette (photo par Axel)

Grand aigrette (photo par Axel)
Sarcelle d'été (photo par Axel)

Au grand Laviers, ancien site industriel reconverti en espace ornithologique, s’ébrouent canards souchets et autres anatidés sous l’œil des couples de grèbes à cou noirs, trop occupés à leurs parades pour leur prêter attention.
Le lieu abrite aussi la fameuse Gorgebleue et le plutôt rare ou discret râle d’eau… Il faut se montrer patient. Mais la rencontre suscite l’émotion…
N'oublions pas les chevaliers gambette, parés de rouge ainsi que les combattants variés.

Gorgebleue (photo par Axel)
Rale d'eau (photo par Axel)
Canard souchet (photo par Axel)
 
Grèbes à cou noir (photo par Axel)
Chevalier gambette (photo par Axel)

Du Marquenterre enfin gardons l’image de cette avocette élégante, venue poser, sûre de son effet.

Avocette élégantes (photo par Axel)

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Quelques photographies éparses

Huitriers pie en vol (photo par Axel)
Cigogne blanche & spatules (photo par Axel)

Goéland argenté (photo par Axel)
Héron garde boeuf ( photo par Axel)
Pinson des arbres (photo par Axel)

2 mars 2018

Mille milliards pour le climat ! par Pierre Larrouturou



Une émission de la série « MATIÈRES À PENSER », avec aux commandes Dominique Rousset. En invité, Pierre Larrouturou, auteur entre autre de « Pour éviter lechaos climatique et financier » paru chez Odile Jacob l’an dernier.

Un entretien choc et sans langue de bois… J’en propose ici la transcription de gros extraits. Une émission à écouter et à faire circuler.

En guise de préambule :
« On est à un moment critique pour l’histoire de l’humanité. Sur la question du climat par exemple, mon ami Jean Jouzel a été vice-président du GIEC et a reçu le prix Nobel de la paix ; ils n’ont pas reçu le prix Nobel de chimie, pourtant ils parlent de CO2, de méthane, de température. Ils ont reçus le prix Nobel de la paix car ce qui est en jeu c’est la paix mondiale, si on ne change pas les choses d’ici 3 ou 4 ans qui viennent. Il y a vraiment une urgence. (…) Cela fait 30 ans que le GIEC a été créé, cela fait 30 ans que l’on dit que c’est grave, et si on ne bouge pas radicalement dans les prochaines années cela sera trop tard ! De notre vivant, dans 20 ans, on verra le chaos ; une souffrance en Europe terrible, des mouvements migratoires qu’on ne saura pas accueillir ; c’est donc la paix mondiale qui est en jeu. On va vers la guerre et le chaos… »



Question : Quelle est la meilleure voix pour peser sur le débat public ?
Pierre Larrouturou
Je pense qu’il faut une action en tenaille. Il faut en même temps aller rencontrer les dirigeants (sommes allés plusieurs fois à l’Elysée, avons des contacts à Bruxelles) et il faut que les citoyens s’impliquent. Mon dernier souvenir d’étudiant, c’est mon dernier cours d’histoire. J’étais à Science Po, et le meilleur spécialiste de l’Allemagne nous expliquait en avril 1989 que le mur de Berlin était encore là pendant 50 ans… Et puis 6 mois plus tard le mur est tombé, mais ce ne sont pas des grands chefs politiques qui l’on décidé, ce sont des citoyens, des gens comme vous et moi, qui en avaient marre… Il y a une phrase magnifique de Vaclav Havel, 3 semaines après la chute du mur de Berlin : « chacun de nous peu changer le monde, même s’il croit qu’il n’a pas la moindre importance ». Et c’est des gens sans importance qui ont fait un truc énorme ! je pense aussi à un texte de Hannah Arendt qui dit aussi qu’à un moment les gens sans importance n’en peuvent plus, que cela fait trop longtemps qu’il y a la crise, qu’il y a la précarité et qu’il y’en a qui se goinfrent au sommet, et donc Hannah Arendt explique comment la barbarie est possible, parce que des gens normaux, comme vous et moi, renoncent à vivre en conscience. Je pense qu’on est dans ce moment critique : serons-nous capables, en France, en Europe d’un sursaut d’imagination, d’intelligence, de fraternité ?  Ou est-ce qu’on continue parce qu’on en a marre, qu’on est déçu ou qu’on vit bien et qu’après tout on peut continuer dans la routine ? Si les citoyens ne sont pas capables de prendre du temps pour réfléchir et pour agir, on peut très vite avoir n’importe quand une crise financière, avoir n’importe quand le chaos climatique, et ça peut très mal finir.

