La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?
A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.
Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...
Livie (Livia Drusilla –
née 58 Av J.C) fut la troisième épouse de l’empereur Auguste. Dans sa villa
Suburbaine, qui était alors située près du quartier de la Prima Porta, existait
une pièce semi-souterraine, de taille assez modeste, couverte de peintures
bucoliques. S’y donnait probablement des banquets.
Les murs sont des jardins. A l’arrière-plan
de hautes collines cernent le paysage. Dans la frondaison, parmi les fleurs et
les fruits, les oiseaux y sont représentés à foison. Il pourrait être tentant pour
le miroiseur de chercher à en identifier les espèces. La tâche serait sans doute vaine, sinon inutile
...
Et puis laissons le mystère infuser
– Le pur plaisir du regard.
Villa di Livia (Photo par Axel)
Villa di Livia (Photo par Axel)
« Les peintures, datées
des années 30-20 avant J.-C., présentent une grande variété de plantes et
d’oiseaux, dont pins, chênes, grenades, myrtes, lauriers roses, dattiers,
arbousiers, lauriers, buis, cyprès, lierre et de nombreuses fleurs :
coquelicots, chrysanthèmes, camomille, etc. »
Villa di Livia (Photo par Axel)
Cette salle est reconstituée
aujourd’hui à Rome, dans le musée du Palazzo Massimo. Il est bon de s’y reposer.
Je reprends ici un billet de septembre
2010. Je n’ai rien à y retrancher … Juste un constat, 12 après : sommes
résolument en route pour le pire !
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Je ne sais s’il faut faire coïncider les
origines de la guerre, entendue comme conflit organisé, avec la sédentarisation
de l’espèce humaine, puis acter sa généralisation à l’avènement de l’âge du
bronze. Toujours est-il que si notre espèce (hommes modernes) apparaît il y a
de cela environ 120 000 ans (2) les premières traces archéologiques de guerres
ne remonteraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’environ 4000 ans avant
notre ère (3). Non pas que la violence fut exempte au sein des groupes humains
auparavant, et les traces de quelques massacres collectifs, remontant à plus de
10.000 ans avant JC l’attestent, mais du moins aurait-elle été fort
circonscrite et occasionnelle. A cela on peut, sans doute, donner une
explication purement démographique (4), mais c’est largement insuffisant, et
comme l’indique Pascal Picq, pour évoquer les relations entre Cro-Magnon et
Neandertal : « Sans nier
l’évidence de conflits parfois mortels, il a bien fallu des relations plus
pacifiques pour expliquer ces transferts culturels » (5) entre ces deux
groupes d’hommes dont on sait aujourd’hui qu’ils mêlèrent, outre des techniques
et savoirs faire, quelques gênes. D’autre part la réalité est toujours plus
complexe, et plus nuancée que ne l’échafaudent les spéculations idéologiquement
orientées des philosophes. Ainsi, en la matière, ce n’est ni vers Hobbes et
son : « l’homme est un loup
pour l’homme », ni en direction de Rousseau et son mythe du bon
sauvage, vers qui il faut se tourner, mais bien du côté de l’éthologie.
L’homme, à l’instar de ses cousins panidés, est un animal territorial. Et à la
tendance à former des groupes hiérarchisés, à l’instinct d’appropriation et de
reproduction, il partage avec les grands singes la conscience de soi, l’art de
l’imitation, de se mettre à la place d’un congénère (capacité d’empathie), de
manipuler, d’afficher ou de camoufler ses intentions, de mentir, et, aptitude
cruciale ; d’être apte à se réconcilier (6). Et plutôt que conjecturer sur
un « propre de l’homme » aux contours inconsistants, constatons qu’entre
Sapiens sapiens, si mal nommé deux
fois sage, et les animaux, comme l’a sans ambiguïté démontré Montaigne dans le
chapitre XII du livre 2 des Essais (7), il n’y a pas une différence de nature,
mais de degré. Contre Descartes, les libertins érudits sauront s’en souvenir.
