Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


25 mars 2022

L'homme un "consumateur" (1)



Je reprends ici un billet de septembre 2010. Je n’ai rien à y retrancher … Juste un constat, 12 après : sommes résolument en route pour le pire !

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Je ne sais s’il faut faire coïncider les origines de la guerre, entendue comme conflit organisé, avec la sédentarisation de l’espèce humaine, puis acter sa généralisation à l’avènement de l’âge du bronze. Toujours est-il que si notre espèce (hommes modernes) apparaît il y a de cela environ 120 000 ans (2) les premières traces archéologiques de guerres ne remonteraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’environ 4000 ans avant notre ère (3). Non pas que la violence fut exempte au sein des groupes humains auparavant, et les traces de quelques massacres collectifs, remontant à plus de 10.000 ans avant JC l’attestent, mais du moins aurait-elle été fort circonscrite et occasionnelle. A cela on peut, sans doute, donner une explication purement démographique (4), mais c’est largement insuffisant, et comme l’indique Pascal Picq, pour évoquer les relations entre Cro-Magnon et Neandertal : « Sans nier l’évidence de conflits parfois mortels, il a bien fallu des relations plus pacifiques pour expliquer ces transferts culturels » (5) entre ces deux groupes d’hommes dont on sait aujourd’hui qu’ils mêlèrent, outre des techniques et savoirs faire, quelques gênes. D’autre part la réalité est toujours plus complexe, et plus nuancée que ne l’échafaudent les spéculations idéologiquement orientées des philosophes. Ainsi, en la matière, ce n’est ni vers Hobbes et son : « l’homme est un loup pour l’homme », ni en direction de Rousseau et son mythe du bon sauvage, vers qui il faut se tourner, mais bien du côté de l’éthologie. L’homme, à l’instar de ses cousins panidés, est un animal territorial. Et à la tendance à former des groupes hiérarchisés, à l’instinct d’appropriation et de reproduction, il partage avec les grands singes la conscience de soi, l’art de l’imitation, de se mettre à la place d’un congénère (capacité d’empathie), de manipuler, d’afficher ou de camoufler ses intentions, de mentir, et, aptitude cruciale ; d’être apte à se réconcilier (6). Et plutôt que conjecturer sur un « propre de l’homme » aux contours inconsistants, constatons qu’entre Sapiens sapiens, si mal nommé deux fois sage, et les animaux, comme l’a sans ambiguïté démontré Montaigne dans le chapitre XII du livre 2 des Essais (7), il n’y a pas une différence de nature, mais de degré. Contre Descartes, les libertins érudits sauront s’en souvenir. La science leur donne raison. « Les animaux ont inventé la société. Les humains en ont inventé de nouvelles formes reposant sur l’imaginaire collectif. Charles Darwin et Emile Durkheim ne sont pas contradictoires : ils se complètent » (8).

Mais trêve de digressions, et entrons désormais de plain-pied dans les sociétés humaines. Lucrèce un siècle avant notre ère écrivait déjà :


« Ce qu’on a sous la main, si nous connaissons

Rien encore de meilleur, suffit à nous combler ;

Mais qu’on découvre alors quelque chose de mieux,

Le nouveau tue l’ancien, nous dégoûte de lui » (9) 

 

Depuis lors, rien de neuf sous le soleil. Et avec l’avènement du capitalisme, la généralisation planétaire du « doux commerce », et le mythe de la « main invisible du marché », nous n’assistâmes qu’à une mise en équation de nos pulsions les plus primitives – les lois de l’économies singeant les sciences mathématiques (10). Enfin, né dans les années 1980, dernier avatar de nos sociétés post-modernes, le néo-libéralisme ne fit que pousser à son paroxysme, à l’échelle mondiale, la brutalité absurde des rapports sociaux, en la justifiant par la  pseudo-science du « darwinisme social », bâtie sur une mécompréhension totale des thèses de l’auteur de « L’origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle », pour qui, chez l’homme, l’adaptation au milieu se trouve tout autant adossée - sinon davantage - sur la coopération que sur l’esprit compétition.



Aujourd’hui, « 
le but de ce qu’on nomme couramment, faute de mieux, le système économique, n’est pas la satisfaction des besoins. (…) Le but du jeu est l’accroissement infini du capital : faire avec de l’argent, plus d’argent. (…) « Our business is not to make cars, our business is to make money » (…) Ce n’est pas en baissant les prix des produits existants que l’on va accroître le profit, mais en en lançant de nouveaux. (…) Mais bien sûr, ce sera de courte durée : bientôt, les concurrents vont l’imiter. (…) Par conséquent, l’innovation perpétuelle est une condition nécessaire à l’accroissement du capital. C’est ce que Schumpeter nommait la “destruction créatrice” » (11).

