Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


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6 avr. 2016

Yanomami & Sawi People, jusqu’à Machiavel - Tuer vos invités !

Billet initial du premier mai 2014
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)
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« … Une tactique de la guerre chez les Yanomami est d’inviter les gens d’un autre village à venir festoyer dans votre village et alors de les tuer quand ils ont déposés les armes et mangent.
… (pareillement) le peuple Sawi du sud-ouest de la Nouvelle-Guinée honore la traîtrise comme un idéal : plutôt que de tuer directement un ennemi, il vaut mieux l’inviter plusieurs fois pendant des mois à vous rendre visite et partager votre nourriture, et alors d’observer sa terreur quand vous lui déclarez, juste avant de le tuer :

« Tuwi asonai makaerin ! »
(Nous t’avons engraissé avec amitié pour le massacre) »

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Machiavel, on le voit, avec son festin ne rapporte que des faits aussi vieux que le monde... 

"Oliverotto donna un magnifique festin, auquel il invita et Jean Fogliani et les citoyens les  plus distingués  de  Fermo.  Après  tous  les  services  et  les  divertissements  qui  ont lieu  dans de pareilles  fêtes,  il  mit  adroitement  la  conversation  sur  des  sujets  graves, parlant  de  la grandeur  du  pape  Alexandre,  de  César,  son  fils,  ainsi  que  de  leurs entreprises. Jean Fogliani et les autres ayant manifesté leur opinion sur ce sujet, il se leva tout à coup, en disant que c'était là des objets à traiter dans un lieu plus retiré ; et il passa dans une autre chambre, où les convives le suivirent. Mais à peine furent-ils assis, que des soldats, sortant de divers lieux secrets, les tuèrent tous, ainsi que Jean Fogliani."

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Commentaires sur le billet initial
(Sans hélas les photographies, disparues lors de la migration Overblog)















17 mars 2015

Jared Diamond - Effondrement

Billet initial du 13 mars 2010
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)
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Jared Diamond - Effondrement


Un gros volume de près de 800 pages, d'une lecture fort agréable, très riche et fourmillant de détails - parfois trop, mais ils servent de point d'appui aux thèses avancé.

La problématique


Comment peut-on étudier « scientifiquement » l'effondrement des sociétés du passé ? Pour se faire Jared Diamond, s'appuyant sur sa formation (biologie et biochimie) et sur son expérience de terrain (ornithologie), adopte une « méthode comparative » : il « compare en effet différentes sociétés passées et présentes qui se distinguent par leur fragilité environnementale, leurs relations avec leurs voisins, leurs institutions politiques », etc.. voilà pour les variables d'entrée. L'effondrement, les formes qu'il revêt, ou la survie, forment les variable de sortie (il s'appuie, outre ses propres connaissances sur les travaux des archéologues, des historiens et autres spécialistes utiles à son étude).

Quels enseignements peu-on en tirer ? Si pour Jared Diamond, « il ne faudrait pas naïvement croire que l'étude du passé pourrait fournir des solutions simples et directement applicables à nos sociétés », la compréhension des effondrements des civilisations de jadis sont néanmoins riches d'enseignements pour le présent. A savoir que les sociétés passées, objet de son étude, qui se sont effondrées se sont toutes suicidées écologiquement (écocide), en n'ayant pas su, malgré leur degré relatif de développement, observer les limites auxquelles elles se heurtaient, ni appréhender les facteurs susceptibles de causer leur déclin. A plus forte raison, elle se sont montrées incapables d'y porter remède. Pour Jared Diamond, les principales différences d'aujourd'hui d'avec les sociétés passées : « la population est plus importante, la technologie plus destructrice aujourd'hui, et l'interconnexion actuelle fait peser un risque d'effondrement global plutôt que local ». Et bien que l'auteur achève son ouvrage sur une note de optimisme obligé, nous voici donc rassérénés.

Grille de lecture et facteurs environnementaux


Pour entrer brièvement dans le détail de l'étude de ces sociétés, fragiles écologiquement, qui se sont effondrées, voici la grille d'analyse déduite par Jared Diamond. Elle est constituée de cinq facteurs :

  1. 1) Dommages environnementaux.
  1. 2) Changements climatiques.
  1. 3) Voisins hostiles.
  1. 4) Soutiens de plus en plus réduits de voisins amicaux.
  1. 5) Réponses apportées par une société à ses problèmes environnementaux.

Et en filigrane, un autre facteur, bien que non répertorié comme tel, intervient à tous les niveaux : la démographie (nous y reviendrons).

