Blogue Axel Evigiran

Blogue Axel Evigiran
La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


22 juil. 2015

François Jullien - Autour de "Cette étrange idée du beau". la question du nu

Billet initial du 6 décembre 2010
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)

_________________________________________


François Jullien
Autour de son ouvrage " Cette étrange idée du beau " (Grasset, 2010)

(Cité philo 21 novembre 2010)


Paul Delvaux, le canapé bleu
___________________


La question du nu, que ce soit dans la statuaire grecque ou bien dans le dessin…

Vénus de Milo
L’affaire du nu je m’y étais intéressé il y a quelques années dans un petit livre, " De l’essence ou du nu " que j’avais rebaptisé ensuite " Le nu, l’impossible ", parce que comme on dit en politique c’était illisible, donc lorsque on voit qu’un titre ne sonne pas on le retire. Mais c’est bien effectivement cette question, c’est cela qui était en jeu : de l’essence ou du nu. Parce qu’il me semble que le nu, première distinction, le nu ce n’est pas le dénudé. Le nu, je dirai c’est l’inverse. C’est une chose finalement très singulière que le nu en art, et dont je pense que je distingue mieux la singularité si je passe par la Chine où la figuration du nu ne s’est pas développée. Là il y a un écart qui est constatable. 

Peinture chinoise
Il n’y a pas un musée, une place publique en Europe qui n’ait pas une statue de nu, et les églises qui sont (…) figurer les christs nus. Qu’est-ce que c’est que le nu ? Ce n’est pas dénudé. Nu c’est représenter la forme du corps. Et le nu c’est cette chose étrange dans l’art Européen, qui entre le désir de la chair, et la pudeur de la nudité - ces deux opposés -, a quasiment neutralisé et l’un et l’autre en instaurant un plan du beau. Il y a une conjonction forte entre le nu et le beau, et que fait que même encore aujourd’hui, pour s’exercer au beau, on figure du nu. Les écoles des beaux-arts en sont encore là. Avant les grecs déjà, mais les grecs ont produits cette articulation entre le nu et le beau, et on n’en est pas sorti. Le christianisme qui avait une toute vision du corps que les grecs a dû passer par là. Adam et Eve, Pieta, Jugement dernier : le nu. Dürer, qui s’inscrit dans une toute tradition que celle de l’Italie, doit passer par le nu. Et ce n’est pas seulement la sculpture, dans la sculpture de jeunes hommes, les Kouroï des grecs, après sculpture du corps féminin, ce n’est pas seulement la peinture, mais c’est aussi la photographie. Donc quelque chose qui a été vraiment tradition au sens où, d’époque en époque, d’un médium à un autre, le nu n’a cessé de travailler l’histoire de l’art en Europe. Là c’est du constat, tournez-vous en Chine, il n’y a pas de nu dans l’art chinois (…). Je pense que l’absence du nu en Chine nous fait réfléchir sur les conditions de possibilités du nu dans l’art occidental. Alors il y aurait effectivement une conjonction entre le nu et le beau. Donc que c’est à travers le nu que les européen se sont exercés au beau. Pourquoi ? Parce que le nu (…), parce que le nu fait intervenir d’abord la forme, fait intervenir la modélisation, vous savez comment la figure et celle du nu n’a cessée d’être travaillée selon son devoir être, la beauté canon, c’est-à-dire, l’idéal de la beauté, et que le nu répond au fond à une question qui est une question ontologique : qu’est-ce que l’homme ? Il y a un texte qui pour cela est évocateur, c’est la fameuse méditation de Descartes, où Descartes nous raconte que les hommes sont des morceaux de cire : je prend un morceau de cire, si je cogne il rend un son, il a une certaine couleur, une certaine odeur, si je l’approche du feu il devient tout autre chose. Et c’est là que Descartes appréhende la leçon de ce qu’est la chose en soi, res extansa, la chose étendue. Mais d’une grande partie de cette cire, qui d’abord lascive, opaque, devient fluide et qui perd sa forme, il dit " tanquam vestibus detractis nudam considero ", il la considère comme si elle avait enlevée ses vêtements, il dit " Nudam considero " ; il la considère nue. Cela veut dire dans son essence. Et je crois que la figuration du nu en Europe, d’abord chez les Grecs, a répondu à une question : qu’est-ce que l’homme ? Tis o’ Anthropos. Qu’est-ce que l’homme, en tant que tel ? Quand je lui enlève ses qualités secondes pour ne garder que ce qu’il est dans son essence. En soi. Qu’est-ce que l’homme en soi répond à la question qu’on trouve dans le Théétète de Platon. 


