La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?
A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.
Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...
Des paysages irracontables, en escarpements au-dessus du bleu céruléen
de la Mare Nostrum … A s’épuiser de bonheur sur les sentiers ardus de rocailles
blanches. Le vide à portée d’œil. Les calanques marseillaises sont l’un de ces
lieux où l’on éprouve la petitesse de l’humain, la vacuité des ambitions.
Y serpentent foultitudes d’invites à l’aventure, des occasions de
repousser nos limites, pour le meilleur. Car au mot randonnée, pire celui de
« randonnée sportive[1] »
il est loisible de préférer celui de périple – et qualifier le marcheur d’arpenteur
de l’infime ! Car les calanques ne se savourent point au pas de course.
Sur le côté de la calanque Sugiton (photo par Axel)
Le mot Calanque dit-on provient d’un vieux vocable provençal, calo,
désignant une « petite crique rocheuse ». Quant au suffixe anca, il indiquerait
une pente rapide. Mais les mots sont toujours courts pour décrire la nature en
majesté. Car l’aridité de ces étendues blanches et tortueuses, picorées du vert
de la végétation souvent rase, tombant en à-pic dans la mer aux reflets changeants,
sont d’une beauté époustouflante. Un spectacle qui se mérite !
Hélas les calanques sont victimes de leur succès et d’aménagements qui
permettent de rejoindre trop aisément à notre goût les quelques plages lovées
au creux des criques – « l’esprit Démocratique » frappant où il peut.
Et, dès le matin, c’est vite le déversoir des foules en mal de plongeoirs. Au
point d’envisager de restreindre l’accès à la Calanque du Sugiton, la plus
touchée : "Certains jours, nous sommes à 2.500 personnes et nous
aimerions baisser entre 400 et 600 visiteurs au quotidien”. Un mal nécessaire …
La calanque Sugiton tel que vous ne pourrez la voir en haute saison (photo par Axel)
La calanque Sugiton tel que vous ne pourrez la voir en haute saison (photo par Axel)
Aussi, pour qui le peut, les calanques se pratiquent hors saison. En
mars il ne s’y trouve presque personne, en mai cela devient problématique
(heureusement la plupart ne viennent là que pour se dorer au soleil – et les
sentiers escarpés restent assez désertés pour pouvoir savourer l’esprit des
lieux). En été c’est l’enfer !
Au-dessus de la calanque Sugiton (photo par Axel)
Au-dessus de la calanque Sugiton (photo par Axel)
Parcours
Mais assez de généralités et allons au col, puis au belvédère du Sugiton.
Y pauser sur un petit promontoire de pierre tandis que filent dans le vent les
martinets noirs ; et jouir d’une vue panoramique allant de l’archipel de Riou jusqu’aux
falaises de Cassis. Puis plonger vers la calanque, passant sous l’ombre de la
Falaise des toits. Prendre un bain de mer avant de grimper l’échelle de fer en
direction du cap Sugiton. Ensuite, le passage s’il n’est pas périlleux,
nécessite cependant un peu de mollet, à éviter pour qui est sujet au vertige – dans
cette partie du périple on a parfois la surprise de croiser des olibrius en
tong et short de bain, ceux-là même qu’il faut aller ensuite secourir et dont
l’inconscience pousse parfois les autorités à fermer les sentiers …
L'échelle (photo par Axel)
Sentier du Sugiton (photo par Axel)
Lorsqu'il est préférable de se laisser couler sur la pente (photo par Axel)
Mais rejoignons la calanque de Morgiou et son petit port. De là, empruntons
la corniche du Renard, avant de gravir la crète Morgiou. Le sentier fait
ensuite une courbe en U jusqu’au fortin de Morgiou, enfin ce qu’il en reste, une
place forte presque confondu avec la rocaille. Puis descendons vers la mer vers
la pointe de la voile, falaise abrute, et suivons l’anse située au-dessus de la
grotte Cosquer. Alors pousser à l’extrême, jusqu’à la calanque de la triperie.
Vue depuis le cap Sugiton (Photo par Axel)
Anse de la Triperie (photo par Axel)
Port de Morgiou (photo par Axel)
La corniche du Renard (photo par Axel)
Le fortin (Photo par Axel)
De la grotte Coquer justement, dont l’entrée se situe aujourd’hui à 37
mètres sous les flots… Un épisode de l’émission Carbone 14 sur France-Culture
en janvier de cette année lui fut consacrée… On y apprend, entre autres, que le
site, déclaré en septembre 1991, ne contient pas moins de 550 représentations
pariétales (peintures et gravures) dont les plus anciennes remontent à environ 27 000
ans - fréquentation de la grotte échelonnée sur 12 000 ans environs (de
27 000 à 15 000 – du gravettien au magdalénien).