Ajoutons un petit mot sur le désir mimétique de René Girard (" nous désirons un objet parce que le désir d’un autre nous le désigne comme désirable ") : il présente d’incontestables affinités avec la thèse de la " consommation ostentatoire ", défendue par l’économiste de la fin du XIXe siècle, Thorstein Veblen. Pour ce dernier, dans nos " sociétés de loisir ", les mécanismes sous-jacents poussant à une consommation toujours plus effrénée, proviennent pour l’essentiel de motivations relevant de la vanité et du désir de se démarquer de son voisin : « La possession de richesse est restée le moyen de la différenciation, son objet essentiel n’étant pas de répondre à un besoin matériel, mais d’assurer une « distinction provocante », autrement dit d’exhiber les signes d’un statut supérieur » (12).

On le sait bien, dans un monde fini, une croissance infinie est impossible. A l’heure du dérèglement du climat causé par l’homme, à l’heure de l’effondrement terrible de la biodiversité, au point que certains évoquent déjà la sixième extinction, à l’heure où commence à se faire sentir le manque de métaux précieux nécessaires pour le bon fonctionnement de nos économies (13), « la course à la distinction pousse à produire bien davantage que ce requerrait l’atteinte des « fins utiles » : « Le rendement va augmentant dans l’industrie, les moyens d’existence coûtent moins de travail, et pourtant les membres actifs de la société, loin de ralentir leur allure et de se laisser respirer, donnent plus d’effort que jamais afin de parvenir à une plus haute dépense visible (…) l’accroissement  de la production et le besoin de consommer davantage s’entre provoquent : or ce besoin est indéfiniment extensible » En effet, il ne s’arrête jamais : repensons à nos milliardaires. Qu’acheter, quand chacun a son avion décoré de bois précieux et de marbre ? Une collection d’objets d’art. Une fusée. Un sous-marin. Et ensuite ? Une villégiature sur la lune. Autre chose toujours, car la satiété n’existe pas dans la compétition somptuaire » (14).


Rappelons enfin la fragilité de la planète : « Ramenée à un globe terrestre d’un mètre de diamètre, l’épaisseur moyenne de la biosphère serait de moins d’un millimètre. Des trois éléments physiques qui la composent, l’océan, l’atmosphère et la surface de continents, l’atmosphère est la plus fragile (…) C’est dans cette piscine peu profonde que barbotent, sans beaucoup de précaution, plus de six milliards d’hommes et leur technique » (15).

Et à ceux qui seraient tentés de taxer cette prose de pessimiste, pour reprendre le reproche qui fut adressé en son temps à André Lebeau lors de la sortie de son livre « L’enfermement planétaire », il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’un constat n’a pas à verser dans l’optimisme, ou son contraire ; sauf à vouloir s’illusionner.

« Nous refusons de croire ce que nous savons », dit Jean-Pierre Dupuy. Espérons qu’il se trompe. Car nous sommes bien entrés dans l’anthropocène…

 


(1) Néologisme. Consummation : "XVe s. « destruction » : Faire cuire et bouillir jusques à la consumation ». Consumer : User, détruire progressivement une chose par altération ou anéantissement de sa substance. Ainsi ce terme lie, de manière propice, la consommation à un acte de destruction. Il renvoie aussi à cette métaphore, où la Terre est vue comme une immense marmite posée sur le feu. L’inertie en est très grande. Et tant que l’eau ne bout pas on s’imagine que rien ne passe. Lorsqu’enfin l’ébullition se manifeste, il est trop tard.

 (2) Pascal Picq, Au commencement était l’homme P 178. Note complémentaire, mars 2022 : « Une équipe internationale a identifié au Maroc les plus vieux ossements d'Homo sapiens, datant de plus de 300.000 années. Une découverte majeure qui repousse de plus de 100.000 ans l'apparition des premiers hommes modernes sur le continent africain. » (Info presse de juin 2017)

(3) http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Science-Sante/2007/01/05/002-guerre-humanite.shtml

(4) http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1987_num_42_6_16996 « La population préhistorique de la France, Essai de calcul par la méthode de Peyrony », Jean-Noël Biraben, Claude Lévy : « Avec de telles densités, la France aurait eu, à l’époque moustérienne, 16.000 habitants répartis en une quarantaine de tribus… »

(5) Pascal Picq, op cité, P 164.

