La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?
A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.
Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...
En 2015, j'écrivais, en
première page de l'ouvrage, selon une manie qui m'est propre, « Lire
Paul Veynes, c'est comme boire une liqueur sous le soleil »..
Je venais d'ouvrir « L'empire gréco-romain ».
Mais il est des monuments
qui ne peuvent se lire qu'avec parcimonie – du moins chez moi.
Aussi ai-je ajouté en 2021 : « J'en reprends une
gorgée, dans le jardin (reprise page 209) ». Il faut
savoir que cet essai ne comporte pas moins de 1044 pages.
J'en reviens donc, en ce
samedi de canicule de septembre de reprendre le fil de cette lecture
à la page 640.
Et de me dire, sans que
ce cela soit ici d'aucune utilité, que finalement je n'aurai pas
réussi à finir ce livre avant la mort de son auteur (29 septembre
2022). Car je suis précisément arrivé à un passage où il est
question de trépas. Une problématique qui dépasse le strict cadre
de l'empire gréco-romain. J'en relève sur le fil quelques
fragments, et les abandonne à l'attention des quelques improbables
arpenteurs de chimères qui se perdront sur cette page :
« Les mythes
orphiques ou les initiations dionysiaques auxquels accédaient une
minorité de riches lettrés promettaient d'obtenir les faveurs des
dieux dans l'au-delà (…) Mais ce paradis souterrain ne comportait
pas d'enfer éternel (…) Le grand dilemme chrétien du salut ou de
la damnation éternels ne se posait pas » (p 641)
« Quant à
l'imagination populaire (…) Elle se représentait le séjour des
morts comme un lieu triste et ombreux où la vie était ralentie et
morne » (p 642)
« … le
scepticisme des classes lettrées ; César, grand pontife,
pouvait sans impiété ni scandale affirmer en plein Sénat qu'il n'y
avait rien après la mort » (p 644)
« … lorsque
nous-mêmes mettons des fleurs sur une tombe ou quand les anciens y
plaçaient de la nourriture, eux et nous ne pensons pas pour autant
que les morts viendront en humer le parfum... » (p 645)
« Les rites
funéraires (…), ne sont que des gestes consolateurs, des façon
d'honorer le défunt ou les métaphores du dévouement qu'inspire son
souvenir ». (p 646)
« … certaines
personnes vont 'visiter' (comme on dit) leurs défunts au cimetière
parce que, sans croire à la survie du mort, elles ne veulent pas
abandonner leur défunt, le laisser seul, le négliger ; elles
éprouvent de l'émotion devant la tombe ... » ( p 646/647)
« La sensibilité
est première lorsqu'un de nos contemporains dépose dans le cercueil
d'un de ses proches le livre ou le disque préféré du défunt ;
il ne croit pas pour autant que le disparu le lira ou l'écoutera :
il répond à sa sensibilité et non à une croyance qu'il n'a
pas » (p 649
Vue du forum, depuis le musée Capilontin ( Photo par Axel)
Par un mardi de début avril, jour
de grand bleu, se rendre tôt sur les traces des romains de l’antiquité. Et
contempler les restes d’une civilisation qui se pensa éternelle, croyance fort
répandue mais toujours détrompée. Qu’on se le tienne pour dit !
Entrons, dans l’aire circonscrite
par les nécessités modernes[1],
du côté de l’arc de Titus, situé pas très loin du colisée et érigé par Domitien
(81 après JC) pour célébrer les victoires de son frère à Jérusalem – et la
destruction du temple de ladite ville … De quoi faire le pendant avec l’arc
Constantin, cet empereur qui lui se convertira sur son lit de mort, en 337, à
la religion du crucifié.
Arc de titus (photo par Axel)
Arc de Titus ( Photo par Axel)
A déambuler parmi ces ruines il
faut fournir un effort pour s’imaginer les bâtiments tels qu’ils furent au
temps de leur splendeur. A cela s’ajoute une autre difficulté. Ce que nous
contemplons désormais ce sont les restes de constructions étalées sur plus de
quatre siècles. Ce que voyait Jules César (-100/-44), n’est pas ce voyait
Hadrien (76/138), Marc-Aurèle (121/180) ou Dioclétien (244/311). Que cela ne
nous empêche pas de laisser filer le fil de nos rêveries …
Mais poursuivons notre chemin.