Pour les représentions animales, l’espèce la plus courante sont les chevaux
(84), suivis des bouquetins (34). En troisième position viennent les bisons et aurochs
(28). Après les cerfs et les biches on a les phoques (14), particularité de la
grotte Cosquer ainsi que quelques pingouins (4) et d’autres espèces
encore ; un bestiaire très vaste !
Une réplique de la grotte Cosquer
vient d’être inaugurée (4 juin) dans le bâtiment de la Villa Méditerranée à
Marseille.
Ainsi, marchant sur le sentier des crêtes de Morgiou, on se trouve sur
les traces des chasseurs-cueilleurs de la préhistoire qui parcouraient ces
paysages magnifiques, avant que notre espèce ne se sédentarise. Certes, le
niveau de la mer était alors beaucoup plus bas, le climat fort différent et les
nuits plus pures. Mais l’on ne peut s’empêcher de rêver à la poussière du temps
qui s’écoule. De ces époques reculées, étirées sur de millénaires aux
accélérations modernes, avec les saccages commis à l’ère de l’anthropocène …
Vue depuis la crête Morgiou (Photo par Axel)
Mais reprenons nos pérégrinations méditerranéennes. Au reposoir en
surplomb de l’anse de la Triperie, il est bon de savourer le fracas de flots, et
boire la ligne d’horizon jusqu’à plus soif. Et, dans l'après-midi bien avancé, une
fois reposés rebrousser chemin pour retrouver le col du Renard (86 m) et, dans
un ultime effort, escalader la crète Morgiou et atteindre le Cancéou (222 m) sur
une pente raide, dans la caillasse – peut-être la partie la plus éprouvante du
parcours. Enfin dévaler la montagne, contournant le port de Morgiou, et
remonter parmi les hommes, vers le point de départ.
Il y aurait tant encore à broder. Mais mieux vaut marcher … Marcher les
sens en éveil.
Sur le chemin du retour ... (photo par Axel)
Petit détour pour voir au loin la calanque de Sorgiou (photo par Axel)
[1]
Ces gens épris de performance, en tenue fluo, équipés comme des pros et équipés
en général de bâtons qui s’entendent à des kilomètres.
Vue du forum, depuis le musée Capilontin ( Photo par Axel)
Par un mardi de début avril, jour
de grand bleu, se rendre tôt sur les traces des romains de l’antiquité. Et
contempler les restes d’une civilisation qui se pensa éternelle, croyance fort
répandue mais toujours détrompée. Qu’on se le tienne pour dit !
Entrons, dans l’aire circonscrite
par les nécessités modernes[1],
du côté de l’arc de Titus, situé pas très loin du colisée et érigé par Domitien
(81 après JC) pour célébrer les victoires de son frère à Jérusalem – et la
destruction du temple de ladite ville … De quoi faire le pendant avec l’arc
Constantin, cet empereur qui lui se convertira sur son lit de mort, en 337, à
la religion du crucifié.
Arc de titus (photo par Axel)
Arc de Titus ( Photo par Axel)
A déambuler parmi ces ruines il
faut fournir un effort pour s’imaginer les bâtiments tels qu’ils furent au
temps de leur splendeur. A cela s’ajoute une autre difficulté. Ce que nous
contemplons désormais ce sont les restes de constructions étalées sur plus de
quatre siècles. Ce que voyait Jules César (-100/-44), n’est pas ce voyait
Hadrien (76/138), Marc-Aurèle (121/180) ou Dioclétien (244/311). Que cela ne
nous empêche pas de laisser filer le fil de nos rêveries …
Mais poursuivons notre chemin.
Une fois passé l’arc de Titus, descendons vers la voie sacrée pour longer la
basilique de Maxence et se planter devant le temple d’Antonin et Faustine
(construit vers 141) et qui sera transformé en église au Moyen-Age – tout se
recycle, il n’est qu’à voir le destin de Sainte-Sophie à Istanbul[2].
Ce même Antonin qui fera ériger une muraille célèbre dans ce qu’on appelait
alors la Bretagne.
