Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


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23 avr. 2018

Fantasmagories de Clément Rosset


J’avais, il y a deux ou trois années de cela, retrouvé par hasard un petit essai à la couverture cartonnée crème uniforme, sous une pile de vêtements, dans une ancienne armoire commune. Un cadeau oublié probablement… Le livre avait ensuite rejoint le tas considérable des « à lire ». Son titre m’était alors apparu un semblant énigmatique pour un livre de philosophie : « Fantasmagories » par Clément Rosset (suivi par Le réel, l’imaginaire et l’illusoire)

En hommage et clin d’œil au penseur du Réel et son double, je l’ai pris dans mes bagages il y a une quinzaine de jours, lors d’une semaine solitaire en baie de Somme parmi les oiseaux. Entre deux balades au-delà de l’estran, j’en avais lu quelques pages au soleil.
Je l’ai rouvert et bu avec délectation dans mon jardin sous 26°C dans le Nord en avril ! … (« Jusque ici tout va bien » !)

D’apparence anodine, cette docte déambulation s’ouvre sur des paysages où Rosset développe avec une érudition sans en avoir l’air son sujet de prédilection : le réel, le double – l’imagination vs l’imaginaire. Etc. Le souvenir… L’instantané photographique !
Au final un essai d’une densité insoupçonnée…

Et puis, qui se moque d’Heidegger est forcément sympathique : « Heidegger, pour sa part, profiterait probablement de l’occasion pour proposer un sens tout nouveau au concept de ‘saisissement’, - un peu comme il l’a fait à propos du concept rendu en français par le mot d’’arraisonnement’-, en disant que le saisissement ne renvoie pas à quelque chose dont on serait à tout coup ‘saisi’ (émotion, sentiment), mais doit s’entendre en un sens à la fois actif et passif : le « saisir-prendre » n’étant qu’une expression du « dessaisissement » de l’être sur l’horizon de néantisation. Formule qui a évidemment plus d’allure que son équivalent trivial : « on a mangé le lapin » » (p 46)

Des points de désaccords aussi bien sûr – mais quoi de plus normal ? Par exemple Lorsque l’auteur écrit, dans la lignée de Bergson, sur l’« infaillibilité de la mémoire ».



Des passages que certains aujourd’hui, parmi les esprits les « mieux pensants », seraient enclins à ranger dans la catégorie des complotismes larvés :
« Bien entendu, je ne doute pas une seconde du voyage sur la Lune, (…). Mais je suis bien obligé d’avouer que je ne fonde mon assurance que sur un argument exposé par Hume dans son Essai sur les miracles : qu’il y a lieu d’accorder sa créance à des faits dont la vérité est infiniment plus probable que la somme des témoignages qui tendraient à l’infirmer » (p 32)

Des remarques, l’air de rien qui suscitent réflexion sur nos implicites :
« Il est assez remarquable, soit dit en passant que, du moins dans le domaine de la peinture, les Anglais appellent Still life (« toujours à la vie ») ce que nous appelons nature morte ». (P34)

Tintin évoqué dans le Lotus Bleu, pas très loin de Zénon d’Elée ; Artémis au bain ou encore Tirésias, « premier voyeuriste de l’histoire ». Un bestiaire aussi riche que délicieusement farfelu – la délectation au bout de la langue…

Enfin, un pur plaisir que lire en appendice ce pastiche de Suétone, que Clément Rosset reprend d’un autre auteur (Hubert Monteilhet, Les Queues de Kalliaos) :