(6) Pascal Picq, op cité, P 23.

(7) MONTAIGNE - Essais - Livre II Chapitre XII Apologie de Raimond Sebond. http://www.site-magister.com/prepas/montess2.htm

(8) Jean-François Dortier, L’homme, cet étrange animal, P 307. Livre excellent, sous-titré « Aux origines du langage, de la culture et de la pensée », dont je recommande lecture.

 (9) Lucrèce V 1412-1415. Traduit par André Comte-Sponville, Le miel et l’Absinthe.

(10) « Que l’économie soit un peu, ou beaucoup mathématisée, n’a évidemment rien à voir avec son caractère scientifique. La mathématique, dit Bertrand Russel, consiste en tautologies et ne prétend pas prouver autre chose que : « un quadrupède est un animal à quatre pattes ». (…)  Les économistes adoptent la physique newtonienne et n’en sortent plus. Ils sont heureux de leur causalité, de leur déterminisme, ils utilisent le calcul différentiel et expriment la « tendance naturelle » des marchés à aller vers l’équilibre. (…) Voila nos premiers économistes « scientifiques » … Des copistes, pour ne pas dire pire. Ils construisent une physique sociale, où la société est composée d’individus autonomes, rationnels, cherchant à maximiser « l’utilité ». (…) L’équilibre de la mécanique classique est un équilibre du retour à l’équilibre, d’une science qui ignore le temps. (…) Malheureusement, la plupart des phénomènes physiques, sont irréversibles. Les gens ne rajeunissent pas. Les forêts primitives ne repoussent pas. Les bûches consommées ne refont pas des arbres… On ne revient pas de la mort à la vie… ». Bernard Maris, Antimanuel d’économie, livre 1.

(11) Guillaume Paoli, Eloge de la démotivation, p 77-78.

(12) Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, P 77.

(13) Voir à ce propos la conférence de Jean Gadrey, crise écologique et crise économique http://aevigiran.over-blog.com/article-jean-gadrey-crise-ecologique-et-crise-economique-50238672.html

(14) Hervé Kempf, op cité, P80 (il reprend, dans cet extrait, pour part Thorstein Veblen)

(15) André Lebeau, L’enfermement planétaire, P 37.

 

18 févr. 2022

Le crash est-il évitable ?

 
Le crash est-il évitable ? 

Conférence à "Sup'Aéro" avec Aurélien Barrau.

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C’est à la fois tragique et imparable… Il y a beaucoup de lucidité, de sensibilité et de poésie aussi dans les propos d’Aurélien Barrau.

Je sais que cela ne sert pas à grand-chose, mais j’avais envie de partager quelques extraits de cette causerie toute récente.

La première partie est l’exposé d’Aurélien Barrau. C’est clair et sans concessions. Il pose le problème exactement là où il convient de le faire. Juste un mince passage :  

« On aurait, éventuellement dans un futur lointain, une source d’énergie qui serait presque infinie, et presque propre (…) Peu importe en réalité, cela serait une catastrophe. Pourquoi ? Parce que le problème est ce qu’on fait de l’énergie. Sans une révolution, non pas des usages, mais des valeurs, nous continuerions vraisemblablement à utiliser cette énergie comme nous le faisons aujourd’hui, pour décimer les populations animales, pour dévaster les sols, pour raser les forêts, pour massacrer les fonds marins. Dans ces conditions quelle importance qu’on émette du CO2 ou pas avec cette source d’énergie. Dès lors que l’énergie est utilisée pour détruire la vie, in fine la vie est morte avec ou sans émission de CO2 »[1] (Vers 13mn)


Mais plutôt qu’une transcription très partielle de cet exposé, j’ai choisi de reprendre quelques extraits de la seconde partie de la vidéo, au moment des questions/réponses.  