La science leur donne raison. « Les
animaux ont inventé la société. Les humains en ont inventé de nouvelles formes
reposant sur l’imaginaire collectif. Charles Darwin et Emile Durkheim ne sont
pas contradictoires : ils se complètent » (8).
Mais trêve de digressions, et entrons
désormais de plain-pied dans les sociétés humaines. Lucrèce un siècle avant
notre ère écrivait déjà :
« Ce qu’on a sous la main, si nous connaissons
Rien encore de
meilleur, suffit à nous combler ;
Mais qu’on découvre
alors quelque chose de mieux,
Le nouveau tue
l’ancien, nous dégoûte de lui » (9)
Depuis lors, rien de neuf sous le soleil.
Et avec l’avènement du capitalisme, la généralisation planétaire du « doux commerce », et le mythe de la
« main invisible du marché »,
nous n’assistâmes qu’à une mise en équation de nos pulsions les plus primitives
– les lois de l’économies singeant les sciences mathématiques (10). Enfin, né
dans les années 1980, dernier avatar de nos sociétés post-modernes, le
néo-libéralisme ne fit que pousser à son paroxysme, à l’échelle mondiale, la
brutalité absurde des rapports sociaux, en la justifiant par lapseudo-science du « darwinisme
social », bâtie sur une mécompréhension totale des thèses de l’auteur de
« L’origine des espèces par le moyen
de la sélection naturelle », pour qui, chez l’homme, l’adaptation au
milieu se trouve tout autant adossée - sinon davantage - sur la coopération que
sur l’esprit compétition.
Aujourd’hui, « le but de ce qu’on nomme couramment, faute de mieux, le système
économique, n’est pas la satisfaction des besoins. (…) Le but du jeu est
l’accroissement infini du capital : faire avec de l’argent, plus d’argent.(…) « Our business is not to make cars, our
business is to make money » (…)Ce n’est pas en baissant les prix des produits
existants que l’on va accroître le profit, mais en en lançant de nouveaux. (…)
Mais bien sûr, ce sera de courte durée : bientôt, les concurrents vont
l’imiter. (…) Par conséquent, l’innovation perpétuelle est une condition nécessaire
à l’accroissement du capital. C’est ce que Schumpeter nommait la “destruction
créatrice” » (11).
Ajoutons un petit mot sur le désir
mimétique de René Girard (" nous désirons un objet parce que le
désir d’un autre nous le désigne comme désirable ") : il
présente d’incontestables affinités avec la thèse de la " consommation
ostentatoire ", défendue par l’économiste de la fin du XIXe
siècle, Thorstein Veblen. Pour ce dernier, dans nos " sociétés de
loisir ", les mécanismes sous-jacents poussant à une consommation
toujours plus effrénée, proviennent pour l’essentiel de motivations relevant de
la vanité et du désir de se démarquer de son voisin : « La possession de richesse est restée le
moyen de la différenciation, son objet essentiel n’étant pas de répondre à un
besoin matériel, mais d’assurer une « distinction provocante »,
autrement dit d’exhiber les signes d’un statut supérieur » (12).
On le sait bien, dans un monde fini, une
croissance infinie est impossible. A l’heure du dérèglement du climat causé par
l’homme, à l’heure de l’effondrement terrible de la biodiversité, au point que
certains évoquent déjà la sixième extinction, à l’heure où commence à se faire
sentir le manque de métaux précieux nécessaires pour le bon fonctionnement de
nos économies (13), « la course à la
distinction pousse à produire bien davantage que ce requerrait l’atteinte des
« fins utiles » : « Le rendement va augmentant dans
l’industrie, les moyens d’existence coûtent moins de travail, et pourtant les
membres actifs de la société, loin de ralentir leur allure et de se laisser
respirer, donnent plus d’effort que jamais afin de parvenir à une plus haute
dépense visible (…) l’accroissement de
la production et le besoin de consommer davantage s’entre provoquent : or
ce besoin est indéfiniment extensible » En effet, il ne s’arrête
jamais : repensons à nos milliardaires. Qu’acheter, quand chacun a son
avion décoré de bois précieux et de marbre ? Une collection d’objets
d’art. Une fusée. Un sous-marin. Et ensuite ? Une villégiature sur la
lune. Autre chose toujours, car la satiété n’existe pas dans la compétition
somptuaire » (14).
