Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


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25 mai 2023

Autour de Thérèse philosophe : Sur les religions

 

Dans une bouquinerie, sur le point hélas de passer à la trappe, victime des appétits mercantiles d’un groupe de ce que l’on nomme la grande distribution, je suis tombé par hasard sur plusieurs ouvrages d’une collection dédiée aux « grands classiques de la littérature libertine ». Parmi eux Thérèse philosophe, attribué sans certitude absolue à Jean-Baptiste Boyer d’Argens. Le roman fut écrit dans la décennie 1740 et imprimé en 1748 par l’éditeur du déjà sulfureux « Le portier des chartreux ».

Dans l’excellente introduction on peut lire : « L’homme d’aujourd’hui s’étonne de trouver dans un même texte des descriptions très crues de scènes de sexe et de discours argumentatifs sur la religion, la morale ou la liberté humaine … Pour le lecteur contemporain, pornographie et philosophie sont des choses bien différentes. (…) Sous l’Ancien Régime, les récits obscènes et l’expression de pensées hétérodoxes appartiennent à un même ensemble : celui des textes interdits »

Et d’en arriver au savoureux passage sur les religions. Le texte n’a certes pas la radicalité d’un fameux prédécesseur en la personne de Jean Meslier, curé d’Etrépigny (voir ici le billet lui ayantété consacré), mais demeure savoureux. Ce discours de l’Abbé T… s’adresse à sa maîtresse, Mme C…. Le voici :

 


« – Quoi ? Madame, répondit l’Abbé, vous ne vous souvenez donc pas que nous ne sommes point libres, que toutes nos actions sont déterminées nécessairement ? Et si nous ne sommes pas libres, comment pouvons-nous pécher ? Mais entrons, puisque vous le voulez, sérieusement en matière sur le chapitre des religions. Votre discrétion, votre prudence me sont connues ; et je crains d’autant moins de m’expliquer, que je proteste devant Dieu de la bonne foi avec laquelle j’ai cherché à démêler la vérité de l’illusion. Voici le résumé de mes travaux et de mes réflexions sur cette importante matière.

« Dieu est bon, dis-je ; sa bonté m’assure que si je cherche avec ardeur à connaître s’il est un culte véritable qu’il exige de moi, il ne me trompera pas, je parviendrai à connaître évidemment ce culte, autrement Dieu serait injuste. Il m’a donné la raison pour m’en servir, pour me guider : à quoi puis-je mieux l’employer ?

« Si un chrétien de bonne foi ne veut pas examiner sa religion, pourquoi voudra-t-il (ainsi qu’il l’exige) qu’un mahométan de bonne foi examine la sienne ? Ils croient l’un et l’autre que leur religion leur a été révélée de la part de Dieu, l’une par Jésus-Christ, l’autre par Mahomet.

« La foi ne nous vient que parce que des hommes nous ont dit que Dieu a révélé certaines vérités. Mais d’autres hommes en ont dit de même aux sectaires des autres religions ; lesquels croire ? Pour le savoir, il faut donc examiner ; car tout ce qui vient des hommes doit être soumis à notre raison.

« Tous les auteurs des diverses religions répandues sur la terre se sont vantés que Dieu les leur avait révélées ; lesquels croire ? Examinons quelle est la véritable ; mais comme tout est préjugé de l’enfance et de l’éducation, pour juger sainement, il faut commencer par faire un sacrifice à Dieu de tout préjugé, et examiner ensuite avec le flambeau de la raison une chose de laquelle dépend notre bonheur ou notre malheur, pendant notre vie et pendant l’éternité.

« J’observe d’abord qu’il y a quatre parties dans le monde ; que la vingtième partie, au plus, d’une de ces quatre parties est catholique ; que tous les habitants des autres parties disent que nous adorons un homme, du pain, que nous multiplions la Divinité ; que presque tous les Pères se sont contredits dans leurs écrits : ce qui prouve qu’ils n’étaient pas inspirés de Dieu.

« Tous les changements de religions, depuis Adam, faits par Moïse, par Salomon, par JésusChrist, et ensuite par les Pères, démontrent que toutes ces religions ne sont que l’ouvrage des hommes. Dieu ne varie jamais, il est immuable.

« Dieu est partout : cependant, l’Écriture sainte dit que Dieu chercha Adam dans le paradis terrestre, Adam ubi es ? que Dieu s’y promena, qu’il s’entretint avec le diable au sujet de Job. La raison me dit que Dieu n’est sujet à aucune passion : cependant, dans la Genèse, chapitre VI, on y fait dire à Dieu qu’il se repent d’avoir créé l’homme ; que la colère n’a pas été inefficace.

Dieu paraît si faible dans la religion chrétienne, qu’il ne peut pas réduire l’homme au point où il le voudrait : il le punit par l’eau, ensuite par le feu, l’homme est toujours le même ; il envoie des prophètes, les hommes sont encore les mêmes ; il n’a qu’un fils unique, il l’envoie, le sacrifie, cependant les hommes ne changent en rien. Que de ridicules la religion chrétienne donne à Dieu !

« Chacun convient que Dieu sait ce qui doit arriver pendant l’éternité ; mais Dieu, dit-on, ne connaît ce qui doit résulter de nos actions qu’après avoir prévu que nous abuserions de ses grâces, et que nous commettrions ces mêmes actions ; il résulte néanmoins de cette connaissance que Dieu, en nous faisant naître, savait déjà que nous serions infailliblement damnés et éternellement malheureux.

« On voit, dans l’Écriture sainte, que Dieu a envoyé des prophètes pour avertir les hommes et les engager à changer de conduite. Or, Dieu, qui sait tout, n’ignorait pas que les hommes ne changeraient point de conduite. Donc, l’Écriture sainte suppose que Dieu est un trompeur. Ces idées peuvent-elles s’accorder avec la certitude que nous avons de la bonté infinie de Dieu ?

