La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?
A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.
Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...
Le butinage sur la toile réserve parfois des surprises, à la fois
agréables et conférant au présent une saveur teintée de nostalgie.
C’était du temps où je commettais de drôles de trucs sonores. Cela
durant dix bonnes années (1985/1998[1]),
les sons suivants l’évolution de mon matériel ; du clavier pour enfants
style « Bontempi » au Korg « Wave station » renforcé d’un
sampler … Quant aux textes, je les puisaient dans mon imagination ou parfois
les empruntait à des auteurs ou des sources bien identifiés.
Ces productions étaient à la fois très confidentielles et davantage que
purement récréatives. L’aventure s’arrêta à la manière dont s’épuisent les
passions les mieux installées.
Commentaires sous la vidéo Q 1+3
Avec la numérisation et le développement des réseaux sociaux je fus surpris
de trouver parfois un écho sur la carcasse de ce je pensais avoir tout à fait
enterré – et oublié même. Et de s’étonner encore de la réception de telles incongruités.
Par exemple, à l’époque du morceau retrouvé ici, j’étais en pleine
période alchimique et jungienne. Je flirtais avec l’univers de l’ésotérisme, rêvant
de mandala, d’athanor et d’Ouroboros, m’imaginant sur la voie de l’initiation
aux secrets les plus occultes. Cela me passa aussi. Mais je conserve un regard
attendri sur cette période où le monde se décryptait par l’obscur - le noir
plus noir que le noir !
Dessin par Hangiclist - Q 1+3
[1]
Exactement 13 ans. Je fais là un clin d’œil a posteriori à la symbolique d’alors :
1+3 (quaternité)
Quinze degrés en journée pour un quinze
février à Lille. La menace sur le front climatique se précise – et on continue
comme avant !
Ce midi les alouettes s’en donnaient à cœur
joie dans les champs. Un avant-goût de printemps … Le cancer se généralise (nous
dépassons alégrement les limites planétaires les unes après les autres) et on
se soigne de bonnes intentions : méthode Coué et homéopathie …
Alors qu’il faudrait acter un changement
radical de modèle de société, la moindre mesurette de ce qui relève pour les
imbéciles d’une « certaines écologie punitive », est vécue comme une
atteinte à notre sacro-sainte liberté. Quelle liberté nous restera-t-il lorsque
pris dans une fournaise ardente, balayés encore par des tempêtes d’intensité
inédite, ou victimes de sécheresses tenaces, d’inondations catastrophiques
?
Les SUV prospèrent sur fond de kérozène
détaxé, de pesticide et de megabassines.
Les optimistes par conviction se fourrent le
doigt dans l’œil jusqu’à la moelle. Quant aux techno-solutionnistes, ils sont les
pompiers pyromanes de notre temps – naïfs ou cyniques.
Parmi les nouvelles du jour : « En
2023 les bénéfices cumulés du CAC 40 dépassent les 120 milliards d’euros »
… Bref tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Lisant Les Confessions de l’atrabilaire Caraco :
(Écrit avant la publication du rapport du
club de Rome en 1972)
« Nous sommes perdus à la longue,
nous ne pouvons ni mettre un empêchement à la peuplade ni contenir, par voie de
conséquence, une production industrielle devenue de plus en plus fatale à la nature.
(…)Nous mangeons notre fonds et nous
épuisons nos réserves, à cela nul remède, malgré les parleries, les exorcismes
et les adjurations. (…) Demain il faudra tuer ou périr et nous nous
barbariserons … »
Droit dans nos bottes vers l’effondrement … On
ira jusqu’au bout.
