Je reprends ici un billet de septembre
2010. Je n’ai rien à y retrancher … Juste un constat, 12 après : sommes
résolument en route pour le pire !
---------------------

Je ne sais s’il faut faire coïncider les
origines de la guerre, entendue comme conflit organisé, avec la sédentarisation
de l’espèce humaine, puis acter sa généralisation à l’avènement de l’âge du
bronze. Toujours est-il que si notre espèce (hommes modernes) apparaît il y a
de cela environ 120 000 ans (2) les premières traces archéologiques de guerres
ne remonteraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’environ 4000 ans avant
notre ère (3). Non pas que la violence fut exempte au sein des groupes humains
auparavant, et les traces de quelques massacres collectifs, remontant à plus de
10.000 ans avant JC l’attestent, mais du moins aurait-elle été fort
circonscrite et occasionnelle. A cela on peut, sans doute, donner une
explication purement démographique (4), mais c’est largement insuffisant, et
comme l’indique Pascal Picq, pour évoquer les relations entre Cro-Magnon et
Neandertal : « Sans nier
l’évidence de conflits parfois mortels, il a bien fallu des relations plus
pacifiques pour expliquer ces transferts culturels » (5) entre ces deux
groupes d’hommes dont on sait aujourd’hui qu’ils mêlèrent, outre des techniques
et savoirs faire, quelques gênes. D’autre part la réalité est toujours plus
complexe, et plus nuancée que ne l’échafaudent les spéculations idéologiquement
orientées des philosophes. Ainsi, en la matière, ce n’est ni vers Hobbes et
son : « l’homme est un loup
pour l’homme », ni en direction de Rousseau et son mythe du bon
sauvage, vers qui il faut se tourner, mais bien du côté de l’éthologie.
L’homme, à l’instar de ses cousins panidés, est un animal territorial. Et à la
tendance à former des groupes hiérarchisés, à l’instinct d’appropriation et de
reproduction, il partage avec les grands singes la conscience de soi, l’art de
l’imitation, de se mettre à la place d’un congénère (capacité d’empathie), de
manipuler, d’afficher ou de camoufler ses intentions, de mentir, et, aptitude
cruciale ; d’être apte à se réconcilier (6). Et plutôt que conjecturer sur
un « propre de l’homme » aux contours inconsistants, constatons qu’entre
Sapiens sapiens, si mal nommé deux
fois sage, et les animaux, comme l’a sans ambiguïté démontré Montaigne dans le
chapitre XII du livre 2 des Essais (7), il n’y a pas une différence de nature,
mais de degré. Contre Descartes, les libertins érudits sauront s’en souvenir.
La science leur donne raison. « Les
animaux ont inventé la société. Les humains en ont inventé de nouvelles formes
reposant sur l’imaginaire collectif. Charles Darwin et Emile Durkheim ne sont
pas contradictoires : ils se complètent » (8).
Mais trêve de digressions, et entrons
désormais de plain-pied dans les sociétés humaines. Lucrèce un siècle avant
notre ère écrivait déjà :
« Ce qu’on a sous la main, si nous connaissons
Rien encore de
meilleur, suffit à nous combler ;
Mais qu’on découvre
alors quelque chose de mieux,
Le nouveau tue
l’ancien, nous dégoûte de lui » (9)
Depuis lors, rien de neuf sous le soleil.
Et avec l’avènement du capitalisme, la généralisation planétaire du « doux commerce », et le mythe de la
« main invisible du marché »,
nous n’assistâmes qu’à une mise en équation de nos pulsions les plus primitives
– les lois de l’économies singeant les sciences mathématiques (10). Enfin, né
dans les années 1980, dernier avatar de nos sociétés post-modernes, le
néo-libéralisme ne fit que pousser à son paroxysme, à l’échelle mondiale, la
brutalité absurde des rapports sociaux, en la justifiant par la pseudo-science du « darwinisme
social », bâtie sur une mécompréhension totale des thèses de l’auteur de
« L’origine des espèces par le moyen
de la sélection naturelle », pour qui, chez l’homme, l’adaptation au
milieu se trouve tout autant adossée - sinon davantage - sur la coopération que
sur l’esprit compétition.