« On suppose à Dieu, qui est tout-puissant, un rival dangereux dans le diable, qui lui enlève sans cesse malgré lui les trois quarts du petit nombre des hommes qu’il a choisis, pour lesquels son fils s’est sacrifié, sans s’embarrasser du reste du genre humain. Quelles pitoyables absurdités !

« Suivant la religion chrétienne, nous ne péchons que par la tentation : c’est le diable, dit-on, qui nous tente. Dieu n’avait qu’à anéantir le diable, nous serions tous sauvés. Il y a bien de l’injustice ou de l’impuissance de sa part.

« Une assez grande partie des ministres de la religion catholique prétend que Dieu nous donne des commandements, mais soutient qu’on ne saurait les accomplir sans la grâce que Dieu donne à qui lui plaît ; et que, cependant, Dieu punit ceux qui ne les observent pas ! Quelle contradiction ! Quelle impiété monstrueuse ! Y at-il rien de si misérable que de dire que Dieu est vindicatif, jaloux, coléreux ; de voir que les catholiques adressent leurs prières aux saints, comme si ces saints étaient partout, ainsi que Dieu ; comme si ces saints pouvaient lire dans les cœurs des hommes et les entendre ?

« Quelle ridiculité de dire que nous devons tout faire pour la plus grande gloire de Dieu ! Est-ce que la gloire de Dieu peut être augmentée par l’imagination, par les actions des hommes ? Peuvent-ils augmenter quelque chose en lui ? Ne se suffit-il pas à lui-même ? « Comment des hommes ont-ils pu s’imaginer que la Divinité se trouvait plus honorée, plus satisfaite de leur voir manger un hareng qu’une mauviette, une soupe à l’oignon qu’une soupe au lard, une sole qu’une perdrix, et que cette même divinité les damnerait éternellement si, dans certains jours, ils donnaient la préférence à la soupe au lard ?

« Faibles mortels ! Vous croyez pouvoir offenser Dieu ! Pourriez-vous seulement offenser un roi, un prince, qui seraient raisonnables ? Ils mépriseraient votre faiblesse et votre impuissance. On vous annonce un Dieu vengeur, et on vous dit que la vengeance est un crime.

Quelle contradiction ! On vous assure que pardonner une offense est une vertu, et on ose vous dire que Dieu se venge d’une offense involontaire par une éternité de supplices

« S’il y a un Dieu, dit-on, il y a un culte. Cependant, avant la création du monde, il faut convenir qu’il y avait un Dieu et point de culte. D’ailleurs, depuis la création, il y a des bêtes qui ne rendent aucun culte à Dieu. S’il n’y avait point d’hommes, il y aurait toujours un Dieu, des créatures et point de culte. La manie des hommes est de juger des actions de Dieu par celles qui leur sont propres.

« La religion chrétienne donne une fausse idée de Dieu ; car la justice humaine, selon elle, est une émanation de la justice divine. Or, nous ne pourrions, suivant la justice humaine, que blâmer les actions de Dieu envers son fils, envers Adam, envers les peuples à qui on n’a jamais prêché, envers les enfants qui meurent avant le baptême.

« Suivant la religion chrétienne, il faut tendre à la plus grande perfection. L’état de virginité, suivant elle, est plus parfait que celui du mariage : or, il est évident que la perfection de la religion chrétienne tend à la destruction du genre humain. Si les efforts des discours des prêtres réussissaient, dans soixante ou quatre-vingts ans, le genre humain serait détruit. Cette religion peut-elle être de Dieu ?

« Est-il rien de si absurde que de faire prier Dieu pour soi par des prêtres, par des moines, par d’autres personnes ? On juge de Dieu comme on juge des rois.

« Quels excès de folie de croire que Dieu nous a fait naître pour que nous ne fassions que ce qui est contre nature, que ce qui peut nous rendre malheureux dans ce monde, en exigeant que nous nous refusions tout ce qui satisfait les sens, les appétits qu’il nous a donnés ! Que pourrait faire de plus un tyran acharné à nous persécuter depuis l’instant de notre naissance jusqu’à celui de notre mort ?

« Pour être parfait chrétien, il faut être ignorant, croire aveuglément, renoncer à tous les plaisirs, aux honneurs, aux richesses, abandonner ses parents, ses amis, garder sa virginité, en un mot, faire tout ce qui est contraire à la nature. Cependant, cette nature n’opère sûrement que par la volonté de Dieu. Quelle contrariété la religion suppose dans un Être infiniment juste et bon !

« Puisque Dieu est le créateur et le maître de toutes choses, nous devons les employer toutes à l’usage pour lequel il les a faites, et nous en servir suivant la fin qu’il s’est proposée en les créant ; autant que par la raison, par les sentiments intérieurs qu’il nous a donnés, nous pouvons connaître son dessein et son but, et les concilier avec l’intérêt de la société établie parmi les hommes, dans le pays que nous habitons.

« L’homme n’est pas fait pour être oisif : il faut qu’il s’occupe à quelque chose qui ait pour but son avantage particulier concilié avec le bien général. Dieu n’a pas voulu seulement le bonheur de quelques particuliers ; il veut le bonheur de tous. Nous devons donc nous rendre mutuellement tous les services possibles, pourvu que ces services ne détruisent pas quelques branches de la société établie : c’est ce dernier point qui doit diriger nos actions. En conservant, dans ce que nous faisons, notre état, nous remplissons tous nos devoirs ; le reste n’est que chimère, qu’illusion, que préjugé.

« Toutes les religions, sans en excepter aucune, sont les ouvrages des hommes ; il n’y en a point qui n’ait eu ses martyrs, ses prétendus miracles. Que prouvent de plus les nôtres que ceux des autres religions ?

