Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


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2 janv. 2024

Mythes, Jung et synchronicité … Le plongeon cosmogonique


Dans les années 1990 j’éprouvais une fascination pour l’œuvre de Jung. De lui j’ai dû lire à cette époque une bonne vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels figurent en bonne place « Psychologie et alchimie », « Réponse à Job », « Psychologie et religion » ou encore « Métamorphose de l’âme et ses symboles » - sans oublier évidement l’autobiographie saisissante du sage de Bollingen (je ne pris conscience que bien plus tard des arrangements avec le réel d’un texte où Jung édifiait sa propre statue).

Bref, l’œuvre du fondateur de la psychologie analytique expliquait l’inexplicable par un système cohérent. Et les concepts d’inconscient collectif, d’individuation, d’archétype ou de synchronicité m’apparaissaient solides, sinon irréfutables. Il faut dire que pétris moi-même à cette époque d’ésotérisme et d’occultisme, je trouvais dans la prose absconse du maître, matière à flatter mon propre goût du mystère – et faisait de moi en quelque sorte un « initié », un explorateur de nos profondeurs, allant au-delà du voile des apparences.   

 

Parmi les sujets étudiés par Jung, l’alchimie dont les adeptes disaient que leur or n’était pas l’or du vulgaire (arum non vulgi), et que leur quête était en réalité la recherche de la pierre philosophale, remède universel. Il faut dire que l’art hermétique par ses obscurités foisonnantes, sa « langue nébuleuse » associé à une symbolique tant qu’une iconographie chatoyantes, a de quoi fasciner et offrir un champ infini d’interprétation et d’analogies ; une mystique échevelée propre à égarer le récipiendaire dans les labyrinthes d’une phraséologie alambiquée, assorties de sentences ultimes du style : « L’athanor est ton esprit ». De là à voir dans l’alchimie un processus psychique, et plus précisément un « processus d’individuation » il n’y a qu’un pas. Et d’étayer la thèse par de fastidieuses démonstrations savantes (puisque c’est compliqué cela doit être vrai) quelque peu fuligineuses. Pour exemple voici deux mince passages pris dans des livres de Jung tout à fait au hasard :

 

« La terre alchimique est, comme nous l’avons vu, la substance mystérieuse qui est ici mise en relation d’une part avec le corps du Christ, et d’autre part, en tant qu’adamah, avec la terre rouge du paradis. Une très ancienne étymologie fait en effet dériver le nom d’Adam d’adamah, et c’est la raison pour laquelle la terre du paradis est également rattachée au corps mystique »[1]

 

« Le vieux traité Consilium coniugii explique que l’homme philosophique est composé de quatre natures de pierre. Trois d’entre-elles sont terrestres ou dans la terre, mais la quatrième nature est l’eau de la pierre, c’est-à-dire l’or visqueux appelé gomme rouge et avec lequel les trois natures terrestres sont teintes. Nous apprenons ici que la gomme est (…) double, c’est-à-dire masculine et féminine, mais elle est en même temps l’aqua mercurialis une et unique. L’union des deux est donc une sorte d’autofécondation, ce qui est précisément une des propriétés qu’on attribue toujours au dragon mercuriel. En partant de ces éléments il est facile de voir qui est l’homme philosophique : c’est l’androgyne originel, l’Anthropos du gnosticisme dont le parallèle en Inde est le purusha ».[2]

 

De quoi faire tourner la tête !

Mais j’évoquais Jung car il y a de cela quelques semaines, sans trop savoir pourquoi, je me suis procuré « Jung, un voyage vers soi » commis par Frédéric Lenoir, alors que je flânais dans les rayons d’une grande librairie lilloise. A l’affirmation d’une impossibilité à expliquer mon geste, il serait plus juste de reconnaitre m’être trouvé, à la vue de cet essai, titillé par cette lancinante question : Après avoir jadis vénéré l’œuvre de Jung, puis l’avoir délaissée peu à peu, jusqu’à  ensuite l’avoir totalement jetée aux orties, la classant parmi mes superstitions de jeunesse, je voulais faire le point, savoir l’effet que me ferai un nouveau bain dans les eaux jungiennes, et ceci au travers d’une synthèse écrite par quelqu’un reconnaissant que Jung était l’un des auteurs l’ayant le plus marqué et influencé.

Au fond je me disais : « et si j’avais relégué un peu trop vite, et trop entièrement, les concepts de Jung au rang des fumisteries brillantes ? Quel crédit, quel caractère de scientificité pouvait-on accorder aujourd’hui à des thèses telles, par exemple, la notion centrale de l’inconscient collectif ?

 

Et par un effet de ce que Jung aurait appelé sans nul doute synchronicité, l’émission du 23 décembre de Carbone 14 sur France-Culture, intitulée « Archéologie des mythes » avec en invité Jean-Loïc Le Quellec, anthropologue et préhistorien, y répondait, au travers d’un l’exemple d’un mythe, celui du plongeon (l’oiseau)cosmogonique :

 



« C’est un mythe qui nous explique l’origine de la Terre et qui raconte que tout à fait au début il n’y avait que de l’eau (grand thème commun à de nombreuses mythologies du monde). Ne peuvent vivre que des animaux aquatiques et des oiseaux qui peuvent voler au-dessus de l’eau. Parmi les oiseaux il y a une catégorie particulière qui sont les oiseaux aquatiques qui peuvent se poser sur l’eau et y plonger. Le mythe brode là-dessus en disant que le dieu créateur, qui commençait à s’ennuyer dans un monde un peu terne, a demandé à un oiseau réputé pour sa capacité à plonger, le grand plongeon, de plonger pour aller chercher du limon au fond de l’océan primordial afin de créer la Terre. Le grand plongeon, pourtant bien équipé a raté, il n’a pas réussi et il est remonté presque asphyxié sans ramener le limon. Alors un autre oiseau plus petit a plongé à son tour mais il a échoué également – il a été plus loin mais il a échoué. Finalement il y a un tout petit oiseau, dont personne a pensé qu’il allait réussir (mais c’est très souvent comme ça dans les mythes et dans les contes) ramène le limon à la surface et le dieu créateur le disperse sur l’océan primordial, le limon forme une espèce de gel qui se solidifie. Les oiseaux se réunissent et battent des ailes pour que le gel prenne, et ça forme la Terre sur laquelle nous marchons »