Sur l'aspect environnemental, Jared Diamond recense 12 problèmes majeurs, auxquels les sociétés d'hier et la notre aujourd'hui sont confrontées :

  1. 1) Destruction d'habitat naturel pour les remplacer par des habitats artificiels (disparition des forêts, marais, récifs de corail, etc.)
  2. 2) Trop forts prélèvement des ressources halieutiques (poissons, coquillages).
  3. 3) Perte de biodiversité.
  4. 4) Dégâts causés aux sols par les pratiques agricoles (érosion, stérilisation, tassement des terres,etc.)
  5. 5) Dépendance aux énergies fossiles
  6. 6) Trop grande utilisation de l'eau douce (et pollution de cette eau). (La désalinisation, n'étant pas une solution généralisable).
  7. 7) Limite de la photosynthèse (énergie solaire à l'hectare dépend de la température et de la pluviométrie).
  8. 8) Relâchement par l'industrie chimique de produits toxiques dans l'atmosphère, les sols, les océans, les lacs, les rivières.
  9. 9) Introduction d'espèces étrangères (volontairement ou non) produisant des problèmes environnementaux (lapins en Australie, par exemple, ou les rats dans l'ile de Pâques).
  10. 10) Les activités humaines produisent des gaz à effet de serre (transport (CO2), l'élevage (méthane), etc.)
  11. 11) Augmentation de la population mondiale, exerçant ainsi une pression plus grande sur l'environnement.
  12. 12) Déchets générés par la consommation des ressources.

Tous ces problèmes sont inter-dépendants. Agir sur l'un d'entre eux en exacerbe un autre. La croissance démographique affecte par exemple tous les autres facteurs.

Sur les sociétés étudiées


Jared Diamond, fort de sa grille de lecture, passe au crible les destins de sociétés et populations qui se sont effondrées. Entre-autre : les habitants de l'ile de Pâques, les Anasazis, les Mayas et des viking du Groenland.
Et pour ceux qui parvinrent à se maintenir jusqu'à aujourd'hui : le japon et Tikopia.

Chaque société étudiée fait l'objet d'un long chapitre (deux, dans le cas des Viking du Groenland), retraçant sous la forme d'un récit agréable à lire, parfois poignant, leur histoire ; de leur origine à leur fin, passant par leur apogée. Le texte fourmille d'informations et de démonstrations à caractère scientifique, mais sans accabler pour autant le lecteur, Jared Diamond ayant un art certain de la vulgarisation (au sens noble du terme). Un petit défaut à mon sens cependant : trop de répétitions engrènent l'ouvrage.

Il aborde par ailleurs dans d'autres chapitres, le devenir de quelques sociétés contemporaines : la Chine et l'Australie. La première, « géant au pieds d'argile », par sa taille, sa population, son développement économique, se trouve déjà confronté à de graves problèmes environnementaux, dont l'impact est mondial. Quant à l'Australie « minière », elle donne un aperçu de problèmes qui se poseront ailleurs dans ce que Jared Diamond appelle le « premier monde » (l'occident industrialisé en gros), si les tendances actuelles perdurent (surexploitation des ressources non renouvelable, surpaturage, utilisation excessives d'intrants pour l'agriculture, dégradation des nappes phréatiques, etc.)

Un autre chapitre est consacré au génocide du Rwanda, où Diamond met en évidence qu'aux massacres ethniques se sont ajoutés des crimes liés aux problèmes de surpopulation dramatiques auxquels se trouve confronté le pays (accaparement de terres).




Hors champ

En France la principale critique exprimée à l'encontre des thèse de Jared Diamond, provient essentiellement du fait qu'il donne l'impression (pas totalement fausse) qu'il subordonne les différents facteurs de sa grille de lecture à un superfacteur qui les conditionne tous, à savoir la croissance démographique.

