Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


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28 août 2014

Phaistos, Gournia & civilisation minoenne ; sur les pas d'Epiménide - Radamanthe et le disque de terre cuite...

Phaistos
Phaïstos (photo par Axel)


Strabon rapporte dans sa Géographie, (livre X-4, chapitre 14) : « Des trois villes fondées par Minos, la dernière, Phaistos, fut détruite par les Gortyniens : elle était située à 60 stades de Gortyne, à 20 stades de la mer et à 40 du port de Matalon. Quant à son territoire, il est encore occupé par ceux-là même qui l'ont détruite. Comme Phaistos, Rhytium est actuellement tombé au pouvoir des Gortyniens. Dans Homère les noms de ces deux villes sont déjà réunis : «Et Phaistos et Rhytium» (Il. II, 648). Phaistos passe pour avoir vu naître Epiménide, le même qui {le premier} procéda aux purifications au moyen des vers ou formules en vers. Lissên dépendait également du territoire de Phaistos. Quant à Lyttos, dont nous avons déjà fait mention précédemment, elle a pour port Chersonnésos, lieu célèbre par son temple de Britomartis. En revanche, les villes dont les noms figurent dans le Catalogue d'Homère à côté du sien, à savoir Milet et Lycastos, n'existent plus. Les Lyttiens ont pris pour eux le territoire de la première et les Cnossiens celui de la seconde après l'avoir préalablement détruite. ».

Les marches de Phaïstos

Depuis les ruines du palais de Phaistos, posées en surplomb de la plaine de la Messara sur la colline d’Agios Ioannis, la vue sur les cimes enneigées, même en été,  de l’Asteroussia et de l’Ida est magnifique. Déambulant sous un soleil de printemps parmi les vestiges d’un si lointain passé, comment ne pas être séduit par la paix des lieux (les touristes se font relativement peu nombreux au-delà de Cnossos) ? La tentation est grande, en effet, d’imaginer la douce indolence insulaire de ces minoens, ce peuple si peu belliqueux qu’ils en oublièrent longtemps de fortifier leurs cités. Vision fantasmée sans doute. Il n’empêche, alors que dans tout  le bassin méditerranéen  se trouvait ordinairement répandue la pratique de l’esclavage et de la corvée, de maîtres et d’esclave en dans la civilisation minoenne il semble y en avoir eu que fort peu.

Les spécialistes s’accordent sur une apogée de la civilisation minoenne entre 1700 et 1450 av JC ; période donc du rayonnement de cette culture que d’aucuns ont pu qualifier de « thalassocratie minoenne». La Pax Minoica régnait, et les cités, à l’ombre des palais étaient florissantes. Ainsi, pour prendre les principales bâtisses royales, outre Cnossos, où résidait le légendaire Minos, il devait faire bon vivre à Phaistos, Zarkos ou encore en la plaine de Malia. D’autres cités de moindre importance, telle la cité côtière de Gournia posée sur le dos d’une colline située à quelques encablures du golfe de Mirabello, n’avaient sans doute rien à envier à leurs ainées (1) quant au sentiment de langueur
Vue depuis Phaistos
méditerranéenne qui devait étreindre le cœur de ses habitants. Aujourd’hui encore, à jouir de cette vue, de ce climat, de ces couleurs - tout en contraste - et de cette paix (le site est fort peu fréquenté et il nous fut loisible de parcourir les anciennes venelles sans autre dérangement que celui de nos propres pas), on comprend pourquoi les hommes eurent idée de s’établir en ce lieu qu’ils criblèrent de réceptacles d’eau ; d’ou le nom donné,  à sa découverte, à la cité ; Gournia, signifiant ‘abreuvoir’.