Une fois passé l’arc de Titus, descendons vers la voie sacrée pour longer la
basilique de Maxence et se planter devant le temple d’Antonin et Faustine
(construit vers 141) et qui sera transformé en église au Moyen-Age – tout se
recycle, il n’est qu’à voir le destin de Sainte-Sophie à Istanbul[2].
Ce même Antonin qui fera ériger une muraille célèbre dans ce qu’on appelait
alors la Bretagne.
Vue sur le temple d'Antonin et faustine (photo par Axel)
De là aller visiter la maison des
vestales, ces vierges choisies dans les plus grandes familles patriciennes et
chargées de veiller à l’entretien du feu sacré de Vesta, la déesse du foyer et
de la famille. Il ne reste aujourd’hui que quelques murs adossés au mont
Palatin, de ce qui fut autrefois un complexe qui comprenait à la fois le temple
de Vesta et les habitations des servantes du culte, logement organisé autour
d’un atrium central. Jadis alignées sous le portique entourant la cour, se
tiennent encore debout quelques statues des Grandes vestales, certaines décapitées…
« Mais pourquoi est-ce que ces figures de vestales nous plaisent
toujours »[3],
s’interroge Diderot. A chacun sa réponse …
Maison des vestales (photo par Axel)
Statue de vestale (Photo par Axel)
S’ouvre ensuite à la visite le
temple d’Auguste, jouxtant l’église Santa Maria Antiqua, construite au Ve
siècle et décorée de fresques de style byzantin, et dont s’apprécie la
fraicheur à l’heure du zénith. Il sera dès lors loisible de secouer la
poussière de nos semelles en direction de la place du forum et d’y poser un peu.
De tourner notre regard vers le temple de César, inauguré par Auguste en 29 av
JC, puis admirer les colonnes et une partie de l’entablement du temple de
saturne, de loin le plus ancien du forum romain (construit vers 498 av JC). De
la basilique Julienne il ne reste pas grand-chose et l’on peine à concevoir que
ce fut là le lieu des réunions, des procès et quelques autres activités
civiques …
Dans le forum, en excellente compagnie (photo par Axel)
Mais partons en direction de la
curie, le bâtiment où se réunissait le Sénat romain. Et d’imaginer quelques
figures célèbres y déambuler alentour, en toge. Marc-Antoine, Cicéron, Tacite
ou encore Brutus, tristement célèbre pour avoir participé à l’assassinat de César…
Cicerón denuncia a Catilina, por Cesare Maccari
Une fois contournée la curie on passera
dans un dédale souterrain, filant sous la voie contemporaine qui coupe en deux
la zone archéologique, la via dei Fori Imperiali inaugurée par Mussolini,
pour arriver au pied de la colonne Trajane, située dans le forum du « meilleur
des empereurs romains ». Ce forum, proche de celui d’Auguste et celui
de César, sera d’ailleurs le dernier construit à Rome (entre 106 et 113).
Mais ce périple tranquille est
loin d’être achevé, car de là rebroussons chemin en direction de la basilique Emilienne,
à la rencontre de quelques corneilles mantelées venues inspecter les lieux. Le
mot de basilique pose d’ailleurs question aux oreilles modernes, car nous y
entendons d’ordinaire un édifice religieux. Dans la Rome antique il n’en est
rien et le bâtiment, en général de forme rectangulaire, fait à la fois office
de tribunal, de bourse de commerce et même de lieu de promenade.
Corneille mantelée, dans le forum (photo par Axel)
Reprenons ensuite la voie sacrée
et remontons vers le Palatin, l’une des sept collines de Rome, passant sous les
ombrages des jardin Farnèse, créés au XVIe siècle sur l’emplacement des ruines
du palais de l’empereur Tibère. Et de découvrir des espaces considérables qui
mèneront le flâneur du temple de la Magna Mater à la Domus Augustana et
son immense stadium.
Stadium (photo par Axel)
Enfin revenir admirer une
dernière fois, en surplomb depuis la terrasse des jardins, le forum antique et
s’y perdre en rêveries avant de se tourner vers le colisée. Et résolument s’y
engager.