« Les religions ont d’abord été établies par la crainte. Le tonnerre, les orages, les vents, la grêle détruisaient les fruits, les grains qui nourrissaient les premiers hommes répandus sur la surface de la terre. Leur impuissance à parer ces événements les obligea à avoir recours aux prières envers ce qu’ils reconnaissaient être plus puissant qu’eux, et qu’ils croyaient disposé à les tourmenter. Par la suite, des hommes ambitieux, de vastes génies, de grands politiques, nés dans différents siècles, dans diverses régions, ont tiré parti de la crédulité des peuples, ont annoncé des dieux souvent bizarres, fantasques, tyrans, ont établi des cultes, ont entrepris de former des sociétés dont ils pussent devenir les chefs, les législateurs. Ils ont reconnu que, pour maintenir ces sociétés, il était nécessaire que chacun de leurs membres sacrifiât souvent ses passions, ses plaisirs particuliers au bonheur des autres. De là, la nécessité de faire envisager un équivalent de récompenses à espérer et de peines à craindre, qui déterminassent à faire ces sacrifices. Ces politiques imaginèrent donc les religions. Toutes promettent des récompenses et annoncent des peines qui engagent une grande partie des hommes à résister au penchant naturel qu’ils ont de s’approprier le bien, la femme, la fille d’autrui, de se venger, de médire, de noircir la réputation de son prochain, afin de rendre la sienne plus saillante. L’honneur fut associé par la suite aux religions. Cet être aussi chimérique qu’elles, aussi utile au bonheur des sociétés et à celui de chaque particulier, fut imaginé pour contenir dans les mêmes bornes, et par les mêmes principes, un certain nombre d’autres hommes.

« Il y a un Dieu, créateur et moteur de tout ce qui existe, n’en doutons point ; nous faisons partie de tout et nous n’agissons qu’en conséquence des premiers principes du mouvement que Dieu lui a donné. Tout est combiné et nécessaire, rien n’est produit par le hasard. Trois dés poussés par un joueur doivent infailliblement donner tel ou tel point, eu égard à l’arrangement des dés dans son cornet, à la force et au mouvement donné. Le coup de dés est le tableau de toutes les actions de notre vie. Un dé en pousse un autre, auquel il imprime un mouvement nécessaire ; et de mouvement en mouvement, il résulte physiquement un tel point.

De même l’homme, par son premier mouvement, par sa première action, est déterminé invinciblement à une seconde, à une troisième, etc. Car dire que l’homme veut une chose parce qu’il la veut, c’est ne rien dire, c’est supposer que le néant produit un effet. Il est évident que c’est un motif, une raison qui le détermine à vouloir cette chose : et de raisons en raisons, qui sont déterminées les unes par les autres, la volonté de l’homme est invinciblement nécessitée de faire telles et telles actions pendant tout le cours de sa vie, dont la fin est celle du coup de dés.

« Aimons Dieu, non pas qu’il l’exige de nous, mais parce qu’il est souverainement bon, et ne craignons que les hommes et leurs lois.Respectons ces lois, parce qu’elles sont nécessaires au bien public, dont chacun de nous fait partie.

« Voilà, Madame, ajouta l’Abbé T..., ce que mon amitié pour vous m’a arraché sur le chapitre des religions.

7 févr. 2023

Du pessimisme d’Herman Hesse

Le matin, avant de me rendre à bicyclette au tripalium, j’ai pris l’habitude de lire quelques pages, sirotant un thé affalé dans mon canapé. Une nouvelle, une poignée d’aphorismes ou un texte bref sur l’un des nombreux sujets que je goûte.

 

En ce moment c’est le recueil de textes d’Herman Hesse, « L’art de l’oisiveté » qui m’accompagne. J’y relève, l’œil encore endormi, ces quelques lignes tirées d’un texte daté de 1928 et intitulé « Oppositions » :

 

« … notre époque a pour mot d’ordre : la santé, la compétence et la confiance béate dans le futur, le rejet narquois de tous les problèmes profonds, le renoncement répugnant et lâche à toute forme de questionnement dérangeant, la jouissance de l’instant.

(…)

Lorsque je les vois exprimer un vif contentement et rire avec satisfaction, je ne puis m’empêcher de penser à l’année 1914. Je songe à l’optimisme soi-disant salutaire de ces peuples qui trouvaient tout magnifique, enthousiasmant et menaçaient de coller au mur chaque pessimiste rappelant que les guerres sont des entreprises fort périlleuses et violentes qui peuvent aussi se solder par une triste défaite. Ainsi les pessimistes furent-ils en partie ridiculisés, en partie fusillés. Les optimistes eurent alors leur époque de gloire, ils exultèrent et triomphèrent pendant des années, jusqu’au moment où, épuisés de tant d’allégresse et de victoires, ils s’effondrèrent brutalement … »

 

Au fond, pas grand-chose n’a changé … Les guerres, le dérèglement climatique, l'effondrement de la biodiversité et, à rebours, les enthousiasmes du consumérisme et l'apologie béate de Musk !






20 janv. 2023

Le dernier voyage de Voltaire

Voltaire

Pour bien commencer l’année j’ai achevé la lecture de la considérable biographie de Voltaire commise par le regretté Raymond Trousson. Un livre qui impose le respect par son érudition. Et de m’arrêter ici sur les derniers jours et la mort du grand homme. 


Et de noter que « plus la fin approche, plus le clergé est aux aguets : le temps presse pour obtenir une rétractation (…) Le 18 mai, raconte ironiquement Condorcet, le curé de Saint-Sulpice est arrivé tout courant, pour tâcher d’avoir un corps et une âme »  il faut dire que « ni le clergé, ni le pouvoir ne souhaitent le scandale que causerait un refus de sépulture ».