Difficile de parler de la Crète et de la civilisation minoenne sans évoquer la mémoire de l’archéologue britannique Arthur Evans, premier fouilleur et restaurateur (controversé (2)) du palais de Cnossos. Figure essentielle de l’archéologie crétoise, outre ses considérables travaux in situ (étalé sur 20 ans, entre 1900 et 1920), on lui doit la première grande classification de l’histoire de la Crète en trois périodes : minoen ancien, minoen moyen, minoen récent. Ces périodes sont elles-mêmes subdivisés en  trois sous-parties. Cette chronologie fut révisée en 1958 par un archéologue grec, Nikolaos Platon, ce dernier proposant une périodisation en quatre parties basées sur les découvertes et les évolutions de l’art minoen, plutôt que sur les phases successives de constructions et destructions des palais Crétois. Ainsi se distinguent les périodes pré-palatiale, proto-palatiale, néo-palatiale et post-palatiale. Plus précisément, la période allant de l’introduction du cuivre (2600 av JC) jusque 2000 av JC est décrite comme Pré-palatiale (2600 à 2000 av JC). Suivent le Proto-palatiale (2000 – 1700 Av JC), le Néo-palatiale (1700 – 1400 Av JC), et enfin la période Post-palatiale comprise entre 1400 et 1100 Av JC) (3) . Avant cela s’étendait le néolithique ou s’encre l’archéologie crétoise, avec des premières traces d’habitats peut-être dans le troisième millénaire av JC. Ce n’était alors, lorsque qu’il ne s’agissait pas de grottes, d’abris de pierres presque brutes et de branchages.

Mais revenons-en à Phaistos. Le toponyme de la cité (Φαιστός) on s’en doute, est d’origine minoenne (en linéaire B Phaistos se lit  pa-i-to). Si le site est occupé depuis les temps néolithiques, la première construction trace de la construction d’un palais remonte aux environs de 2000 – 1900 av JC. C’était alors le centre politique et administratif de l’un des territoires qui se sont formés en Crète. Comme pour Cnossos cette bâtisse ne survivra pas à la grande destruction (l’hypothèse la plus avancée est celle d’un tremblement de terre) qui toucha toute la Crète. Contrairement au palais de Minos, rien ne sera immédiatement reconstruit, le centre politique de la région passant à Haghia Triada, non loin de là, plus proche de la côte. Ce n’est que vers 1600 av JC que les travaux reprennent, avec un palais plus petit que le précédent. Ce dernier demeurera en fonction durant un peu plus de 150 ans ; jusqu’à une nouvelle destruction qui aura lieu vers 1450 av JC (avec les autres palais excepté Cnossos : cause indéterminée). S’en est la fin du palais de Phaistos, et après 1100 AV JC le lieu n’existera plus qu’en tant que noyau fortifié au sommet de la colline.

Phaïstos
Dans Phaïstos (photo par Axel)


Temple de Létô
Déambulant parmi les vestige, un peu à l’écart cherchant l’ombre sous un grand pin, on débouche en contrebas des principales construction, là ou se trouve les restes un temple remontant au VIIe siècle av JC et désormais attribué à Létô, mère d’Apollon et de la ‘vierge’ Artémis, déesse de la chasse, dont l’un des plus beau sanctuaire (4), comptant parmi les sept merveilles du monde , se trouve de l’autre côté de la Mare Nostrum, à Éphèse en Ionie.