Ce matin lisant le
texte intitulé « Retour à la campagne » :
« L’arrivée à
Lugano fut peu réjouissante. Telles des nuées de sauterelles, les étrangers
débarquent ici en masse aux alentours de Pâques, et cela faisait longtemps que
je n’avais pas été indisposé à ce point par le vacarme des foules envahissantes
peuplant la terre. (…) Ils trouvent tout charmant et ravissant, sans se rendre
compte le moins du monde que par leur faute, un des rares endroits paradisiaque
existant encore au cœur de L’Europe se transforme chaque année davantage en
banlieue berlinoise. (…) Même le dernier des vieux paysans, si aimable soit-il,
installe du fil de fer barbelé autour de ses prairies pour les protéger des
flots de touristes qui les piétinent (…) La terre est désormais tellement
surpeuplée ! »
Que ne dirait-il pas
aujourd’hui ?!
Ce sentiment
d’oppression face au déferlement de ces foules de touristes, est le même que
celui que j’éprouve au Crotoy et en Baie de Somme, chaque année davantage, dès
que se profile un long weekend ou, pire, lors des vacances scolaires !
Souillure du paysage
et du silence.
L'idéal ! vue du Crotoy en hors saison depuis la baie de Somme - photo par Axel
Le matin, avant de me rendre à bicyclette au tripalium, j’ai pris
l’habitude de lire quelques pages, sirotant un thé affalé dans mon canapé. Une
nouvelle, une poignée d’aphorismes ou un texte bref sur l’un des nombreux
sujets que je goûte.
En ce moment c’est le recueil de textes d’Herman Hesse, « L’art de
l’oisiveté » qui m’accompagne. J’y relève, l’œil encore endormi, ces
quelques lignes tirées d’un texte daté de 1928 et intitulé
« Oppositions » :
« … notre époque a pour mot d’ordre : la santé, la
compétence et la confiance béate dans le futur, le rejet narquois de tous les
problèmes profonds, le renoncement répugnant et lâche à toute forme de
questionnement dérangeant, la jouissance de l’instant.
(…)
Lorsque je les vois exprimer un vif contentement et rire avec
satisfaction, je ne puis m’empêcher de penser à l’année 1914. Je songe à
l’optimisme soi-disant salutaire de ces peuples qui trouvaient tout magnifique,
enthousiasmant et menaçaient de coller au mur chaque pessimiste rappelant que
les guerres sont des entreprises fort périlleuses et violentes qui peuvent
aussi se solder par une triste défaite. Ainsi les pessimistes furent-ils en
partie ridiculisés, en partie fusillés. Les optimistes eurent alors leur époque
de gloire, ils exultèrent et triomphèrent pendant des années, jusqu’au moment
où, épuisés de tant d’allégresse et de victoires, ils s’effondrèrent
brutalement … »
Au fond, pas grand-chose n’a changé … Les guerres, le dérèglement
climatique, l'effondrement de la biodiversité et, à rebours, les enthousiasmes du consumérisme et l'apologie béate de Musk !
Je reprends ici un billet de septembre
2010. Je n’ai rien à y retrancher … Juste un constat, 12 après : sommes
résolument en route pour le pire !
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Je ne sais s’il faut faire coïncider les
origines de la guerre, entendue comme conflit organisé, avec la sédentarisation
de l’espèce humaine, puis acter sa généralisation à l’avènement de l’âge du
bronze. Toujours est-il que si notre espèce (hommes modernes) apparaît il y a
de cela environ 120 000 ans (2) les premières traces archéologiques de guerres
ne remonteraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’environ 4000 ans avant
notre ère (3). Non pas que la violence fut exempte au sein des groupes humains
auparavant, et les traces de quelques massacres collectifs, remontant à plus de
10.000 ans avant JC l’attestent, mais du moins aurait-elle été fort
circonscrite et occasionnelle. A cela on peut, sans doute, donner une
explication purement démographique (4), mais c’est largement insuffisant, et
comme l’indique Pascal Picq, pour évoquer les relations entre Cro-Magnon et
Neandertal : « Sans nier
l’évidence de conflits parfois mortels, il a bien fallu des relations plus
pacifiques pour expliquer ces transferts culturels » (5) entre ces deux
groupes d’hommes dont on sait aujourd’hui qu’ils mêlèrent, outre des techniques
et savoirs faire, quelques gênes. D’autre part la réalité est toujours plus
complexe, et plus nuancée que ne l’échafaudent les spéculations idéologiquement
orientées des philosophes. Ainsi, en la matière, ce n’est ni vers Hobbes et
son : « l’homme est un loup
pour l’homme », ni en direction de Rousseau et son mythe du bon
sauvage, vers qui il faut se tourner, mais bien du côté de l’éthologie.