Château de Fernay - Voltaire

Aussi le 30 mai 1778, « l’abbé Gaultier presse Voltaire de se mettre en règle avec l’Eglise : ‘Quel malheur, si vous mourriez sans avoir pensé à l’affaire de votre salut !’ (…) Selon les témoignages, lorsque Tersac lui demande s’il croit en Jésus-Christ, Voltaire répond : ‘Laissez-moi mourir en paix’. Selon Condorcet, il aurait dit : ‘Au nom de Dieu, Monsieur, ne me parlez pas de cet homme !’ – propos peut-être plus voltairiens ».


Voltaire mourra le soir même et le lendemain on pratique l’autopsie : « C’est un apothicaire, M. Mitouard, qui procède à l’embaumement du corps. Il obtient une relique, le cerveau, qu’il plonge dans un bocal d’esprit-de-vin. Le cœur revient Vilette. Puis, vers 11 heures du soir, s’exécute la navrante et macabre comédie. Un des plus grands écrivains de l’histoire sera transporté clandestinement, comme une marchandise de contrebande, pour un enterrement à la sauvette. Tout habillé, fardé, harnaché pour le tenir droit, un domestique assis à ses côtés, le cadavre est installé dans le carrosse de Voltaire, mais moins vraisemblables ».


Le lieu de destination ? L’abbaye cistercienne de Scellières. « Les carrosses sont arrivés le premier juin, en fin d’après-midi. Le corps est déposé dans un cercueil de bois blanc ». Il faut préciser ici que, si l’on en croit certaines rumeurs, « Mme Denis, lorsqu’on avait proposé un cercueil en plomb, s’est écriée : A quoi bon ? Cela couterait beaucoup d’argent. La légataire universelle se découvrait soudain le sens de l’économie ». 

D’ailleurs « Des bruits fâcheux courront sur la criminelle négligence de Mme Denis à l’égard de son oncle. Mme Du Deffand ne l’aimait pas, lui trouvait un air de ‘gaupe’ (…) ». A chacun de se faire une idée, mais « Reste que l’attitude de Mme Denis témoigne de son égoïsme et de fort peu d’attentions pour l’homme qui la chérit depuis 30 ans ». 


Cénotaphe du cœur de Voltaire

Et l’Eglise dans tout ça ? L’évêque de Troyes dépêche une interdiction d’inhumer. « Elle arrivera trop tard : l’impie reposait en terre consacrée ». Mais l’histoire ne s’arrête pas là. « Le 2 novembre 1789, l’Assemblée constituante avait décrété la sécularisation des biens ecclésiastiques, ce qui impliquait la mise en vente de l’abbaye de Scellières. Les restes du philosophe allaient-ils passer au plus offrant ? ». L’assemblée tranche en 1791 : Cela sera au panthéon que Voltaire sera inhumé !

Quant au cœur de Voltaire … « En 1779 Mme Denis cède Ferney à Villette. Ce dernier « fit élever une petite pyramide pour y déposer le cœur de Voltaire, avec cette inscription : son esprit est partout et son cœur est ici ». 




8 sept. 2022

Le Traquet Kurde, histoire d’un périple …

 


Cela faisait un moment que j’avais repéré ce roman de Jean Rolin (sorti en 2018). Enfin j’écris roman mais il s’agit plutôt d’une enquête romanesque et les personnages cités, pour la plupart, sont des figures bien réelles. En particulier le colonel Richard Meinetzhagen qui, disons-le fut un sale type doublé d’un mythomane.

 

Le prétexte de ce livre est l’observation en mai 2015 d’un traquet kurde mâle « photographié à plusieurs reprises et formellement identifié, au sommet du Puy-de-Dôme – soit à quelques milliers de kilomètres tant de sa zone d’hivernage que de sa zone de reproduction -, posé parmi les rochers et les blocs d’un site archéologique connu sous le nom de temple de Mercure ». La rencontre d’un oiseau improbable dans les ruines du plus grand sanctuaire de montagne de la Gaule romaine, je l’avoue me séduit.

Et l’auteur de remonter à la source de la découverte de cet oiseau au début du XIXe siècle par deux ornithologues allemands, Wilhem Friedrich Hemprich et Christian Gottfried Ehrenberg. Le nom scientifique donné à l’oiseau sera Saxicola xanthoprymna, « et qui a une date indéterminée sera transférée du genre Saxicola au genre Oenanthe ».

C’est ici qu’intervient Richard Meinetzhagen, « le voleur d’oiseaux » en 1954 avec son livre le plus célèbre « Birds of Arabia ». Il y désigne le passereau de « Red-tailed chat. Par suite c’est l’appellation de red-tailed wheatear qui a prévalu en anglais, et en français celle de traquet à queue rousse : jusqu’à ce que, dans les premières années du XXIe siècle, les instances qui président à ce genre de chose n’attribuent à une partie des traquets à queue rousse le nom de traquet kurde ».

Ainsi en va la taxonomie !

 

Mais revenons à Meinetzhagen. Notre narrateur et enquêteur trouve « dans la collection de la revue Ibis, des articles qu’il y avait publiés, et dont beaucoup contiennent des informations mensongères adroitement glissées parmi d’autres qui ne le sont pas ».

Meinetzhagen est aussi un voleur d’oiseau disions-nous. Et il se fera pour la première fois « pincer avec des oiseaux dans son cartable, pas moins d’une dizaine, à la sortie du British Museum en 1919 ». Pratique qu’il renouvelle dès qu’il en a la possibilité. Pire « non content de faucher des oiseaux un peu partout, il les réétiquette afin de s’attribuer la collecte, mentionnant pour celle-ci des dates et des lieux de son invention, et mettant ainsi en péril tout l’édifice de la répartition des espèces ». Un exemple parmi d’autres avec le sizerin flammé, « que les étiquettes falsifiées font apparaitre comme ayant été collectés Par Meinetzhagen à Blois, en janvier 1953, alors qu’ils l’ont été réellement dans le Middlesex en 1884 ».