Mais au delà des vielles pierres, que savons-nous du culte de Léto à Phaistos ? J’emprunte l’extrait qui suit à un excellent guide d’Antonis Vasiilakis acheté sur place :
« On sait par des sources antiques qu’à Phaistos se déroulait la fête des Ekdysia en l’honneur de Létô Phytiè. La fête avait un rapport avec le passage de l’enfance à l’adolescence. Le souvenir de la désse Létô est resté dans le nom des deux îles du golfe de la Messara, les îles de Léto, aujourd’hui Paximadia.
Il faut rechercher l’origine du culte de Létô dans le mythe de Lefkippos, un enfant né fille et que sa mère, Galatée, habillait en garçon, comme le voulait son mari Lambros. Quand l’enfant eut grandi, il fut difficile de cacher son véritable sexe. Pour ne pas qu’il soit découvert par Lambros, Galatée pria la déesse Létô et celle-ci ‘fit pousser’ (d’où l’adjectif Phytiè) chez la jeune fille des organes génitaux masculins. C’est ainsi que lorsque vint le moment pour Lefkippè (Lefkippos) d’échanger les vêtements d’enfant contre des vêtements d’homme, elle apparut en garçon, telle que l’avait transformée la déesse. »
Mais le mythe avait ses variantes, telle celle rapportée par Ovide sur lequel je ne m’étendrais pas. Quoi qu’il en soit, « en souvenir de cet événement, une coutume matrimoniale fut instaurée : le jeune couple s’étendait à côté de la statue de Lefkippos à Phaistos, dans un acte symbolique de fécondité. (…) La fête des Ekdysia (renvoie) aussi à une cérémonie d’initiation, de l’entrée du jeune homme dans la communauté des adultes ».



Disque de terre cuite de Phaistos 




Découvert en 1908, le fameux disque d’argile de Phaistos a fait coulé beaucoup d’encre. Recouvert de pictogrammes sur les deux faces (242 signes répartis en 61 groupes), il est un échantillon représentatif de l’écriture « hiéroglyphique » des premiers palais. Les dernières datations le font remonter à l’époque néo-palatiale (1700 av JC) ; contemporain donc de l’écriture en linéaire A.
On n’a trouvé aucun autre texte semblable en Crète, ni ailleurs. Et pour l’heure le disque a résisté à toutes les tentatives de déchiffrage. Si les signes, pour nombre d’entre-eux, représentent des formes humaines, des animaux et des objets du quotidiens, certains demeurent tout à fait indéfinissables. On s’en doute, les interprétations de ce texte vont des plus prosaïques aux plus ésotériques. 

Epiménide et Radamanthe

Pour finir, et donner un peu de vie à cette promenade sous le ciel de Phaistos, évoquons l’ombre d’ Epiménide de Knossos, poète et chaman qui vécut à Phaistos et actif, selon Platon, vers 556 av JC, ou, selon Aristote, vers 595 av JC.

L’essentiel de ce que l’on sait de ce singulier personnage nous vient de l’incontournableDiogène Laërce :
« Mandé par eux [en -595] vint de Crète Épiménide de Phaestos, considéré comme le septième des Sages par certains de ceux qui ne reconnaissaient pas Périandre. De plus, sa réputation était celle d'un homme cher aux dieux et savant dans les choses divines, dans la connaissance inspirée et initiatique » (Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres)

Un dernier regard sur ces ruines avant de s’en retourner à la modernité. Et de se rappeler que Phaistos fut gouvernée par Rhadamanthe, le frère de Minos. Mais de ceux-là j’ai déjà brossé le portrait dans un autre billet.


 (1) Manière de parler, puisque le site de Gournia semble avoir été occupé depuis le minoen ancien.

 (2) Voir le lien sur le nom Arthur Evans (paragraphe ‘fouilles de Cnossos). J’empreinte ici un extrait : « Il procède également à des reconstructions massives en béton du palais selon son imagination, ce qui lui a été vivement reproché. De plus ces reconstructions illustrent bien le fait que chez A. Evans la recherche scientifique ne s’est jamais vraiment détachée de l’imaginaire qu’il s’était forgé des civilisations helléniques. Et lorsque l’on visite Cnossos aujourd’hui on voit un édifice moderne aux décors inspirés de l’art nouveau. »
(3) Repris de l’excellent petit livre, ‘La civilisation minoenne’ par Stylanos Alexiou, Ed Heraklion. D’une source l’autres ces datations peuvent varier.
(4) Il n’en reste hélas pas grand chose : Photographie du Temple d’Artémis.


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26 août 2014

Gortyne, de la mythologie à l'histoire (Minos, Pasiphaé, Le Minotaure, Thésée, Dédale & Icare). La grande inscription ou la loi ensevelie...



