Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


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20 nov. 2016

La poésie des anagrammes



Dans une brasserie ambiance Art nouveau, à l’enseigne volatile… En attendant l’heure pour assister à une conférence de Corine Pelluchon, autour de son livre Les nourritures. Philosophie du corps politique.

Il est encore tôt et la rue bruisse sous le pas d’une foule éparse. Mais bientôt la rumeur enfle, les tables se remplissent ; tel avec sous le bras sa progéniture braillarde, ou ces autres échoués par le hasard de circonvolutions consuméristes ; sans parler de ce vieil habitué à la mine tourmentée, Akab citadin n’ayant pour harpon qu’une fourchette juste bonne à tuer le temps…

Jetant un regard à l’oiseau de ferraille adossé en hauteur sur le mur, me revient la symbolique du paon dans l’alchimie. Jung a ainsi pu écrire à ce propos dans  Mysterium conjunctionis

« L’arc-en-ciel, en tant que phénomène coloré, a pour parallèle la cauda pavonis, (…) La queue du paon est encore qualifiée dans les termes suivants : âme du monde, nature, quintessence, elle fait germer toutes choses ». Les alchimistes pensaient aussi que Mercure était le créateur de la langue avienne.

Et de la langue des oiseaux au recueillement il n’y a pas loin. Aussi, oublieux du brouhaha ambiant, un petit livre à la main, je tourne les pages avec délice, habité d’un sourire. C’est un bel objet sentant le neuf, tapissé d’illustrations de Chen Jiang Hong.

En faiseur de singularités, orfèvre des mots, Jacques Perry-Salkow
En polisseur d’ambiance, révélateurs de conjonctions, Raphaël Enthoven

Les anagramme sont de facétieux lutins. Mais dans ce dévoilement de sens alternatifs aucune magie, juste l’art du décalage, de la pensée dans le mille. Parfois le résultat est si saisissant qu’on voudrait y voir une secrète ordonnance. Ainsi, Le Front national transcrit en L’entonnoir fatal. Gardons-nous en et préférons le jeu…

Deux moments, valant invite à se procurer ce bijou sans utilité didactique – autant dire indispensable...

Le sens de la vie / L’Eveil des ânes 


                              


Carpe Diem / Ca déprime


Autre grand amateur d’anagrammes, Etienne Klein, invitait le 26 septembre dernier dans sa Conversation Scientifique Raphaël Enthoven pour parler  De la philosophie des anagrammes.

A noter qu’Etienne Klein a également publié avec Jacques Perry-Salkow un livre d’anagrammes intitulé Anagrammes renversantes ou Le sens caché dumonde

Et de m’y essayer avec le titre de l’ouvrage de Jung…
Me reste deux nn surnuméraire, mais le résultat, avec ses allures de formule mathématique, ou de lien hypertexte, est plaisant – teinté du sens qui convient.


Mysterium conjunctionis   =  Toujours Mysticisme.inc   (nn)




                                                    autour de la question-Etienne Klein-le sens...



30 nov. 2015

A propos de la Cop21 : Dominique Bourg, invité par Etienne Klein dans la Conversation scientifique

Dans la série d’émission tournant autour de la problématique climatique sur France Culture, le 21 novembre dernier Etienne Klein invitait Dominique Bourg sur le sujet suivant : « À quoi pense la pensée écologique ? ».

La conversation scientifique, par Etienne Klein

En voici un petit extrait, situé en fin d’émission.

Etienne Klein :
Pensez-vous que des choses décisives vont être discutées ? (à la COP 21)

Dominique Bourg :
Non, je n’ai pas cette naïveté. Je n’attends pas grand-chose pour une raison très simple : nous avons à faire à des gens qui négocient sur un sujet et qui prennent des décisions totalement contradictoires sur d’autres.  Donc comment ces gens pourraient nous faire avancer sur ces questions ? En plus, si nous voulions vraiment avancer sur ces questions il faudrait qu’on les traite avec la même rigueur que l’on traite la finance. C’est-à-dire que l’on ait une vision systémique des choses, ce qu’on ne fait pas. On va traiter le climat en silo et on va signer le traité de commerce  transatlantique de l’autre.