« En ce temps-là, Caligula eut à juger d’une affaire qui faisait l’objet de toutes les conversations sur le forum, et qu’il résolut avec ce mélange de cruelle logique, d’insensée démesure et de mépris du doit, qui n’appartenait qu’à lui, soucieux de renchérir encore sur les extravagances honteuses ou criminelles qui défrayaient la chronique.
Le fils unique et tendrement chéri d’un certain chevalier Publius Verus Ofella était revenu borgne et défiguré des guerres parthiques. La douleur de ce Ofella fut immense et lui troubla la raison, car le jeune homme, qui avait perdu sur-le-champ le goût de vivre, était renommé pour sa beauté et pour ses succès auprès des romaines les plus coquettes. Dans cet accès de fureur insane, Ofella se creva lui-même un œil, comme si ce sacrifice eût pu rendre à son, unique enfant l’intégrité de sa vision et le charme caressant de son regard. Et ces deux borgnes se consolèrent ensemble un moment, dans le silence d’une maison médusée. Bientôt Ofella chercha sur le marché des esclaves borgnes pour le service particulier de son malheureux fils, qui avait la faiblesse de trouver dans cet accommodement une sorte de délectation morose. Les borgnes se faisaient rares, Ofella au risque de déclencher une révolte et d’exciter la réprobation publique, en vint progressivement à éborgner tous les esclaves de sa villa, du philosophe stoïcien, qui jeta de hauts cris, aux jardiniers ligures, qui se firent une raison. Puis ce fut le tour des concubines bavardes que le père et le fils se partageaient pour chercher sur le sein l’oubli de leur disgrâce. Le jour où Ofella prétendit faire éborgner l’un de ses clients, qui était imprudemment venu quérir sa sportule, le préteur alerté dut intervenir. En somme, l’infortuné Ofella s’était efforcé de constituer autour d’un enfant borgne un monde cyclopéen. Cette tendresse paternelle émut quelques-uns, mais effraya la plupart, qui la trouvèrent excessive.
Au matin d’un nuit d’orgies, Caligula fit quérir le jeune homme et le renvoya aveugle à son père, démontrant par-là que la folie elle-même doit connaitre ses limites. »


8 oct. 2017

En bonne compagnie... Avec Clément Rosset

Lire Clément Rosset, accompagné d'un verre de vin....

Dehors le soir tombe. Je regarde les feuilles déjà rougies du Sumac de Virginie, habité d’un sentiment de plénitude. Magie d’un bon feu de bois qui crépite et m’enveloppe de sa chaleur. Un fond musical tourne sur mon iPod – en aléatoire. Je me suis concocté une tequila surine, que je savoure à lampées minuscules. 

Tantôt je lisais un extrait du de l’esquisse biographique de Clément Rosset. Le philosophe au camembert y évoquait le pur bonheur d’exister et la joie, cette joie comme « dégustation de l’existence », sentiment « inséparable de la connaissance et l’acceptation absolue de tout le tragique de l’existence ». C’est tout à fait cela : une dégustation de l’existence ; volupté du plaisir à être tout simplement !

Le livre est tombé entre mes mains un peu par hasard. Car je m’en allais, c’est devenu si rare, jeudi midi chercher le dernier Frédéric Schiffer... Mais hélas à la librairie point encore de hamac... Mais j’eus par contre la joie de découvrir, sous une jolie couverture blanche encre marine, ce petit recueil d’entretiens avec Santiago Espinosa dans le rôle de l’interviewer...

Depuis lors je déambule dans le livre sans hâte, à pas minuscules, ravi.  Raffolant de ces anecdotes qui tapissent l’existence de leur singularité ; ces « je ne sais quoi et presque rien », si essentiels, mais qui au fond n’expliquent rien – et c’est tant mieux ! 
Une phrase soulignée ici, un paragraphe entouré là, car les livres se vivent… Ainsi à propos des Matinées savantes
« On y ajouté le Discours sur l’écrithure (avec un « h » comme pastiche de la façon dont Derrida écrit différence et différance). Derrida n’a jamais pu l’avaler. » Un travers que Rosset reconnais d’ailleurs avoir eu dans ses premiers écrits : 
« Il y a eu cette époque, et j’en suis un peu désolé, où je pensais que, pour faire de la philosophie, il fallait écrire des choses qui paraissent un peu énigmatiques, des chose qui n’ont pas grand sens mais vont dans le goût du jour ». 
Mais pour lui, très vite, « qui disait réflexion philosophique, disait clarté, aucune complication, aucune ambiguïté, et pour cela il faut bien écrire, c’est-à-dire simplement… »

Autre passage :
Dans la joie, la musique y a sa part. Et le philosophe de penser en particulier à « ce thème récurrent chez Nietzsche qui fait de la musique une expérience cruciale et la condition sine qua non de l’apparition de la joie : ‘Sans musique la vie serait une erreur’ ».