Gortyne - Prétoire, statue sans tête 
C’est à l’ombre d’un platane, non loin des rives du Léthaios, juste là ou sera plus tard bâti l’Odéon de la cité antique de Gortyne, que Zeus et la nymphe Europe s’aimèrent. De nos jours, le lointain descendant de cet arbre vénérable, de son ombre témoigne encore des divins ébats dont naquirent le légendaire roi Minos ainsi que ses frères Radhamante et Sarpédon. Quant à l’Odéon, sa carcasse conserve accrochée à ses flancs la célèbre table des lois antique de Gortyne, encore nommée ‘Grande Inscription’. Rédigée en boustrophédon, dans un alphabet archaïque, elle est contemporaine des lois de Solon (Ve siècle avant JC) et fut découverte par hasard en 1884 alors que des habitants de la région tentaient de s’approvisionner de pierres de taille en vue de fabrication d’un pressoir à huile. Ce code de lois, inscrit sur 12 colonnes d’un mètre 75 de hauteur, en 630-640 vers, véritable monument législatif, limité au droit familial, s’il reprend pour part des dispositions se référant à des lois plus anciennes, se distingue par l’esprit de modernité qui l’anime, garantissant notamment aux femmes un certain nombre de droits (divorce, veuvage, etc.) qui n’était pas toujours en usage dans les autres cités du monde grec. « Si un mari et une femme divorcent, la femme emporte les biens apportés par elle en mariage à son époux, la moitié des fruits, s’il y en a, provenus des biens qui lui appartiennent, et la moitié des étoffes qu’elle a tissées, s’il y en a, et en outre cinq statères si le divorce est imputable au mari ».(III-11) « Si le mari meurt laissant des enfants, la femme peut, si elle veut, se remarier, en emportant tout ce qui lui appartient, et ce que son mari lui a donné conformément à la loi, devant trois témoins majeurs et libres ». (III-13).


La parisienne (fresque, vers 1450 av JC)
Gortyne en 67 av JC, succédant à Cnossos, devint la capitale de la Crète. Elle le restera jusqu’à la conquête arabe en 828 ap JC. Terre de mythe et de légende, la région de la plaine de Messara porte les traces de 6000 ans de peuplements.
Ainsi l’archéologie crétoise débute-t-elle avec l’époque néolithique, lorsque les premiers groupes humains construisirent des habitats primitifs en pierres quasi brutes et en branchages. Survinrent alors, vers le milieu du troisième millénaire avant notre ère, des colons en provenance d’Asie mineure et qui introduisirent en Crète l’usage du cuivre. C’est aux alentours de 2000 ans av JC, à la fin de la période dite prépalatiale (2600-2000 av JC) (1) que jaillirent de terre à Cnossos, à Phaistos et à Mallia les habitations des princes locaux, premières résidences à mériter le nom de palais. Ils seront détruits vers 1700 av JC à la suite d’une catastrophe, probablement un séisme. Immédiatement rebâtis, l’ère suivante marquera l’apogée de la Crète minoenne avec l’affermissement d’une certaine forme de « thalassocratie » (2). La paix dite « pax Minoica », dont témoigne l’absence de fortifications aussi bien autour des palais, des villas que des cités, régnera alors sur toute l’île pour quelques siècles. AinsiGournia, plantée à flanc de colline non loin du golfe de Mirabello, avec l’entrelacement de ses ruelles pavées, son agora et, à son sommet un petit palais, probable siège du gouverneur local, dépendant sans doute de l’autorité de Cnossos. C’est de cette époque que datent la plupart des fresques figuratives de l’art minoens. Parmi elles la célèbre « parisienne », datée d’environ 1500 av JC, ou encore « Le prince aux fleurs de lys ». Aux environs de 1450 av JC survint une nouvelle catastrophe ou les principaux centres de la civilisation minoenne furent réduits à des amas de ruines. Sur les causes de cet effondrement subit, les conjectures vont toujours leur train ; soit l’éruption du volcan de Théra (santorin) qui aurait provoqué, outre sa pluie de cendre, un terrible raz-de-marée balayant toute la côte nord de la Crète, événement dont la légende de l’Atlantide ferait écho ; soit une invasion étrangère particulièrement violente, thèse étayée par la légende de Thésée, avec la mort du Minotaure comme symbole de la destruction de la puissance minoenne. Quoi qu’il en soit, la civilisation minoenne ne se relèvera pas vraiment de ces tragiques évènements. Et si des rois durent encore régner sur la Crète, comme en atteste la participation du roi Idoménée (3) à la guerre de Troie, le foyer de la culture se déplace alors en Grèce continentale.