 

Question de Vincent Charpentier :

« On a recensé 487 mythes de ce plongeon à travers le monde. Comment Expliquer que ce mythe retrouvé en Amérique soit aussi présent en Eurasie. Pourrait-il y avoir plusieurs points de création ? Serait-il dû à la structure particulière de notre esprit comme le pensait Jung ?

 

C’est une vieille question. Quand on a des mythes complexes, des histoires assez longues à raconter, qui se trouvent en des endroits très différents du globe, on s’est dit depuis longtemps : mais comment se fait-il ? Est-ce une coïncidence ?

Une idée c’est que notre esprit est fait d’une telle manière que ces histoires-là jaillissent spontanément partout sur le globe, peu importe les cultures, les époques. Partout ça va surgir, parce que nous avons tous le même cerveau, le même esprit. Ça c’est la thèse de Jung, la thèse des archétypes.

Mais justement l’intérêt de faire des cartes, ça permet de voir exactement de quoi on parle.  Si on fait une carte de répartition du mythe du plongeon cosmogonique on s’aperçoit qu’il est absolument absent en Afrique, il est absent en Amérique du Sud, il est absent en Australie. Il y a des continents entiers dans lesquels ce mythe n’est pas du tout attesté, alors que les gens qui peuplent ces continents ont bien le même cerveau, le même esprit. Donc cette explication ne tient pas. Ce n’est pas quelque chose qui tient à la structure de notre esprit. Et l’explication la plus probable c’est que ces mythes se sont répandus en même temps que les gens qui les racontaient. Le monde a été peuplé progressivement, notamment on sait bien que l’Amérique n’a pas été peuplée de tout temps ; elle a été peuplée à partir de l’extrême nord de l’Amérique et les gens qui sont y arrivés en provenance de l’extrême pointe de l’Eurasie sont arrivés avec les histoires des mythes d’origine qu’ils avaient dans la tête, que leurs ancêtres leur avaient racontées ; cela remonte il y a à peu près 20.000 ans. »

 

C’est sans doute là une explication plus terre-à terre, moins merveilleuse que celle proposée par Jung, mais beaucoup plus probable !

 

Johann Heinrich FüssliLe Cauchemar, 1781.

Quant au livre de Frédéric Lenoir : La première partie, filant la trame biographique de Jung, m’a plutôt intéressé, malgré quelques passages assez hallucinants tels : « Jung était entouré de personnes qui avaient des dons médiumniques », ou encore « Loin de se démonter par le scepticisme acerbe des autres étudiants, Jung se livre chaque samedi à des expériences de tables tournantes, notamment en compagnie de sa jeune cousine Hélène, qui semble être une remarquable médium ».

Puis j’ai perdu pied peu à peu lors de la seconde partie de l’ouvrage intitulée « l’expérience intérieure », retrouvant ce jargon désagréable à la sauce jungienne ; une suite d’affirmations plus ou moins saisissantes ayant la saveur d’une pseudo-science.



[1] C.G Jung, Mysterium Conjunctionis, tome 2 page 226

[2] C.G Jung, Psychologie et alchimie, page 211

19 févr. 2017

Jean Malaurie, « Le perlerorneq, c’est avoir mal à la vie » & l’anarcho-communalisme chez les Inuits


Il y a quelques semaines de cela, Jean Malaurie, « L’homme qui parle aux pierres » était l’invité de la Méthode Scientifique sur France culture. Un conteur extraordinaire…

De quoi susciter l’envie de reprendre ici quelques citations tirées des «derniers rois de Thulé ». Ces fragments proviennent de deux anciens billets initialement publiés en 2013 sur un blogue aujourd’hui  mort par empoisonnement aux publicités.

-      D’un code de loi à l’autre (l’anarcho-communalisme chez les Inuits)

-          « Le perlerorneq, c’est avoir mal à la vie »
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D’un code de loi à l’autre (l’anarcho-communalisme chez les Inuits)
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« L’anarcho-communalisme repose sur le principe de l’échange, de la non-accumulation afin de tendre à une société égalitaire. Cette antique société est évidemment condamnée à partir du moment où l’économie du salariat, la propriété privé se développent en son sein. (…)

Ce n’est pas la culture danoise ou le christianisme qui ont d’abord ruiné ces sociétés élémentaires, mais bien le système commerçant et le capitalisme, avec ses lois d’économie de marché et de rentabilité, que l’on a insidieusement introduit progressivement en elles (…)

Le communalisme est soucieux d’égalitarisme, d’échange immédiat des surplus et d’équilibre écologique avec le milieu naturel ; le capitalisme est individualiste et, dans la nécessité de profit immédiat, toujours plus grand.
(…) 


Jadis, l’Esquimau ne pouvait voir une marchandise dans le surplus de gibier qu’il avait chassé. Le surplus de morse ou de phoque était pour lui un événement heureux, rappelant l’alliance fondamentale entre le groupe et la nature et dont il ne convenait pas d’abuser ! D’instinct égalitaire, il devait le répartir aussitôt et d’autant plus obligatoirement dans le groupe, qu’il n’était qu’un agent, et cette répartition devait être faite sans la moindre idée d’investissement individuel ». 