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Source de l'image : 
https://www.lafactory.ma/destruction-des-ecosystemes-perte-de-biodiversite-surconsommation-ce-que-le-coronavirus-dit-de-nos-societes/

Question :

« Tu as beaucoup parlé d’aéronautique et du spatial, mais le spatial a un peu aidé à la compréhension du réchauffement climatique. Quel peu être le rôle du spatial dans la suite et prend-t-il la bonne direction ? »

 

Réponse AB :

(…) Sincèrement je peine un peu avec cette question. Evidement qu’il y a beaucoup de belles conséquences du spatial. Bien évidement que cela a aidé. Évidement que moi, dans mon métier de cosmologiste j’utilise des résultats obtenus par des satellites et que ces résultats sont bienvenus. C’est vrai, on le sait. Le problème c’est qu’on est à l’heure des choix. Et sincèrement je trouve pour ce qui est de la catastrophe écologique, pour l’essentiel le spatial ne sert qu’à corroborer ce qu’on sait déjà. Dennis Meadow avait anticipé les points de rupture du système biosphère terrestre sans avoir besoin de satellites. On mesure sur Terre les élévations de température, les fluctuations, les états non linéaires, les chutes de populations, la nécrose des sols, l’acidification des océans. Finalement on mesure très bien sur Terre la mort de la vie. Sincèrement les satellites c’est quand même un peu une information à la marge. Et je trouve que la direction actuelle est triste. L’espace est en train un peu de devenir, pas exclusivement on est bien d’accord, il faut rester subtil et nuancé, mais quand même tendanciellement je crois qu’on va vers une vaste foire publicitaire et commerciale et je trouve ça un peu sale.

Le ciel, n’est-ce pas, on pensait que c’était la seule chose qu’ils ne pouvaient pas nous retirer. On s’est trompé ! Même ça ils savent le maculer. Vous avez entendu parler de cet hôtel spatial pour super riches qui est en projet, de ces stations-services qui sont en contrat, de cette publicité cosmique qui est en préparation. Pardon pour la métaphore, mais je trouve que les immenses structures phalliques des fusées sont un peu une sorte de dernière érection nihilistes… Qui signe la faillite d’une humanité arrogante et aveugle. En ce qui me concerne j’ai tendance à considérer aujourd’hui que l’étoffe des héros, c’est celle des Indiens qui luttent pour la survie de la forêt, c’est celle des réfugiés qui luttent pour la survie de leurs familles, c’est celle des animaux qui luttent pour la survie de leur meute, de leur horde, dans un anthropocène dévasté. Honnêtement l’astronaute il est devenu, malgré lui sans doute, l’image stéréotypée, formatée, aseptisée de l’hubris presque mortifère, d’une société qui a perdu sa superbe.   

 

 

Question :

Je suis d’accord avec toi sur le constat alarmant de la situation. Mais j’ai un problème sur la faisabilité d’une transition écologique. Je ne vois pas comment on peut imposer des contraintes de réduction de consommation à l’échelle globale …


Réponse AB :

(….) Si tu veux dire que cela va être difficile, voire impossible dans les faits, c’est à peu près mon constat aussi. C’est aussi pour ça que je me suis totalement retiré du débat public et que je ne signe plus de pétitions, et que je ne vais plus faire le guignol dans les émissions de radio ou de télé. Parce que finalement il y a quelque chose d’absolument inexorable dans la dynamique qu’on a mis en place.

Il y a plusieurs façons de le voir. Il y a une façon factuelle : tu regardes les rapports de force, les rapports d’influence, le niveau de compréhension, de culture et de sérieux des dirigeants politiques, et là tu arrives forcément à la conclusion que c’est foutu ! (…)

Il y a une autre façon de voir les choses, qui est prendre un peu de hauteur, et de se dire, au-delà de ce constat désastreux, essayons de regarder le niveau d’inéluctabilité des différentes situations. Il y a des choses inéluctables : par exemple, le taux de CO2 dans l’atmosphère on ne peut pas l’épurer de façon chimique (…) Autre exemple : si on s’amuse à faire une guerre nucléaire mondiale, on aura un taux de radiations dans l’air qui sera, la même manière, sur des échelles de temps extrêmement grandes inchangeables. Quand on aura flingué un million d’espèces on ne va pas les faire revivre. (…) A contrario, l’espèce de folie, car ça relève quand même un peu d’une aliénation, dans laquelle nous nous sommes enfermés, c’est-à-dire créer des non-sens, qui sont dévastateurs pour les autres et suicidaires pour nous, quand on y réfléchit deux secondes, on se dit que le système de représentation, dit démocratique, que nous avons mis en place, devrait avoir exactement pour but de veiller à ce genre de choses. Voilà les deux niveaux de lecture. (…)

Quand la courbe de consommation va repasser sous la courbe de production, car ça ne peut pas être autrement, on peut tricher avec le ministère des finances, on ne peut pas tricher avec la physique, ça va être terrible ! Voilà… Je suis en même temps convaincu qu’on ne peut rien faire, et en même temps cela serait tellement facile de faire quelque chose.