EK :
On s’intéresse à un symptôme qui est le réchauffement climatique, sans voir qu’en fait qu’il n’est qu’un symptôme et que la cause est notre combustion d’énergie fossile à haute dose qui a des effets négatifs…

DB :
Dominique Bourg
Si franchement on devait attendre quelque chose d’important à la COP21 vous auriez dès aujourd’hui  un krach boursier puisque le GIEC nous demande de ne plus extraire du sol 80% des réserves fossiles techniquement exploitables. Si on le faisait je crois que c’est 30.000 milliards de dollars d’actif qui seraient rayés d’un trait de plume, avec un krach boursier énorme. Rassurez-vous vous ne verrez aucun krach pendant la COP.

EK :
Que répondez-vous à ceux qui disent que les scientifiques du GIEC sont des scientifiques politisés ?

DB :
Dictionnaire de la pensée écologique
C’est d’une bêtise inouïe. Nous sommes de l’ordre du gag parce que dans la production scientifique aujourd’hui la plupart des choses que l’on produit dans beaucoup de domaines ce sont des objets. Et ce sont des objets destinés à nourrir un marché, à nourrir la concurrence, la croissance. On continue à parler de science mais pour moi, naïvement, être scientifique c’est produire des énoncés les plus vraisemblables possibles. Quand on produit un objet il n’est ni vrai ni faux. On met à profit les connaissances scientifiques mais la finalité de l’action n’a plus rien à voir avec la connaissance. Et donc là on est vraiment dans le politique total et l’économique. Cela n’a pas l’air de gêner tous ces gens qui crient à l’orfraie. Et puis du côté de cette critique, effectivement d’une stupidité totale, imaginons que des astrophysiciens nous avertissent qu’un astéroïde est en train d’arriver sur la terre, ils devraient se taire parce que sinon ils rompent avec la neutralité de la connaissance.
C’est ce que racontait récemment sur cette antenne un des climato-sceptique que je trouve totalement insupportable, Benoit Rittaud[1], à propos des scientifiques du climat qu’il appelle avec ridicule les « réchauffistes »… Que fait-il lui, avec son climato-scepticisme, si ce n’est d’interdire une action politique ?… Il n’y a pas plus politique, au plus mauvais sens du terme que les âneries de ce garçon.



EK :
Mais ce qu’il dit c’est exactement ce qu’on a envie d’entendre quand on n’a pas envie de changer les  choses….

DB :
Effectivement. En revanche tournons-nous vers d’autres scientifiques, du côté des sciences sociales et humaines, il y a de très belles enquêtes qui ont été faites aux Etats-Unis : le seul lien qu’on arrive à trouver c’est celui entre la croyance au marché, une croyance  vraiment sans limites – le marché capable de résoudre toutes les difficultés et climato-scepticisme. Plus vous adhérez à l’idée selon laquelle le marché est un mécanisme infaillible à toute échelle, plus vous allez être climato sceptique. Donc on voit bien que le climato scepticisme s’enracine dans un amour de la toute-puissance du marché. Donc dans une adhésion très politique qui se dénie comme telle.

(…)

Nous avons des capacités mentales finies. On le voit bien : on avertit les gens d’un danger majeur. C’est la plus grosse chose qui peut nous tomber dessus. Personne ne bouge. Parce que nous ne bougeons jamais par des représentations. On bouge quand nos sens sont bousculés. Quand on est sous la menace d’un danger immédiat. Or le grand problème avec le climat c’est que nos sens ne nous disent rien. Ou lorsqu’ils captent quelque chose c’est tout à fait sectoriel et souvent à distance : il y a eu en 2013 aux Philippines des rafales de vent de 379 km/h, mais tout le monde s’en fout ! Cela a fait pleurer le délégué des Philippines à la tribune à Varsovie, mais cela n’a pas ému le terrien moyen.

(…)

On a cru que le consumérisme allait répondre à l’appétit d’infini qui est en chacun de nous. On voit bien que ce n’est pas une bonne réponse.

Courbe tirée du MOOC, causes et enjeux du changement climatique
Sur ce graphique, la courbe du haut en pointillé correspond à un scénario de type "business as usual" ; c'est largement la courbe sur laquelle nous sommes actuellement (arrivons très loin de l'objectif des deux degrés dans ce scénario). La courbe du bas en noir, correspond à l'objectif de deux degré d'augmentation de température d'ici 2100. Les courbes intermédiaires sont divers scénario lié au résultats possibles des négociations à l'issu de la COP 21. 