Jean-Jacques Henner, La femme au divan noir
Et bien c’est une question que je n’ai jamais vue posée par un penseur chinois. Je ne serai pas allé en Chine j’aurai cru que qu’est-ce que l’homme ? est une question universelle, qu’on ne pouvait pas ne pas se poser. Je parle du thème du Théétète pour la raison suivante : il dit " je ne te demande pas quel est mon ami, ce n’est pas mon père, mon ami, la question c’est qu’est-ce que l’homme en tant que tel ? ". Or justement dans la pensée chinoise c’est toujours l’homme dans telle ou telle situation. Ce n’est pas l’homme en tant quel tel, c’est toujours mon père, mon fils, mon épouse, mon prince ; c’est toujours dans une relation. Or je crois que le nu dans l’art a consisté à retirer ce qui était détermination seconde pour isoler ce qui est détermination essentielle. Si je me tourne vers la peinture chinoise on figure toujours l’homme vêtu. Et non seulement la figure est vêtue, mais vêtue en fonction de la classe à laquelle elle appartient, l’époque qui est la sienne. Bref, on ne peut pas l’isoler de son contexte, au contraire on figure l’homme dans ses relations ; relations sociales, relations d’époque. Alors que le nu dans l’art, au contraire abstrait. Ce qui importe c’est que le nu est une figuration qui abstrait l’homme en n’en gardant que ce qui serait l’essence, et en le dépouillant de tout ce qui en serait qualité seconde. En plus il y a ce fait qu’on peut croire le nu naturaliste. Je crois que c’est le contraire. Puisque seul l’homme peut être nu. Donc vous peignez un nu dans un paysage, comme un paysage de Poussin, vous isolez l’homme : au lieu de l’intégrer dans le paysage vous l’isolez, alors que tout ce que nous dit la peinture chinoise, je parle des traités de peinture, on vous dit figurez – on ne dit pas l’homme - les êtres vivants en corrélation avec le paysage, tournés vers le paysage, en dialogue avec le paysage ; figurez la personne en dialogue avec la montagne : la montagne le regarde et lui regarde la montagne, dans une sorte de correspondance entre eux. Donc je crois qu’il y a quelque chose de très abstrait, qui va donc de pair avec la philosophie grecque qui est d’isoler l’être humain, couper tous les rapports, l’abstraire pour répondre à la question, qu’est-ce l’homme ? (…). 