Thésée et le Minotaure, Maîtres des Cassini Campana
Côté de la mythologie précisément, si le nom de Minos sert probablement à désigner la lignée des princes qui régnèrent sur Cnossos et la Crète, c’est à sa figure symbolique que l’on attribue en général la fondation de Gortyne ; à moins qu’il ne s’agisse ici de l’œuvre Radhamante, son frère et roi de Phaistos, dont le palais fut bâti à quelques encablures de là, sur la colline de Kastri.

Gustave Moreau - Pasiphaé
C’est également dans les parages des allées de Gortyne que Poséidon aura un jour l’idée d’offrir à Minos un magnifique taureau blanc, afin que ce dernier le lui offrît en sacrifice. Insidieuse et divine tentation à laquelle le fils de Zeus et d’Europe ne pouvait résister. Il violera ainsi son serment. Et Poséidon, enivré de vengeance, d’inspirer alors envers le divin ruminant, une funeste passion à la malheureuse Pasiphaé, épouse du roi. Rongée d’un coupable désir, cette dernière parviendra à assouvir sa soif charnelle avec le concours d’un fameux artisan : « Dédaleconstruisit une vache de bois montée sur des roulettes ; l'intérieur était creux, et elle était recouverte d'une peau de bovidé ; il la mit dans le pré où le taureau avait l'habitude de paître, et Pasiphaé y entra. Quand le taureau s'en approcha, il la monta, comme s'il s'agissait d'une vraie vache. Ainsi la jeune femme mit au monde Astérios, dit le Minotaure : il avait la tête d'un taureau et le corps d'un homme » (4). Cette monstrueuse progéniture, sur ordre de Minos, sera enfermée dans une autre création du père d’Icare, le célèbre Labyrinthe, dont certains plaisants cherchent encore aujourd’hui à en localiser l’emplacement. Mais le drame ne s’arrête point là. Car pour assouvir la faim de la bête, raconte l’Enéide, il fallait lui offrir en sacrifice, chaque année du sang humain ; le sang du taureau blanc que Minos n’avait pas voulu verser à Poséidon : « … à l'époque, un châtiment fut imposé aux Cécropides, qui, ô malheur !, sacrifiaient chaque année sept de leurs fils ; l'urne est dressée pour le tirage au sort. En face, la terre de Gnosse, qui émerge de la mer, y fait pendant : ici une passion cruelle pour un taureau, la fourbe substitution de Pasiphaé et, race mêlée, 
Thésée tuant le Minotaure
descendance difforme, voilà le Minotaure, monument d'une Vénus monstrueuse, enfin l'œuvre fameuse, le palais aux détours inextricables »(5). C’est finalement le héros Thésée qui, perçant de sa lame le Minotaure, mettra un terme à ce sanglant tribut. Il faut dire que pour sortir du Labyrinthe, Dédale avait donné la solution à Ariane, fille de Minos : utiliser un fil de laine déroulé, qu'il suffisait de suivre jusqu'à la sortie. Mauvais joueur, le roi fera alors enfermer Dédale et son fils dans le Labyrinthe. L’astucieux artisan, sans le secours du moindre fil pour le guider, aura pour s’enfuir l’idée que l’on sait. Ainsi est-ce par la voie des airs, grâce à des ailes dont les plumes étaient jointes à la cire, qu’il parviendra à trouver refuge en Sicile. Quant à Icare, refusant d’écouter les conseils paternels, « s'abandonnant au vertige des cieux, il gagne de l'altitude. C'est là qu'à l'approche du soleil ardent, la cire odorante qui maintient les plumes devient molle. Elle fond. Icare a beau agiter ses bras nus : privé d'ailes, il ne se soutient plus dans le vide. Il appelle son père, puis disparaît dans l'azur des flots de cette mer que l'on nomme depuis mer Icarienne ».(6)