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« Le perlerorneq, c’est avoir mal à la vie »
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Dans le grand nord, la fin de l’autonome est la morte saison. Lorsque le soleil n’apparaît plus que falot et rouge suspendu sur l’horizon avant de s’écraser dans la nuit, surviennent parfois des états que l’on appelle des  « Hystéries » polaires.  


Jean Malaurie dans sa fabuleuse épopée les derniers rois de Thulé raconte : 

« Voici plusieurs matins que je me réveille avec la nausée et de violentes migraines. Je m’en inquiète auprès d’un de mes voisins. Sa femme est encore couchée. Lui-même, généralement gai et avenant, paraît déprimé :
- ça passera, me dit-il, mais pas avant que le soleil ne disparaisse… Tu n’es pas le seul ; les rares Quallunaat que j’ai vus hiverner, ils ne sont pas très à leur aise quand l’hiver approche. D’ailleurs, c’est rien à côté d’autrefois. Ah ! autrefois… »

Et l’esquimau de narrer l’histoire inquiétante d’une mère de famille qui se trouva un jour sous l’emprise de ce mal furieux et qui bavant s’échappa sur la banquise, sautant de glaçon en glaçon au risque de sa vie, la force décuplée tout narguant ses poursuivant. 
Le lendemain, elle avait tout oublié. 


En 1907, rapporte Jean Malaurie, l’explorateur Rasmussen fut la victime de l’un de ces forcenés : 

« Il écrivait à sa table lorsqu’il entendit au-dehors des cris aigus. Immédiatement il alla à la fenêtre tendue d’une peau de vessie où selon la coutume, comme on peut l’observer encore en 1950 à Nzqui et Qeqertaq, était aménagé au centre un petit trou permettant d’examiner ce qui se passait au-dehors. Au moment même où il y mettait l’œil, un coup de couteau lacéra la fenêtre. Rasmussen, légèrement blessé, se replia dans un coin de la pièce en essuyant son visage. Il reçut alors une pluie de pierres venues du dehors. Des esquimaux accoururent, mais, là encore, comme dans l’histoire précédente, il fut impossible de saisir l’homme. Sur le conseil d’amis, Rasmussen se sauva de sa demeure. Le possédé ne voulut pas lâcher pour autant sa proie et poursuivit l’explorateur vers la banquise. C’était une nuit sans lune. Rasmussen ne pouvait courir, gêne par ses bottes qu’il n’avait pas eu le temps de lacer convenablement. Il glissait à chaque pas, heureusement l’hystérique commença à, s’essouffler et les Esquimaux parvinrent enfin à s’en saisir ».

Plus généralement ce mal est un mal existentiel qui n’épargne que les enfants et les vieillards. 


« Selon Imina, c’est le « poids de la vie » qui est en cause. Lorsque l’adolescent commence à penser à la vie, à ce qui l’attend, alors il explose. « Cette poussée de la sève, de ce sang jeune nourri par la soupe de qajoq, de sang de morse, de phoque ou de baleine, c’est cela le perlerorneq, me dit-il. La tristesse vous gagne. Qu’un visiteur alors vous agresse d’un mot malheureux ou d’un regard oblique et le perlerorneq commence. On est d’abord agité, on chante, on commence à déchirer ses vêtements. Le perlerorneq cherche à sortir à tout prix, à respirer, à crier à tue-tête le trop-plein du cœur, sans être jugé par le village qui vous épie, par ce que, étant perlerorneq, hors de soi, on ne peut être jugé. Le perlerorneq, c’est avoir mal à la vie ».

13 oct. 2016

A Carnac, en compagnie de Flaubert et Maupassant

 
Carnac - Alignement de Kermario (photo par Axel)

« Et cette opinion la voici ; les pierres de Carnac sont de grosses pierres »[1]. On doit cette phrase lapidaire à Flaubert qui, en mai 1847, en compagnie de son ami Maxime Du Camp, entreprit de visiter à pieds la Bretagne et passa évidement voir les « pierres noires »… Il avait alors 25 ans. De prime abord abrupte, c’est là peut-être la phrase la plus sensée qu’on ait pu dire à propos de ces alignements mégalithiques plantés dans des landes venues se perdre dans l’océan ; une phrase à mille lieues des délires druidiques ou celtomaniaques teintés d’ésotérisme, voire d’ufologie. Car l’archéologie, si  elle sait aujourd’hui dessiner un contour assez net du comment ou du quand, elle n’a rien à dire sur le pourquoi, sauf à se muer en diseuse d’aventures – plus souvent noires ou tragiques. Cette dernière interrogation d’ailleurs enflamme toujours les esprits, et participe largement à la légende des lieux.