Aujourd’hui, « le but de ce qu’on nomme couramment, faute de mieux, le système
économique, n’est pas la satisfaction des besoins. (…) Le but du jeu est
l’accroissement infini du capital : faire avec de l’argent, plus d’argent. (…) « Our business is not to make cars, our
business is to make money » (…) Ce n’est pas en baissant les prix des produits
existants que l’on va accroître le profit, mais en en lançant de nouveaux. (…)
Mais bien sûr, ce sera de courte durée : bientôt, les concurrents vont
l’imiter. (…) Par conséquent, l’innovation perpétuelle est une condition nécessaire
à l’accroissement du capital. C’est ce que Schumpeter nommait la “destruction
créatrice” » (11).
Ajoutons un petit mot sur le désir
mimétique de René Girard (" nous désirons un objet parce que le
désir d’un autre nous le désigne comme désirable ") : il
présente d’incontestables affinités avec la thèse de la " consommation
ostentatoire ", défendue par l’économiste de la fin du XIXe
siècle, Thorstein Veblen. Pour ce dernier, dans nos " sociétés de
loisir ", les mécanismes sous-jacents poussant à une consommation
toujours plus effrénée, proviennent pour l’essentiel de motivations relevant de
la vanité et du désir de se démarquer de son voisin : « La possession de richesse est restée le
moyen de la différenciation, son objet essentiel n’étant pas de répondre à un
besoin matériel, mais d’assurer une « distinction provocante »,
autrement dit d’exhiber les signes d’un statut supérieur » (12).
On le sait bien, dans un monde fini, une
croissance infinie est impossible. A l’heure du dérèglement du climat causé par
l’homme, à l’heure de l’effondrement terrible de la biodiversité, au point que
certains évoquent déjà la sixième extinction, à l’heure où commence à se faire
sentir le manque de métaux précieux nécessaires pour le bon fonctionnement de
nos économies (13), « la course à la
distinction pousse à produire bien davantage que ce requerrait l’atteinte des
« fins utiles » : « Le rendement va augmentant dans
l’industrie, les moyens d’existence coûtent moins de travail, et pourtant les
membres actifs de la société, loin de ralentir leur allure et de se laisser
respirer, donnent plus d’effort que jamais afin de parvenir à une plus haute
dépense visible (…) l’accroissement de
la production et le besoin de consommer davantage s’entre provoquent : or
ce besoin est indéfiniment extensible » En effet, il ne s’arrête
jamais : repensons à nos milliardaires. Qu’acheter, quand chacun a son
avion décoré de bois précieux et de marbre ? Une collection d’objets
d’art. Une fusée. Un sous-marin. Et ensuite ? Une villégiature sur la
lune. Autre chose toujours, car la satiété n’existe pas dans la compétition
somptuaire » (14).

Rappelons enfin la fragilité de la
planète : « Ramenée à un globe
terrestre d’un mètre de diamètre, l’épaisseur moyenne de la biosphère serait de
moins d’un millimètre. Des trois éléments physiques qui la composent, l’océan,
l’atmosphère et la surface de continents, l’atmosphère est la plus fragile (…)
C’est dans cette piscine peu profonde que barbotent, sans beaucoup de
précaution, plus de six milliards d’hommes et leur technique » (15).
Et à ceux qui seraient tentés de taxer
cette prose de pessimiste, pour reprendre le reproche qui fut adressé en son
temps à André Lebeau lors de la sortie de son livre « L’enfermement planétaire », il n’est sans doute pas inutile de
rappeler qu’un constat n’a pas à verser dans l’optimisme, ou son
contraire ; sauf à vouloir s’illusionner.