Question : le politique ne bougera que si le citoyen se manifeste ?
Je pense. Oui il y a une inertie du pouvoir (…) sur la question du climat. Souvenez-vous du très beau discours de jacques Chirac à Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». il appelait à une alliance entre l’Europe et les pays du Sud. Concrètement chaque année on diminue notre aide au développement, et on n’est pas bien capable d’accueillir les quelques millions de réfugiés qu’il faudrait qu’on accueille. Je ne juge pas les personnes mais je vois le résultat – et on ne peut pas non plus critiquer les politiques si chacun se contente de mener sa vie quotidienne normale. On a aussi les politiques qu’on mérite.

Question : Après ATD quart monde (…) vous avez proposé la semaine de 4 jours… (Une réduction du temps de travail de 39 à 32 h). Mais vous n’avez pas réussi à convaincre martine Aubry.
Mais nous avons réussi à convaincre avec la loi Robien (1996). C’est 400 entreprises qui ont mis en place ces idées. Ce n’est pas négligeable de dire, que pour casser des tabous, pour vérifier que ça marche, on a d’abord obtenu une loi qui permettait l’expérimentation. Quand vous allez chez Fleury-Michon en Vendée, chez Mamie Nova en Bretagne, ou dans mon coin du Béarn avec des PME de 3 ou 4 salariés, ils sont passés à 4 jours et l’entreprise recrute – chez Mamie Nova il y a eu 120 embauchés en CDI – Tout le monde profite des 4 jours : les ouvriers, les contremaitres, les commerciaux, le directeur de l’usine. Ça marche très bien et c’est rentable pour l’entreprise parce qu’elle arrête de payer les cotisations chômage. Quand maie Nova embauche 120 personnes, cela fait 120 personnes qui vont cotiser à la Sécu, aux caisses de retraites… On a fait la preuve qu’une vraie réduction de travail avec un financement intelligent c’est possible et c’est même un facteur de compétitivité…


Question : Avec Michel Rocard et Stéphane Hessel vous avez milité pour une Europe sociale…
En 2003 on avait rédigé un traité de convergence sociale au niveau européen, en disant : pour faire la monnaie unique nous avons été capables (de le faire)… On a dit : il faut la même ambition en matière sociale, donc nous avions écrit un traité avec 5 critères (chômage, pauvreté, logement, éducation et aide aux pays en développement) ; et puis il y avait un article du traité qui était un pacte pour l’environnement… On avait en même temps José Bové et Jacques Delors. Deux ans plus tard nous avions 400 parlementaires, nous avions été reçus à Bruxelles par le président de la Commission qui avait dit qu’il nous soutenait et qui avait demandé à Giscard d’intégrer le traité social dans les traités européen. Hélas Giscard n’avait pas voulu, parce qu’il voulait un consensus avec les anglais qui ne voulaient ni d’une Europe politique ni d’une Europe sociale.
Là où on voit que ça bouge, c’est en 2007 avec Angela Merkel réunissant tous les chefs d’Etats à Berlin pour l’anniversaire du traité de Rome. Et Angéla Merkel disait : « si on avait donné la parole au peuple allemand par référendum, comme on a fait au peuple français, le peuple allemand sans doute aurait dit non. Et Angéla Merkel disait qu’il faut un protocole social européen, et c’est Nicolas Sarkozy qui n’a pas voulu. Je dis ça car beaucoup de gens désespèrent de l’Europe en disant : rien ne bouge, les Allemands ne voudront pas. En fait, si on regarde précisément les allemands sont moins conservateurs qu’on le dit. Angéla Merkel, il y a 4 ans, pour obtenir une coalition a accepté une loi sur le salaire minimum. Angéla Merkel a fait campagne pour la taxe Tobin (…) Elle a dit : tant pis si les anglais n’en veulent pas et si le lobby bancaire n’est pas content. (…) Donc l’argument qui tue le débat en France est, dès qu’il y a une idée neuve : les allemands n’en voudront pas ; c’est pareil pour les 1000 milliards pour le climat, on se rend compte que les allemands ont accepté quand la banque centrale européenne et Mario Draghi a dit : je vais créer 1000 milliards (…) et les allemands ont laissé faire, et on montre dans notre livre qu’il en a créé 2500. C’était donc tout à fait possible.

Question : A propos de Nouvelle Donne, mouvement politique citoyen…
C’est un choix politique. C’est Federico Mayor, l’ancien patron de l’Unesco qui soutient notre initiative sur le climat. Il disait : partage c’est le mot clé, partage c’est la solution. C’est le partage des richesses. Vous avez vu qu’une étude vient de dire que les 1% les plus riches on cannibalisés 82% des richesses. Et c’est pour cela qu’on a de plus en plus de dettes. Car lorsque 1% des plus riches accaparent 80% des richesses, cela pousse les autres à s’endetter. Donc ce système est scandaleusement inégalitaire et provoque une souffrance sociale terrible et conduit à un endettement monstrueux. (…) Ce niveau d’injustice est humainement, anthropologiquement, spirituellement scandaleux et économiquement débile ! Donc partage c’est le partage des richesses, le partage du travail tout au long de la vie, c’est partage de la culture, du savoir, du pouvoir. Ça va avec le non cumul. Le plaisir de faire de la politique doit être partagé entre le plus grand nombre de gens.