Carnac - Alignement de Kermario (photo par Axel)
Les alignementsde Carnac proprement dits, forts d’environ 4000 pierres, se décomposent en quatre ensembles : Le Ménec, Kermario, Kerlescan et Le Petit Ménec. C’est ce qui de prime abord surprend le visiteur n’ayant pas préparé son périple. Car à suivre la route qui mène au Mor Braz, il s’attend à rencontrer une signalisation indiquant le site mégalithique à l’écart de la ville. Or, d’un coup, arrivé aux abords de la cité et pour peu qu’il empreinte telle ou telle voie, il se retrouve à longer des champs de pierres ; semis qu’il peine à assimiler aux fameuses colonnes vertébrales néolithiques, plantées en terres bretonnes. Rencontre déconcertante – déceptive aussi. Pris de doute il hésite alors, puis se résigne, au vu du nombre de véhicules dégoulinants le long de la route, à assimiler ce qu’il voit aux célèbres faiseurs de légendes. Non pas qu’il partage pour autant le ressenti de Michelet, pour qui « l’impression en est triste, (avec) quelque chose de singulièrement rude et rebutant » (1831 – carnets de Bretagne). Car son sentiment a plutôt la saveur de l’anodin, d’une anecdote grandeur nature, rendue incontournable par le tourisme de masse. D’ailleurs, pour en revenir à l’auteur de Bouvard et Pécuchet, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’une fois parvenu sur place, il n’est pas de prime abord particulièrement enthousiasmé :
« Bientôt, enfin, nous aperçûmes dans la campagne des rangées de pierres noires, alignées à intervalles égaux, sur onzes files parallèles qui vont diminuant de grandeur à mesure qu’elles s’éloignent de la mer; les plus hautes ont vingt pieds environ et les plus petites ne sont que de simples blocs couchés sur le sol. Beaucoup d’entre elles ont la pointe en bas, de sorte que leur base est plus mince que leur sommet. Cambry dit qu’il y en avait quatre mille et Fréminville en a compté douze cents; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y en a beaucoup.
Voilà donc ce fameux champ de Carnac qui a fait écrire plus de sottises qu’il n’a de cailloux; il est vrai qu’on ne rencontre pas tous les jours, des promenades aussi rocailleuses. Mais, malgré notre penchant naturel à tout admirer, nous ne vîmes qu’une facétie robuste, laissée là par un âge inconnu pour exerciter l’esprit des antiquaires et stupéfier les voyageurs. On ouvre, devant, des yeux naïfs et, tout en trouvant que c’est peu commun, on s’avoue cependant que ce n’est pas beau. »
 
Carnac - Alignement du Ménec (photo par Axel)

Tout à rebours de Maupassant qui, dans sa chronique « Le pays des Korrigans », publié en 1880, s’extasie :
« Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l'Océan, vers le soir, du sommet d'un tumulus, j'aperçus devant moi les champs de pierres de Carnac.
Elles semblent vivantes, ces pierres ! Alignées interminablement, géantes ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec des figures, de grands corps minces ou de gros ventres ; quand on les regarde longtemps on les voit remuer, se pencher, vivre !
On se perd au milieu d'elles, un mur parfois interrompt cette foule humaine de granit ; on le franchit et l'étrange peuple recommence, planté comme des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions.

Et le cœur vous bat ; l'esprit malgré vous s'exalte, remonte
les âges, se perd dans les superstitieuses croyances.
Carnac - Mégalithe (photo par Axel)
Comme je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière moi me donna une telle secousse de peur inconnue que je me mis à haleter ; et un vieux homme vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m'ayant salué, me dit : « Ainsi, monsieur, vous visitez notre Carnac. » Je lui racontai mon enthousiasme et la frayeur qu'il m'avait faite. Il continua : « Ici, monsieur, il y a dans l'air tant de légendes que tout le monde a peur sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles sous ces pierres, elles ont presque toutes un secret, et je m'imagine parfois qu'elles ont une âme. Quand je remets les pieds au boulevard, je souris, là-bas, de ma bêtise ; mais quand je reviens à Carnac, je suis croyant - croyant inconscient ; sans religion précise, mais les ayant toutes.
Et, frappant du pied :
     - Ceci est une terre de religion ; il ne faut jamais plaisanter avec les croyances éteintes, car rien ne meurt : nous sommes, monsieur, chez les druides, respectons leur foi !»
Carnac - Alignement du Ménec (photo par Axel)
Flaubert évoque lui aussi les druides, mais pas tout à fait dans le même esprit :
« Nous comprîmes donc parfaitement l’ironie de ces granits qui, depuis les Druides, rient dans leurs barbes de lichens verts à voir tous les imbéciles qui viennent les visiter. Il y a des gens qui ont passé leur vie à chercher à quoi elles servaient et n’admirez-vous pas d’ailleurs cette éternelle préoccupation du bipède sans plumes de vouloir trouver à chaque chose une utilité quelconque? »
Carnac - Mégalithe du Ménec (Photo par Axel)

Plus sérieusement, pour qui veut avoir une vision plus véridique des druides, dont le mot apparaît pour la première fois dans la littérature grecque vers la fin du IIIe siècle av JC, on ne saurait trop conseiller la lecture du livre éponyme de l’archéologue Jean-LouisBrunaux. A propos du mythe français du druide, du Moyen-Age au XVIIIe siècle on apprendra qu’en « 1136, dans une contrée jadis occupée par les plus occidentaux des celtes, le pays de Galles, l'évêque Geoffroi Monmouth écrivit une historia regum Britanniae. Elle allait être la base de tout un courant de la celtomanie et notamment de la vision du druide en magicien. C'est d'elle que furent tirés ensuite les cycles de romans celtiques (Arthur, Perceval, Lancelot, Tristan). Dans ceux-ci apparaît la figure de Myrddhinn, un poète guerrier qui se bat auprès d'Arthur contre les Saxons. Le trouvère normand, Robert de Boron, en fera Merlin, le célèbre enchanteur dont la physionomie et la sagesse le rapprochent incontestablement des druides gaulois. (…)
A la Renaissance on pense pouvoir rapporter les dolmens, menhirs et autres cromlechs aux peuples conquis par les Romains, les Gaulois. Cette conclusion, on le sait, est erronée : trois mille ans, au moins, séparent les constructeurs des mégalithes des premiers Gaulois et il n'est pas sûr, contrairement à ce que se plaisent à imaginer beaucoup de celtisants, que les premiers soient les ancêtres des seconds. (…)
C'est à l'irlandais John Toland que vient l'idée, dès 1716, de ressusciter les druides et de restaurer la prétendue fonction primitive des monuments mégalithiques, être le lieu d'assemblée de ces hommes hors du commun (…) L'utilisation ésotérique des druides par William Blake prendra des formes plus exacerbées encore dans les décennies suivantes. Ainsi le spiritisme, cette pseudo-science qui se développe sur la fascination qu'exercent sur des esprits simples les phénomènes paranormaux, s'emparera également de la figure malléable des druides. Son plus célèbre représentant, Léon Hippolyte Denisart Rivail, prétend que le nom sous lequel il est plus connu, Allan Kardec, n'est autre que celui d'un ancien druide qui lui a été révélé par un médium. »
Le père de Salammbô encore une fois ici nous dessille le regard, relevant que « Tout cependant n’était pas encore dit et ce fait acquis à la science n’eût pas été complet si l’on n’eût démontré à quoi servaient, dans l’alignement, les espaces vides où il ne se trouve pas de pierre. « Cherchons-en la raison, ce que personne ne s’est encore avisé de faire » s’est dit M. Mahé, et s’appuyant sur cette phrase de Pomp. Mêla : « Les Druides enseignent beaucoup de choses à la noblesse qu’ils instruisent secrètement en des cavernes et en des forêts écartées», il établit, en conséquence, que les Druides non seulement desservaient les sanctuaires, mais y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges ».
 