[1] Ce triste monsieur, bonimenteur de bazar, s’est illustré il y a peu dans les NCC ; une émission intitulée : « Comment peut-on encore être climato sceptique ? »  Il a démontré, malgré la complaisance de l’animatrice, qu’on ne le peut pas, sauf à être d’une ignorance crasse, stupide, dans le déni, ou animé par une mauvaise foi manifeste (sans doute y a-t-il un mélange de tout cela).

Dans un billet de ThibautSchepman publié à la suite de l’émission sur Rue89, « La philosophe Adèle Van Reeth,  explique sa démarche par téléphone puis par écrit :
« Sur le plan scientifique, je ne comprends pas pourquoi les opposants aux climatosceptiques n’arrivent pas à démontrer que leurs adversaires ont tort. Le climat n’est pas une science dure, et je n’arrive pas à comprendre sur quel point précis porte l’accusation faite aux climatosceptiques. Bien sûr, je ne suis pas scientifique, mais je n’arrive pas à trouver un raisonnement plus convaincant qu’un autre, et je me méfie beaucoup de l’accusation de “trafiquer la science”. C’est pour ça que je voulais entendre deux points de vue différents sur le sujet, pour qu’il puisse y avoir un débat, il n’était pas question qu’on évoque le cas des climatosceptiques sans leur donner directement la parole. ». Et lorsque le journaliste lui demande ce qu’elle retenu du débat, girardienne elle répond: « Je ne comprends pas pourquoi les climatosceptiques font l’objet d’une telle haine. Je me demande vraiment ce qu’il se passe, j’ai l’impression que ça dépasse le débat scientifique, que sur ce sujet on a besoin de désigner des boucs émissaires. ». 
Elle aurait sans doute mieux été mieux inspirée à suivre Clément Rosset et s’interroger sur les causes du déni de réel – et sans être scientifique s’informer un peu mieux sur le sujet (Il existe un très bon MOOC sur le sujet, ouvert à tous sans connaissances préalable : « Causeset enjeux du changement climatique », parrainé par Jean Jouzel.   

7 déc. 2014

La conversation scientifique d’Etienne Klein: Des univers multiples, avec Aurélien Barreau

Depuis la rentrée de septembre, en fin d’après-midi le samedi, Etienne Klein s’est vu octroyer une belle plage horaire, pour de roboratives conversation scientifiques ; toujours passionnantes, doctes mais sans jargonnages incompréhensibles aux non-spécialistes. Des causeries parfois légèrement décalées pour le plus grand plaisir de l’auditeur (voir par exemple l’émission avec Alexandre Hastier).

Les sujets traités sont fort variés ; de la cosmologie à la philosophie de sciences, passant par la conscience animale, ou encore les voyages dans la notion de temps (voir à ce propos l’incontournable essai d’EK, « Les tactiques de Chronos ». Quant aux invités, ils ne pas toujours des scientifiques, loin s’en faut, et cela ouvre à des richesses et à des décalages que ne permettraient pas, sur certains sujet, une discussion avec un expert ayant, comme on dit d’ordinaire, trop le nez dans le guidon.

Passant, la dernière émission en date, écoutée ce matin tout élaborant un plat dominical adapté à la météo des grands nord de France, traitant des liens entre philosophie et sciences, est une merveille. L’invité en était Heinz Wismann – et sa thèse sur Démocrite est stimulante. Un moment privilégié ayant permis à mon esprit de vagabonder du côté du contrefort du pays des loups, dans le midi, là où une ami chère me réapprend à écouter des musiques jusqu’alors négligées.

Au-delà de l’aparté, n’oublions pas enfin les fameux anagrammes dont Etienne Klein s’est fait le maître incontesté ; loin de l’anecdotique ou du ludique, ils participent véritablement, selon mon goût, à un éclairage singulier, à une autre vision du réel des mots que nous aurions tort de prendre par-dessus la jambe…. Comme : le multivers à mille vertus (l’anagramme de : le multivers est mille vertus).



Mais revenons au sujet de ce billet : l’émission du 29 novembre dernier traitait des multivers, sujet fascinant et  qui, je le concède volontiers, atomisant le principe anthropique fort dans lequel se sont fourvoyés tant d’esprits en mal de principes organisateurs, à toutes mes sympathies.