Quant à l’éternel retour (du même) : 
Santiago Espinosa : « … imaginez que Ségolène Royal va revenir toute l’éternité ? »
Clément Rosset : « C’est un scénario digne d’un film d’épouvante ! »

Et ainsi de suite. Bref, un livre indispensable…

25 mai 2016

Sur l'engagement.... Avec Clément Rosset



« Quand je lis les journaux et les magazines, je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Etre architecte ou pianiste, cela ne suffit pas. Il faudrait être en plus engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que cela signifie qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est très excessive : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés…. »


Clément Rosset, entretien dans philosophie magazine N°100 – juin 2016

30 nov. 2015

A propos de la Cop21 : Dominique Bourg, invité par Etienne Klein dans la Conversation scientifique

Dans la série d’émission tournant autour de la problématique climatique sur France Culture, le 21 novembre dernier Etienne Klein invitait Dominique Bourg sur le sujet suivant : « À quoi pense la pensée écologique ? ».

La conversation scientifique, par Etienne Klein

En voici un petit extrait, situé en fin d’émission.

Etienne Klein :
Pensez-vous que des choses décisives vont être discutées ? (à la COP 21)

Dominique Bourg :
Non, je n’ai pas cette naïveté. Je n’attends pas grand-chose pour une raison très simple : nous avons à faire à des gens qui négocient sur un sujet et qui prennent des décisions totalement contradictoires sur d’autres.  Donc comment ces gens pourraient nous faire avancer sur ces questions ? En plus, si nous voulions vraiment avancer sur ces questions il faudrait qu’on les traite avec la même rigueur que l’on traite la finance. C’est-à-dire que l’on ait une vision systémique des choses, ce qu’on ne fait pas. On va traiter le climat en silo et on va signer le traité de commerce  transatlantique de l’autre.


EK :
On s’intéresse à un symptôme qui est le réchauffement climatique, sans voir qu’en fait qu’il n’est qu’un symptôme et que la cause est notre combustion d’énergie fossile à haute dose qui a des effets négatifs…

DB :
Dominique Bourg
Si franchement on devait attendre quelque chose d’important à la COP21 vous auriez dès aujourd’hui  un krach boursier puisque le GIEC nous demande de ne plus extraire du sol 80% des réserves fossiles techniquement exploitables. Si on le faisait je crois que c’est 30.000 milliards de dollars d’actif qui seraient rayés d’un trait de plume, avec un krach boursier énorme. Rassurez-vous vous ne verrez aucun krach pendant la COP.

EK :
Que répondez-vous à ceux qui disent que les scientifiques du GIEC sont des scientifiques politisés ?

DB :
Dictionnaire de la pensée écologique
C’est d’une bêtise inouïe. Nous sommes de l’ordre du gag parce que dans la production scientifique aujourd’hui la plupart des choses que l’on produit dans beaucoup de domaines ce sont des objets. Et ce sont des objets destinés à nourrir un marché, à nourrir la concurrence, la croissance. On continue à parler de science mais pour moi, naïvement, être scientifique c’est produire des énoncés les plus vraisemblables possibles. Quand on produit un objet il n’est ni vrai ni faux. On met à profit les connaissances scientifiques mais la finalité de l’action n’a plus rien à voir avec la connaissance. Et donc là on est vraiment dans le politique total et l’économique. Cela n’a pas l’air de gêner tous ces gens qui crient à l’orfraie. Et puis du côté de cette critique, effectivement d’une stupidité totale, imaginons que des astrophysiciens nous avertissent qu’un astéroïde est en train d’arriver sur la terre, ils devraient se taire parce que sinon ils rompent avec la neutralité de la connaissance.
C’est ce que racontait récemment sur cette antenne un des climato-sceptique que je trouve totalement insupportable, Benoit Rittaud[1], à propos des scientifiques du climat qu’il appelle avec ridicule les « réchauffistes »… Que fait-il lui, avec son climato-scepticisme, si ce n’est d’interdire une action politique ?… Il n’y a pas plus politique, au plus mauvais sens du terme que les âneries de ce garçon.



EK :
Mais ce qu’il dit c’est exactement ce qu’on a envie d’entendre quand on n’a pas envie de changer les  choses….

DB :
Effectivement. En revanche tournons-nous vers d’autres scientifiques, du côté des sciences sociales et humaines, il y a de très belles enquêtes qui ont été faites aux Etats-Unis : le seul lien qu’on arrive à trouver c’est celui entre la croyance au marché, une croyance  vraiment sans limites – le marché capable de résoudre toutes les difficultés et climato-scepticisme. Plus vous adhérez à l’idée selon laquelle le marché est un mécanisme infaillible à toute échelle, plus vous allez être climato sceptique. Donc on voit bien que le climato scepticisme s’enracine dans un amour de la toute-puissance du marché. Donc dans une adhésion très politique qui se dénie comme telle.