Critique de Daniel Tanuro

(Lien article)
Un article emblématique à ce propos est celui de (ingénieur agronome) paru en décembre 2007 dans le monde diplomatique. Au-delà de l'aspect polémique, transpirant dans le titre même « L'inquiétante pensée du mentor de Mr Sarkosy », et qui dessert plutôt son auteur, l'analyse de ce texte pointe des éléments qui méritent d'être examiné.
Qu'on ne s'y trompe pas. Le différent est ici idéologique. Pour daniel Tanuro, Jared Diamond a tout bonnement « dépouillé le problème de tout ce qu'il a de social, de politique et d'économique ». Ce n'est pas entièrement faux mais certainement très excessif. Pour étayer ses assertions, s'il renonce à répondre point par point aux thèses exposées par Jared Diamond, lui évitant sans doute un travail fastidieux et quelques difficultés, puisqu'il évite ainsi de se confronter aux données scientifiques sur lesquelles s'appuient les thèse qu'il s'efforce de combattre, Daniel Tanuro se suffit d'un exemple selon lui emblématique, et conclura ensuite, lapidaire, que le reste est du même tonneau.
Examinons donc ledit exemple : « Prétendre que « les problèmes d’environnement et de population sont responsables dans une large mesure et en dernière instance des coupures de courant » dont la Californie a souffert ces dernières années est une contre-vérité manifeste. Il est parfaitement établi que ces coupures spectaculaires, qui ont défrayé la chronique en 2000 et 2001, étaient imputables à la libéralisation du marché américain de l’électricité ». C'est encore une fois vrai et faux tout à la fois. Certes si dans cette phrase Jared Diamond se livre à un raccourci hasardeux, pour ne pas dire maladroit, il n'en reste pas moins, qu'au-delà des contingences immédiates liées aux politiques menées, en dernière instance il y a bien eu en Californie en 2000 / 2001 un problème lié à un accroissement démographique de 13% dans les années 1990. Que l'état Californien ne l'ait anticipé et construit suffisamment de centrale électriques est un fait avéré, qui renvoie, en dernière analyse, aux problèmes de pression sur les ressources évoqués par Jared Diamond dans son ouvrage. Par ailleurs, que la cause de ces pénuries électriques, comme l'affirme Daniel Tanuro, soient entièrement imputables à la libéralisation du marché est un raccourcis tout aussi constable que la thèse qu'il prétend dénoncer. Pour exemple, parmi d'autre, voici un point de vue qui met à mal cette thèse :

 "Le processus politique ayant mené à la restructuration de l'industrie énergétique californienne en 1996 est typiquement présenté comme une déréglementation. La chose est pour le moins bizarre lorsque l'on considère que: 
  • les fonctionnaires californiens continuèrent de déterminer le prix de vente aux consommateurs, qu'ils gelèrent jusqu'en 2002;
  • les distributeurs d'électricité se virent interdire de négocier des contrats avec des producteurs de leur choix et furent dans les faits obligés de s'approvisionner auprès d'une « bourse étatique » dont le but était de s'assurer qu'ils paieraient le prix le plus élevé possible. Dans certains cas, le coût du mégawatt-heure est passé de $30 à $1500;
  • les fonctionnaires obligèrent certaines entreprises à vendre leurs centrales et à s'approvisionner sur la bourse énergétique de l'État;
  • de nouvelles règles bureaucratiques encadrèrent encore davantage l'entretien des centrales et des lignes de transmission.
          En clair, la restructuration californienne de 1996 se traduisit en pratique par davantage d'interventionnisme et augmenta de façon considérable le coût d'opération des entreprises, tout en gelant le prix de vente aux consommateurs. Les législateurs présentèrent leur machination comme un processus de privatisation, mais la réalité fut bien différente".  

Au bout d'un petit développement où il déplore que « les lecteurs convaincus par Diamond ne s’interrogeront sans doute pas sur la libéralisation de l’énergie, ou sur les coupes claires dans les budgets de l’éducation et de la santé. Les lunettes démographiques à travers lesquelles il leur aura appris à regarder tendent à ne laisser qu’une seule question ouverte : combien de personnes en trop ? », Daniel Tanuro surligne en gros ce qui lui apparaît comble de l'horreur chez Jared Diamond : « Les défis environnementaux seraient moins aigus s'il y avait moins de gens sur terre ». C'est pourtant une lapalissade. Il n'est qu'à regarder la courbe de démographie mondiale. Dans un monde fini, où il n'y aura pas de seconde révolution verte (appuyée sur le pétrole et en stérilisant la plupart des terres cultivés, tout en puisant et polluant éhontément dans les rivières et nappes phréatiques au-delà des seuils critiques, allons-nous compter sur les prétendues miracles des OGM et autres fantasmes scientistes pour nous sortir de l'ornière dans laquelle nous nous trouvons ?