Peindre le nu c’est peindre une essence : Rodin hésitant pour savoir s’il figurait Balzac nu ou vêtu, ou Canova pour Napoléon. Figurer Napoléon nu ça signifie délaisser le Napoléon contingent, historique, pour figurer Napoléon comme étant incarnant le courage, l’héroïsme, etc. Une essence. C’est pourquoi la mythologie a tant favorisée le nu. Parce que la mythologie voulant figurer des essences, elle a figurée la vérité nue pour reprendre le tableau bien connu. Donc je crois qu’il y a quelque chose d’essentiel qui est que le nu est au fond une opération très singulière dans l’art. D’abstraction : entre le désir et la pudeur. Neutraliser et l’un et l’autre. Presque… Presque neutraliser et l’un et l’autre, de façon à instaurer un plan de la forme pure, modalisée, idéale dont on approche par la géométrie. Vous savez à quel point était l’acharnement des peintres, des sculpteurs, avec le rapporteur et le compas, pour trouver la juste proportion, par exemple l’écartement entre les seins, ou le rapport entre la tête et le tronc. Tout ce qui a été donc de calcul mathématique pour trouver la forme la plus juste, la plus pure. Tout cela relève donc de la modélisation, de l’abstraction. Et puis le nu immobilise. Vous n’avez jamais de nu au cinéma. Vous avez des corps dénudés. Pour qu’il y ait nu il faut qu’il ait arrêt sur image. Qu’il y ait donc immobilisation pour faire apparaître l’essence de la chose. Il n’y a pas de nu au cinéma parce que le cinéma c’est justement la transformation. Alors à partir de là l’affaire du nu est ( ?) de toutes les façons ; les stoïciens ont pensé le nu dans le rapport des parties du tout. C’était le choix du penser à coté. Et c’est vrai qu’il y a tout une ( ?) en Europe sur le nu comme façon de saisir la totalité. Parce que le corps humain, c’est les parties. Et en même temps chaque partie est dépendante des autres. Ce qui fait qu’un nu est beau, c’est quand toutes les parties sont intégrées dans une forme unique. (…). La question importante porte donc sur ce rapport, parties – tout, et fait que la beauté se saisit dans la mesure où les parties sont totalement intégrées dans un tout. C’est la grande difficulté de ceux qui s’exercent à peindre des nus, de faire qu’entre les parties et le tout ce ne soit plus distinguable. C’est-à-dire que l’intégration soit telle que tout s’insère dans l’unité de la figuration dans son ensemble. Par rapport à ça, si on se tourne en Chine, on comprend pourquoi cette absence de nu. Les peintres chinois n’avaient aucun intérêt à figurer des nus. Pourquoi cela ne leur est pas venu à l’esprit de figurer des nus, c’est parce que suppose la figuration du nu, à savoir l’idée de modélisation, l’idée d’arrêt, l’immobilisation, la question de l’essence, de l’être même de la chose, pour eux ne se posant pas – et puis en plus l’idée du corps. Parce que nous avons conçu le corps sur un mode perceptif physique : on sait que le corps pour les chinois c’est un sac d’énergies – donc ils avaient tout autre chose à figurer que la forme même.

GODWARD John William  - Girl in a Yellow Drape (1901)

18 juil. 2015

Histoire romantique des tortues marines de la plage du Grand Bahia Principle de Tulum

Billet initial du 14 septembre 2012
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)

_________________________________________

Sur le haut de la plage, et parfois même entre les parasols au beau milieu des grappes de touristes affalés sur leurs transats, se trouvent plantées de singulières installations : trois ou quatre piquets reliés entre eux par une ficelle et agrémentés d’une petite pancarte, couverte d’inscriptions manuscrites.

Ce sont là des nids de tortues marines. 

Dans notre imaginaire teinté de romantisme, nous  pensions ces créatures antédiluviennes se rendre en des lieux égarés loin du fracas de la civilisation pour se délivrer du fruit de leurs amours. Mais d’évidence c’est là une seconde naïveté de notre part, les fidèles reptiles venant sans l’ombre d’un doute nidifier dans cette zone nommée Playa Aventuras, la seconde en importance au Mexique, bien avant que le premier hôtel ne vienne planter ses banderilles en terres mexicaines. 
 
Traces laissées par les tortues (photo par Axel)
[Pour image en grand format, cliquer sur la légende]
Situation ambiguë de l’observateur à qui l’on a passé au poignet un bracelet « all inclusive ». Contradiction qu’il faut bien assumer, et que l’on surmonte d’autant mieux au soleil, un verre de pina colada en main.
C’est pourquoi assortir un complexe hôtelier, placé en pareil endroit, d’une fondation écologique soulage au fond tout le monde. Personne n’est dupe : c’est là le supplément d’âme d’un capitalisme qu’il est convenu d’appeler éco-responsable. Mais convenons-en : cela a au moins le mérite d’exister.
En l’occurrence, l’officine locale, dénommée Eco-bahia assure différentes missions, dont la protection d’une zone d’environ 1,5km de la plage de ponte qui s’étend bien au-delà de ce périmètre, pour ce dont nous avons pu nous rendre compte.