Rappelons enfin la fragilité de la
planète : « Ramenée à un globe
terrestre d’un mètre de diamètre, l’épaisseur moyenne de la biosphère serait de
moins d’un millimètre. Des trois éléments physiques qui la composent, l’océan,
l’atmosphère et la surface de continents, l’atmosphère est la plus fragile (…)
C’est dans cette piscine peu profonde que barbotent, sans beaucoup de
précaution, plus de six milliards d’hommes et leur technique » (15).
Et à ceux qui seraient tentés de taxer
cette prose de pessimiste, pour reprendre le reproche qui fut adressé en son
temps à André Lebeau lors de la sortie de son livre « L’enfermement planétaire », il n’est sans doute pas inutile de
rappeler qu’un constat n’a pas à verser dans l’optimisme, ou son
contraire ; sauf à vouloir s’illusionner.
« Nous refusons de croire ce que nous savons », dit Jean-Pierre
Dupuy. Espérons qu’il se trompe. Car nous sommes bien entrés dans
l’anthropocène…
(1) Néologisme. Consummation : "XVe s. « destruction » : Faire cuire et bouillir jusques à
la consumation ». Consumer : User, détruire progressivement
une chose par altération ou anéantissement de sa substance. Ainsi ce terme lie,
de manière propice, la consommation à un acte de destruction. Il renvoie aussi
à cette métaphore, où la Terre est vue comme une immense marmite posée sur le
feu. L’inertie en est très grande. Et tant que l’eau ne bout pas on s’imagine
que rien ne passe. Lorsqu’enfin l’ébullition se manifeste, il est trop tard.
(2) Pascal Picq, Au commencement était l’homme P 178. Note complémentaire, mars
2022 : « Une équipe internationale a identifié au Maroc les plus
vieux ossements d'Homo sapiens, datant de plus de 300.000 années. Une
découverte majeure qui repousse de plus de 100.000 ans l'apparition des
premiers hommes modernes sur le continent africain. » (Info presse de juin
2017)
(8) Jean-François Dortier, L’homme, cet
étrange animal, P 307. Livre excellent, sous-titré « Aux origines du langage, de la culture et de la pensée », dont
je recommande lecture.
(9) Lucrèce V 1412-1415. Traduit par
André Comte-Sponville, Le miel et
l’Absinthe.
(10) « Que l’économie soit un
peu, ou beaucoup mathématisée, n’a évidemment rien à voir avec son caractère
scientifique. La mathématique, dit Bertrand Russel, consiste en tautologies et
ne prétend pas prouver autre chose que : « un quadrupède est un
animal à quatre pattes ». (…) Les
économistes adoptent la physique newtonienne et n’en sortent plus. Ils sont
heureux de leur causalité, de leur déterminisme, ils utilisent le calcul
différentiel et expriment la « tendance naturelle » des marchés à
aller vers l’équilibre. (…) Voila nos premiers économistes « scientifiques »
… Des copistes, pour ne pas dire pire. Ils construisent une physique sociale,
où la société est composée d’individus autonomes, rationnels, cherchant à
maximiser « l’utilité ». (…) L’équilibre de la mécanique classique
est un équilibre du retour à l’équilibre, d’une science qui ignore le temps.
(…) Malheureusement, la plupart des phénomènes physiques, sont irréversibles.
Les gens ne rajeunissent pas. Les forêts primitives ne repoussent pas. Les
bûches consommées ne refont pas des arbres… On ne revient pas de la mort à la
vie… ». Bernard Maris, Antimanuel d’économie, livre 1.