 

Mais revenons un instant sur un terme qui ne vous a peut-être pas échappé qui est celui de « collecte ». Ce terme est l’équivalent de l’euphémisme utilisé aujourd’hui par les chasseurs, qui on le sait ne flinguent pas les oiseaux mais les « prélèvent ». Eh oui, à l’époque de Meinetzhagen on pratique encore l’ornithologie à coups de fusil !

Pour l’anecdote la poursuite en 1937 par Meinetzhagen d’un gypaète barbu pour « l’abattre (car dans les années trente, un ornithologue britannique pouvait encore se permettre d’abattre un gypaète barbu en Afghanistan, et un ornithologue indien de rapporter favorablement cet exploit) ». Audubon, le célèbre et premier peintre et ornithologue du Nouveau-Monde, un siècle auparavant ne procédait pas autrement, et trouva évident de se faire en quelque sorte « tirer le portrait », fusil à la main plutôt qu’avec une paire de jumelles.

 

Portrait de Jean-Jacques Audubon à 41 ans - Huile sur toile de John Syme, 1826

Ouessant est un des hauts-lieux de l’ornithologie, particulièrement en octobre. Notre narrateur s’y rend un 16 de ce mois béni des grandes migrations. Et note que la veille de son arrivée, ont été entre autres contactés « pas moins de 10 pouillots à grands-sourcils, un gobe-mouche nain, un ibis falcinelle, un bruant lapon et une fauvette babillarde, (…) et dans les premières heures de la journée un pipit de Richard et une rousserolle des buissons ».

Meinetzhagen a séjourné à Ouessant à plusieurs reprises, et publie en 1948 un article où il se « souvient soudainement d’avoir collecté un spécimen de locustelle fasciée, le 17 septembre 1933 à 1h20 du matin, au pied du phare de Créac’h – comme beaucoup de menteurs, Meinetzhagen imagine qu’une surabondance de détails rendra son mensonge plus vraisemblable ».

 

Menteur et mythomane, Meinetzhagen le sera bien sûr aussi dans les autres pans de son existence. Ajoutons-y une bonne dose de propension à la violence, sinon au meurtre : « L’un de ses crimes avérés remonte au début de sa carrière militaire, lorsqu’en 1905, au Kenya, il propose une trêve à un chef rebelle de la tribu des Nandi, et l’attire dans un piège où il le fait massacrer avec son escorte. (…) Un peu plus tard, posté en Afghanistan, il se vante d’avoir assassiné, à coups de maillet de polo, un palefrenier qui venait de malmener son poulain préféré : mais il semble qu’il s’agisse d’une de ses exagérations dont il est coutumier … » Il se vantera aussi « d’avoir abattu sous sa tente, le soir de noël 1915, un officier allemand que sou titre ‘duc de Wecklenburg’ désigne comme un personnage de fiction… » Mais le trait le plus déplaisant de Meinetzhagen, ajoute le narrateur, « c’est sa propension à dire dans son journal du mal de tout le monde, et en particulier de ses amis »

Moi qui, pour avoir lu quelque part, « qu’un amoureux des oiseaux ne pouvait pas être tout à fait mauvais », me voici contraint à réviser mon jugement et laisser mes illusions s’envoler en ‘Idéalstan’…

 

Mais finissons-en avec ce singulier colonel ornithologue pour célébrer son mariage en 1921 avec Annie Jackson, autre passionnée d’oiseaux et qui finira en 1928 avec une balle dans la tête (1) !

 

Source site Observation.org - Un oiseau peu courant ...

Et pour enfin revenir sur les traces du fameux traquet kurde, notre chroniqueur après sa visite au British muséum, ou il croisera Nigel Collar et Pamela Rasmussen, ornithologues de renom, nos contemporains ceux-là, parmi ses pérégrinations se rendra en janvier 2016, à Villedieu-les-Poêles « afin d’y rencontrer un pépiniériste normand, d’origine kurde, qu’un journaliste du Monde m’avait signalé comme susceptible d’avoir photographié cet oiseau dans son environnement habituel ». L’occasion de se rendre dans la cabane camouflée dans la propriété du pépiniériste pour une petite séance de miroise : « Tout d’abord sont arrivées des mésanges charbonnières et des mésanges bleues, puis une un peu plus rare mésange nonnette, puis des chardonnerets, des verdiers, enfin un accenteur mouchet ». Un régal !

 

Je n’ai fait ici que dévoiler que la moitié de ce petit livre (155 pages), mais d’une densité exquise. Un périple qui plaira évidement aux amis des oiseaux, mais pas seulement. Nous ne pouvons qu’en conseiller la lecture.



_____________________

(1) "Annie Meinertzhagen died at her estate at Swordale on 6 July 1928, just over three months after the birth of her third child,[3] in an apparent shooting accident in the presence of her husband. The circumstances of her death were controversial, though no inquest or enquiry took place " 

4 nov. 2021

Le parti pris des oiseaux : miroise et littérature

 


Stanislaw Lubienski
Stanislaw Lubienski

Le ton est celui de la conversation ; avec des anecdotes déroulées au fil des pages, truffées de références parfois savantes, parfois singulières. Les chapitres sont variés. Et avouons-le, un récit autobiographique qui débute par une phrase telle que : « Je m’intéresse aux oiseaux depuis le début de l’école primaire … », ne pouvait que me plaire – j’y vois bien sûr un écho à ma propre histoire. Mais il n’est pas nécessaire d’être ornithologue ou miroiseur pour ce délecter de la lecture d’un tel livre. Il plaira aussi aux esprits dilettantes, aux amis de « l’inessentiel », aux esthètes, aux rêveurs, aux promeneurs solitaires, aux amoureux de la tranquillité, et plus généralement à tous ceux qui aiment les pas de côté.