Quoi qu'il en soit, outre le ton excessif employé par Daniel Tanuro, il y a évident mélange de genres. Car que viennent donc faire ici les coupes dans les budgets de l'éducation ? Expliquent-ils l'effondrement de populations de l'île de Pâques ou la disparition des viking du Groenland ?
Je n'irai pas plus en avant ici. Le parti pris, essentiellement idéologique, de Daniel Tanuro, pointant des détails et petites phrases contestables ici où là, est irréconciliable et sans commune mesure avec la démarche de Jared Diamond, plutôt exhaustive et étayée sur l'analyse de sociétés qui se sont jadis effondrées. Que ces causes avérées puissent déplaire n'en font pas des contre-vérités pour autant.

Ps : Il est à noter que l'article de Daniel Tanuro a suscité l'indiignation de nombreux lecteurs du 'Monde diplomatique', ce qui a conduit le journal à ouvrir un forum en ligne en janvier 2008 pour débattre du sujet. parmi les contributions, voici le début de celle d'un biologiste du CNRS, Bernard Thierry : "Par le passé, des sociétés humaines ont probablement disparu parce qu’elles avaient détruit leur milieu naturel en exploitant ses ressources au-delà de ce qu’il pouvait supporter. Méditons leur sort pour ne pas répéter leurs erreurs. Ce message de Jared Diamond a une portée universelle, et je m’étonne de le voir réduit par M. Tanuro à une idéologie qui aurait pour tort supplémentaire d’être prise au sérieux par M. Sarkozy. La lecture des différents ouvrages de Diamond révèle une réflexion profondément humaniste, aux antipodes de « l’inquiétante pensée » qui lui est attribuée." (Pour la suite cliquer sur ce lien : Contributions)


Peut-on discuter sereinement en France des problèmes démographiques ?

Symptomatique est à ce propos la contribution de Paul Ariès (1) dans le N°1 de la revue Entropia. Je précise qu'il s'agit là d'un auteur pour qui j'avais un a-priori plutôt favorable. J'en suis sorti moulu de perplexité. Avec Ariès, on est vite excommunié. On se penche ainsi sur la question de la démographie ? C’est du Néo-malthusianisme, donc on est de la nouvelle droite (Lévi-Strauss, Yves Cochet, Jared Diamond, ou André Lebeau, entres autres, doivent sans doute relever de cette catégorie). Qui n’est pas avec moi est contre moi. Le schéma est manichéen. Il y a l’humanisme et l’antihumanisme. Point barre. Tout ce qui n’entre pas dans la première de ces catégories relève forcément de la seconde. Si l'on ne se rallie pas avec assez de netteté à l’universalisme judéo-chrétien ? C’est un retour au paganisme, à cette sinistre idée de Gaïa, et tout le fatras mystico-idéologique qui, évidemment, s’en réclame. Nouvelle droite ! Questionner le leitmotiv prométhéen qui nous voudrait rendus comme « maîtres et possesseurs de la nature », analyser l’impact des Lumières sur notre manière d'être au monde ; répétons ensemble : c’est la nouvelle droite ! Enfin, pour faire bonne mesure, si l’on se risque à apprécier un peu trop Thoreau ? C'est que l'ombre de Jungër plane au-dessus de nos tête. D’ailleurs, il fallait s'en douter, ces relents de retour à la nature, sont en eux-mêmes suspects. La terre est synonyme de pétainisme larvé. Ferry l'a bien dit, Naess, dont il ne doit pas avoir lu plus que quelques feuillets, c’est le chantre de l’antihumanisme. 

Sur ces problèmes liés à la démographie et la surpopulation, nous avions eu l'occasion d'en discuter avec Françoise Gollain (2) à l'issue d'une conférence organisée sur l'écologie et André Gorz. Vivant au Pays de Galle, elle nous confiait, que contrairement dans les pays anglo-saxons, il était pratiquement impossible d'évoquer en France ce sujet sereinement, car très chargé idéologiquement. Que pourtant un débat était nécessaire. Le livre d'André Lebeau (3), « L'enferment planétaire » y contribue au premier plan. 


1 Auteur d'une vingtaine d'ouvrages. Politolgue et écrivain. membre de plusieurs comités de rédaction dont le journal La Décroissance dont il assume depuis janvier 2007 la responsabilité des pages politiques et internationales et la revue catholique de gauche Golias (lui-même est athée6). Il collabore régulièrement avec Le Monde diplomatiqueAlternatives non violentes et est l'auteur de la notice « scientologie » et « enfants : les nouveaux droits » de l'Encyclopædia Universalis. (source wikipédia).
2 Sociologue, auteur de « Une critique du travail. Entre écologie et socialisme, suivi d'un entretien avec andré Gorz. (éditions la découverte)