Vue du forum depuis le Palatin (photo par Axel)
Vue du forum depuis le Palatin (photo par Axel)
Sur ce colisée on a tant écrit ;
nous n’allons pas ici en rajouter une louche. Y mettre les pieds est en
revanche une expérience singulière. L’ampleur de cet amphithéâtre certes
impressionne, mais l’on peut difficilement ne pas être aussi un peu déçu. Bien
sûr il y a beaucoup trop de visiteurs pour pouvoir pleinement savourer les
lieux. Mais c’est aussi je crois le lot de tous les endroits trop célèbres. Le
réel ne peut y être à la hauteur des attentes. Ceci dit, il faut tenter d’imaginer
ce que pouvaient être les spectacles donnés à l’époque impériale dans cette
arène qui pouvait accueillir plus de 50.000 spectateurs. On pense évidemment
aux spectacles de gladiateurs, mais pas seulement. Passant on pourra lire avec
profit l’excellent ouvrage d’Éric Teyssier, « La mort en face, le
dossier gladiateur » - l’auteur était venu sur les ondes de France
Culture en 2010 dans l’émission Le salon noir. On trouvera sur cet espace une transcription partielle de l’entretien.
Le colisée (photo par Axel)
Quoi qu’il en soit on prendra
plaisir à découvrir les machineries qui étaient alors situées sous l’arène pour
permettre la mise en place des décors, l’arrivée aussi des combattants et des
animaux.
Avant de refluer, lorsque le
soleil s’affaisse sur le forum, des arches du colisée on posera enfin les yeux sur
le temple de Venus, dont la construction remonte au règne d’Hadrien. La vue
donne sur la terrasse et les colonnes du péristyle. Puis il faudra bien se
résoudre à s’éloigner, non sans savourer le calme du parc del Colle Oppio e
delle terme di Traiano, d’y rencontrer des bandes de serins cini et de se
dire que l’on reviendra !
[1]
Il y a bien sûr l’aspect mercantile de l’affaire mais pas que … Imaginons qu’il
soit possible de laisser se déverser dans le cœur du forum antique, la foule
considérable des badauds, ces vénérables vigies d’une histoire trépassée,
vieilles de deux millénaires, seraient anéanties en quelques années. Et puis,
il y a déjà bien assez de monde comme cela !
[2] Voir le
billet : A Constantinople, sous les voutes de Sainte Sophie : Dandolo et
la quatrième croisade.
Il existe moult publications plus
ou moins savantes sur la Villa Adriana. Il n’est pas question ici d’ajouter du
texte aux textes facilement trouvables sur la toile.
Mais juste partager une émotion. L’émotion
suscitée par ces ruines hors du temps ; par le gigantisme échevelé de ce
complexe architectural qui, à son heure de gloire, pouvait abriter de l’ordre
de 3000 personnes. De cette splendeur il ne reste aujourd’hui que quelques
vestiges ; colonnades, vigies statufiées, carcasses de bâtiments, pans de
murs, dédales et arches branlantes. Des restes de mosaïques encore, picorés par
la végétation … Et la beauté fulgurante des bassins aux eaux glauques. S’y
reflètent, paisibles des divinités déchues, sinon oubliées…
Villa Adriana ( Photo par Axel)
La Villa Adriana est située à
environ 30 km de Rome, sur le territoire de Tivoli. Pour s’y rendre, si l’on
n’a pas de voiture, le moyen le plus direct est le train (départ gare Termini à
Rome). Arrivé à la gare de Tivoli, il faut alors de rejoindre la place centrale
de la vieille ville, à quelques encablures de la Villa d’Este, et ses jardins
magiques, qu’il convient aussi de visiter. De là un bus conduit à l’entrée de
la Villa Adriana (un trajet d’environ 5 km).
Villa Adriana (Photo par Axel)
Un peu à l’écart des gros
circuits touristique romains, avec un peu de chance il est possible de jouir d’une
tranquillité abyssale, loin des foules – le complexe est aussi très vaste et
les visiteurs s’y diluent … Et de rêvasser aux époques révolues, idéalisées à l’envie.