(11) Guillaume Paoli, Eloge de la
démotivation, p 77-78.
(12) Hervé Kempf, Comment les riches
détruisent la planète, P 77.
C’est à la fois tragique et imparable… Il y a beaucoup de lucidité, de
sensibilité et de poésie aussi dans les propos d’Aurélien Barrau.
Je sais que cela ne sert pas à grand-chose, mais j’avais envie de
partager quelques extraits de cette causerie toute récente.
La première partie est l’exposé d’Aurélien Barrau. C’est clair et sans concessions.
Il pose le problème exactement là où il convient de le faire. Juste un mince
passage :
« On aurait, éventuellement dans un futur lointain, une source
d’énergie qui serait presque infinie, et presque propre (…) Peu importe en réalité,
cela serait une catastrophe. Pourquoi ? Parce que le problème est ce qu’on
fait de l’énergie. Sans une révolution, non pas des usages, mais des valeurs,
nous continuerions vraisemblablement à utiliser cette énergie comme nous le faisons
aujourd’hui, pour décimer les populations animales, pour dévaster les sols,
pour raser les forêts, pour massacrer les fonds marins. Dans ces conditions quelle
importance qu’on émette du CO2 ou pas avec cette source d’énergie. Dès lors que
l’énergie est utilisée pour détruire la vie, in fine la vie est morte avec ou
sans émission de CO2 »[1](Vers 13mn)
Mais plutôt qu’une transcription très partielle de cet exposé, j’ai choisi
de reprendre quelques extraits de la seconde partie de la vidéo, au moment des
questions/réponses.
« Tu as beaucoup parlé d’aéronautique et du spatial, mais le spatial
a un peu aidé à la compréhension du réchauffement climatique. Quel peu être le
rôle du spatial dans la suite et prend-t-il la bonne direction ? »
Réponse AB :
(…) Sincèrement je peine un peu avec cette question. Evidement qu’il y
a beaucoup de belles conséquences du spatial. Bien évidement que cela a aidé. Évidement
que moi, dans mon métier de cosmologiste j’utilise des résultats obtenus par
des satellites et que ces résultats sont bienvenus. C’est vrai, on le sait. Le
problème c’est qu’on est à l’heure des choix. Et sincèrement je trouve pour ce
qui est de la catastrophe écologique, pour l’essentiel le spatial ne sert qu’à
corroborer ce qu’on sait déjà. Dennis Meadow avait anticipé les points de
rupture du système biosphère terrestre sans avoir besoin de satellites. On
mesure sur Terre les élévations de température, les fluctuations, les états non
linéaires, les chutes de populations, la nécrose des sols, l’acidification des
océans. Finalement on mesure très bien sur Terre la mort de la vie. Sincèrement
les satellites c’est quand même un peu une information à la marge. Et je trouve
que la direction actuelle est triste. L’espace est en train un peu de devenir,
pas exclusivement on est bien d’accord, il faut rester subtil et nuancé, mais
quand même tendanciellement je crois qu’on va vers une vaste foire publicitaire
et commerciale et je trouve ça un peu sale.
Le ciel, n’est-ce pas, on pensait que c’était la seule chose qu’ils ne
pouvaient pas nous retirer. On s’est trompé ! Même ça ils savent le
maculer. Vous avez entendu parler de cet hôtel spatial pour super riches qui
est en projet, de ces stations-services qui sont en contrat, de cette publicité
cosmique qui est en préparation. Pardon pour la métaphore, mais je trouve que
les immenses structures phalliques des fusées sont un peu une sorte de dernière
érection nihilistes… Qui signe la faillite d’une humanité arrogante et aveugle.
En ce qui me concerne j’ai tendance à considérer aujourd’hui que l’étoffe des
héros, c’est celle des Indiens qui luttent pour la survie de la forêt, c’est
celle des réfugiés qui luttent pour la survie de leurs familles, c’est celle
des animaux qui luttent pour la survie de leur meute, de leur horde, dans un
anthropocène dévasté. Honnêtement l’astronaute il est devenu, malgré lui sans
doute, l’image stéréotypée, formatée, aseptisée de l’hubris presque mortifère,
d’une société qui a perdu sa superbe.