 

L’ouvrage fut écrit en 2016 – la traduction française et la parution aux éditions Noir et Blanc est de juin de cette année. L’auteur, Stanislaw Lubienski est écrivain et cinéaste.



 

Courlis cendrés, au large de la baie de Somme (Photo par Axel)

Quelques passages …

 

Du syndrome BCD (Birding compulsive disorder) :

« Ce syndrome est notamment responsable des coups de frein brutaux qu’ils donnent (les passionnés d’oiseaux) sans même un coup d’œil dans le rétroviseur sur des routes très fréquentées quand ils aperçoivent une chose curieuse sur le bas-côté. C’est sous l’effet de ce syndrome qu’en pleine discussion un amoureux des oiseaux fait taire tout le monde d’un chut, un doigt pointé dans la direction d’où lui parvient un bruit intéressant »[1].

Il me faut avouer être atteint à un degré assez avancé de ce syndrome… Et je ne compte plus les fois où, abandonnant toute prudence, j’ai d’un coup détourné les yeux de la route pour lever nez vers un « truc en vol », ou encore m’être arrêté en catastrophe sur le bord de la chaussée pour me précipiter en direction d’une prairie ou la lisière d’un bois, à la recherche de l’oiseau « rare » entraperçu[2]. Les symptômes auditifs sont aussi fréquents. Aussi lors d’une promenade sans but ornithologique, être pris de cette fâcheuse de manie de couper la conversation régulièrement pour annoncer le nom des chants d’oiseaux entendus !

L’auteur évoque aussi le cas des bandes-son des films[3] où « les voix d’oiseaux qu’on entend ne correspondent pas à la saison », ou ajouterai-je, ne correspondent pas au pays ou au biotope montré. Ainsi de m’être lamenté ici ou là d’entendre le cri de tel espèce d’oiseau : impossible ! – par exemple le chant d’un rossignol en plein hiver, dans une plaine des Hauts-de-France.

 

Milan royal en migration (baie de Somme, octobre 2021) - Photo par Axel

Sur la cohabitation entre miroise et photographie :

« Les observateurs d’oiseaux nourrissent souvent des griefs envers les photographes. L’éthique fait l’objet entre eux d’un éternel débat. A-t-on le droit de s’approcher tout près d’un oiseau dès lors que celui-ci se sent menacé ? La diversité et les bas prix du matériel disponible sur le marché font que tout un chacun peut se sentir une âme de photographe, qu’il sache ou non faire des images. Pullulent sur Internet des photos médiocres dont le seul intérêt est qu’elles montrent les plumages des oiseaux dans leur moindre détail. M. (l’ami photographe de Stanilaw) est bon techniquement, il sait exactement quel effet il veut obtenir, et il a aussi une chose qui ne s’achète pas : du talent. Il est capable de réfréner son instinct et de rester à une distance respectable s’il juge le pas suivant inutile »[4].

L’idéal est d’associer si possible ces deux activité et de les pratiquer en âme et conscience, éthiquement (la paire de jumelles et l’appareil photo).

Selon ma propre expérience, si les brebis galeuses se rencontrent surtout chez les photographes[5], certains observateurs ne sont pas en reste. La recherche à tout prix de la coche ou « du cliché » écrasent parfois toute autre considération. Il y a peu était relayé à ce propos sur les réseaux sociaux le « Coup de gueule d’un photographe animalier »[6], suscitant diverses réactions. Ma propre contribution avait été celle-ci :

« Il peut y avoir en effet chez certains des problèmes manifestes de comportement. Mais personne n’est irréprochable. Mais si on écarte même les cas les plus grossiers ou évidents, reste qu’il y a souvent dérangement. A partir de quelle distance gênons-nous ? Quelles fréquences de visites sont acceptables ? quel nombre de photographes ? Quel niveau de bruit ? Etc.

Car la chasse photographique animalière, en particulier pour les oiseaux, est un loisir devenu en vogue et en croissance exponentielle. C’est bien, mais cela a ses effets indésirables (même si on est respectueux) – pour la faune mieux vaut un promeneur qui reste tranquille et passe sur le sentier qu’un chasseur d’image qui fouille les buissons et cherche à approcher la faune… S’ajoute la circulation d’informations, les applications qui localisent les « raretés ». Pour ceux qui connaissent certains lieux et s’adonnent à la « Miroise » depuis 10 ans, 20 ans ou plus, qui n’a pas vu l’évolution de la fréquentation ? Il y a certes l’évolution démographique mais pas que … Le constat est une « disneylandisation » de certains sites. Et là où en rencontrait un observateur tous les 15 jours, avec qui on avait plaisir à échanger, on en croise désormais 5 à l’heure, sans compter les groupes plus ou moins discrets. Quitte à passer pour un vieux grincheux, j’ai la nostalgie de ces époques plus solitaires… ».

C’est loin d’éteindre le sujet ! Et dans son ouvrage Stanislaw Lubienski ajoute :

« Les photographes du dimanche ne savent pas se contrôler, ils poursuivent les oiseaux avec une inconscience totale, sans leur laisser aucun moment de tranquillité et en les dérangeant dans leur recherche de nourriture ». Et de conclure : « En dépit de l’adage, la fin NE JUSTIFIE PAS les moyens ».