Lorsqu’on songe à l’empereur Hadrien,
le nom de Margueritte Yourcenar vient parfois en tête. Sa première rencontre
avec lui date de 1922 « C’est la villa Adriana [la somptueuse demeure de
l’empereur à Tivoli] qui a été le point de départ, l’étincelle, quand je l’ai
visitée à l’âge de 20 ans ». A déambuler sans but parmi ces vieilles
pierres chargées d’histoires et de mystères, l’envie de lire ou relire les « Mémoires
d’Hadrien » s’esquisse. D’ailleurs, pour l’anecdote, lors d’une de ses
visites sur le site, la romancière de déplorer : « La villa
d'Hadrien, beau lieu aujourd'hui désacralisé par des restaurations indiscrètes
ou par de vagues statues de jardin ... sans parler d'une buvette et d'un
parking ». Cela n’a pas changé, mais la situation n’a pas empiré - au
regard de tous ces hauts-lieux défigurés, la villa Adriana s’en tire plutôt
honorablement.
Villa Adriana (photo par Axel)
Villa Adriana (photo par Axel)
Un autre visiteur célèbre de la Villa
fut Piranèse. Et qui laissa de l’endroit quelques œuvres, teintées d’un romantisme
un peu désuet - enjolivement du réel … Mais ne boudons point notre plaisir.
Piranèse - Ruines de la villa Adriana
Enfin s’il faut évoquer quelques
lieux magiques : le canope, ce plan d’eau bordé de colonnades et de
cariatides de reflétant dans le vert de l’onde… Le théâtre maritime et le serapeum,
la salle des philosophes ou encore les grands termes … Sans oublier la statue
du temple de Venus.
Livie (Livia Drusilla –
née 58 Av J.C) fut la troisième épouse de l’empereur Auguste. Dans sa villa
Suburbaine, qui était alors située près du quartier de la Prima Porta, existait
une pièce semi-souterraine, de taille assez modeste, couverte de peintures
bucoliques. S’y donnait probablement des banquets.
Les murs sont des jardins. A l’arrière-plan
de hautes collines cernent le paysage. Dans la frondaison, parmi les fleurs et
les fruits, les oiseaux y sont représentés à foison. Il pourrait être tentant pour
le miroiseur de chercher à en identifier les espèces. La tâche serait sans doute vaine, sinon inutile
...
Et puis laissons le mystère infuser
– Le pur plaisir du regard.
Villa di Livia (Photo par Axel)
Villa di Livia (Photo par Axel)
« Les peintures, datées
des années 30-20 avant J.-C., présentent une grande variété de plantes et
d’oiseaux, dont pins, chênes, grenades, myrtes, lauriers roses, dattiers,
arbousiers, lauriers, buis, cyprès, lierre et de nombreuses fleurs :
coquelicots, chrysanthèmes, camomille, etc. »
Villa di Livia (Photo par Axel)
Cette salle est reconstituée
aujourd’hui à Rome, dans le musée du Palazzo Massimo. Il est bon de s’y reposer.
Il est des villes dont on rêve de
fouler les rues… Des destinations nimbées de l’auréole d’un mystère térébrant,
propice à toutes les fantasmagories. Des endroits dont on se dit : « là-bas, j’irai un jour ! » Or
il advient que parfois les songes se réalisent…
Et la déconvenue à l’avenant (tous
les fantasmes n’ont pas vocation à se parer du manteau du réel).