Revenons à la Gortyne historique. Au nord de la route reliant Mires au village d’Aghii Deka se situe le site archéologique central, là ou se trouvent l’Odéon abritant la ‘Grande Inscription’ ainsi que la basilique « Saint-Tite », du nom du premier évêque de Crète et disciple de Paul de Tarse. Fondée à l’époque de Justinien (courant VIe siècle), cet édifice est l’un des monuments les plus important de l’architecture byzantine en Crète. Quant à l’Odéon, qui servait aux manifestations musicales et théâtrales, daté du Ve siècle av JC, il se compose de trois parties principales : La Cavea avec ses gradins et escaliers, l’orchestra, d’un diamètre de 8,5m et la scène rectangulaire surélevée. Reconstruit sous Trajan (1er siècle ap JC), c’est un théâtre romain typique.

Gortyne - Le prétoire
Mais les parties les plus intéressantes du site de Gortyne sont sans conteste les vestiges situés au sud de la route, là parmi les fleurs et autres herbes folles, loin du circuit habituel des visites guidées. On y trouvera, après une petite marche parmi les oliviers et avoir rencontré sans doute quelques bergers avec leurs troupeaux, les restes du seul temple de Crète dédié à des divinités égyptiennes (1er / IIe siècle ap JC), en l’occurrence Sérapis, Isis et Anubis (assimilé à Hermès) dont la statue repose aujourd’hui au musée d’Héraklion.  Pour les plus aventureux, un peu plus loin se trouve un sanctuaire d’Apollon Pythien, jadis érigé au cœur de la cité antique. Sa construction remonte au VIIe siècle avant notre ère et il fut, à l’époque hellénistique, vers 200 ans av JC, enrichit  d’un pronaos monumental dont la façade était ornée de six demi-colonnes de style dorique. A l’époque romaine, la Cella du temple fut reconstruite, réutilisant des blocs de pierre portant les inscriptions archaïques, tandis qu’à l’est, dans la cour dallée on érigea un petit autel. Enfin, à l’ouest du sanctuaire, il sera érigé un petit théâtre.
Gortyne, Prétoire - Latrines