20 août 2014

Voyage en terres étrangères : Les sept fonctions de la religion, par Jared Diamond (« Le monde jusqu’à hier »)

Voyage en terres étrangères 

Les sept fonctions de la religion, par Jared Diamond
(« Le monde jusqu’à hier »)

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Billet initial du 5 juillet 2014
(Billet initial supprimé de la plateforme Overblog, infestée désormais de publicité)

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Tiré du chapitre 9 du "Monde jusqu'à hier" :
« Ce que les anguilles électriques nous apprennent sur l’évolution de la religion »




Tentative d’une définition

Tenter une définition de la religion n’est aisé ; il en existe presque autant que de spécialistes. Dans cette jungle inextricable, Jared Diamond en recense 16 dans un tableau ; parmi ces dernières celle de Durkheim ou de Marx pour qui « la religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple ». 

Longtemps, explique Diamond, il proposait lui-même à ses étudiants la définition suivante : « La religion est la croyance en un agent surnaturel posé en postulat et dont nos sens ne peuvent donner de preuve de l’existence, mais qui est invoqué pour expliquer les choses dont nos sens nous donnent bien la preuve ». 
Mais il se rendit compte plus tard de la faiblesse de celle-ci car elle « omettait un deuxième attribut des religions : ce sont aussi des mouvements sociaux agrégeant des êtres qui s’identifient comme partageant des croyances auxquelles ils adhèrent profondément ». 
Ce n’est pas tout. « Un troisième attribut de toutes les religions est que leurs adeptes font de coûteux et douloureux sacrifices pour manifester de façon convaincante aux autres personnes leur adhésion au groupe ».
En outre, ces croyances impliquent des règles de conduite (lois, codes moraux, obligations, tabous, etc.). 
Et pour finir, dans la plupart des religions se manifeste la récompense pour les vertueux (éternité bienheureuse, etc.) et des châtiments pour les mauvais ou ceux qui ne respectent pas les règles (malédictions, enfer, etc.)  

En résumé, explique l’auteur, « la religion suppose une constellation de cinq ensembles d’attributs qui varient en puissance selon les religions du monde (religions traditionnelles y compris). Cette constellation peut nous servir à comprendre les différences entre la religion et plusieurs systèmes apparentés qui partagent de ses attribut, mais pas tous. La patriotisme et la fierté ethnique », par exemple, s’ils sont des mouvements sociaux distinguant « leurs adeptes des gens extérieurs, exigent des sacrifices, (ils) n’enseignent pas la croyance en des agents surnaturels ». 



La recherche des explications causales

Dans ce paragraphe, Jared Diamond analyse les processus probables ayant conduits à la religion.
Ce qui le conduit à écrire, après quelques développements, que « ce que nous qualifions à présent de religion est apparu en dérivation de la complexité croissante du cerveau humain dans sa démarche d’identification des explications causales et d’élaboration de prédictions. Pendant longtemps il n’y aurait pas eu de distinction reconnue entre le naturel et le surnaturel, ou entre le religieux et le reste de la vie. » Et l’auteur d’émettre une hypothèse sur le fait de savoir quand la ‘religion’ aurait émergée au cours de l’évolution humaine : « très progressivement, à mesure que notre cerveau se complexifiait », notant au passage que nos ancêtres néandertaliens, il plus de 40.000 ans, ensevelissaient leurs morts après les avoir ornés de pigments ocres. « Il semble raisonnable, conclut-il, de supposer que nos ancêtres ont eu des croyances religieuses pendant les 60.000 ans et plus des Homo sapiens au comportement moderne, et peut-être pendant plus longtemps encore ».  

Croyances surnaturelles
 
Dans un tableau JD expose quelques exemples de croyances surnaturelles propres à des religions particulières. Il est intéressant de noter à quel point les croyances issues d’autres cultures, et en particulier celle tirées de sociétés traditionnelles, nous apparaissent puériles, tandis que celles des sociétés dans lesquelles nous baignons constituent une sorte de point aveugle de la raison.
En la matière, pour ramener les choses à leur incongruité, tout semble question de formulation :
« Une femme qui n’avait pas été fécondée par un homme tomba enceinte et donna naissance à un enfant mâle dont le corps après la mort fut transporté à un endroit appelé paradis souvent représenté comme étant au ciel ».