Ainsi de Florence avec ses flamboiements
– la Renaissance à son zénith. Certes la vue depuis de belvédère surplombant la
ville est à couper le souffle – puis les yeux s’habituent... Car une fois en
contrebas, parmi les vestiges indemnes des gloires passées, la cité prend ses
allures de musée à ciel ouvert ; un parc d’attraction charmant, tapissé d’une
foule bariolée et avide. Bien sûr, la Galerie des Offices et ses célèbres
Botticelli…. Bien sûr les statues de la place della Signora et le Ponte
Vecchio ! Bien sûr…
Ponte Vecchio (photo par Axel)
Dans la Galerie des Office... (photo par Axel)
Piazza della Signora (photo par Axel)
Piazza della Signora (photo par Axel)
On m’excusera de préférer à la pompe
des Médicis le charme obscur de Volterra et ses vampires – Et plus encore les
beautés ineffables de San Gimignano…
Vue des collines, depuis Il Gufo de Chianti (photo par Axel)
Pousser l’indolence sur les
rivages herbeux de Toscane ; et suivre les ondulations du paysage avec partout
ces ifs à ciel ouvert. C’est le soir et le soleil s’épuise…
Bientôt résonnera sur les vignes
la voix si caractéristique du hibou… Un hululement ou un cri glissant dans
l’obscurité. « Il Gufo de Chianti » :
l’endroit porte à merveille son nom ; un endroit sans voisinage proche, où
l’on n’accède que par un sentier caillouteux après plusieurs kilomètres dans
les plis de la campagne. Autant dire un endroit délicieux… Un petit vignoble
comme on l’aime ; un cru qui se laisse lentement savourer, une lanterne en
suspend sur la table de la terrasse, un livre à la main – Et puis il y a ce
Limoncello artisanal au caractère affirmé ; puissant en bouche, fruité
juste ce qu’il faut…
Muser alors au bord d’une piscine
esseulée, alanguie sur le coteau, en
compagnie de Mme du Deffand. La marquise aimait à dire que son plus grand
malheur était celui d’être né. Tout à rebours de sa nièce, Julie de Lespinasse,
avide de croquer la vie à pleines dents, et affirmant : « Moi, au contraire, animée par l’ardent désir
de vivre, je rends grâce à la nature qui m’a fait naitre »[1].
Deux tempéraments, deux présences au monde. La première, rendue aveugle
trainera son ennui et son dégout de la vie plus de 80 ans, tandis que la
seconde ne dépassera pas les 43 ans.
Il gufo de chianti, au coucher de soleil... (photo par Axel)
C’est en 1754 que le destin des deux femmes se lie plus
étroitement : « Dorénavant, quand
presque chaque jour, vers 6h de l’après-midi, la chambre ‘moire bouton-d’or’
ouvre ses portes, Mme du Deffand n’est plus seule pour recevoir ses hôtes.
Tandis que la marquise attend assise dans son fauteuil, dont le haut dossier se
recourbe et couvre sa tête comme un toit – c’est le célèbre ‘tonneau’ -, Julie
va à la rencontre des visiteurs et s’acquitte des devoirs de la maitresse de
maison. Les familiers de Saint-Joseph s’habituent vite à ce curieux couple
formé par une femme d’esprit, vieille et infirme, et la jeune fille inconnue
venue de la campagne »[2].
Une relation complexe s’installe
entre la marquise et sa nièce, une complicité ayant un peu les allures d’une
sorte de conjonction des opposés. « Autant
Mme du Deffand peut apparaitre inaccessible, arrogante, caustique, autant sa
dame de compagnie est disponible, douce, passionnée, toujours à la recherche d’une
connivence. Au fond, deux façon opposées de traduire le même besoin d’attention,
révélant la même pathologie : l’altruisme et vibrante Julie ne se montrera
pas moins égocentrique que la marquise, apparemment si sceptique et
indifférente »[3].
Mais il arrive aux plus belles histoires de tourner
à l’aigre. Au retour en 1763 de d’Alembert de Prusse, la marquise prend « conscience de la révolution irréversible qui
a secoué, à son insu, son petit royaume. Sa dame de compagnie l’a remplacée et
dépouillée de ce qu’elle avait de plus cher. Il ne lui suffisait pas d’être traitée
avec bienveillance, d’être adulée pour sa grâce et sa jeunesse : profitant
de la confiance qui lui était accordée, elle s’est emparée du sceptre royal.
Pour d’Alembert, et pas seulement pour lui, le centre vital du salon de
Saint-Joseph présenté par Julie : la marquise est devenue une institution
qu’on regarde avec curiosité, qu’on admire certes, mais qui se survit à
elle-même, et qui appartient irrémédiablement au passé »[4].
Le conflit est désormais inévitable. Et Julie est
chassée 6 mois plus tard sans pitié. Mais aucun des amis de Mme du Deffand « n’est disposé à prendre parti contre la
prétendue coupable. La marquise se rend rapidement compte qu’imposer de
Saint-Joseph entre Julie et elle équivaudrait à un suicide. De Hénault à Mme de
Luxembourg, on rivalise de générosité pour assurer à Mlle de Lespinasse un
logement, des meubles et une rente lui permettant de vivre décemment »[5].