Question :
Je suis d’accord avec toi sur le constat alarmant de la situation. Mais
j’ai un problème sur la faisabilité d’une transition écologique. Je ne vois pas
comment on peut imposer des contraintes de réduction de consommation à l’échelle
globale …
Réponse AB :
(….) Si tu veux dire que cela va être difficile, voire impossible dans
les faits, c’est à peu près mon constat aussi. C’est aussi pour ça que je me
suis totalement retiré du débat public et que je ne signe plus de pétitions, et
que je ne vais plus faire le guignol dans les émissions de radio ou de télé.
Parce que finalement il y a quelque chose d’absolument inexorable dans la
dynamique qu’on a mis en place.
Il y a plusieurs façons de le voir. Il y a une façon factuelle :
tu regardes les rapports de force, les rapports d’influence, le niveau de
compréhension, de culture et de sérieux des dirigeants politiques, et là tu
arrives forcément à la conclusion que c’est foutu ! (…)
Il y a une autre façon de voir les choses, qui est prendre un peu de
hauteur, et de se dire, au-delà de ce constat désastreux, essayons de regarder
le niveau d’inéluctabilité des différentes situations. Il y a des choses
inéluctables : par exemple, le taux de CO2 dans l’atmosphère on ne peut
pas l’épurer de façon chimique (…) Autre exemple : si on s’amuse à faire
une guerre nucléaire mondiale, on aura un taux de radiations dans l’air qui
sera, la même manière, sur des échelles de temps extrêmement grandes inchangeables.
Quand on aura flingué un million d’espèces on ne va pas les faire revivre. (…)
A contrario, l’espèce de folie, car ça relève quand même un peu d’une
aliénation, dans laquelle nous nous sommes enfermés, c’est-à-dire créer des non-sens,
qui sont dévastateurs pour les autres et suicidaires pour nous, quand on y
réfléchit deux secondes, on se dit que le système de représentation, dit
démocratique, que nous avons mis en place, devrait avoir exactement pour but de
veiller à ce genre de choses. Voilà les deux niveaux de lecture. (…)
Quand la courbe de consommation va repasser sous la courbe de
production, car ça ne peut pas être autrement, on peut tricher avec le
ministère des finances, on ne peut pas tricher avec la physique, ça va être
terrible ! Voilà… Je suis en même temps convaincu qu’on ne peut rien
faire, et en même temps cela serait tellement facile de faire quelque chose.
Question :
(…) Dans quelle mesure vous n’êtes pas d’accord avec le fait qu’on ne pourrait
pas être sauvé par le progrès ? Est-ce qu’on peut continuer à faire de la
recherche scientifique, que ce soit sur le changement climatique, que ce soit
sur des solutions qui pourraient peut-être nous permettre de vivre en peu mieux ?
…
Réponse AB :
« Je suis absolument convaincu qu’on peut être sauvé par le progrès. Ce
que je récuse, c’est l’endoctrinement des fou furieux en costume trois pièces
qui veulent nous faire croire que le progrès c’est de foutre les livres à la
benne, de tuer les oiseaux, et d’attendre le bus en alternant entre Facebook et
Twitter. C’est ça que je dis. Il faut simplement se réinvestir du concept de progrès.