Question : Comment expliquez-vous que ces propos de bon sens aient tant de mal à s’imposer dans notre société ?
Je pense qu’on vit un moment d’effondrement. (…) Jacques Julliard disait il y a dix ans qu’il y avait un pacte entre les élites et le peuple. Le peuple fait confiance aux élites parce que les élites travaillent pour le bien commun. Et manifestement Julliard disait que le pacte est rompu. Il ne s’agit pas de juger les personnes, mais manifestement on ne fait pas le maximum pour la justice sociale. On comprend que l’abstention monte. Quand vous voyez le niveau de chômage, de précarité (…) c’est vraiment fondamental que les citoyens ne se contentent pas d’aller voter une fois tous les 5 ans parce que, et c’est ce que disait Mendes France : tout est fait pour sacraliser le fait de voter. On vous dit que vous êtes une mauvaise citoyenne si vous n’allez pas voter. Mais tout est fait pour que les citoyens se détournent de l’élaboration du projet et de sa mise en œuvre. Or Mendes France disait que le plus important était l’élaboration du projet et sa mise en œuvre.(…)
Allez sur https://climat-2020.eu/ Car ce n’est pas 3 diplomates qui décident. Nous comme citoyens nous avons notre mot à dire !

Question : Pour convaincre il faut peut-être regarder la nature autour de soi, car nous sommes tous concernés. Mais il y a ce scepticisme persistant… (on vous trouve parfois) trop pessimistes…
Pessimistes ?  Quand vous voyez que 300 000 personnes en Californie doivent évacuer juste avant noël à cause des feux de forêts (qui normalement se déclarent en aout), cela montre qu’il y a quelque chose qui se passe. On a tort de croire que c’est juste un petit réchauffement, tranquille avec 1° de plus… Après tout si c’est 1° de plus – moi, quand on met dit que bientôt Paris aura le climat de Barcelone je trouve ça cool – Non ! C’est qu’on va vers un dérèglement qui s’accélère : de plus en plus d’eau là où il y a déjà trop d’eau ; de plus en plus de sécheresse là où on manque d’eau. La perturbation du cycle de l’eau a des conséquences dramatiques : l’an dernier en France la récolte des céréales a baissé de 30% à cause des inondations. Heureusement que l’Ukraine a fait une très bonne récolte, parce que si la France et l’Ukraine, avaient fait -30% sur la récolte de blé je pense qu’on aurait des tickets de rationnement pour aller chercher du pain. Il y a trois mois en France la récolte de raisin c’est -25%... En Europe il y a déjà des conséquences directes. Je ne vous parle pas des sécheresses en Afrique ! (…) Il faut un vrai plan Marshall pour l’Afrique, car si on croise la courbe de la démographie en Afrique et les problèmes d’accès à l’eau, ça va devenir absolument dramatique.
Il n’est pas trop tard pour agir. (…)



Question : 1000 milliards…
La BCE a créé 2500 milliards : en 2008, on a mis 1000 milliards en urgence pour éviter l’effondrement. Mais là ce dont on parle, ce n’est pas ce qui s’est fait en 2008, c’est ce qui s’est fait dans la routine depuis 2 ans et demi. (…) C’est très simple. Autrefois on appelait ça la planche à billets. Maintenant c’est informatique. Mario Draghi dit : on va donner 80 milliards aux banques à taux 0 ou même négatif en espérant que les banques vont relancer l’économie. Donc au total il y a eu 2500 milliards créé depuis 2 ans et demi. Ça fait au bas mot 1000 milliards par an. Ça tombe bien puisque la cour des comptes européenne dit : ce qu’on fait est catastrophiquement faible, on est en train de perdre la bataille, et  si on veut rattraper le temps perdu il faut à peu près chaque année 1100 milliards au niveau de toute l’Europe. Ça tombe bien car la BCE a créé 2500 milliards en 2 ans et demi. La question est de savoir ou va cet argent. On a regardé : il y a 11% de l’argent qui va dans l’économie réelle (prêts aux PME, des prêts immobiliers ou aux collectivités), mais 89% va à la spéculation ! Et tous les mois le FMI nous dit : attention danger, on va une crise plus grave, plus rapide qu’en 2008. Donc la question se situe d’un point de vue philosophique… on nous a dit à l’école que nous étions des Sapiens sapiens, mais on se demande si on n’est pas des Debilus debilus, puisque nous sommes incapables de réagir. Le FMI nous dit que l’argent de la BCE va à la spéculation et prépare une crise dramatique, le GIEC nous dit qu’on va vers le chaos climatique car on n’est pas capables de financer la transition ! On pourrait peut-être se dire avant qu’il ne soit trop tard : on fait un traité européen qui dit que l’argent de la BCE, on le met pour financer la transition énergétique. Dans tous les pays on saurait qu’on a de l’argent pendant 20 ans pour financer tous les travaux – et du coup parmi les gens qui nous soutiennent, il y a l’Adème qui dit qu’en France on peut créer 900 000 emplois !
(…)
Le FMI nous : on n’a rien réglé. Et on cite Stiglitz qui dit : l’économie mondiale est comme le Titanic ; on s’est contenté de déplacer les fauteuils sur le pont du navire, mais on va vers l’iceberg. Le FMI reprend l’image est dit qu’on va vers l’iceberg et qu’on accélère. Honnêtement comme citoyen ça énerve ! C’est scandaleux ! Le secteur du bâtiment pourrait créer 400 000 emplois en France si on se donnait les moyens d’isoler : notre but est que dans 20 ans tous les bâtiments publics et privés soient isolés. On ferait des économies sur nos dépenses de chauffage….