(…)

Nous avons des capacités mentales finies. On le voit bien : on avertit les gens d’un danger majeur. C’est la plus grosse chose qui peut nous tomber dessus. Personne ne bouge. Parce que nous ne bougeons jamais par des représentations. On bouge quand nos sens sont bousculés. Quand on est sous la menace d’un danger immédiat. Or le grand problème avec le climat c’est que nos sens ne nous disent rien. Ou lorsqu’ils captent quelque chose c’est tout à fait sectoriel et souvent à distance : il y a eu en 2013 aux Philippines des rafales de vent de 379 km/h, mais tout le monde s’en fout ! Cela a fait pleurer le délégué des Philippines à la tribune à Varsovie, mais cela n’a pas ému le terrien moyen.

(…)

On a cru que le consumérisme allait répondre à l’appétit d’infini qui est en chacun de nous. On voit bien que ce n’est pas une bonne réponse.

Courbe tirée du MOOC, causes et enjeux du changement climatique
Sur ce graphique, la courbe du haut en pointillé correspond à un scénario de type "business as usual" ; c'est largement la courbe sur laquelle nous sommes actuellement (arrivons très loin de l'objectif des deux degrés dans ce scénario). La courbe du bas en noir, correspond à l'objectif de deux degré d'augmentation de température d'ici 2100. Les courbes intermédiaires sont divers scénario lié au résultats possibles des négociations à l'issu de la COP 21. 



[1] Ce triste monsieur, bonimenteur de bazar, s’est illustré il y a peu dans les NCC ; une émission intitulée : « Comment peut-on encore être climato sceptique ? »  Il a démontré, malgré la complaisance de l’animatrice, qu’on ne le peut pas, sauf à être d’une ignorance crasse, stupide, dans le déni, ou animé par une mauvaise foi manifeste (sans doute y a-t-il un mélange de tout cela).

Dans un billet de ThibautSchepman publié à la suite de l’émission sur Rue89, « La philosophe Adèle Van Reeth,  explique sa démarche par téléphone puis par écrit :
« Sur le plan scientifique, je ne comprends pas pourquoi les opposants aux climatosceptiques n’arrivent pas à démontrer que leurs adversaires ont tort. Le climat n’est pas une science dure, et je n’arrive pas à comprendre sur quel point précis porte l’accusation faite aux climatosceptiques. Bien sûr, je ne suis pas scientifique, mais je n’arrive pas à trouver un raisonnement plus convaincant qu’un autre, et je me méfie beaucoup de l’accusation de “trafiquer la science”. C’est pour ça que je voulais entendre deux points de vue différents sur le sujet, pour qu’il puisse y avoir un débat, il n’était pas question qu’on évoque le cas des climatosceptiques sans leur donner directement la parole. ». Et lorsque le journaliste lui demande ce qu’elle retenu du débat, girardienne elle répond: « Je ne comprends pas pourquoi les climatosceptiques font l’objet d’une telle haine. Je me demande vraiment ce qu’il se passe, j’ai l’impression que ça dépasse le débat scientifique, que sur ce sujet on a besoin de désigner des boucs émissaires. ». 
Elle aurait sans doute mieux été mieux inspirée à suivre Clément Rosset et s’interroger sur les causes du déni de réel – et sans être scientifique s’informer un peu mieux sur le sujet (Il existe un très bon MOOC sur le sujet, ouvert à tous sans connaissances préalable : « Causeset enjeux du changement climatique », parrainé par Jean Jouzel.   

11 oct. 2014

Clément Rosset : L'invisible - Expressivité musicale & Goya - Que vien el Coco


(Cliquer ci-dessus pour lien au billet d'origine ainsi qu'aux commentaires associés)

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Dans la Force majeure, Clément Rosset écrivait qu’une des manières de s’accommoder de la réalité était de consister à la nier « ou, plus exactement, à en considérer les composantes malheureuses non comme inéluctables mais comme provisoires et sujette à élimination progressive » (1). Et pour faire bonne mesure, après avoir mis aux orties la « force douteuse de l’espérance », vice, défaut véritable de force ou faiblesse, selon, il ajoutait peu après, mine de rien, qu’au lieu d’avoir « le goût de la vie que l’on vit », l’homme de l’espoir, avec cet «attrait d’une vie autre et améliorée », est à la vérité « un homme à bout de ressources et d’arguments ».