Reste le prétoire (pretorium), vaste complexe architectural qui occupait une surface de plus de 12.000 m2. Lieu magique, chargé d’histoire, ou il faut avoir déambulé de longs moments, solitaire ou en petit groupe sur le principe des affinités électives, pour en mesurer toute l’imperturbable majesté. C’est une atmosphère tout à fait particulière qui se dégage de ces lieues enchâssés dans un écrin de pleine nature. C’est que loin du brouhaha, reposent les restes de ce qui fut, durant plus de huit siècles, le centre névralgique de Gortyne. Passé la stupéfaction de la découverte, face à l’étrange splendeur d’un tel site, de la tranquillité millénaire qui se dégage des vieilles pierres reposants à l’abri des intempestives processions causées par la cohorte des mangeurs de souvenirs vitrifiés, on se sent subitement apaisé, comme enveloppé d’un singulier voile de connivence avec nos grands anciens. Douce ataraxie. Mais pas seulement, car au plaisir en repos cher à Epicure,procuré par la simple contemplation des lieux ; baiser dénué du moindre sentiment de trouble se mêle, sourdement, le flux souterrain d’un doux mouvement de l’âme ; une respiration ténue, un élan imperceptible qui tel le cheveu d’un roseau s’en vient à effleurer la surface d’un étang assoupi par les siècles. Et c’est là un plaisir en mouvement, tels ceux qu’honoraient lesCyrénaïques. Les mots sont ici courts ; anémiés. Et c’est après quelques hésitations qu’on se glisse parmi les inscriptions rédigées en grec ancien, au hasard de déambulations oisives, hanté de la crainte de déranger le silence. Peu à peu, cependant, l’on se prend à savourer les ombres et les recoins ou reposent les menus secrets de civilisations effondrées. On glisse sur les dallages, entre les colonnes, le long des bassins et des canalisations encore visibles, et qui telles les veines d’un cadavre encore tiède transpirent 
Gortyne, Prétoire - Statue de femme
éventrées sous la peau des édifices. Il y a encore ces allées minuscules, toujours parées de mosaïques, que nos pas évitent par inquiétude d’y provoquer une irréparable souillure. Et puis se découvre, au détour de fragments épars, ce corps de femme, reposant dans sa toge, sans tête, adossée au reste d’une construction situé en contre bas du mur du prétoire, ou l’on devine encore les trous de poteaux. Avec un peu d’imagination, se devinent aussi les thermes qui se composaient de bains chauds (caldarium), alimentés en eau par des fours situés au sud du complexe, ainsi que des bains froids (frigidarium). Quant aux latrines, quatre colonnes y ont été remises à leur place, tandis que les morceaux de celles du temple d’Auguste jonchent le sol, éparpillées non loin des fragments de l’entablement du temple. Sans doute est-il est vain que d’essayer, mentalement, de redonner vie à ces lieux endormis.
Le terme prétoire, en lui-même, désigne étymologiquement le lieu où réside le chef (praetor), et par extension la résidence du gouverneur (procurateur) d’une province. Celui de Gortyne, datant du 1er siècle de notre ère, fut sans cesse modifié. Détruit sous Trajan par un tremblement de terre (début du IIe siècle), il ne sera pas reconstruit en tant que prétoire, le siège de la province de Crète ayant été transféré à Cyrène. Les bâtiments seront à nouveaux détruits par le grand tremblement de terre de 365 ap JC, puis reconstruit une dernière fois en 383 ap JC. Aujourd’hui il n’en reste que ce grand squelette perdu parmi les tâches des fleurs, s’offrant aux attentions dilettantes. Une terre sacrée à sa manière, à goûter sans hâte, hors des contingences de la modernité ; extasiés sous le bleu du ciel. Projetés dans un  ailleurs…

Dernier coup d’œil en arrière :
De loin ce n’est qu’un vaste cimetière d’où émergent quelques gravas. De près, c’est tout un monde ; un vaste mausolée à ciel ouvert.

Gortyne, Prétoire

Ouvrages de référence m’ayant aidé à la rédaction de l’article

* Gortyne, Antonis Vasilakis, ed Iraklio
* La civilisation Minoenne, Stylianos Alexiou, ed Heraklion
* Cnossos, Antonis Vasilakis, ed Iraklio
* Gournia, ed Ministry of culture, archeological receipts fund


Notes
(1) varie selon les sources, de 3500 av JC jusque 1900 av JC.
(2) Domination s’appuyant sur la puissance maritime.
(3) Dans la liste des cités ayant participés à la guerre de Troie, Homère mentionne, entre autre, Cnossos, Gortyne et Phaistos
(4) pseudo-Apollodore (III, 1, 2)
(5) Enéide, livre VI, la descente aux enfers
(6) Ovide, Les Métamorphoses, livre VIII

5 mai 2013

Gortyne, sur les traces de Minos, Pasiphaé, Le Minotaure, Thésée, Dédale & Icare…

Gortyne
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« Dédale construisit une vache de bois montée sur des roulettes ; l'intérieur était creux, et elle était recouverte d'une peau de bovidé ; il la mit dans le pré où le taureau avait l'habitude de paître, et Pasiphaé y entra. Quand le taureau s'en approcha, il la monta, comme s'il s'agissait d'une vraie vache. Ainsi la jeune femme mit au monde Astérios, dit le Minotaure : il avait la tête d'un taureau et le corps d'un homme »