Sur ce principe anthropique fort, il n’est qu’à lire l’entretien du physicien Trinh Xuan Thuan, repris dans un ouvrage collectif en forme de question, « Le monde s’est-il crée tout seul ? », pour se rendre compte à quel point le désir de croire à une intentionnalité de la nature, bref à Dieu vu comme ajusteur de constantes physiques, conduit à des court-circuit de la pensée. Car ne nous y trompons pas, pour les défenseurs de ces chimères, l’objet est bien de remettre l’homme à la place première dans l’univers « non pas au centre physique de l’univers, mais étant la raison même pour laquelle il a été conçu »

La théorie des univers multiples inflige ainsi aux insignifiantes créatures que nous sommes une nouvelle blessure narcissique.

Qui pouvait le mieux venir discourir sur ces « chambres à bulles » que semblent être ces univers multiples qu’Aurélien Barrau.

A l’érudition limpide et la capacité à la vulgarisation (au sens le plus noble du terme) d’une matière fort complexe, se double un caractère original ; une langue très belle aussi – un plaisir rare d’écoute… Qui m’aura au passage aussitôt incité à me procurer « Des univers multiples – A l’aube d’une nouvelle cosmologie », paru chez Dunod cet automne…

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Saisi au vol durant l’émission :
« Le multivers en tant que tel n’est pas une hypothèse. Si c’était une hypothèse ça serait en effet une hypothèse ad hoc relativement échevelée et sans grandes conséquences. Ce qui est intéressant c’est que le multivers est au contraire une conséquence. Une conséquence de quoi ? Par exemple de l’inflation et de la théorie des cordes. Mais l’inflation et la théorie des cordes sont des théories tout à fait standards qui peuvent être testées dans notre univers, ici et maintenant ».


« … On se demande pourquoi les constantes sont si extraordinairement adaptées à l’existence de la complexité en général, et de la vie en particulier. Et je vois trois réponses possibles… (Car) si n’importe laquelle des constantes fondamentales de la physique était différente, il est très probable que notre univers serait morne (gaz de photon ou d’autres particules, sans structure, sans chimie, sans atomes, et donc sans intérêt). Donc trois solutions possibles

-          Soit on a eu une chance infinie, c’est-à-dire que dans le coup de dé initial, les lois de la physique ont été sélectionnées sur cette solution hautement improbable permettant l’émergence du monde…. C’est possible mais peu convaincant.

-          Soit, et c’est l’hypothèse souvent dérangeante du dessein intelligent suivant laquelle Dieu, pour ne pas le nommer, aurait orienté l’évolution de l’univers pour permettre l’existence de la vie, et bien sûr de l’homme ; ce qui est un retour à une vision anthropocentrée, non seulement théologique, mais aussi téléologique, c’est-à-dire finaliste – explication possible mais qui n’est clairement pas scientifique… 
-          La troisième hypothèse est celle du multivers. C’est-à-dire que si on joue une fois au loto on a toutes les chances de perdre. Mais si on joue une infinité de fois au loto on est sûr de gagner…. »


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(Voir également ce billet : une vieille émission de Continents sciences, dont j’avais transcrit une partie : Notre univers est-il unique ? )

Etienne Klein - Les tactiques de Chronos

Billet initial du 3 juillet 2010
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)

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Notes de lecture
De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  



Liminaire
Le temps est seulement ce qui permet qu'il y ait des durées. Il est cette machine à produire à produire en permanence de nouveaux instants. Il fabrique la succession d'instants et nous ne percevons en réalité que ses effets.