Parmi les croyances surnaturelles, certaines impliquent des oiseaux, ce que je ne pouvais ne pas relever. Ainsi cette dernière :
« Certains groupes Néo-Guinéens des basses terres croient que le beau chant fluté d’un petit oiseau, connu sous le nom se séricorne fauve, annonce que quelqu’un vient tout juste de mourir, mais », ajoute Diamond, le problème est que « cet oiseau compte au nombre des espèces les plus communes et des plus fréquents chanteurs des forêts de la région ». Et l’auteur de conclure : « mes amis néoguinéens sont aussi convaincus des mauvais présages de ce volatile que les Européens sont effrayés par les chats noirs ». 

D’un point de vue général, souligne encore l’auteur avec perspicacité, « le facteur psychologique qui sous-tend de telles croyances est que nous nous souvenons des coups tirés au but et oublions les échecs, de sorte que la plus légère preuve suggérée par le souvenir de réussites vient confirmer les moindres superstitions que nous entretenons ». En effet, qui n’a jamais été troublé par un augure paraissant confirmée par les faits, tout s’empressant dans le même temps d’oublier la pronostics a posteriori erronés ou farfelus ?  

Pour conclure ce paragraphe JD souligne que si elles sont irrationnelles, « les croyances religieuses surnaturelles (sont) plausibles et satisfaisante d’un point de vue émotionnelles », ce pourquoi elles demeurent « digne de foi en dépit même de leur caractère invraisemblable ».
Ne l’oublions pas, et cela a été dit tout a long de l’histoire, les dieux et déesses, s’ils se comportent comme des êtres humains (ils peuvent être jaloux, rancuniers, etc.), « leurs pouvoirs qui surpassent ceux des humains sont des projections des fantasmes de puissance propres à ces derniers ». 



Les sept fonctions explicative de la religion

1) L’explication

En premier lieu Diamond identifie une fonction originelle du fait religieux, fonction qui dans nos sociétés occidentales modernes a reculée face à la poussée de la science : l’explication (enfin pas tout à fait partout si l’on en croit par exemple la prégnance du Dessein intelligent aux Etats-Unis). 
Ainsi, « les peuples traditionnels préscientifiques bricolent des explications pour tout ce qu’ils découvrent, sans avoir assurément la capacité prophétique de faire la distinction entre les explications que les savants considèrent aujourd’hui naturelles et scientifiques et celles que ces derniers jugent surnaturelles et religieuses. Pour ces peuples, ce sont toutes des explications et ils ne discriminent pas celles qui sont ensuite perçues comme religieuses des autres... ».

« Aujourd’hui, pour de nombreux chercheurs, le dernier bastion de l’explication religieuse est celui de Dieu comme Cause première » (par exemple Trinh Xuan Thuan et son principe anthropique fort). Ceci dit, à ceux qui à la question « Pourquoi quelque chose plutôt que rien ? » répondent : Dieu, on pourrait leur objecter avec Diamond, que « ‘Dieu’ ne consiste qu’à mettre un nom sur son absence de réponse », ou avec André Comte-Sponville qu’il « s’agit de constater que les explications (d’ordre surnaturelle) que les religions prétendent apporter ont en commun… de n’expliquer rien, sinon par de l’inexplicable ! »


2) Apaiser l’anxiété

« La deuxième fonction de la religion - un adjuvant pour apaiser l’anxiété de l’espèce humaine face à des problèmes et des dangers qui échappent à son contrôle - fut probablement très forte dans les toutes premières sociétés ». D’où le recours aux prières, aux oracles, et aux shamans, par exemple. 
« Si cette fonction de la religion aurait diminué, explique l’auteur, alors que les sociétés renforçaient leur contrôle sur le cours de l’existence humaine, que les gouvernements étatiques gagnaient en puissance », force est de constater qu’aujourd’hui cet aspect du phénomène religieux et le recours que ce soient aux rebouteux des campagnes, aux liseurs de bonne aventure des villes et autres Irma New-age,  a encore de beaux jours devant lui. 


3) Apporter un réconfort

Autre fonction de la religion : « apporter un réconfort en niant la réalité de la mort ». Mais pas seulement, car la religion offre diverses formes de réconfort, comme « expliquer une souffrance en déclarant qu’elle n’est pas un événement dépourvu de signification ni dû au hasard, mais qu’elle un sens plus profond... »
Il y a d’ailleurs une certaine forme de continuité sur ce point entres les croyances des sociétés traditionnelles et les monothéismes des sociétés modernes : « Les chasseurs-cueilleurs croient souvent en une survie après la mort sous la forme d’esprits. Mais cette fonction s’est largement répandue avec l’essor des religions qui méprisent le monde terrestre et affirment qu’il y a une vie après la mort, plus importante et durable que la vie terrestre dont le seul but est justement de préparer le salut dans l’au-delà. »
Et Diamond de préciser : « Si le rejet du monde est puissant dans le christianisme, l’islam et quelques courants du bouddhisme, il caractérise également certaines philosophies séculières (c’est-à-dire non religieuses), comme le platonisme ».