  

Question :

(…) Dans quelle mesure vous n’êtes pas d’accord avec le fait qu’on ne pourrait pas être sauvé par le progrès ? Est-ce qu’on peut continuer à faire de la recherche scientifique, que ce soit sur le changement climatique, que ce soit sur des solutions qui pourraient peut-être nous permettre de vivre en peu mieux ? …


Réponse AB :

« Je suis absolument convaincu qu’on peut être sauvé par le progrès. Ce que je récuse, c’est l’endoctrinement des fou furieux en costume trois pièces qui veulent nous faire croire que le progrès c’est de foutre les livres à la benne, de tuer les oiseaux, et d’attendre le bus en alternant entre Facebook et Twitter. C’est ça que je dis. Il faut simplement se réinvestir du concept de progrès. La bonne question finalement et de se demander ce qu’il faut sauver et ce qu’il faut défendre. Mais pour le moment on fait comme si nous savions où aller et que la question était comment y parvenir. C’est faux ça ! La question il faut qu’on se la pose. Pour moi, peut-être n’êtes-vous pas d’accord, le monde d’Elon Musk, l’un des hommes les plus riches du monde, celui qui fait rêver les techno-addicts, c’est un monde où, on pourra lire dans la pensée, dit-il grâce à des dispositifs neuro-sensibles, ou les satellites artificiels auront remplacé les étoiles, ou l’exploration spatiale sera privatisée, remplacée par de la publicité cosmique, où on commercialise des lance-flammes, ce qu’il a fait, pour le « fun », ou on essaye de faire croire qu’un quatre-quatre de deux tonnes peu être une automobile écologique, où on va rendre internet accessible en ultra haut-débit depuis le cœur du Sahara, où on mets une bagnole en orbite, vous vous rendez compte symboliquement ce que ça veut dire, juste pour montrer sa puissance ! Où tout s’organise pour que, lorsque s’organisent les structures de solidarité cèderont, quelques rares milliardaires parviennent à tirer leur épingle du jeu. Pour moi, ce monde là c’est la dystopie absolue ! C’est l’enfer sur Terre ! … Même sans le moindre effet de réchauffement climatique, de biodiversité en chute libre, ou de pollution, pour moi le monde d’Elon Musk c’est le pire des mondes possibles – en tout cas un des pires !

Donc la question est : ou veut-on aller ? Quel est le sujet à défendre ? Et ça ce n’est pas une question de scientifique. La destruction de la vie, ce n’est pas une erreur scientifique (…) Il n’est pas question dans cette affaire de vérité ou d’astuce, il est question de choix. Il faut qu’on comprenne que tout n’est pas compatible avec tout. (…)

Baisser les bras et arrêter certaines activités intellectuelles, certainement pas ! Il faut les réorienter. On est devenus bêtes. On a confondu que quelque chose soit faisable avec le fait qu’il faille le faire. Aujourd’hui c’est : j’ai une technologie pour faire la 27G de téléphones portables, donc je vais la faire. Pourquoi ? Parce que j’ai la possibilité technologique de le faire. Mais cela n’a aucune sens ! (…) Tout ce qui est faisable n’est pas souhaitable. Donc oui, faisons du progrès, mais le progrès c’est le contraire du monde de Musk et de Bezos …

 


Question :

En tant que professeur, comment pensez-vous qu’il faille inclure l’écologie dans l’enseignement ? ET plus précisément, dans une école comme la nôtre ?


Réponse AB :

(…) Mettre des cours d’écologie à « Sup-Aéro », ou à « Centrale », ou partout ailleurs, c’est quand même un peu mettre des cours de pacifisme dans une entreprise de fabrication d’armes. C’est paradoxal. Car soit le cours n’est pas entendu, soit l’entreprise ferme. Vous êtes une grande école, une école prestigieuse, mais au-delà de « Sup-Aéro », regardez le panel des grandes écoles françaises. Elles sont toutes le dos tourné à la vie. Elles reflètent toutes une vision du monde qui est assez dépassée, et relèvent d’une inertie qui devient problématique. Qu’est-ce qu’on valorise dans les grandes écoles ?  D’abord vous avez réussi un concours très difficile, mais très formaté. Ou vous avez été entrainés à la résolution d’exercices similaires, sans jamais devoir questionner la pertinence de l’énoncé. Quand on y réfléchit c’est étrange tout de même … Ensuite vous avez été aussi entrainés à ne jamais poser de questionnements philosophiques. Jamais de contextualisation historique. Jamais de résonnances artistiques. Et une fois que vous avez intégré l’école, je parle des grandes écoles en général, qu’est-ce qu’on apprend essentiellement ? A construire des objets techniques, à produire de la croissance, à manager des équipes, à artificialiser l’espace, bref tous les points qui pris un à un sont les causes et non pas les conséquences de la chute à laquelle on assiste.