Vue sur le temple d'Antonin et faustine (photo par Axel)
De là aller visiter la maison des
vestales, ces vierges choisies dans les plus grandes familles patriciennes et
chargées de veiller à l’entretien du feu sacré de Vesta, la déesse du foyer et
de la famille. Il ne reste aujourd’hui que quelques murs adossés au mont
Palatin, de ce qui fut autrefois un complexe qui comprenait à la fois le temple
de Vesta et les habitations des servantes du culte, logement organisé autour
d’un atrium central. Jadis alignées sous le portique entourant la cour, se
tiennent encore debout quelques statues des Grandes vestales, certaines décapitées…
« Mais pourquoi est-ce que ces figures de vestales nous plaisent
toujours »[3],
s’interroge Diderot. A chacun sa réponse …
Maison des vestales (photo par Axel)
Statue de vestale (Photo par Axel)
S’ouvre ensuite à la visite le
temple d’Auguste, jouxtant l’église Santa Maria Antiqua, construite au Ve
siècle et décorée de fresques de style byzantin, et dont s’apprécie la
fraicheur à l’heure du zénith. Il sera dès lors loisible de secouer la
poussière de nos semelles en direction de la place du forum et d’y poser un peu.
De tourner notre regard vers le temple de César, inauguré par Auguste en 29 av
JC, puis admirer les colonnes et une partie de l’entablement du temple de
saturne, de loin le plus ancien du forum romain (construit vers 498 av JC). De
la basilique Julienne il ne reste pas grand-chose et l’on peine à concevoir que
ce fut là le lieu des réunions, des procès et quelques autres activités
civiques …
Dans le forum, en excellente compagnie (photo par Axel)
Mais partons en direction de la
curie, le bâtiment où se réunissait le Sénat romain. Et d’imaginer quelques
figures célèbres y déambuler alentour, en toge. Marc-Antoine, Cicéron, Tacite
ou encore Brutus, tristement célèbre pour avoir participé à l’assassinat de César…
Cicerón denuncia a Catilina, por Cesare Maccari
Une fois contournée la curie on passera
dans un dédale souterrain, filant sous la voie contemporaine qui coupe en deux
la zone archéologique, la via dei Fori Imperiali inaugurée par Mussolini,
pour arriver au pied de la colonne Trajane, située dans le forum du « meilleur
des empereurs romains ». Ce forum, proche de celui d’Auguste et celui
de César, sera d’ailleurs le dernier construit à Rome (entre 106 et 113).
Mais ce périple tranquille est
loin d’être achevé, car de là rebroussons chemin en direction de la basilique Emilienne,
à la rencontre de quelques corneilles mantelées venues inspecter les lieux. Le
mot de basilique pose d’ailleurs question aux oreilles modernes, car nous y
entendons d’ordinaire un édifice religieux. Dans la Rome antique il n’en est
rien et le bâtiment, en général de forme rectangulaire, fait à la fois office
de tribunal, de bourse de commerce et même de lieu de promenade.
Corneille mantelée, dans le forum (photo par Axel)
Reprenons ensuite la voie sacrée
et remontons vers le Palatin, l’une des sept collines de Rome, passant sous les
ombrages des jardin Farnèse, créés au XVIe siècle sur l’emplacement des ruines
du palais de l’empereur Tibère. Et de découvrir des espaces considérables qui
mèneront le flâneur du temple de la Magna Mater à la Domus Augustana et
son immense stadium.
Stadium (photo par Axel)
Enfin revenir admirer une
dernière fois, en surplomb depuis la terrasse des jardins, le forum antique et
s’y perdre en rêveries avant de se tourner vers le colisée. Et résolument s’y
engager.
Vue du forum depuis le Palatin (photo par Axel)
Vue du forum depuis le Palatin (photo par Axel)
Sur ce colisée on a tant écrit ;
nous n’allons pas ici en rajouter une louche. Y mettre les pieds est en
revanche une expérience singulière. L’ampleur de cet amphithéâtre certes
impressionne, mais l’on peut difficilement ne pas être aussi un peu déçu. Bien
sûr il y a beaucoup trop de visiteurs pour pouvoir pleinement savourer les
lieux. Mais c’est aussi je crois le lot de tous les endroits trop célèbres. Le
réel ne peut y être à la hauteur des attentes. Ceci dit, il faut tenter d’imaginer
ce que pouvaient être les spectacles donnés à l’époque impériale dans cette
arène qui pouvait accueillir plus de 50.000 spectateurs. On pense évidemment
aux spectacles de gladiateurs, mais pas seulement. Passant on pourra lire avec
profit l’excellent ouvrage d’Éric Teyssier, « La mort en face, le
dossier gladiateur » - l’auteur était venu sur les ondes de France
Culture en 2010 dans l’émission Le salon noir. On trouvera sur cet espace une transcription partielle de l’entretien.