 
Question de vocabulaire
Le mot même englobe confusément trois concepts distincts, la simultanéité, la succession et la durée. Il y a bien un paradoxe de l'immobilité du temps et en disant que le temps passe, on confond l'objet et sa fonction.  « Pour les hommes, c'est le temps qui passe ; pour le temps, ce sont les hommes qui passent » (proverbe chinois)

 
Héraclite, Parménide & Chronos
Avec Héraclite, un fleuve n'est jamais identique à lui-même. Le changement, l'impermanence expriment paradoxalement une loi atemporelle : toujours à l'œuvre, ils manifestent de l'éternité. Cette façon de dire n'est pas neutre et attribue au temps, de façon implicite, certaines propriétés qu'il ne possède pas nécessairement. Si le temps était un fleuve, quel serait son « lit » ? Par rapport à quoi s'écoulerait-il ? Que seraient ses « berges » ?
Parménide pensait le mouvement comme succession de positions fixes, de sorte que tout devait pouvoir être décrit à partir d'un seul concept d'immobilité. Le devenir n'était donc qu'une illusion relevant du « non être ».
Du coté des mythes Grecs au début il y avait le Ciel et la Terre, Ouranos et Gaïa qui, ne supportant plus de porter en son sein ses enfants la gonflaient et l'étouffaient. C'est alors que Kronos, le dernier conçu, accepta d'aider sa mère en affrontant son père. Et tandis que ce dernier s'épanchait en Gaïa, il attrapa les parties génitales de son père puis les coupa sèchement avec une serpe façonnée par sa mère. En castrant Ouranos, Kronos réalisa une étape fondamentale dans la naissance du Cosmos : il sépara le ciel de la terre et créa entre eux un espace libre.

 
L'arrêt du temps où l'abolition du monde
Il ne peut y avoir de monde sans temps. Le temps est consubstantiel au monde : rien ne peut advenir ni persister hors de lui. Notre intellect ne parvient pas à l'envisager autrement que comme un arrêt du mouvement. Cela illustre notre impossibilité à penser ce que cet arrêt impliquerait de facto, c'est à dire la chute dans le néant : dès que nous imaginons le néant, nous en faisons « quelque chose ».

 
Galilée & Newton
La première mathématisation du temps physique, annoncée par Galilée et formalisée par Newton, a consisté à supposer que celui-ci n'a qu'une dimension. Et comme il ne cesse jamais d'y avoir du temps qui passe, on le représente par une ligne parfaitement continue. Ainsi le temps se trouve-t-il assimilé à un flux composé d'instants infiniment proches, succédant les uns aux autres.

 
L'éternel retour
Il existe, à grands traits, deux façons d'envisager l'éternel retour, l'une très réconfortante, l'autre pas du tout. On peut d'une part le trouver apaisant : en relativisant tout événement, y compris la mort, il engendre plus de sérénité qu'un temps dramatique ayant un début unique et une fin définitive. Mais l'éternel retour peut tout aussi bien se montrer désespérant : si tout revient à l'identique, c'est que la volonté n'a aucun effet réel, l'agir n'a pas de sens et la liberté n'a pas cours.
Avec les Stoïciens, ce qui fait des boucles, ce n'est pas le temps, mais l'histoire du monde. L'approche de Nietzsche est plus stimulante. Il s'agit de vouloir la vie comme elle est : ne pas s'opposer au réel, y consentir intensément ; malgré la rupture des faits, préserver la continuité de l'action. Associé au temps ces doctrines de l'éternel retour ne sont pas sans contradictions. En effet, tout instant y est à la fois périphérique et central : périphérique puisqu'il n'est qu'un point situé sur la circonférence d'un cercle; central puisque, étant parcouru une infinité de fois il devient une sorte de point fixe éternel. Ensuite prise à à lettre, l'idée même d'un cycle temporel qui se répète à l'infini est paradoxale.

 
Le temps linéaire des physiciens
Pour les physiciens si le temps ne saurait tourner en rond c'est en vertu d'un principe apparemment tout simple, le « principe de causalité ». Dans un temps circulaire, le devenir revient sur lui-même et la cause pourrait tout aussi bien être l'effet, et vice versa. Le principe de causalité y serait donc inapplicable. Toutefois, l'énoncé du principe de causalité à considérablement évolué au cours du temps. Au XXe siècle, la physique quantique lui a porté le coup de grâce. En effet, l'usage que cette physique de infiniment petit fait des probabilités interdit qu'on puisse parler, à propos des processus quantiques, de cause au sens strict du terme. Les physiciens ont pris acte et ont épurés le principe de causalité en stipulant simplement que le temps ne fait pas de caprices, qu'il s'écoule dans un sens bien déterminé, de sorte qu'on peut toujours établir une chronologie bien définie si les événements sont causalement reliés.