Dans ma fac à Grenoble je fais un petit cours d’écologie avec d’autres collègues, je ne sais pas vraiment quel sens ça a. Car il y a une capacité de résilience de notre système qui est à la fois admirable et paniquante. Vous vous rendez compte, et regardez « Don’t look up », si vous ne l’avez pas encore vu, c’est parfait ! Les personnages ne sont pas exagérés. Je vous jure je les connais tous. Je les ai vu pour de vrai. En fait vous allez sur un plateau de télé pour dire, c’est la fin du monde les amis, il y a un truc grave qui se passe, qui ne s’est jamais passé dans les quatre milliards d’années d’évolution de la vie sur Terre, ce n’est pas exactement un détail et à la fin on vient vous voir en vous demandant quoi ? Si vous êtes à la télé on vous dit : c’était pas mal, mais attention faudrait remaquiller un peu pour la seconde partie de l’émission… Et puis essayes de sourire un peu plus, c’est un peu sinistre, ce n’est pas cool ! Comme dans le film, je l’ai vécu. (…) On est encore dans la société du spectacle de Debord. Donc oui sans doute faire des cours c’est mieux que rien. Voilà !  Mais est-ce que faire des cours, sans changer l’architecture systémique à vraiment un sens, sincèrement je crains que non ».

 



Question (pour finir) :

Finalement le crash est-il évitable ?


Réponse AB :

Si on veut dire, est-ce qu’un atterrissage en douceur est encore possible ? C’est sûr que non… On a, pendant cinquante ans, consommé deux fois plus que ce qui était disponible de façon durable. Et puis de toute façon on a déjà tué l’essentiel des êtres vivants sur Terre. (…) Est-ce que pour autant le crash veut dire à la fin tout le monde est mort, bien sûr que non. Donc je ne pense pas qu’il faille se poser la question en termes de : est-ce qu’on peut s’en sortir ? Ce qui est intéressant dans cette question, c’est : qu’est-ce que « le on » ? Qu’est-ce que « le s’en sortir » ?

C’est qui le on ? Les étudiants de « Sup-Aéro » ? Les Français ? Les Européens ? Les Occidentaux ? Les riches ? Les humains ? Les mammifères ? Les vertébrés ? Les vivants ?

Et dans le « s’en sortir », cela veut quoi ? Que le « on » identifié reste là et tous les autres meurent ? Ou que « le on » identifié reste- là en tant qu’espèce, mais ce n’est pas grave si les trois quarts meurent ?   Cela veut dire concrètement : vos parents, votre copine et vos gamins vont mourir mais pas vous, donc c’est bon parce que l’espèce n’est pas menacée.

Donc le concept de crash (…) est tellement polysémique que la chose à mettre sur la table c’est de savoir ce qui nous importe. Ce n’est pas un détail rhétorique ! Je suis allé à des discussions d’universitaires très intelligents mais on ne parlait juste pas de la même chose. J’ai des collègues pour qui la seule chose qui compte c’est la durée de vie de l’humanité. Si la durée de vie de l’humanité ne chute pas tout va bien – d’abord elle va chuter ! Mais le fait qu’on détruise des millions de milliards d’êtres vivants en termes de dommages collatéraux, ce n’est même pas qu’ils s’en fichent, ce que cela ne leur traverse même pas l’esprit. Les autres vivants ne sont pas même réifiés, ils sont effacés. Je ne suis pas d’accord. Mais ce n’est pas un problème scientifique c’est un problème axiologique. (…)

Regardez le débat présidentiel en ce moment en France. Je trouve ça émétique ! (Un débat) de mesquinerie et de médiocrité. Qui pose cette question ? Ou veut-on aller ? Personne ! Faut déjà se poser cette question et ensuite on verra ce qu’on peut faire …

Et là déjà on n'est pas tous d’accord là-dessus (…) Certains pensent peut-être que l’iphone 28 rend heureux. D’accord, mais mettons-le sur la table alors … Ne faisons pas comme si c’était un implicite. Si la majorité de la population préfère voir ses enfants crever mais avoir l’iphone 28, très bien … Mais au moins cela sera dit et on le fera en connaissance de cause !  