« Nous refusons de croire ce que nous savons », dit Jean-Pierre
Dupuy. Espérons qu’il se trompe. Car nous sommes bien entrés dans
l’anthropocène…
(1) Néologisme. Consummation : "XVe s. « destruction » : Faire cuire et bouillir jusques à
la consumation ». Consumer : User, détruire progressivement
une chose par altération ou anéantissement de sa substance. Ainsi ce terme lie,
de manière propice, la consommation à un acte de destruction. Il renvoie aussi
à cette métaphore, où la Terre est vue comme une immense marmite posée sur le
feu. L’inertie en est très grande. Et tant que l’eau ne bout pas on s’imagine
que rien ne passe. Lorsqu’enfin l’ébullition se manifeste, il est trop tard.
(2) Pascal Picq, Au commencement était l’homme P 178. Note complémentaire, mars
2022 : « Une équipe internationale a identifié au Maroc les plus
vieux ossements d'Homo sapiens, datant de plus de 300.000 années. Une
découverte majeure qui repousse de plus de 100.000 ans l'apparition des
premiers hommes modernes sur le continent africain. » (Info presse de juin
2017)
(3) http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Science-Sante/2007/01/05/002-guerre-humanite.shtml
(4) http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1987_num_42_6_16996 « La population préhistorique de la France, Essai
de calcul par la méthode de Peyrony », Jean-Noël Biraben, Claude Lévy : « Avec de telles densités, la France aurait eu, à l’époque moustérienne,
16.000 habitants répartis en une quarantaine de tribus… »
(5) Pascal Picq, op cité, P 164.
(6) Pascal Picq, op cité, P 23.
(7) MONTAIGNE
- Essais - Livre II Chapitre XII
Apologie de Raimond Sebond. http://www.site-magister.com/prepas/montess2.htm
(8) Jean-François Dortier, L’homme, cet
étrange animal, P 307. Livre excellent, sous-titré « Aux origines du langage, de la culture et de la pensée », dont
je recommande lecture.
(9) Lucrèce V 1412-1415. Traduit par
André Comte-Sponville, Le miel et
l’Absinthe.
(10) « Que l’économie soit un
peu, ou beaucoup mathématisée, n’a évidemment rien à voir avec son caractère
scientifique. La mathématique, dit Bertrand Russel, consiste en tautologies et
ne prétend pas prouver autre chose que : « un quadrupède est un
animal à quatre pattes ». (…) Les
économistes adoptent la physique newtonienne et n’en sortent plus. Ils sont
heureux de leur causalité, de leur déterminisme, ils utilisent le calcul
différentiel et expriment la « tendance naturelle » des marchés à
aller vers l’équilibre. (…) Voila nos premiers économistes « scientifiques »
… Des copistes, pour ne pas dire pire. Ils construisent une physique sociale,
où la société est composée d’individus autonomes, rationnels, cherchant à
maximiser « l’utilité ». (…) L’équilibre de la mécanique classique
est un équilibre du retour à l’équilibre, d’une science qui ignore le temps.
(…) Malheureusement, la plupart des phénomènes physiques, sont irréversibles.
Les gens ne rajeunissent pas. Les forêts primitives ne repoussent pas. Les
bûches consommées ne refont pas des arbres… On ne revient pas de la mort à la
vie… ». Bernard Maris, Antimanuel d’économie, livre 1.
(11) Guillaume Paoli, Eloge de la
démotivation, p 77-78.
(12) Hervé Kempf, Comment les riches
détruisent la planète, P 77.
(13) Voir à ce propos la conférence de
Jean Gadrey, crise écologique et crise
économique http://aevigiran.over-blog.com/article-jean-gadrey-crise-ecologique-et-crise-economique-50238672.html
(14) Hervé Kempf, op cité, P80 (il reprend,
dans cet extrait, pour part Thorstein
Veblen)
(15) André Lebeau, L’enfermement
planétaire, P 37.