Le colisée (photo par Axel)
Quoi qu’il en soit on prendra
plaisir à découvrir les machineries qui étaient alors situées sous l’arène pour
permettre la mise en place des décors, l’arrivée aussi des combattants et des
animaux.
Avant de refluer, lorsque le
soleil s’affaisse sur le forum, des arches du colisée on posera enfin les yeux sur
le temple de Venus, dont la construction remonte au règne d’Hadrien. La vue
donne sur la terrasse et les colonnes du péristyle. Puis il faudra bien se
résoudre à s’éloigner, non sans savourer le calme du parc del Colle Oppio e
delle terme di Traiano, d’y rencontrer des bandes de serins cini et de se
dire que l’on reviendra !
[1]
Il y a bien sûr l’aspect mercantile de l’affaire mais pas que … Imaginons qu’il
soit possible de laisser se déverser dans le cœur du forum antique, la foule
considérable des badauds, ces vénérables vigies d’une histoire trépassée,
vieilles de deux millénaires, seraient anéanties en quelques années. Et puis,
il y a déjà bien assez de monde comme cela !
[2] Voir le
billet : A Constantinople, sous les voutes de Sainte Sophie : Dandolo et
la quatrième croisade.
Il existe moult publications plus
ou moins savantes sur la Villa Adriana. Il n’est pas question ici d’ajouter du
texte aux textes facilement trouvables sur la toile.
Mais juste partager une émotion. L’émotion
suscitée par ces ruines hors du temps ; par le gigantisme échevelé de ce
complexe architectural qui, à son heure de gloire, pouvait abriter de l’ordre
de 3000 personnes. De cette splendeur il ne reste aujourd’hui que quelques
vestiges ; colonnades, vigies statufiées, carcasses de bâtiments, pans de
murs, dédales et arches branlantes. Des restes de mosaïques encore, picorés par
la végétation … Et la beauté fulgurante des bassins aux eaux glauques. S’y
reflètent, paisibles des divinités déchues, sinon oubliées…
Villa Adriana ( Photo par Axel)
La Villa Adriana est située à
environ 30 km de Rome, sur le territoire de Tivoli. Pour s’y rendre, si l’on
n’a pas de voiture, le moyen le plus direct est le train (départ gare Termini à
Rome). Arrivé à la gare de Tivoli, il faut alors de rejoindre la place centrale
de la vieille ville, à quelques encablures de la Villa d’Este, et ses jardins
magiques, qu’il convient aussi de visiter. De là un bus conduit à l’entrée de
la Villa Adriana (un trajet d’environ 5 km).
Villa Adriana (Photo par Axel)
Un peu à l’écart des gros
circuits touristique romains, avec un peu de chance il est possible de jouir d’une
tranquillité abyssale, loin des foules – le complexe est aussi très vaste et
les visiteurs s’y diluent … Et de rêvasser aux époques révolues, idéalisées à l’envie.
Lorsqu’on songe à l’empereur Hadrien,
le nom de Margueritte Yourcenar vient parfois en tête. Sa première rencontre
avec lui date de 1922 « C’est la villa Adriana [la somptueuse demeure de
l’empereur à Tivoli] qui a été le point de départ, l’étincelle, quand je l’ai
visitée à l’âge de 20 ans ». A déambuler sans but parmi ces vieilles
pierres chargées d’histoires et de mystères, l’envie de lire ou relire les « Mémoires
d’Hadrien » s’esquisse. D’ailleurs, pour l’anecdote, lors d’une de ses
visites sur le site, la romancière de déplorer : « La villa
d'Hadrien, beau lieu aujourd'hui désacralisé par des restaurations indiscrètes
ou par de vagues statues de jardin ... sans parler d'une buvette et d'un
parking ». Cela n’a pas changé, mais la situation n’a pas empiré - au
regard de tous ces hauts-lieux défigurés, la villa Adriana s’en tire plutôt
honorablement.
Villa Adriana (photo par Axel)
Villa Adriana (photo par Axel)
Un autre visiteur célèbre de la Villa
fut Piranèse. Et qui laissa de l’endroit quelques œuvres, teintées d’un romantisme
un peu désuet - enjolivement du réel … Mais ne boudons point notre plaisir.
Piranèse - Ruines de la villa Adriana
Enfin s’il faut évoquer quelques
lieux magiques : le canope, ce plan d’eau bordé de colonnades et de
cariatides de reflétant dans le vert de l’onde… Le théâtre maritime et le serapeum,
la salle des philosophes ou encore les grands termes … Sans oublier la statue
du temple de Venus.