Mais ces facultés « anti-perceptives » sont doubles nous explique Clément Rosset. Car à la «faculté de ne pas percevoir ce qu’on a sous les yeux » s’ajoute celle de « percevoir ce qui n’existe pas (…) (ou de penser ce qu’on ne pense pas)» (2).

C’est cette « faculté de capter des objets inexistants » dont traite dans son dernier opus,L'invisible, tout juste sorti aux éditions de Minuit, le philosophe.



Dans le premier chapitre « L’invisible tel que l’on voit », il sera question, en autres choses bien tangibles, de cette esquisse de visage envisagée par Wittgenstein dans son Cahier brun, un visage composé de cinq traits de crayon et qui, selon les variations et inflexions du dessin suggère des mines, des moues, des airs où « l’un verra l’esquisse d’un certain M. X, l’autre l’esquisse d’une certaine Mme Y, sans cependant pouvoir trouver, ou plutôt « retrouver », une identité précise et satisfaisante derrière la personne ainsi suggérée » (3). Ce visage, indique Rosset constitue en propre « l’hallucination d’un double », ce que Wittgenstein lui-même confirme à sa façon : « Nous sommes apparemment abusés par une illusion d’optique qui, par un effet de réflexion nous ferait apercevoir deux objets, alors qu’il n’en existe qu’un » (4).

Ce processus de perception, nous assure le philosophe de l’immanence, prenant l’exemple de la musique, nous pousse  invinciblement « à rechercher, en deçà de ce que quelqu’un dit, ou écrit, une intention de signifier » (5). C’est là une illusion ; « une illusion (...) qui consiste à s’imaginer qu’il y a un sens, aussi profond que caché, derrière le langage musical ». Et Rosset d’enfoncer le clou, parlant à ce propos d’« inexpressivité musicale » : « La musique n’en dit jamais plus que ce qu’elle dit », sauf, bien évidement, à invoquer des « rêveries personnelles et purement extra-musicales ». Car pour l’auteur du Réel et son double, l’émotion musicale est un motif purement autonome, « ne devant rien aux circonstances extérieures ni à l’humeur passagère de l’auditeur » (6).




Dans le second chapitre, « Le portrait enchanté », Clément Rosset nous entretient de cette impression singulière causée par la toute première rencontre avec une personne que, jusque là, nous ne connaissions que par la voix, voire dont nous ne savions juste le nom. Chacun l’aura expérimenté, en ces circonstances c’est en général un sentiment de décalage qui domine, d’incongruité, de déception même parfois. C’est que, au fond, « un visage est nécessairement une sorte de trahison par rapport à une personne dont on ne connait que la voix » (7). Et cette rencontre avec la réalité d’un visage « est souvent (...) l’occasion d’une mauvaise surprise née de l’idée que la chose (ou la personne) rencontrée est loin de valoir ce qu’on escomptait d’elle » (8). Ainsi l’anecdote rapportée par Jean Paulhan où « on montrait à une dame un portrait de Briand. « Il n’est pas ‘ressemblant’, dit-elle. Or cette dame n’avait jamais vu Briand ». Pour justification de cet étrange posture, cette femme ne cesse de répéter « qu’elle imaginait Briand autrement ». Mais à la vérité, conclut Rosset, ce n’est pas qu’elle l’imaginait autre mais qu’« elle n’imaginait rien ».
Cependant, dans cet océan d’allergies au réel, et c’est là à mon sens toute la saveur de la philosophie rossétienne, réside malgré tout une possibilité d’émerveillement. C’est ce qu’explique d’ailleurs, et avec force un commentateur lorsqu’il dit que l’immanence de Rosset est une immanence qui ménage la possibilité de merveilleux ; que c’en est même la condition. « Car il arrive, affirme avec bonhommie Rosset, que certains se satisfassent du fruit qu’ils mangent, lui découvrent parfois davantage du goût que celui auquel ils s’attendaient » (9).

Goya - Que vien el Coco
Je passerai sur le chapitre suivant, « Ce que parler veut dire » (10), pour m’arrêter sur celui consacré aux « Spectres et fantômes ».
Rosset nous y présente la figure (façon de parler pour un épouvantail dont la particularité est d’être sans véritable représentation ou description) du Coco : « Le Coco est une variété espagnole (vite devenue hispanique) de la légion des croque-mitaines et autres créatures fantomatiques dont on effraie les enfants pour essayer de les faire obéir... » (11).