Installée ainsi à peine à plus d’une centaine de
mètres de sa
tante, dans un élan de tendresse Julie lui propose une paix. En
vain.
Julie de Lespinasse ouvrira finalement, rue de
Bellechasse, son propre salon. Nous sommes en 1764. Ce salon deviendra vite,
pendant 10 ans, le centre de la vie intellectuelle de Paris.
Jamais les deux femmes ne se réconcilieront et
entre elles s’installera désormais « une
haine non active ».
Julie laissera à la postérité un portrait impitoyable
sur sa tante, dont l’esprit se condense dans la dernière phrase : « … son caractère a fait le malheur de sa vie ».
On ne peut tout à fait lui donner tort à la lecture ce que confiant peu
auparavant la marquise à Walpole : « Toutes les histoires universelles et les recherches des causes m’ennuient ;
j’ai épuisé tous les romans, les contes, les théâtres ; il n’y a que les
lettres, les vies particulières, et les mémoires écrits par ceux qui font leur
propre histoire, qui m’amusent et m’inspirent quelques curiosité. La morale, la
métaphysique me causent un ennui mortel. Que dirai-je ? J’ai trop vécu »[6]
Apprenant enfin en 1776 la mort de sa nièce, Mme du Deffand
aura pour toute réflexion : « Elle
aurait bien dû mourir 15 ans plus tôt ; je n’aurai pas perdu d’Alembert »[7].
Mais il temps de se coucher. Demain Sienne peut-être
Florence, ce berceau de la Renaissance devenu un immense parc d’attraction.
L’aristocratie du silence.
Florence (photo par Axel)
[1] Mlle de
Lespinasse à Condorcet, 7 septembre 1774.
[2] Tiré de
l’excellent essai de Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, p 205.
Lancé sous le soleil depuis Pozzalo à un rythme nonchalant, dépasser
Gela dont les restes antiques ont succombés sous l’industrialisation ; et
de penser à Eschyle, ce tragédien grec dont le trépas dans la cité sicilienne remonte
en 456 av JC ; une mort assez éloignée des canons usuels de la tragédie,
puisque l’auteur présumé du « Prométhée
enchainé » succomba au choc d’une tortue reçue sur son crâne lisse
comme un cailloux. L’animal avait été lâché par un rapace, peut-être un Gypaète barbu, aujourd’hui disparu de l’île, un aigle de Bonelli ou encore un vautour percnoptère. Qui pour savoir ? Un oiseau possiblement en migration qui,
selon la légende, voulant trouver pitance fracassa les espoirs de désigner un
autre astéroïde au nom[1] du
plus ancien des trois tragiques grecs[2]
.
Mais les kilomètres défilent et voilà que la Valle dei Templi, surgit d’un coup au
détour des collines, en surplomb de la route côtière qui s’est faite belle
pour les derniers kilomètres ; un tapis aux allures d’allée ombragée située
à quelques encablures de la maison natale de Pirandello…
Le mois de mai étire son ruban d’indolence sur la « La plus belle des cités mortelles »[3], avec
les colonnes du temple d’Héra ou de Junon, selon nos préférences[4], qui se découpent droit
au-devant, fières sur le ciel, toisant de haut le visiteur. Car plutôt que de
vallée, cette langue aux parures antiques, campe sur un promontoire entre
la mer et la ville contemporaine ; une ligne de crète s’abaissant jusqu’aux
portes en ruine, non loin du jardin de la Koymbetra.
Télamon couché (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour photo en grand format]
La ville antique d’Agrigente fut fondée aux
environs de 580 av JC par un aéropage de colons Rhodiens et Crétois installés
à Gela ; Du rocher de Lindos au Dédale – Cléobule et le Minotaure …A cette même époque, Thales de Milet (645 –
527 av JC), un autre des sept sages de la Grèce antique, dont la mort a aussi
son originalité, s’adonnait au calcul de la pyramide de Khéops et prédisait une
éclipse.
De quoi camper une époque.