La bonne question finalement et de se demander ce qu’il faut sauver et ce qu’il
faut défendre. Mais pour le moment on fait comme si nous savions où aller et
que la question était comment y parvenir. C’est faux ça ! La question il
faut qu’on se la pose. Pour moi, peut-être n’êtes-vous pas d’accord, le monde d’Elon
Musk, l’un des hommes les plus riches du monde, celui qui fait rêver les
techno-addicts, c’est un monde où, on pourra lire dans la pensée, dit-il grâce à
des dispositifs neuro-sensibles, ou les satellites artificiels auront remplacé
les étoiles, ou l’exploration spatiale sera privatisée, remplacée par de la
publicité cosmique, où on commercialise des lance-flammes, ce qu’il a fait,
pour le « fun », ou on essaye de faire croire qu’un quatre-quatre de
deux tonnes peu être une automobile écologique, où on va rendre internet
accessible en ultra haut-débit depuis le cœur du Sahara, où on mets une bagnole
en orbite, vous vous rendez compte symboliquement ce que ça veut dire, juste
pour montrer sa puissance ! Où tout s’organise pour que, lorsque s’organisent
les structures de solidarité cèderont, quelques rares milliardaires parviennent
à tirer leur épingle du jeu. Pour moi, ce monde là c’est la dystopie absolue !
C’est l’enfer sur Terre ! … Même sans le moindre effet de réchauffement
climatique, de biodiversité en chute libre, ou de pollution, pour moi le monde d’Elon
Musk c’est le pire des mondes possibles – en tout cas un des pires !
Donc la question est : ou veut-on aller ? Quel est le sujet à
défendre ? Et ça ce n’est pas une question de scientifique. La destruction
de la vie, ce n’est pas une erreur scientifique (…) Il n’est pas question dans
cette affaire de vérité ou d’astuce, il est question de choix. Il faut qu’on
comprenne que tout n’est pas compatible avec tout. (…)
Baisser les bras et arrêter certaines activités intellectuelles,
certainement pas ! Il faut les réorienter. On est devenus bêtes. On a
confondu que quelque chose soit faisable avec le fait qu’il faille le faire.
Aujourd’hui c’est : j’ai une technologie pour faire la 27G de téléphones
portables, donc je vais la faire. Pourquoi ? Parce que j’ai la possibilité
technologique de le faire. Mais cela n’a aucune sens ! (…) Tout ce qui est
faisable n’est pas souhaitable. Donc oui, faisons du progrès, mais le progrès c’est
le contraire du monde de Musk et de Bezos …
Question :
En tant que professeur, comment pensez-vous qu’il faille inclure l’écologie
dans l’enseignement ? ET plus précisément, dans une école comme la nôtre ?
Réponse AB :
(…) Mettre des cours d’écologie à « Sup-Aéro », ou à « Centrale »,
ou partout ailleurs, c’est quand même un peu mettre des cours de pacifisme dans
une entreprise de fabrication d’armes. C’est paradoxal. Car soit le cours n’est
pas entendu, soit l’entreprise ferme. Vous êtes une grande école, une école
prestigieuse, mais au-delà de « Sup-Aéro », regardez le panel des
grandes écoles françaises. Elles sont toutes le dos tourné à la vie. Elles
reflètent toutes une vision du monde qui est assez dépassée, et relèvent d’une
inertie qui devient problématique. Qu’est-ce qu’on valorise dans les grandes
écoles ? D’abord vous avez réussi
un concours très difficile, mais très formaté. Ou vous avez été entrainés à la
résolution d’exercices similaires, sans jamais devoir questionner la pertinence
de l’énoncé. Quand on y réfléchit c’est étrange tout de même … Ensuite vous avez
été aussi entrainés à ne jamais poser de questionnements philosophiques. Jamais
de contextualisation historique. Jamais de résonnances artistiques. Et une fois
que vous avez intégré l’école, je parle des grandes écoles en général, qu’est-ce
qu’on apprend essentiellement ? A construire des objets techniques, à
produire de la croissance, à manager des équipes, à artificialiser l’espace,
bref tous les points qui pris un à un sont les causes et non pas les
conséquences de la chute à laquelle on assiste.