 

En baie de Somme, vue du Crotoy - taux idéal de fréquentation (photo par Axel)

Un autre sujet de discorde, surtout en milieu périurbain, est la cohabitation, sur les rares espaces sinon de nature, du moins de verdure, entre les amoureux des oiseaux et les autres franges de populations. Et l’auteur d’évoquer le sujet. Cela se passe du côté de Varsovie :

« Une chaleur accablante, l’air immobile, inerte, et la lampe du soleil allumée dès le point du jour. Les troupeaux arrivent dès l’aurore avec leurs crocodiles gonflables, leurs transats et leurs draps de plage imprimés de bonnes femmes nues. Des foules d’hommes torse nu. Une exhibition des corps peu appétissants et de tatouages difformes. Sonneries de téléphones portables. De vieux Homo sapiens mâles se rafraichissent dans l’eau tels des hippopotames poussifs. Des mamies se font bronzer à demi dévêtues. Les préposés aux barbecues surveillent leurs braises avec zèle et chaque buisson dégage une odeur de pisse. A joutez à cela les détritus. Des monceaux de canettes vides. Des emballages en aluminium nagent majestueusement sur l’étang et des goulots de bouteilles dépassent timidement des roseaux »[7].

Qui n’a pas vécu ce genre de situation ? (Qu’on soit d’ailleurs miroiseur ou simple amoureux du calme). Voir à ce sujet cet autre billet : Un dimanche aux Cinq Tailles

 

Pluviers argentés au repos ( Photo par Axel)

Mais il est question de bien d’autres choses dans ce plaidoyer pour les oiseaux. De James Bond, l’ornithologue ; de peinture et de cigognes, avec l’évocation d’un peintre polonais Jozef Chelmonski et son tableau éponyme. Des cigognes encore et du suivi des nidifications, de leur recul… A propos d’ailleurs de ces oiseaux l’auteur relève que : « l’ancien Testament rangeait la cigogne parmi les oiseaux impurs et prohibait la consommation de sa chair »[8]. Et de citer : « Parmi les oiseaux, voici ceux que vous aurez en horreur et dont, par conséquent, vous ne mangerez pas : l’Aigle, le Gypaète, l’Aigle marin, les différentes espèces de vautours, toutes les espèces de corbeaux, l’Autruche, la Chouette, la Mouette, les différentes espèces d’éperviers, le Hibou, le Cormoran, l’Ibis, le Cygne, le Pélican, le Charognard, la Cigogne, les différentes espèces de hérons, la Huppe et la Chauve-souris »

 

Grands cormorans en vol au dessus des vagues (Photo par Axel)

Au fil des pages, et autres périples de l’auteur, on croisera avec plaisir aussi et surtout moult espèces ailées – furtivement ou plus amplement. J’en cite ici une poignée : la barge rousse, les roitelets huppés et triple bandeaux, la mésange noire, l’autour des palombes, le faucon pèlerin, le jaseur boréal, le pouillot siffleur, la chouette de l’Oural, la grive musicienne, le pic noir, le pic syriaque, le blongios nain, le rollier d’Europe, le rougegorge, la sterne arctique, etc.


Evoquons encore le sort de la Tourte voyageuse, espèce de pigeon exterminée par l'homme en quelques dizaines d'années. Le grand pingouin, décimé lui aussi à la fin du XIXe siècle ...  

 

A sa façon le Parti pris des oiseaux est un livre tragique.

 



[1] Page 54

[2] La dernière illustration en date, il y a peu : au détour d’un virage, non loin de la forêt de Crécy, un oubli de la route pour avoir vu un rapace en vol aux ailes blanches et pointes noires. C’était un beau mâle de busard Saint-Martin en migration, plutôt rare en nos contrées.

[3] Ajoutons aussi certains documentaires ou spectacles de toutes sortes.

[4] P 126

[5] Les pires sont ceux qui n’éprouvent pas d’intérêt particulier pour les oiseaux, et qui souvent ne savent pas ce qu’ils photographient, pratiquant cette activité de loisir d’une manière indifférente. Ils pourraient tout aussi bien « faire » du paysage, du portrait, ou n’importe quoi d’autre… Mais la chasse photographique est à la mode, alors c’est ce qu’ils font- et ils cherchent la coche ! Parfois même il sont nettement mieux équipé que le véritable passionné, trimbalant en bandoulière des milliers d’euros, vêtus comme pour un safari.

[6] https://phototrend.fr/2017/01/david-wolberg-coup-de-gueule-ethique-photo-animaliere/

[7] Page 157

[8] Page 113

1 mai 2021

Pagnol et « Le château de ma mère » ; braconnage et parties de chasse !

 

Paysages au-dessus d'Aubagne (photo par Axel)

« Le château de ma mère », est le second tome de la trilogie des souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol ; œuvre unanimement encensée. Ce volet en particulier est dit-on, « une superbe histoire sur l’amitié enfantine ». C’est possible en effet d’être touché par le mièvre et la tenue ‘morale’ de ce genre de texte, tant la nostalgie de l’enfance idéalisée est un sentiment assez largement partagé. Exaltation de bons sentiments, avec en toile de fond l’arrière-pays provençal, le soleil sur les collines, la garrigue. Voilà une recette propre à produire un « roman émouvant », récit qui sent bon le terroir et le ‘véridique’ !

 

L’ami d’enfance de Pagnol porte le sobriquet de Lili – Lili des Bellons !

 

« Avec l’amitié de Lili, une nouvelle vie commença pour moi. Après le café au lait matinal, quand je sortais à l’aube avec les chasseurs, nous le trouvions assis par terre, sous le figuier, déjà très occupé à la préparation de ses pièges.

Il en possédait trois douzaines, et mon père m’en avait acheté 24 au bazar d’Aubagne ; qui les vendait hypocritement sous le nom de pièges à rats’ » (P 29)

 

Le petit frère, quant à lui, se prénomme Paul. Et se montre plus sensible et soucieux du respect de la vie des bêtes. Et qui, emmené au relevé des pièges, réagit mal : 

 

« En arrivant au Petit-Œil, nous trouvâmes, pris au premier piège, un pinson.