Un autre aspect intéressant de la réflexion de l’auteur sur ce sujet, est le motif pour lequel les sociétés complexes mettent davantage l’accent sur l’au-delà et le réconfort que les sociétés de chasseurs-cueilleurs ; un constat pouvant apparaitre contre-intuitif, mais attesté par les preuves archéologiques tant qu’ethnographiques - coïncidant avec néolithisation : « avec la transition à l’agriculture, le nombre moyen d’heures de travail quotidien augmenta, la nutrition se dégrada, les maladies infectieuses et l’usure physique s’accrurent et l’espérance de vie se réduisit. Ces conditions de vie s’aggravèrent encore pour les prolétariats urbains pendant la Révolution industrielle ». 
Et Diamond de conclure : « l’infortune tend à rendre les gens plus croyants » De fait, « les couches sociales, les régions et les pays pauvres tendent à être plus religieux que les riches : ils davantage besoin de soutien moral ».
Cependant, « que la religion ne montre néanmoins aucun signe d’extinction peut tenir à notre persistante quête de ‘sens’ ».



4 et 5) Organisation et obéissance

Ces aspects du phénomène religieux coïncide avec la complexification et l’agrandissement des société humaines :
« Les sociétés très peuplées ont de fortes chances de vaincre les petites sociétés ; elles exigent des bureaucrates à temps complet parce que 20 personnes peuvent s’assoir autour d’un feu de camp et parvenir à un consensus alors que 20.000 ne le peuvent pas ; et il faut nourrir de tels dirigeants et bureaucrates. Mais comment un chef ou un monarque parvient-il à obtenir que ls paysans tolèrent ce qui est fondamentalement un vol de leur nourriture par des classes de parasites sociaux ? ».
C’est toute le sujet de la collusion entre pouvoir et religion, un phénomène fort bien identifié en son temps par le bon curé Meslier :
 « Ainsi, quoiqu’il semble que la religion et la politique dussent être si contraires et si opposées l’une à l’autre dans leurs principes et dans leurs maximes, elles ne laissent pas néanmoins que de s’accorder assez bien ensemble lorsqu’elles ont une fois fait alliance et qu’elles ont contracté amitié ensemble, car on peut dire qu’elles s’entendent pour lors comme deux coupeurs de bourse : la religion soutient le gouvernement politique, si méchant qu’il puisse être ; et à son tour, le gouvernement politique soutient la religion, si vaine et si fausse qu’elle puisse être » (Mémoire contre la religion).
Et au pourfendeur d’illusions de préciser sa pensée, avec une verve ne cédant rien à la lucidité : 
« ... tout ce que vos prêtres et vos docteurs vous prêchent avec tant d’éloquence touchant la grandeur, l’excellence et la sainteté des mystères qu’ils vous font adorer, tout ce qu’ils vous racontent avec tant de gravité de la certitude de leurs prétendus miracles, et tout ce qu’ils vous débitent avec tant de zèle et tant d’assurance touchant la grandeur des récompenses du ciel et touchant les effroyables châtiments de l’Enfer - ne sont, dans le fond, que des illusions, des erreurs, des mensonges, des fictions et des impostures inventées premièrement à des fins et rusés politiques, continuées par des séducteurs et des imposteurs, ensuite reçues et crues aveuglément des peuples ignorants et grossiers, puis enfin maintenues par l’autorité des grands et des souverains de la Terre (...) afin de tenir par là le commun des hommes en bride et faire d’eux tout ce qu’ils voudraient ».

Mais revenons à Diamond et à ce constat : 
« Au cours des siècles récents du monde judéo-chrétien, cette tendance s’est bien sûr inversée et la religion est bien moins qu’auparavant la servante de l’Etat. » Cependant, ajoute l’auteur, « la fusion de la religion et de l’Etat persiste dans certains pays musulmans, en Israël et (il y a peu de temps encore) au Japon et en Italie. Même le gouvernement des Etats-Unis invoque Dieu sur sa monnaie... ». Ajoutons qu’en France, la laïcité n’empêche nullement l’imprégnation persistante des valeurs judéo-chrétiennes à tous les niveaux de la société. Pour s’en persuader il n’est qu’à regarder la composition des divers conseils d’éthiques auxquels nos politiques puisent leur inspiration, truffés de prélats et de leurs séides.  