« Si le peu visible inquiète, l’invisible peut inquiéter davantage », indique C.Rosset. Goya tenta néanmoins de représenter cet indicible dans une estampe intitulée Que viene el Coco.  Mais, précise aussitôt Rosset, dans cette représentation « il est très significatif que Goya ait songé à ne pas laisser voir le moindre fragment du corps du Coco. Puisque celui-ci n’a pas de corps » (12). En outre le monstre est figuré de manière à ce que les spectateurs ne puissent pas voir son visage (si visage il y a). Il n’arrive pas, mais se trouve déjà là, mangeant une bonne moitié du tableau.


« La fusion du tragique et du comique s’accompagne chez Goya d’une autre fusion : celle entre le réel et l’imaginaire». Car l’essentiel, précise Rosset, « est ici que le spectateur voit effectivement le Coco tel que Goya l’a dessiné, alors que les protagonistes du drame ne voient manifestement rien, puisque le Coco n’existe que dans leur imagination (et encore ?)» (13).


Eglon van der Neer - Gyges (1675-80)
Raymond Roussel

Dans la « Poétique de l’invisible », il sera question, entre autres choses, de Mallarmé, deRaymond Roussel (1877 - 1933) et de leur ressemblance, ressemblance qui se limite évidemment, indique Rosset en fin de chapitre, à « l’exclusion du réel », et « en somme faire quelque chose de rien ».
Un mot encore de Raymond Roussel qui, - et je ne pouvais manquer de relever cette anecdote avienne - dans Impression d’Afrique, évoquera l’épisode où « une pie apprivoisée a été dressée à se poser sur un perchoir attenant au buste (de Kant), qui sert d’allumeur et d’extincteur à une machine électrique. Lorsque la pie se pose sur le perchoir, la machine s’allume, illuminant l’intérieur de la tête de Kant et permettant de rendre visibles au public les pensées géniales qui s’y agitent » (14).







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Clément Rosset sur France Culture







NOTES
(1) Clément Rosset, La Force majeure, p 27.
(2) Clément Rosset, L’invisible, pp 10-11.
(3) op cité p 14.
(4) op cité.
(5) op cité p 21.
(6) op cité p 33.
(7) op cité p 42.
(8) op cité p 43.
(9) op cité pp 45-46.
(10) Je précise que cet escamotage ne provient pas d’un manque de grain à moudre dans ce chapitre. A la vérité, et plus prosaïquement, reprendre chacun des chapitres de ce livre, m’amènerait bien au-delà du dessein poursuivit dans ce modeste billet, dont le but se résume à vouloir susciter une envie de lecture.
(11) op cité p 61.
(12 et 13) op cité p 70.
(14) op cité p 87.

13 sept. 2014

Le déni de réel par Clément Rosset - Pathologies du monde comme il va....


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Cette citation tirée de l'avant propos du "Réel et son double" de Clément Rosset, ne pouvait pas mieux tomber en cette période de troubles :

"  Le réel n'est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu'à un certain point : s'il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l'abri du spectacle indésirable. Quant au réel, s'il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs .
Ce refus du réel peut revêtir des formes naturellement variées. La réalité peut être refusée radicalement, considérée purement et simplement comme non-être : 'Ceci - que je crois percevoir - n'est pas'. Les techniques au service d'une telle négation radicale sont d'ailleurs elles-mêmes très diverses
(...)
Je peux également supprimer le réel à moindre frais, m'accordant la vie sauve au prix d'un effondrement mental : formule de la folie, très sure aussi, mais qui n'est pas à la portée de n'importe qui, comme le rappelle une formule célèbre du docteur Ey : 'N'est pas fou qui veut'  
En échange de la perte de mon équilibre mental, j'obtiendrai une protection plus ou moins efficace à l'égard du réel : éloignement provisoire dans le cas du refoulement décrit par Freud
(...)
Je peux enfin, sans rien sacrifier de ma lucidité, décider de ne pas voir un réel dont je reconnais par ailleurs l'existence : attitude d'aveuglement volontaire, que symbolise le geste d'Oedipe se crevant les yeux, à la fin d’Oedipe roi...".

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Ce passage est littéralement à double entrée. 

Plus je le retourne dans ma tête, plus un sentiment d'évidence s'impose à moi...
Et de constater qu'en cette période de grand chaos, Clément Rosset m'est d'un bien meilleur secours que tous les traités de sagesses ou que même les profondeurs stoïciennes et lyriques d'un Sénèque.