Paul le dégagea aussitôt, le regarda un instant, et fondit en larmes, en criant d’une voix étranglée :

-          Il est mort ! il est mort !

-          - Mais bien sûr, dit Lili. Les pièges, ça les tue !

-          -Je ne veux pas, je ne veux pas ! il faut le démourrir ! … » (P40)

 

Un roman de la bienheureuse ingénuité ? Je laisse chacun en juger … Mais on peut y voir autre chose. Car Pagnol nous conte à la vérité, tout au long de la première partie de ce roman, une histoire d’hécatombes. Un journal faisant état de sa fierté à contribuer au massacre d’oiseaux et autres lézards (jetés) ou petits mammifères. Cela va jusqu’à nausée ; des parties de chasse en famille aux séances de braconnage avec son ami Lili – avec l’évocation au passage de la ‘traditionnelle’ chasse à la glue[1].




Sur le piégeage :

 

« Mon nouvel ami ramassa plusieurs culs-blancs, que les français appellent ‘motteux’, encore deux bédouilles (il m’expliqua que c’était un ‘genre d’alouette’ et trois ‘darnagas’. Les gens de la ville leur disent ‘bec croisé’. Mais nous on leur dit ‘darnagas’, parce que c’est un oiseau imbécile… »[2] (P 17)

 

« - Oh ! dit Lili rougissant. Je mets des pièges pour les oiseaux …

-          Tu en prends beaucoup ?

Il regarda d’abord autour de nous d’un rapide coup d’œil circulaire, puis vida sa musette sur l’herbe, et je fus confondu d’admiration : il y avait une trentaine d’oiseaux. » (P 22)

 

Et même les pique-niques prennent sous la plume de l’académicien des allures de sinistres ball-traps :

 

« Parfois l’oncle Jules, la bouche pleine, saisissait brusquement son fusil, et tirait vers le ciel, à travers les branches, sur quelque chose que personne n’avait vu : et tout à coup tombait une palombe, un loriot, un épervier… » (P 31)

 

A aucun moment du roman l’écrivain régionaliste ne s’interroge sur la cruauté de telles pratiques. Jamais il ne fait montre de la moindre tendresse pour ce qui vit autour de lui ; trop occupé au carnage. Et si un piège n’est plus à sa place :

 

« Nous battions les broussailles, en cercles concentriques, autour du lieu du guet-apens. Souvent, c’était un beau merle, une lourde grive des Alpes, un ramier, une caille, un geai… »[3] (P 32)


Les ruines d'Aubignagne (Photo par Axel)

 



C’est d’ailleurs une époque où les rapaces, encore considérés comme nuisibles ou créatures du diable, étaient abattus où massacrés à vue !

Ainsi l’anecdote d’une chouette piégée (une effraie sans doute au vu de la description – on notera que la bête, en train de s’étouffer, chuchote en réalité des maléfices.)

 

« … nous découvrîmes une chouette blanche : très haute sur ses pattes jaunes, toutes ses plumes hérissées, elle dansait le piège au cou. A demi suffoquée et chuchotant des maléfices[4] (…) la mort toute proche lui ouvrit le bec ; alors rassemblant ses dernières forces, elle repoussa violemment l’engin, et d’un seul coup, s’arracha la tête. » (P 33)

 

Plus terrible encore, l’histoire de la buse :

 

« J’eus cependant la joie et la fierté d’achever une buse aussi grande qu’un parapluie vu de profil : du fond du ravin de Lancelot, mon père la fit tomber d’un nuage ; sur le dos, les serres en l’air, l’oiseau meurtrier me regardait venir à lui. Ses yeux jaunes brillaient de haine et de menace (….) je la tuai férocement à coups de pierres ». (P 168)

 

Il y a ici, en effet, de quoi être fier ! Achever un rapace abattu au fusil par lapidation est tellement un acte héroïque ! Car le seul meurtrier ici ce n’est pas l’oiseau, qui ne tue que pour se nourrir, mais l’enfant - par ricochet que penser de l’adulte qui rapporte ce souvenir, sans éprouver le moindre regret ? Qui ne prend pas la moindre distance avec cet acte d’une cruauté et d’une bêtise crasse ? On peut au passage s’étonner que les admirateurs de Pagnol n’éprouvent le moindre embarras à la lecture de telles aventures ; d’aucuns allant jusqu’à dire que le livre est sans la moindre ‘violence’.

  

Mais sourde une crainte chez Marcel celle, à l’approche d’octobre, de la prochaine rentrée des classes :

 

« Il (Lili) s’élança soudain vers le bord de la barre, où se dressait un beau genévrier, se baissa et leva à bout de bras un oiseau que je pris pour un petit pigeon. Il cria :

-          La première sayre !

Je m’approchai.

C’était une grande grive des Alpes, celle que mon père avait un jour appelée ‘litorne’ » (pp 87/88)

 

Grives litornes (photo par Axel)

Les temps changent, mais les paysages demeurent, plus où moins abimés par l’expansion humaine. Mais il reste si bon de se glisser sur les pentes duGarlaban, sentir le vent et savourer le silence juste troublé par le trille d’une fauvette Pitchou. Et s’engouffrer dans le vallon des Piches et saluer le Circaète Jean-le-Blanc !

A jouir de la campagne provençale, au-dessus d’Aubagne, les mains dans les poches, ou une paire de jumelles en bandoulière.

 

Dans ma vieille édition du « Château de ma mère », la photographie en couverture présente un bouquet de roses. Un merle étranglé par un piège eût mieux fait l’affaire – c’est certes moins vendeur !



[2] Soit donc : traquet motteux, Pipit Farlouse et non pas le bec croisé des sapins mais la pie grièche grise.

[3] Grive des alpes : grive litorne.

[4] On notera au passage le lieu commun.