6) Codes de conduite à l’égard des inconnus.

En bref, sur cet aspect notons que « les raisons pour lesquelles les athées, ainsi que de nombreux croyants, ne tuent plus leurs ennemis découlent des valeurs instillées par la société et de la crainte de la main puissante de la loi plutôt que de la colère de Dieu. Mais, à partir de l’essor des chefferies jusqu’à celui récent des Etats séculiers, la religion à justifié les codes de comportements ».
Diamond ajoute prudent : « selon le point de vue de chacun ces rôles ont été jugés positifs (promotion de l’harmonie sociale) ou négatifs (exploitation des masses par des élites oppressives). »
Notons que l’harmonie sociale d’une société donnée peut fort bien s’accommoder du ravage des contrées éprises d’autres fétiches, voire encourager le massacre et l’éradication totale de populations impies. (cf. les Albigeois ; voire également les croisades, où L’Eglise, cherchant à détourner la violence des chevaliers en mal de rapine sur le sol d’Occident et limiter les guerres privées, va en quelque sorte exporter le mal en Terre-Sainte, donnant aux belliqueux gens d’armes de ‘nobles’ motifs. C’est la création de la « Militia Christi », ordre qui rapidement « devient  une confrérie de chevaliers prêts au combat contre les adversaires de la chrétienté ; elle devient l’instrument de la guerre sainte. Le meurtre est justifié, voire sacralisé ! » (Les templiers, Alain Demurger)  - On pourra lire aussi sur ce sujet l’essai d’Ami Maalouf, Les croisades vues par les arabes. )



7) Justifier la guerre

« Les dix commandements ne s’appliquent qu’à votre propre comportement à l’égard de concitoyens dans une chefferie ou un Etat ».    
En découle, selon une logique bien connue : « Tu ne tueras point (les croyants en ton propre dieu) et Tu dois tuer (les croyants en un autre dieu) ». L’essentiel est dit.

Et juste s’il fallait y insister :
« L’Ancien Testament est émaillé d’exhortations à se montrer cruel à l’encontre des païens. Le Deutéronome 20 : 10-18, par exemple, explique l’obligation pour les Hébreux de pratiquer le génocide : quand votre armée s’approche d’un cité lointaine, vous devez asservir tous les habitants s’ils se rendent, mais s’ils résistent, tuer tous les hommes, asservir les femmes et les enfants, voler leur bétail et tout ce qui se trouve dans la ville. Mais, si c’est une cité des Cananéens, des Hittites, ou de tout autre de ces peuples adorateurs des faux dieux, alors le vrai Dieu commande que soit massacré tout ce qui respire dans la cité. »

Pour conclure

De ces sept fonctions qui caractérisent la religion, « deux fonctions existaient déjà et étaient à leur apogée à l’époque de l’émergence des humains intelligents, 50.000 ans avant notre ère, et ont connus un déclin régulier dans les récents millénaires : l’explication surnaturelle (en déclin rapide) et l’apaisement ritualisé de l’anxiété face aux dangers incontrôlables (en léger déclin). Les cinq autres fonctions étaient absentes (pour quatre d’entre elles) ou faible (la cinquième) chez es premiers humains intelligents ; elles atteignirent un pic dans les chefferies et les Etats émergents (pour trois d’entre elles), et ont connu un déclin plus ou moins net depuis lors ».

Serait-ce pour autant le crépuscule des religions ? Le monde tel qu’il va semble y apporter démenti. Selon Diamond l’avenir du fait religieux dépendra de ce que sera le monde des les années à venir : « Si les niveaux de vie s’élèvent dans le monde, alors les fonctions 1 et 4-7 continueront à décliner, mais il est probable que les fonctions 2 et 3 perdureront ». Mais si, est c’est le constat du réel aujourd’hui, « le monde reste embourbé dans la pauvreté ou si (pis encore) l’économie mondiale, les niveaux de vie et la paix se dégradent, alors il se peut que toutes les fonctions de la religion, peut-être même l’explication surnaturelle, connaissent une résurgence ». 

Quant au dernier mot de Jared Diamond sur ce chapitre : « il faut attendre et voir ». Je ne suis pas enclin à telle retenue  - et partagerai plutôt le constat de Mike Davis dans Le pire des mondes possibles, sous-titré, de l’explosion urbaine au bidonville global.


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