Carnac - Alignement du Ménec (photo par Axel)

Mais de Carnac à Karnac il n’y a qu’un pas, enfin une lettre. D’où certaine spéculations hilarantes de ces bipèdes sans plumes platoniciens, voulant faire des Egyptiens les auteurs des mégalithes bretons. Selon cette version les envoyés du pharaon seraient  venus en Bretagne s’essayer à la fabrication des pierres levées, puis, sans qu’on sache trop pourquoi, auraient laissé sur place leurs esquisses et, revenus chez eux, auraient érigés les obélisques et sphinx que l’on connait, nommant leur ville Karnac en souvenir de leurs balbutiements. Une autre variante, tout aussi farfelue, notant qu’« on trouve des palmiers en Bretagne, tout pareils à ceux d’Egypte », en déduit que « Si Karnak était la première et la plus vaste université sacrée d’Egypte, Carnac fut la première et la plus vaste université druidique de Bretagne ». Voilà, il ne reste plus alors qu’à renverser les perspectives et se convaincre qu’à « l’époque pré-celtique, des druides et des savants de l’actuelle Bretagne sont allés ouvrir une succursale en Egypte actuelle, et cette succursale, au fil du temps, est devenue la plus célèbre université antique, Karnak, qui a conservé le nom de l’université fondatrice : Carnac ».
  
Carnac, pierres au Ménec (photo par Axel)

Flaubert le notait déjà en ses carnets : «A quoi donc cela était-il bon? sont-ce des tombeaux? était-ce un temple? Saint Corneille un jour, poursuivi par des soldats qui le voulaient tuer, était à bout d’haleine et allait tomber dans la mer, quand il lui vint l’idée, pour les empêcher de l’attraper, de les changer tous en autant de pierres. Aussitôt, les soldats furent pétrifiés, ce qui sauva le saint. Mais cette explication n’était bonne tout au plus que pour les niais, les petits enfants et pour les poètes, on en chercha d’autres. »
Et d’en revenir, non sans humour ni sarcasmes, à nos chers Egyptiens : « On a été ensuite chercher les Grecs, les Egyptiens et les Cochinchinois. Il y a un Karnak en Egypte, s’est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne, nous n’entendons ni le cophte, ni le breton; or, il est probable que le Carnac d’ici descend du Karnak de là-bas, cela est sûr, car là-bas, ce sont des sphinx alignés, ici ce sont des blocs, des deux côtés de la pierre. D’où il résulte que les Égyptiens (peuple qui ne voyageait pas) seront venus sur ces côtes (dont ils ignoraient l’existence), y auront fondé une colonie ( car ils n’en fondaient nulle part) et qu’ils y auront pas laissé ces statues brutes (eux qui en faisaient de si belles), témoignage positif de leur passage (dont personne ne parle). »
 
Carnac - Alignement de Kermario (photo par Axel)

Quant au visiteur contemporain, sauf à être animé d’extases flamboyantes, ni versé dans les études fuligineuses des délires celtiques, il aura tout intérêt à souscrire à une visite guidée des lieux… Cela présente un double avantage. Celui tout d’abord de se soustraire à la foule et de pouvoir converser en privé avec les pierres millénaires (les alignements ne sont heureusement pas accessibles en haute saison, excepté avec un guide conférencier dûment habilité – et les champs mégalithiques sont assez vastes pour presque faire oublier la présence des badauds relégués chagrins, au loin derrière les grilles). Ensuite, pour peu qu’il soit en compagnie d’une hôtesse délicieuse d’érudition, férue de sa matière et briseuse des mythologies abracadabrantesques sus évoquées, le voyageur immobile éprouvera les délices du ciel bleu limpide tendu au-dessus des vieux dormeurs.
Et là miracle opère ; les pierres reprennent vie et dans les bruyères se tisse une admiration sans nécessité du pourquoi. A effleurer les lichens accrochés aux flancs burinés des rochers, à imaginer ces gens d’il y a plus de 4000 ans aller et venir sans le souci de leur postérité… La mer était alors bien plus basse….
En fin de déambulation, louvoyant parmi les plus hautes pierres de l’alignement du Ménec, coupant court à la soif forcenée d’explications de certains, avec une pointe d’ironie qui fait plaisir, la conférencière vous parlera alors des colonnes d’Hercule ou du serpent, puisant sans doute là encore chez Flaubert :
« Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d’Hercule; ceux qui aiment l’histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce qu’au rapport de Pausanias, une réunion de pierres semblables placées sur la route de Thèbes à Elissonte s’appelait la tête du serpent, « et d’autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités comme un serpent». Ceux qui aiment la cosmographie y ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry entre autres, qui a reconnu, dans ces onze rangées de pierres, les douze signes du zodiaque «car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n’avaient que onze signes au zodiaque».
Un monsieur qui était membre de l’Institut a estimé que c’était le cimetière des Vénètes, qui habitaient Vannes, à six lieues de là, et lesquels fondèrent Venise comme chacun sait. »
Carnac - Alignement du Manio (photo par Axel)
Il y aurait tant encore à dire. Mais pour ceux qui désirent en apprendre davantage sur ces plantations antédiluviennes, on ne saurait que trop conseiller la lecture de « Carnac et environs. Architectures mégalithiques » (guides archéologiques de la France aux Editions du Patrimoine).
Quant à votre serviteur, habité un peu par l’esprit de Flaubert, un peu par celui de Maupassant, il s’en ira poursuivre, en fin d’après-midi, sa promenade du côté de l’alignement de Kermario. Puis, tandis que les foules s’évaporent, rebroussera le temps, jusqu’aux sombreurs de la chambre du cairn de Kercado.