Question : L’objectif de réduction des gaz à effets de serre d’un facteur 4 n’est plus suffisant aujourd’hui…
C’est tout à fait insuffisant, surtout qu’il y a une différence entre nos émissions (qui ont quand même baissées de 15%) et notre empreinte ; c’est-à-dire que si on tient compte de tous les produits industriels qui viennent de Chine et qui sont consommés chez nous, notre empreinte n’a baissé que de 3 ou 4%. On s’est engagés devant toute la communauté internationale à diviser par 4, à faire du – 75% en en vérité en gros nous sommes à -5.

Question : et le plan prévu par le nouveau gouvernement : 50 milliards pour la transition ?
… Ça ne suffira pas. En gros, avec ce qu’on propose, il faudrait chaque année 60 milliards. Mais il y a une prise de conscience. Emmanuel Macron a organisé le « one planet submit » le 12 décembre et ses premiers mots, devant 3000 personnes, dont 80 chefs d’Etats : on est en train de perdre la bataille, on le sait.

Question : Mais vous dites que ce n’est pas perdu !
Ça se joue dans les 3 ans qui viennent. C’est comme quand vous avez une maladie grave : si vous êtes opéré dans les 2 mois qui viennent vous pouvez être sauvés et vivre 40 ans derrière. Mais si vous laissez la maladie prospérer dans 2 ans c’est foutu. C’est pour ça qu’on veut un traité….

Question : Mais pourquoi un traité ? Mais aussi un referendum…
Un traité européen car aucun pays tout seul ne peut financer la transition énergétique. On le voit en France. Mais en Allemagne il y a quelques jours, le patronat de l’industrie dit qu’il lui faut 1500 milliards. Il dit qu’il faut qu’on réussisse, que c’est une obligation morale, que c’est une opportunité pour se moderniser, pour innove. Mais ça coute entre 1500 et 2300 milliards selon les scénarios ; on ne sait pas comment faire, ça va endetter les Lander. La coalition a explosé sur la question de savoir comment financer la sortie du charbon. Donc en Allemagne, comme en France, comme en Italie, etc. on ne sait pas comment financer. La solution est donc au niveau européen puisque la BCE crée chaque année 1000 milliards et qu’on peut aussi avoir des ressources propres en taxant les bénéfices (on montre comment il y a un dumping fiscal européen ; il n’y a jamais eu autant de bénéfices et le taux est descendu à 20% en Europe alors qu’aux Etats-Unis il est à 38% depuis Roosevelt.) On voit qu’avec ces deux sources on pourrait diviser par deux la facture dans tous les pays. L’Europe est le bon moyen pour trouver les financements. Et pourquoi un traité ? Pour qu’il y ait une stabilité. (…)
Pour le referendum c’est une idée d’Habermas qui est que l’Europe va mourir s’il n’y a pas un nouveau projet. Sur la question du climat on a besoin d’être ensembles. Habermas dit qu’il faut de nouveau traités, mais qu’ils soient approuvés par les peuples – dont il ne faut pas avoir peur. Habermas dit qu’il faudrait que la même semaine (partout en Europe). Ça ne serait pas un referendum pour ou contre Mr Macron, Mme Merkel, etc. Et si on montre que l’Europe met la finance au service du climat, qu’au lieu de laisser l’argent à la spéculation l’Europe le met à la création d’emplois…. L’enjeu serait très clair. C’est la meilleure façon de montrer que l’Europe est utile et qu’elle retrouve ses valeurs.