 
Le temps et l'espace
Nous pouvons nous déplacer à notre guise à l'intérieur de l'espace, aller et venir dans n'importe quelle direction, alors que nous ne pouvons pas changer volontairement notre place dans le temps. L'espace apparaît donc comme le lieu de notre liberté, arpentable à notre guise, tandis que le temps est une telle étreinte vis à vis de laquelle nous ne pouvons être que passifs : nous sommes « embarqués » pour parler comme Pascal. Avec la relativité, le principe de causalité continue d'être respecté. Les durées deviennent relatives, mais les notions de passé et de futur gardent un caractère absolu.

 
Phénomènes réversibles et irréversibles
A coté des équations microscopiques, qui sont toutes réversibles, des équations macroscopiques résument un comportement plus global de la matière et sont toujours irréversibles (par exemple la chaleur circule toujours du chaud vers le froid). Mais ces calculs , qui ,parviennent à faire surgir « l'irréversibilité » à partir d'équations qui n'en contiennent point, laissent entendre que cette irréversibilité n'est qu'une apparence propre aux seuls systèmes macroscopiques, une propriété « émergente » des phénomènes mettant en jeu un très grande nombre de particules. C'est le sens du « théorème de récurrence » démontré par Poincaré : tout système classique évoluant selon des lois déterministes finit par revenir à un état proche de son état initial, au bout d'une durée plus ou moins longue, mais jamais infinie. Mais à la vérité ces durées sont très longues, supérieures à l'âge de l'univers, dès que les systèmes mis en jeu contiennent quelques dizaines de particules. Cela équivaut bien pour nous une irréversibilité de fait.

 
Le temps cosmique s'accélère-t-il ?

Des mesures récentes indiquent qu'un processus joue un rôle dans l'accélération de l'expansion de l'univers. Tout se passe comme si une sorte « d'anti-gravité » avait pris la direction des affaires. Il est désormais acquis que la matière ordinaire, celle qui est benoîtement composée d'atomes, n'est qu'une frange de la matière de l'Univers, son écume visible, en quelque sorte. Une matière « exotique », qui représente 70% de la contribution totale à la masse de l'Univers pourrait être l'agent de cette accélération.
Cette accélération affecte-t-elle le cours du temps ? Selon certaines théories actuellement ébauchées, comme la « cosmologie quantique », l'expansion de l'Univers pourrait être le moteur véritable du temps : si elle s'accélère, le cours du temps devrait lui-même « s'accélérer », mais cela reste imperceptible à notre échelle. Cette insistance avec laquelle nous confondons temps et vitesse – ou temps et agitation – en dit d'ailleurs long sur notre rapport à la modernité.

 
Temps des physiciens et temps des philosophes
Si le temps physique est consubstantiel à l'univers, il semble qu'avec l'homme soit apparu un autre temps, proprement humain, un « temps de la conscience » qui traduit les façons dont l'homme vit et se vit. Il n'y a pas un temps des philosophes ; il y a un temps psychologique différent du temps des physiciens. Pour saisir la substance, ce n'est plus l'expérience de l'ennui qui conviendrait, mais celle recommandée par Paul Valery: « Attendez la faim. Tenez-vous de manger et vous verrez le temps ». L'affaire semble donc entendue : un temps psychologique existe bel et bien, qui ne se confond pas avec le temps physique. Le temps physique s'écoule de façon uniforme tandis que le rythme du temps psychologique varie.

 
La physique aurait-elle oubliée la mort ?
Selon Galilée, notre goût pour l'inaltérabilité découle de notre hantise de la mort : « ceux-là qui exaltent si bien l'incorruptibilité, l'inaltérabilité, je crois qu'ils en viennent à dire ces choses à cause de leur grand désir de beaucoup survivre, et de la peur qu'ils ont de la mort (…) Et il est hors de doute que la Terre est bien plus parfaite, étant, comme elle l'est, altérable, changeante, que si elle était une masse de pierre, et même rien qu'un diamant très dur et impassible ».
La physique a limité ses ambitions et borné son domaine ; elle n'étudie que la matière dans ce qu'elle a d'inerte. Mieux vaut donc considérer que la question de savoir si les caractères des êtres vivants sont in fine réductibles à des lois physiques « élargies » reste ouverte.

 
Il faut apprendre à aimer l'irréversible.