L’un des anagrammes d’Agrigente est
« égratigné ». Et la ville le fut bien des fois au cours de son
histoire mouvementée. Heurs et malheurs dans laquelle s’inscrit le destin des
temples de l’Akragas des grecs, ou l’Agrigentum des romains.
Lorsque l’on songe à Agrigente, vient aussitôt en
tête le nom d’Empédocle (vers 490- 435 av JC), facétieux présocratique dont la
mort est aussi selon la tradition fort rocambolesque…
L’individu, au-delà de ses excentricités, avait
apparemment une haute idée de sa valeur, n’hésitant pas à claironner des
envolées du style : « Moi qui suis
pour vous un dieu immortel, non plus un mortel… ». Aujourd’hui on dirait que
l’homme avait du mal à entrer dans ses sandales. Eh bien une sandale, voilà l’unique
vestige matériel qu’il laissera à la postérité, après avoir disparu sur le bord
de la bouche de l’Etna. Accident ou chute volontaire, ce qui est sûr c’est que
le philosophe était obsédé par le feu. En guise d’hommage, sans doute, le
volcan recrachera ainsi pour toute relique l’une de ses chausses de bronze.
Voilà pour ce fervent défenseur de la démocratie,
et capable de tuer en son nom.
Venons-en au chapelet des temples, posés là depuis
25 siècles en enfilade, parallèlement au rivage de la Mare Nostrum alanguie à un mile marin au sud. Et de revêtir nos
toges mentales pour parcourir les lieux du ponant au levant ; de la base
au sommet du promontoire où furent semés ces vigies de pierre. Du temple de
Castor et Pollux au temple d’Héra donc…
Flâner tout d’abord parmi les tambours des colonnes
effondrées du temple dit « L », daté du cinquième siècle av JC. Ici,
rien n’est debout, ce qui n’ôte pas une once au plaisir de la rêverie. Pourquoi
« L »[5] ?
Nous n’en saurons rien – et peu importe au fond ; les vertèbres du temple
de la divinité inconnue peu bien garder son secret.
De là contempler Castor et Pollux, encore dénommé
temple des Dioscures, ces jeunes garçons fils de Zeus et Léda. Le dompteur de
chevaux et le pugiliste, selon l’Illiade… Sur ce bâtiment quelques colonnes
d’angle furent relevées en 1836, non sans causer polémique, les restes de la
corniche provenant d’un autre temple – Une greffe qui néanmoins entretien le
goût moderne, sinon romantique, pour les ruines.Aux spécialistes de s’écharper sur le
bien-fondé ou non d’une telle restauration[6].
Filons ensuite sur le fil des éboulis vers le
temple de Zeus Olympien, construit après la victoire sur les carthaginois en
480 av JC. Difficile d’imaginer aujourd’hui la monumentalité du plus grandiose
des temples de l’antiquité parmi ceux dédiés à Zeus. Pour s’en donner une vague
idée, imaginons une immense base rectangulaire de plus de 100 mètres de longs
pour 50 de large ; un temple doté de demi-colonnes de presque 17 mètres de
hauteur, avec les inter-colonnes occupées par des télamons, variantes
masculines de la cariatide hauts de plus de sept mètres.
La reproduction de l’un de ces colosses, repose
aujourd’hui allongée au pied des marches du sanctuaire. Impassible, ou presque,
aux usures du temps.
Gravissant la colline, arrivons alors sous le
soleil de midi au temple d’Héraclès, dont neuf colonnes, telles les restes d’un
navire en perdition, se dressent encore alignées vers l’est. Il serait
d’ailleurs plus juste de dire qu’elles furent remises sur pied en 1922.
Précisons qu’elles sont hautes de 10 mètres pour un diamètre de 2,2
mètres – de quoi satisfaire les amoureux des chiffres, tant il est vrai
que la poésie s’amourache parfois du nombre. Et d’ajouter que les informations détaillées
reprises ici, furent glanées pour l’essentiel dans un excellent petit opus
commis par un certain Giuseppe Di Giovanni[7], livret qu’on préférera
aux publications plus récentes, ostensiblement plus ternes (et plus chères).
A noter qu’Héraclès était la divinité la plus
honorée en Sicile et que les habitants d’Agrigente, l’invoquaient « pour être libérés des mauvais rêves et des
pensées érotiques »[8] … Pas sûr qu’il faille se
défaire de ces dernière.