Carnac - Cairn de Kercado (photo par Axel)



[1] Par les champs et par les grèves, Voyages en Bretagne. 

6 avr. 2016

Yanomami & Sawi People, jusqu’à Machiavel - Tuer vos invités !

Billet initial du premier mai 2014
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)
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« … Une tactique de la guerre chez les Yanomami est d’inviter les gens d’un autre village à venir festoyer dans votre village et alors de les tuer quand ils ont déposés les armes et mangent.
… (pareillement) le peuple Sawi du sud-ouest de la Nouvelle-Guinée honore la traîtrise comme un idéal : plutôt que de tuer directement un ennemi, il vaut mieux l’inviter plusieurs fois pendant des mois à vous rendre visite et partager votre nourriture, et alors d’observer sa terreur quand vous lui déclarez, juste avant de le tuer :

« Tuwi asonai makaerin ! »
(Nous t’avons engraissé avec amitié pour le massacre) »

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Machiavel, on le voit, avec son festin ne rapporte que des faits aussi vieux que le monde... 

"Oliverotto donna un magnifique festin, auquel il invita et Jean Fogliani et les citoyens les  plus distingués  de  Fermo.  Après  tous  les  services  et  les  divertissements  qui  ont lieu  dans de pareilles  fêtes,  il  mit  adroitement  la  conversation  sur  des  sujets  graves, parlant  de  la grandeur  du  pape  Alexandre,  de  César,  son  fils,  ainsi  que  de  leurs entreprises. Jean Fogliani et les autres ayant manifesté leur opinion sur ce sujet, il se leva tout à coup, en disant que c'était là des objets à traiter dans un lieu plus retiré ; et il passa dans une autre chambre, où les convives le suivirent. Mais à peine furent-ils assis, que des soldats, sortant de divers lieux secrets, les tuèrent tous, ainsi que Jean Fogliani."

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Commentaires sur le billet initial
(Sans hélas les photographies, disparues lors de la migration Overblog)















19 mars 2016

Préhistoire de la violence et de la guerre par Marylène Patou-Mathis


La tenue prochaine d’une conférence sur Lille avec la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, spécialiste entre autres de l’homme de Neandertal, m’a incité à relire son avant dernier essai sur un sujet encore controversé chez bon nombre de philosophes.

La question pourrait se résumer en ces termes : l’homme serait-il un loup pour l’homme, et l’état de nature correspondrait-il à un état de guerre permanent – la guerre tous contre tous ? On reconnait ici l’anthropologie pessimiste de Hobbes et son maître livre, le Léviathan. A ce parti pris s’oppose la vision irénique de Rousseau pour qui, tout au contraire, l’homme est naturellement bon, mais corrompu par la société. Dans son Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, il écrira notamment : « Je voudrais qu’on choisît tellement les sociétés d’un jeune homme, (...). Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même ; mais qu’il voie comment la société déprave et pervertit les hommes ; qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices »

Entre Hobbes et Rousseau donc, où placer le curseur ? Cette opposition d’ailleurs est-elle véritablement pertinente ? La violence et l’état de guerre ont-ils toujours existés ? Qu’en disent les archéologues et les préhistoriens ?
C’est à ces questions passionnantes que s’atèle « Préhistoirede la violence et de la guerre » (Odile Jacob 2013) de Marylène Patou-Mathis.




Guerre – Violence & agressivité

Ouvrons le bal avec la notion de guerre , et disons tout net : la guerre, définit comme un état de conflit armé entre plusieurs groupes politiques constitués, n’existait tout simplement pas à l’époque des chasseurs-cueilleurs. Si, selon les auteurs, la définition de ce mot est variable, l’esprit reste le même. C’est un acte de violence qui a pour caractéristique essentielle d’être méthodique et organisé et se trouve destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. Dans le cas des guerres dites tribales on dira que c’est « un mode de résolution d’une crise intervenue dans le déroulement de transactions pacifiques, c’est-à-dire comme substitut » et on distinguera les « guerres soit défensives chez les agriculteurs, soit offensives chez les pasteurs – et punitives au nom du souverain contre les vassaux réfractaires ». 