[1] Incise à propos de la fusion nucléaire.  


29 janv. 2022

Visiteurs d’hiver - Les roitelets

 

Roitelet triple-bandeau (photo par Axel)

La migration des oiseaux est un phénomène complexe[1]. A chaque espèce son comportement et parfois, au sein d’une même espèce, on peut trouver des attitudes très différentes. Par exemple certains oiseaux vont décider de migrer tandis que d’autres choisiront de rester hiverner dans leur zone de reproduction – le pari est hasardeux. D’ailleurs, ce phénomène tend à s’amplifier avec le dérèglement climatique. C’est le cas entre autres chez la fauvette à tête-noire.  

 


Sous nos latitudes, nous avons au printemps les passages d’oiseaux ayant hivernés au sud. Certains s’arrêtent chez nous pour se reproduire, tandis que d’autre ne feront qu’une simple halte migratoire. De quelques jours à quelques semaines, avant de repartir vers leurs ères de reproduction. Le même phénomène se produit dans l’autre sens à l’automne.

 

Ainsi les oiseaux que nous appelons les visiteurs d’hiver, sont des oiseaux qui se reproduisent en général (mais pas toujours) plus nord et qui viennent passer la mauvaise saison chez nous. Certaines espèces de ces oiseaux ne sont donc visibles dans nos contrées qu’en hiver. D’autres sont aussi présentes le reste de l’année, mais avec des effectifs beaucoup plus faibles.

 

Les roitelets huppés et à triple-bandeau font partie de cette dernière catégorie. Ces deux espèces, si elles sont présentes toute l’année et se reproduisent en Haut-de-France[2], en hiver les effectifs d’oiseaux explosent, avec l’arrivée de contingents plus nordiques.

Aussi arrive-t-il souvent en hiver, au promeneur attentif, de croiser des petites bandes oiseaux minuscules, à la dominante verte, peu farouches mais très mobiles, voletant des branches en branches avec une vivacité extraordinaire – ils font parfois des vols sur place, de quelques secondes, à la façon des colibris.

Les roitelets, d’un poids de 5 à 6 grammes, sont les plus petits oiseaux du Paléarctique. Chez nous, le roitelet triple-bandeau est beaucoup plus rare que son cousin le roitelet huppé, que l’on rencontre un peu partout. Dans les forêts, mais aussi les parcs et les jardins, même des grandes villes. Son chant est un trille très aigue assez caractéristique.

Quelle ne fut donc pas ma surprise (et ma joie), lors d’une virée « miroise » hier après-midi dans une petite forêt des allentours de Lille de croiser à trois reprises, dans des secteurs forestiers différents, des couples de roitelets triple-bandeau, et de parvenir, à force de persévérance, à prendre quelques photographies satisfaisantes.

Reste une question : j’ai peut-être eu beaucoup de chance, mais plus surement je dois ces observations à densité de roitelets triple-bandeau plutôt inhabituelle – et, par contre n’avoir pas croisé le moindre roitelet huppé, interroge dans l’autre sens. Bref, d’un cas particulier on ne peut pas tirer de conclusions générales – je vais juste laisser décanter ces informations dans un coin de ma tête.

 

Roitelet triple-bandeau (photo par Axel)

Pour finir, cette fable, « L’aigle et le roitelet », dont il existe plusieurs variantes …

En voici deux (on en tirera la morale que l’on souhaite)

 

Roitelet huppé (photo par Axel)

« Un jour il y eut une grande dispute entre l'aigle et le roitelet.

Vous direz que la dispute était étrange et devait être inégale, car entre un oiseau aussi puissant et aussi terrible que l'aigle et un tout petit roitelet de rien du tout, on pourrait penser que la lutte serait bientôt terminée.

Voici quel était l'objet de leur contestation. Ils avaient parié à qui volerait le plus haut. Tous les oiseaux du royaume d'oisellerie devaient assister au tournoi ; le vainqueur devait être proclamé roi.

Vous pensez si l'aigle se mit à rire en se présentant pour lutter avec le roitelet. Mais le roitelet, lui ne riait pas ; il était même tout à fait sérieux.