Ici deux espèces de tortues viennent déposer leurs œufs. D’une part la tortue Cacouanne (Caretta caretta), encore dénommée grièche (taille moyenne 1,10 m pour 105 kg) et, d’autre part, plus commune sur le site, la tortue verte (Chelonya mydas) dont le nom provient d’un régime alimentaire à base d’algues teintant sa graisse de ladite couleur (taille moyenne 1,2 m pour 130 kg – certains individus pouvant atteindre 300 kg et 1,5m de taille).
Tortue verte, le long des côtes de Tulum (photo par Axel)
[Pour image en grand format, cliquer sur la légende]

Lors de la saison de ponte, c’est nuit venue qu’il est possible d’assister à ce singulier cérémoniel et apercevoir les femelles s’extraire pesamment de l’eau, puis, après avoir laissé une trace faisant songer à une grosse empreinte de pneu de tracteur, s’exténuer à creuser le sable sur toute leur hauteur avant de forer de leurs pattes arrières un puit pour y déposer leurs œufs.
C’est de la sorte qu’un soir, alors que nous revenions par la plage d’un restaurant éloigné de nos quartiers, cherchant par principe et par jeu la trace du passage de l’une de ces tortues, animés par une espèce d’incrédulité somme toute irrationnelle - du moins en ce qui me concerne, ce genre de rencontre se situant dans mon esprit au-delà du concevable -, nous aperçûmes un attroupement de quelques personnes juste sur le sortir vers notre logement.  
Un bénévole de la fondation supervisait les opérations, s’assurant de la quiétude de la pondeuse qui, visiblement, était indifférente à ces étranges mammifères postés avec révérence à moins de deux mètres de sa carapace. Un clair de demi-lune éclairait faiblement la scène.
Et ce fut le choc d’une vision saisissante, entrecoupée par la course des nuages. Car c’était là un instant magique, suspendu aux efforts de la bête, efforts si considérables dictés par l’instinct le plus impérieux, et qui lui faisait entamer le sable, le rejetant ensuite par pelleté sur nos pieds. Parfois nous percevions son souffle rauque, saccadé, et nous nous sentions humble, en profonde empathie avec cette manifestation la plus abrupte du vouloir aveugle de la vie. Ce sentiment de sourde admiration qui nous étreignait alors se résume parfaitement par cette phrase, pourtant si banale en ses contours, mais si lourde de sens et que j’entendis de la bouche de mon voisin : « La nature est quand même bien faite » ! Il avait raison. Du point de vue de la tortue, il avait parfaitement raison.

Mais nous n’en avions pas fini de nos surprises.
Peu de jours après, en plein midi, nous vîmes courir muni d’un seau le préposé diurne à la tranquillité des tortues. Ce qui ne manqua point d’alerter la vigie à mes côtés, qui aussitôt m’exhorta d’abandonner ma lecture estivale pour me ruer sus au nid équipé de mon appareil photo. Quoi de plus incongru, à une heure sans ombre ; lorsque les iguanes se figent. Et pourtant je m’exécutai. Assez vite pour apercevoir l’ébullition sous le sable.
Les minuscules tortues par grappes jaillissaient nerveuses, tendues vers un seul but, animées de cette force implacable de la nature, cette tension pour la vie consciente de la voracité de la mort. Et nous regardions dans toutes les langues de la plage ce merveilleux spectacle, tandis que le bénévole collectait ces naufragées de la coquille au fur et à mesure qu’elles se tournaient vers la mer des caraïbes. Cela dura un bon moment, jusqu’à ce que les dernières rescapées paraissent au jour, et que soit creusé par main humaine le puit de ponte, afin de s’assurer de ne qu’il ne demeura pas d’infortunées prisonnières sous le sable.
Si les tortues à peines extirpées de l’œuf sont ainsi collectées, c’est tout d’abord pour leur éviter la prédation diurne, entre autre des frégates et des iguanes. C’est aussi pour les préserver de la gène occasionnée par les touristes, pas toujours d’une délicatesse et d’un tempérament exemplaires. Enfin, ce passage par la nurserie permet à la fondation le recueil des données scientifiques, avant de relâcher leurs pensionnaires nuitamment.   
Deux rescapée au fond du nid (Photo par Axel)
[Pour image en grand format, cliquer sur la légende]

Les choses hélas ne passent pas toujours de manière aussi idylliques que celles que je viens de décrire, et souvent les œufs ne sont pas fécondés, ou il y a peu de survivants (avons assisté à une éclosion ou il n’y avait, sur tout un nid,  que deux tortues viables). 
Quoi qu’il en soit, les données sont globalement encourageantes, avec plus de mille nids pour cette saison 2012 (données à comparer à celles des années précédentes – voir site de la fondation).