L’ascension nous conduit ensuite en pente douce au
temple dit de la Concorde, le mieux conservé du site. Il fut érigé aux
alentours de 430 av JC et doit son nom à une inscription latine retrouvée in situ. Ce « Concordia », n’avait évidemment rien à voir avec la divinité
révérée en ces lieux – encore un sanctuaire dévolu à une créature passée dans
l’ombre des siècles …
Converti en basilique chrétienne au VIe siècle de
notre ère, le temple retrouvera son aspect original après sa restauration en
1743, l’année de sa mise dans le registre des monuments nationaux.
D’une longueur approximative de 42 mètres sur 20 de
large, il était composé de trois pièces : Le naos, cœur du lieu et véritable
demeure de la divinité ; ensuite une antichambre à deux colonnes, placée
au-devant du naos ; sur l’arrière enfin se trouvait un autre vestibule
servant à la conservation des trésors, des offrandes votives ainsi que les
archives du temple.
A déambuler ainsi, parmi les vestiges, remontant
vers l’est, on ne manquera pas de contempler à bâbord sur les hauteurs la ville
moderne étirée sur la ligne d’horizon ; le bourdonnement infatigable de la
vie comme elle va, tandis qu’à tribord se déroulent les niches de la nécropole
paléochrétienne. Ce contraste nous rappelle, comme s’il fût nécessaire, que
tout passe. « Rien de nouveau sous
le soleil ».
Situées dans les hypogées de la Villa Aurea, havre de verdure planté à
mi-chemin entre le temple de la Concorde et celui d’Héra, et qui fut la
propriété d’un ancien officier de la marine anglaise[9] fasciné par les ruines de
la Vallée des Temples, les niches de la nécropole portent aussi le nom de
« grottes Fregapane ». Elles sont datées du IVe siècle de notre ère
et criblent la muraille de l’ancienne cité.
Et arriver enfin au temple d’Héra, dressé tout à la
proue du vaisseau de pierre que constitue le promontoire de la Valle dei Templi d’Agrigente. Là où Caspar
David Friedrich drapa en majesté les ruines de ses pinceaux, sans cependant y
vouloir mettre les pieds…
Ce temple dorique, érigé vers 450 av JC, brûlé par
les carthaginois, puis reconstruit par les romains au premier siècle avant
notre ère, fera l’objet de plusieurs représentations picturales. En la matière
il est loisible de préférer à la touche à la fois desséchée et un peu convenue
du romantique du XIXe, le bucolique et vivant « Paysage avec ruines de temples en Sicile » du néoclassique duXVIIIe, Jacob Philipp Hackert. A chacun de faire son choix …
Un mot enfin du rituel pratiqué dans ce
temple : « … une fois terminé
le bain purificateur dans les eaux de la rivière sacrée Akragas, les époux
offraient à Héra, protectrice du mariage, une brebis dépouillée de ses
viscères. La blancheur de l’animal symbolisait la douceur qui devait unir les
deux époux. Plutarque nous rapporte dans ses récits, qu’avant d’immoler la
bête, on l’aspergeait d’eau froide : si elle tremblait, on reportait la
cérémonie à plus tard… »[10]
« Tous
les fleuves vont à la mer et la mer n’est pas remplie »
(Ecclésiaste)
Temple d'Héra (photo par Axel)
[Cliquer sur la légende pour photo en grand format]
[4]
Pour ma part j’ai choisi sans la moindre hésitation, entre les dénominations
grecques ou latines.
[5] On peut supposer, que par
manque d’imagination, ce L signifie juste qu’il s’agit là de la ruine notable
numéro 12 du site.
[6] Pensons à cet égard à la
restauration du palais de Minos à Cnossos, par Sir Arthur Evans. Fallait-il la
commettre ? Le débat est ouvert.
[7] « Déjà inspecteur honoraire des Biens
Archéologiques ». J’aime beaucoup ce « déjà », à prendre dans le sens qui nous convient. Il n’y a pas
de nom d’éditeur à ce modique ouvrage (4 €) fort bien fait. Son titre : « La Vallée des Temples, La vallée la plus
sacrée du monde » Là encore le superlatif fait délice !