Dans ma fac à Grenoble je fais un petit cours d’écologie avec d’autres
collègues, je ne sais pas vraiment quel sens ça a. Car il y a une capacité de
résilience de notre système qui est à la fois admirable et paniquante. Vous
vous rendez compte, et regardez « Don’t look up », si vous ne l’avez
pas encore vu, c’est parfait ! Les personnages ne sont pas exagérés. Je
vous jure je les connais tous. Je les ai vu pour de vrai. En fait vous allez
sur un plateau de télé pour dire, c’est la fin du monde les amis, il y a un
truc grave qui se passe, qui ne s’est jamais passé dans les quatre milliards d’années
d’évolution de la vie sur Terre, ce n’est pas exactement un détail et à la fin
on vient vous voir en vous demandant quoi ? Si vous êtes à la télé on vous
dit : c’était pas mal, mais attention faudrait remaquiller un peu pour la
seconde partie de l’émission… Et puis essayes de sourire un peu plus, c’est un
peu sinistre, ce n’est pas cool ! Comme dans le film, je l’ai vécu. (…) On
est encore dans la société du spectacle de Debord. Donc oui sans doute faire des
cours c’est mieux que rien. Voilà ! Mais est-ce que faire des cours, sans changer l’architecture
systémique à vraiment un sens, sincèrement je crains que non ».
Question (pour finir) :
Finalement le crash est-il évitable ?
Réponse AB :
Si on veut dire, est-ce qu’un atterrissage en douceur est encore
possible ? C’est sûr que non… On a, pendant cinquante ans, consommé deux
fois plus que ce qui était disponible de façon durable. Et puis de toute façon
on a déjà tué l’essentiel des êtres vivants sur Terre. (…) Est-ce que pour autant
le crash veut dire à la fin tout le monde est mort, bien sûr que non. Donc je
ne pense pas qu’il faille se poser la question en termes de : est-ce qu’on
peut s’en sortir ? Ce qui est intéressant dans cette question, c’est :
qu’est-ce que « le on » ? Qu’est-ce que « le s’en sortir » ?
C’est qui le on ? Les étudiants de « Sup-Aéro » ?
Les Français ? Les Européens ? Les Occidentaux ? Les riches ?
Les humains ? Les mammifères ? Les vertébrés ? Les vivants ?
Et dans le « s’en sortir », cela veut quoi ? Que le « on »
identifié reste là et tous les autres meurent ? Ou que « le on »
identifié reste- là en tant qu’espèce, mais ce n’est pas grave si les trois
quarts meurent ? Cela veut dire concrètement : vos parents,
votre copine et vos gamins vont mourir mais pas vous, donc c’est bon parce que
l’espèce n’est pas menacée.
Donc le concept de crash (…) est tellement polysémique que la chose à
mettre sur la table c’est de savoir ce qui nous importe. Ce n’est pas un détail
rhétorique ! Je suis allé à des discussions d’universitaires très intelligents
mais on ne parlait juste pas de la même chose. J’ai des collègues pour qui la
seule chose qui compte c’est la durée de vie de l’humanité. Si la durée de vie
de l’humanité ne chute pas tout va bien – d’abord elle va chuter ! Mais le
fait qu’on détruise des millions de milliards d’êtres vivants en termes de dommages
collatéraux, ce n’est même pas qu’ils s’en fichent, ce que cela ne leur
traverse même pas l’esprit. Les autres vivants ne sont pas même réifiés, ils
sont effacés. Je ne suis pas d’accord. Mais ce n’est pas un problème
scientifique c’est un problème axiologique. (…)
Regardez le débat présidentiel en ce moment en France. Je trouve ça
émétique ! (Un débat) de mesquinerie et de médiocrité. Qui pose cette
question ? Ou veut-on aller ? Personne ! Faut déjà se poser
cette question et ensuite on verra ce qu’on peut faire …
Et là déjà on n'est pas tous d’accord là-dessus (…) Certains pensent peut-être
que l’iphone 28 rend heureux. D’accord, mais mettons-le sur la table alors … Ne
faisons pas comme si c’était un implicite. Si la majorité de la population
préfère voir ses enfants crever mais avoir l’iphone 28, très bien … Mais au
moins cela sera dit et on le fera en connaissance de cause !