Iguane - prédateurs de tortues (photo par Axel)
[Pour image en grand format, cliquer sur la légende]
Frégate - prédateurs de tortues (Photo par Axel)
[Pour image en grand format, cliquer sur la légende]

Et si je devais résumer le sentiment qui dominait alors, parmi les quelques privilégiés qui eurent le courage ou la curiosité d’assister à cette éclosion, je dirai que c’était une sorte d’empathie, mêlée d’un attendrissement émerveillé, état d’esprit pouvant apparaître un peu mièvre à qui n’a jamais fait ce genre singulier d’expérience.


Sur le sente des tortues marines (photo par Axel)
[Pour image en grand format, cliquer sur la légende]

En guise de conclusion, pour qui aurait l’idée de s’échouer en ces rivages, il est à noter que si les tortues marines viennent pondre sur la plage du Grand Bahia Principle, c’est qu’à quelques criques de là, à environ 45 mn de marche au sud, passant par un amoncellement de caillasse que notre chêne parlant préféré effleura de son pied souple sans moindre difficulté, il est possible de nager en leur compagnie, par peu de profondeur.


Tortues dans les eaux de Tulum (photo par Axel)
[Pour image en grand format, cliquer sur la légende]

Un tuba et des lunettes y suffisent, pour peu de venir assez tôt, ceci pour éviter qu’une horde de pingouin ne vienne transformer un paradis en piscine municipale.
En ce qui nous concerne, levés avec le jour, ce fut stupeur - et incrédulité encore - de découvrir, d’un coup, juste sous nos brasses, ces massives carapaces muées en danseuses ! A les toucher presque… le cou étiré parfois pour reprendre une goulée d’air.

Avec en prime un pélican qui faillit m’estourbir, alors que de retour vers le rivage je perçais un banc de poissons minuscules.

Pélican brun d'Amérique (Photo par Axel)

12 juil. 2015

Du forum au castrum – Les arches de Bagacum

Bagacum - Vue du crypto-portique (Photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]


C’est sous un ciel brouillé, comme il se doit, que sous les voûtes du printemps timoré nous nous rendîmes en les ruines épuisées de Bagacum, cité trépassée depuis plus de 1500 ans.

Dans le musée archéologique de Bavay
(photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]
Malgré certaines brochures enthousiastes, disons-le net, les vestiges sont ici insaisissable à l’œil profane – du moins au visiteur habitué à des site plus considérables ou spectaculaires. Et il faut la subtilité du regard et une imagination fertile pour se risquer à reconstituer ce que put être cette capitale d’une civitas romaine à son apogée, au troisième siècle de notre ère. Aussi une visite préliminaire du musée implanté aux abords du forum antique, en plein cœur de la ville moderne de Bavay, s’impose-t-elle. Outre les agencements, fresques explicatives et artéfacts formant l’une des plus importantes collections de bronzes figurés du Nord de la Gaule, le visiteur pourra se faire une idée plus précise de ce que fut le chef-lieu des Nerviens, peuple belge devenu gallo-romain, comme tant d’autres, après les conquêtes de César. Se découvrira de même, au travers d’un film 3D, sorte de visite guidée fort bien menée, ce que fut le forum de Bagacum, de ses prémisses, au Haut-Empire à l’époque Flavienne, à sa fortification dans le mitan du IIIe siècle, sous la menace des invasions barbares.
Inutile de préciser, sauf à vouloir passer au travers l’essentiel, que la visite guidée du site s’impose ensuite. Car à Bagacum la parcimonie incite à l’attention. Et sans le verbe éclairé des passionnés ou érudits de l’antique cité, la marche sous les voutes ouvertes du crypto-portique risque de s’avérer déceptive, faute de clés pour saisir toute la richesse des lieux.