On donne le signal : un, deux, trois ! Les deux rivaux partent ensemble, mais d'une façon différente. L'aigle s'était envolé en faisant de grands cercles suivant sa coutume ; quant au roitelet, il était monté tout droit dans les airs.

Lorsque l'aigle fut arrivé à sa hauteur, le petit roitelet, qui se sentait fatigué et qui allait être distancé par l'aigle, se posa tout bonnement sur son dos. Les plumes de l'aigle sont si épaisses, sa peau si dure, et de plus le roitelet est si petit, si petit, si léger, que l'aigle ne sentit rien du tout.

Cependant l'aigle continue à voler de toutes ses forces ; il atteint des hauteurs inaccessibles, si bien qu'il finit à son tour par être fatigué et qu'il crie :

"Ah ça ! où es-tu, petit roitelet ? Je pense que tu es à trois mille pieds au-dessous de moi et que tu as renoncé à la lutte ?

- Mais non, mon ami, répondit le roitelet. Je suis juste au-dessus de toi."

Et c'était la vérité. L'aigle, trop las pour continuer, dut s'avouer vaincu, et céder pour une année son tour de royauté au roitelet, qui fut, comme son nom l'indique, le plus petit roi que les oiseaux aient eu. »

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Roitelet triple-bandeau (photo par Axel)

"Aux temps lointains où les oiseaux parlaient encore, ils décidèrent un beau matin de se choisir un Roi.

A cet effet, ils convoquèrent une grande assemblée générale.

Ils discutèrent si longtemps et si bruyamment que leurs palabres s'entendirent à des lieues à la ronde.

Finalement, il fut décidé de faire un concours :

Celui qui volerait le plus haut dans le ciel serait le Roi.

Les oiseaux, tout comme les humains, possèdent aussi un petit "ou un grand" fond d'orgueil ; la plupart estimèrent donc avoir de bonnes chances de l'emporter et s'inscrivirent au concours.

Pendant des jours et des jours, on s'exerça dans tous les coins.

Quand enfin la date fatidique arriva, toute la bande s'éleva dans les cieux dans un chambard de Dieu le Père.

Froissements d'ailes, cris, pépiements, et même, Dieu leur pardonne, quelques injures. Ce fut un bruit de fin du monde...

La lumière du soleil en fut tout obscurcie. Mais cela ne dura pas très longtemps. Très vite, la plupart des oiseaux redescendirent aussi rapidement qu'ils étaient montés et hors d'haleine essayèrent de retrouver leur souffle.

Mais alors que la masse des concurrents fondait à vue d'oeil et que quelques Aigles majestueux continuaient imperturbablement à monter, un petit oiseau, sans que personne ne le vît, s'était installé confortablement dans la queue d'un Aigle Royal et sans se fatiguer le moins du monde, montait avec lui jusqu'à des hauteurs insoupçonnées.

Un oiseau ne pèse que quelques grammes, l'aigle ne pouvait se rendre compte de sa présence.

Il fut bientôt évident que l'Aigle serait le vainqueur du concours. Sans effort apparent, porté par des ailes puissantes, il montait sereinement vers le soleil. Il fit encore trois ou quatre petits tours d'ascension puis certain de sa victoire, se laissa doucement planer vers le bas.

Mais alors qu'il entamait sa descente et que la foule l'acclamait déjà, le petit oiseau brunâtre surgit de son plumage.

D'un vigoureux coup de ses courtes pattes, il quitta son transporteur involontaire et parvint à s'élever encore.

Fou de joie et d'orgueil, il se mit à crier : "Je suis le Roi ! Je suis le Roi !".

Il ne revint sur terre qu'un bon moment après l'Aigle. Tout le monde put alors constater de visu que le petit oiseau avait réellement approché le soleil de très près : les bouts de ses ailes en étaient roussis. C'est une chose qu'on peut d'ailleurs encore constater aujourd'hui.

Mais une victoire obtenue par ruse n'en est pas moins une victoire.

Le titre revenait à l'oiseau mais comme il était tout petit, on l'appela le petit Roi ou ROITELET.



[1] Pour qui le sujet intéresse, je conseille vivement le de Maxime Zucca, « La migration des oiseaux », ouvrage très complet et agréable à lire – également fort bien illustré.

[2] Voir l’excellent « Les oiseaux nicheurs du Nord et du Pas-de-Calais (Biotope édition – 2019). Les effectifs nicheurs pour le roitelet huppé sont estimés à environ 7000 couples, et pour le roitelet à tripe-bandeau, beaucoup plus rare, à 1200 couples.