Selon les recherches archéologiques « durant le paléolithique, parmi plusieurs centaines d’ossements humains examinés, seuls deux attestent d’actes de violences volontaires. Ils ont été perpétrés par l’homme moderne (homo sapiens) » [1]. Ce qui amène à déduire que « du fait de la rareté des blessures sur les os humains et de l’absence de représentations de scènes de combats dans l’art pariétal ou mobilier, on peut raisonnablement penser que la guerre n’existait pas, d’autant que la faible densité des populations et leur répartition sur un vaste territoire rendaient quasi nulle la probabilité que des affrontements aient eu lieu. »

Neandertal (Musée des Eysies - photo par Axel)
En fait, les premières traces de violences collectives découvertes[2], font coïncider le début des affrontements intercommunautaires avec la sédentarisation lors du néolithique ancien. Sont en question, d’une part un accroissement localisé de population ayant entrainé une crise démographique, et d’autre part le « développement de l’économie de production qui très tôt engendra un changement radical des structures sociales et des croyances. Le développement de l’agriculture et de l’élevage étant probablement à l’origine de la division sociale du travail et de l’apparition d’une élite avec ses propres intérêts et ses rivalités ». Ajoutons que « chez les nomades la richesse a nécessairement un caractère limité, les sédentaires, eux, peuvent accumuler des biens matériels ».

Quant à la violence il ne faut pas la confondre avec l’agressivité. Marylène Patou-Mathis y insiste : « L’agressivité est un comportement inné qui permet de sauvegarder un individu où l’espèce de sa disparition individuelle. Biologiquement, face à une situation dangereuse, notre cerveau est programmé pour déclencher immédiatement une réaction émotionnelle de survie. (…) La violence et son développement au cours de l’histoire dérivent des structures économiques, sociales, politiques et religieuses des sociétés. Parfois pathologique, la violence prohibée, imposée ou autorisée selon les cultures, est polycausale et multiforme. (…) La violence est surtout un comportement induit par la société dans laquelle elle s’inscrit. »


De la violence primordiale et de la meute primitive

La préhistorienne est catégorique : « Cette supposée violence « primordiale » si chère à René Girard est un mythe ». Rappelons-le, selon la théorie girardienne du bouc émissaire, la violence est intrinsèque à l’être humain et découlerait de la rivalité mimétique générée par le désir qu’ont les individus pour les mêmes objets non partageables. Cependant, rappelle l’auteur, « le mécanisme victimaire et la violence mimétique, n’expliquent en rien les sacrifices rituels pratiqués dans de nombreuses sociétés ».
Quant à Freud et sa horde primitive, thèse baroque [3] qui présuppose que les fils jaloux des prérogatives du père se rebellèrent, le tuèrent et le mangèrent cru lors d’un repas totémique, la préhistorienne indique, non sans humour : « on peut également s’interroger sur la validité de la thèse freudienne étant donné que dans les temps anciens, il n’existait pas une seule « horde primitive », mais plusieurs. (…) Par ailleurs, selon Freud, chaque enfant garde dans son inconscient la trace de la faute originelle – le « meurtre du père » -, faute qu’il n’a pas commise, mais dont il porte la culpabilité, car transmise de génération en génération. Sachant que les caractères acquis ne se transmettent pas génétiquement, on peut s’interroger sur la validité de la thèse d’une transmission orale pendant des millénaires. ».

Il est également à noter que « contrairement à la thèse de Freud, le tabou cannibalique n’est pas universel ». Marylène Patou-Mathis traite le sujet dans son essai et explore les différents types de cannibalismes rencontrés au cours des âges préhistoriques et distingue : le cannibalisme guerrier, le cannibalisme de vengeance et le cannibalisme de terreur (exo et endo-cannibalisme) ; tout en rappelant que « parfois de subsistance, le cannibalisme était surtout associé aux rites funéraires ».

Château de Montaigne (photo par Axel)

Une petite pensée ici pour Montaigne qui dans ces Essais rapporte[4] un exemple de cannibalisme : « Apres avoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuvent adviser, celuy qui en est le maistre, faict une grande assemblée de ses cognoissans. Il attache une corde à l'un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l'autre bras à tenir de mesme ; et eux deux en presence de toute l'assemblée l'assomment à coups d'espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en envoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c'est pour representer une extreme vengeance. » Loin d’en déduire la barbarie des mœurs « sauvages »[5] il ajoute : « Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis de le rostir et manger apres qu'il est trespassé ». Qu’on se le tienne pour dit :  « chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son usage ».


Construction du mythe du « préhistorique violent »

Il faut ici en liminaire dire qu’aux époques préhistoriques des chasseurs cueilleurs « le postulat de départ – celui d’une « économie de survie » - ne repose sur aucune réalité, qu’elle soit archéologique ou ethnologique. De nombreux travaux attestent du contraire, au point qu’on a pu voir en elles des société autosuffisantes, d’abondance, voire de loisir ». Ce point est d’importance, car d’autres constructions sans davantage de réels fondements vont modeler l’image que nous allons nous faire de l’homme préhistorique. Ainsi, par exemple, le postulat de Nietzche qui à l’instar de Freud verra une période d’altérité sauvage précédant la période civilisée qualifiée d’apollinienne, « l’ère des dionysiens immoraux, à la sexualité débridée, ne faisant encore qu’un avec la nature, et symbolisés par le chœur des satyres à demi bestiaux de la tragédie grecque ».

La construction de préhistorique violent, nous explique la préhistorienne, remonte à la fin du XIXe siècle : « En 1877, l’anthropologue Abel Hovelacque consacre un ouvrage entier où il décrit l’homme primitif, sans aucune preuve archéologique, comme un être proche de l’animalité et recouvert de poils. Cette conviction de l’existence d’un « chainon manquant » entre le singe et l’homme va être renforcée par la découverte, en 1891, sur l’île de Java, du Pithécanthrope[6] (…) Dès lors, on représente ou on décrit des « hommes-singes », des brutes poilues et voutées. ». Il faut dire qu’à cette époque « les cultures préhistoriques, définies à partir de leurs productions industrielles, sont perçues comme des sortes de paliers successifs de progrès techniques, donnant ainsi une vision infériorisante du préhistorique ». Or, et l’absence de preuves archéologiques pouvant attester de cette vision de nos ancêtres lointains le montre assez, « la prétendue « sauvagerie » des préhistoriques, n’est qu’un mythe forgé au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et u début du XXe pour renforcer le discours relatif au progrès accomplis depuis l’origine et le concept de « civilisation » ».