Pseudo-Apollodore (III, 1, 2)
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Gortyne - Prétoire, colonne
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« … à l'époque, un châtiment fut imposé aux Cécropides, qui, ô malheur !, sacrifiaient chaque année sept de leurs fils ; l'urne est dressée pour le tirage au sort. En face, la terre de Gnosse, qui émerge de la mer, y fait pendant : ici une passion cruelle pour un taureau, la fourbe substitution de Pasiphaé et, race mêlée, descendance difforme, voilà le Minotaure, monument d'une Vénus monstrueuse, enfin l'œuvre fameuse, le palais aux détours inextricables »


Virgile 

Enéide, livre VI, la descente aux enfers

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Gortyne - Basilique "Saint Tite"
Gortyne - Basilique, le cœur
Gortyne - Basilique
Gortyne - Aux abords de la basilique
Gortyne - Odéon
L'histoire de la construction du bâtiment n'est pas entièrement connue. Edifice circulaire de 33.3m de diamètre.
Gortyne - Odéon
Gortyne - Statue de philosophe
Gortyne - Temple des divinités egyptiennes
Temple des divinités égyptiennes. Seul sanctuaire de Crète consacré à ces divinités (Sérapis, Isis et Hermès Anubis).

Gortyne - Temple des divinités égyptiennes
Gortyne - Temple d'Apollon
Le sanctuaire d'Apollon Pythien est situé au centre de la ville antique, et fut pendant 13 siècles le temple officiel de la ville.

Gortyne - Temple d'Apollon
Gortyne - Temple d'Apollon
Gortyne - Temple d'Apollon
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire
Mosaïque au sol, pavement. 
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire
Hypocauste - système de chauffage par le sol utilisé à l'époque romaine
Gortyne - Prétoire
Colonne effondrée
Gortyne - Prétoire
Latrines
Gortyne - Prétoire.
Restes de canalisations
Gortyne - Prétoire.
Fragment de l'entablement du temple d'Auguste
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire.
Gortyne - Prétoire.
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire.
Thermes
Gortyne Prétoire.
Thermes
Gortyne - Prétoire.
Détail du pavement de mosaïque de la phase la plus ancienne (IIe siècle après JC) de la cour ouest du Prétoire.
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire.
Inscription
Gortyne - Prétoire.
Colonnes tombées du portique nord du temple d'Auguste au Prétoire.
Gortyne - Prétoire.
Inscription
Gortyne - Prétoire.
Inscription
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Prétoire
Gortyne - Théâtre romain
Gortyne - Théâtre romain
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« s'abandonnant au vertige des cieux, il gagne de l'altitude. C'est là qu'à l'approche du soleil ardent, la cire odorante qui maintient les plumes devient molle. Elle fond. Icare a beau agiter ses bras nus : privé d'ailes, il ne se soutient plus dans le vide. Il appelle son père, puis disparaît dans l'azur des flots de cette mer que l'on nomme depuis mer Icarienne ».

Les Métamorphoses, livre VIII
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Gortyne - Statue sans tête (Prétoire)
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Gortyne - Table des lois
« Si un mari et une femme divorcent, la femme emporte les biens apportés par elle en mariage à son époux, la moitié des fruits, s’il y en a, provenus des biens qui lui appartiennent, et la moitié des étoffes qu’elle a tissées, s’il y en a, et en outre cinq statères si le divorce est imputable au mari ».
(III-11) 

« Si le mari meurt laissant des enfants, la femme peut, si elle veut, se remarier, en emportant tout ce qui lui appartient, et ce que son mari lui a donné conformément à la loi, devant trois témoins majeurs et libres ». 
(III-13).
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Billet sur Gortyne

Gortyne - Inscription dans le Prétoire