Dans le musée archéologique de Bavay (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]
Vue de la muraille de Bagacum (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]
Pour le déroulé en détail de l’émergence de Bagacum ; de son apogée à son essoufflement jusqu’au trépas, je renvoie à la liste de sources trouvées sur la toile en fin de ce billet. Et donc de me contenter de quelques bribes choisies, à la manière de vestiges mentaux justes effleurés... Déjà échappés.

Bagacum fut ainsi implanté ex-nihilo sans doute entre 19 et 13 avant l’ère chrétienne, à l’époque d’Auguste. Le choix de l’emplacement est stratégique : la ville étant en effet placée au cœur d’un nœud routier, point de convergence de sept voies romaines à vocation tant militaires que commerciales.
Sur l’étymologie de la cité, les spécialistes ne s’entendent pas. Dispute en acum (suffixe) et en bagos, mot d’origine celte pour désigner un hêtre. Le lieu des hêtres donc, ou lieu des combats si on préfère y lire une racine en Baco, divinité gauloise d’humeur vindicative. Anecdotique essentiel, sinon existentiel [1].
Quant au forum de Bagacum, le plus grand de Gaule et qui nous reste en totalité (trois hectares) le début de sa construction est à situer vers les années 60 à 70 de notre ère, sous les Flaviens (Vespasien, Titus, Domitien). Il sera achevé à l’époque Séverine (IIIe siècle).  
Pour qui le visite, le forum offre le constat de différences de niveaux (trois pour être précis) : la basilique, l’esplanade, puis pour atteindre l’espace sacré un escalier à gravir. Il manque aujourd’hui le temple qui s’y trouvait en son sommet ; pour se donner néanmoins une idée de son allure, les imaginations fertiles pourront avec profit y transposer d’esprit la Maison Carrée de Nîmes.


Déambulations parmie les décombres du crypto-portique (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]

Notons aussi que Tibère visitera la ville encore inachevée lors de l’un de ses périples, en l’an 4 de l’ère du crucifié. On le sait, car pour marquer son passage, il était inévitable qu’un notable de la cité, un certain Cnaeus Lucinius Navos, fasse preuve, si l’on veut,  de sens historique sinon d’opportunisme, et se propose de consacrer une table de couleur cendrée à l’Empereur qui finira une trentaine d’années plus tard son existence retranché à Capri (pierre détruite en 1944).

Voilà pour l’essentiel.


Arches du crypto-portique de Bagacum (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]

Viendrons ensuite des époques troublées. Des vagues 
Piliers de Bagacum (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]
successives d’invasions barbares, poussant à remplacer les échoppes de la ligne du forum par des fortifications ; forteresse dérisoire contre la fatalité.
Car le glas sonnera bientôt, avec la décision du déplacement de l'administration impériale à Camaracum (cambrai) au début du Ve siècle.
Les ultimes témoignages d'une occupation dans le forum de Bagacum n’iront pas au-delà des années 430 à 450 ; des corbeaux et autres oiseaux au manteau noir sans doute…

Et si aujourd’hui l’on peut visiter si considérables vestiges à Bagacum - ce qui est vivement encouragé -, en regards de ce que l’on pouvait voir au début du siècle dernier, par une ironie de l’histoire, on le doit en grande partie aux bombardements de la seconde guerre mondiale, qui dégagèrent en quelque sorte le terrain, chassant la plèbe du terrain de fouille, comme le fit un séisme sur les terres de Milet en 1955...

Pour le dire avec le cynisme le plus vulgaire : Dulcis in fundo [2]

Vue vers le musée archéologique de Bavay (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]
__________________________

LIENS UTILES
__________________________

INRAP :forum antique de Bagacum
Forum antique de Bagacum
Nord Mag - Bagacum
Bagaco-nervio

Dans le musée de Bavay (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]
A Bagacum...(photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]
Vue de l'esplanade du forum de Bagacum (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour l'image en grand format]



[1] Dispute ontologique : hêtre / être ; dualité à la yin/yang. Platonisme celtique et je sais quoi d’autre – le délire peut aller assez loin ; voir se perdre sur les sentiers fumeux de saturne… Prose évidement à prendre à la rigolade.
[2] Le meilleur est pour la fin (Tiré du dictionnaire des sentences latines et grecques de Renzo Tosi).