L’effet réversible de l’évolution

A ce stade de la démonstration on peut penser, comme semblent l’attester les données archéologiques et comme le pensaient, entres autres, les Cyniques de l’Antiquité, que la guerre et la violence sont le produit des sociétés dans lesquelles elles s’inscrivent. Mais alors, pour en revenir à la question initiale : l’homme serait-il naturellement bon ou mauvais ?

Sur l’altruisme, l’auteur indique que « contrairement aux théories naturalistes, ce sont les émotions, vieilles de plusieurs millions d’années, qui seraient la source des qualités morales. Reposant sur des bases naturelles, elles seraient les produits de l’évolution, donc très antérieures à toutes religions ». Et d’ajouter que si « pour Darwin, les qualités morales naissent de l’instinct social, de nombreuses recherches en neurosciences, en primatologie ou en archéologie ont montré que l’espèce humaine est naturellement faite pour la coopération, l’entraide ou la solidarité, actes résultant d’émotions telles que l’empathie, la compassion, voire le remord ».

Sur ce sujet Patrick Tort évoque l’effet réversible de l’évolution, concept ainsi défini : « l'effet réversif de l'évolution est ce qui permet de penser chez Darwin le passage entre ce que l'on nommera par commodité et approximation la sphère de la nature, régie par la stricte loi de la *sélection, et l'état d'une société civilisée, à l'intérieur de laquelle se généralisent et s'institutionnalisent des conduites qui s'opposent au libre jeu de cette loi. ». En d’autres termes la « sélection naturelle, principe directeur de l'évolution impliquant l'élimination des moins aptes dans la lutte pour la vie, sélectionne dans l'humanité une forme de vie sociale dont la marche vers la civilisation tend à exclure de plus en plus, à travers le jeu lié de l'éthique et des institutions, les comportements éliminatoires ».
Les découvertes archéologiques semblent le confirmer : « Les handicapés de naissance n’étaient pas éliminés (comme l’attestent reste d’un enfant entre vers 400.000 / idem chez des néandertaliens ».


Pour conclure

Pour finir sur une note personnelle, si donc « d’après les données archéologiques, les hommes préhistoriques du paléolithique vivaient sans violence institutionnalisée » et que « la guerre n’est pas indissociable de la condition humaine, mais le produit des sociétés et des cultures qu’elles engendrent », l’absence de preuves ne signifie néanmoins pas preuve de l’absence. Car, et il faut rappeler, il y a « 40 000 ans, la densité est estimée à 10 habitants au km2, voire moins dans certaines régions - la population européenne aurait atteint les 5 millions d’habitants vers 12 000 ans avant le présent ». Avec une si faible population on peut penser qu’il est relativement aisé d’éviter les conflits inter tribaux. En outre si « pour la plupart des biologistes évolutionnistes, la coopération serait un comportement transmis de génération en génération », on peut aussi l’interpréter comme une nécessité de survie en milieu hostile aux époques paléolithiques. Ici l’altruisme ou la coopération ne seraient pas consubstantiels à l’être humain, mais relatifs à une adaptation tant à un mode d’existence qu’à un espace donné. On peut aussi arguer que l’agressivité liée à la nécessité de se préserver aurait pu nourrir chez l’homme une propension à la violence une fois les conditions sociétales réunies. Et que si l’effet réversible de l’évolution a pu conduire à la protection des plus faibles, il a aussi contribué à fabriquer des civilisations conflictuelles et parfois extrêmement violentes. Ni bon ni mauvais par nature, mais profondément adaptable, l’homme serait ainsi à mi-chemin entre deux visions antagonistes, pareillement caricaturales.

Enfin, le mérite de l’essai de Marylène Patou-Mathis est de démonter, preuves archéologiques à l’appui, le mythe toujours bien ancré du sauvage intrinsèquement violent. En donnant une vision plus nuancée et plus  juste de l’être humain à ces époques, il permet de questionner nos préconçus idéologiques pour le meilleur. Bref un livre très agréable à lire, soulevant mille questions passionnantes et toujours d’une brûlante actualité.  




[1] « Le nombre de sites préhistoriques dans lesquels des actes de violence ont été observés est faible au regard de l’étendue géographique et de la durée de la période considérée et, d’autre part, si la violence envers autrui remonte à au moins 120 000 ans, la guerre n’a pas toujours existé »
[2] La première trace de violence collective a été découverte entre 13 140 à 14 340 ans avant le présent. « En Europe, ce n’est qu’au cours du néolithique, surtout à partir de 5500 avant le présent, que les traces de conflits entre communautés deviennent plus fréquentes »
[3] Terme employé par Lévi-Strauss – « Pour Lévi-Strauss, Freud est un explorateur de l’intérieur et sa pensée est mythique comme celle des primitifs », précise Marylène Patou-Mathis.
[4] Livre I, chap. XXX
[5] « Ils sont sauvages de mesmes, que nous appellons sauvages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts : là où à la verité ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous devrions appeller plustost sauvages. »
[6] Haeckel estima qu’il a dû exister entre l’homme et les grand signes un être intermédiaire auquel il donna en 1868 le nom de Pithécanthrope.