L’homme, à l’instar de ses cousins panidés, est un animal territorial. Et à la
tendance à former des groupes hiérarchisés, à l’instinct d’appropriation et de
reproduction, il partage avec les grands singes la conscience de soi, l’art de
l’imitation, de se mettre à la place d’un congénère (capacité d’empathie), de
manipuler, d’afficher ou de camoufler ses intentions, de mentir, et, aptitude
cruciale ; d’être apte à se réconcilier (6). Et plutôt que conjecturer sur
un « propre de l’homme » aux contours inconsistants, constatons qu’entre
Sapiens sapiens, si mal nommé deux
fois sage, et les animaux, comme l’a sans ambiguïté démontré Montaigne dans le
chapitre XII du livre 2 des Essais (7), il n’y a pas une différence de nature,
mais de degré. Contre Descartes, les libertins érudits sauront s’en souvenir.
La science leur donne raison. « Les
animaux ont inventé la société. Les humains en ont inventé de nouvelles formes
reposant sur l’imaginaire collectif. Charles Darwin et Emile Durkheim ne sont
pas contradictoires : ils se complètent » (8).
Mais trêve de digressions, et entrons
désormais de plain-pied dans les sociétés humaines. Lucrèce un siècle avant
notre ère écrivait déjà :
« Ce qu’on a sous la main, si nous connaissons
Rien encore de
meilleur, suffit à nous combler ;
Mais qu’on découvre
alors quelque chose de mieux,
Le nouveau tue
l’ancien, nous dégoûte de lui » (9)
Depuis lors, rien de neuf sous le soleil.
Et avec l’avènement du capitalisme, la généralisation planétaire du « doux commerce », et le mythe de la
« main invisible du marché »,
nous n’assistâmes qu’à une mise en équation de nos pulsions les plus primitives
– les lois de l’économies singeant les sciences mathématiques (10). Enfin, né
dans les années 1980, dernier avatar de nos sociétés post-modernes, le
néo-libéralisme ne fit que pousser à son paroxysme, à l’échelle mondiale, la
brutalité absurde des rapports sociaux, en la justifiant par lapseudo-science du « darwinisme
social », bâtie sur une mécompréhension totale des thèses de l’auteur de
« L’origine des espèces par le moyen
de la sélection naturelle », pour qui, chez l’homme, l’adaptation au
milieu se trouve tout autant adossée - sinon davantage - sur la coopération que
sur l’esprit compétition.
Aujourd’hui, « le but de ce qu’on nomme couramment, faute de mieux, le système
économique, n’est pas la satisfaction des besoins. (…) Le but du jeu est
l’accroissement infini du capital : faire avec de l’argent, plus d’argent.(…) « Our business is not to make cars, our
business is to make money » (…)Ce n’est pas en baissant les prix des produits
existants que l’on va accroître le profit, mais en en lançant de nouveaux. (…)
Mais bien sûr, ce sera de courte durée : bientôt, les concurrents vont
l’imiter. (…) Par conséquent, l’innovation perpétuelle est une condition nécessaire
à l’accroissement du capital. C’est ce que Schumpeter nommait la “destruction
créatrice” » (11).
Ajoutons un petit mot sur le désir
mimétique de René Girard (" nous désirons un objet parce que le
désir d’un autre nous le désigne comme désirable ") : il
présente d’incontestables affinités avec la thèse de la " consommation
ostentatoire ", défendue par l’économiste de la fin du XIXe
siècle, Thorstein Veblen. Pour ce dernier, dans nos " sociétés de
loisir ", les mécanismes sous-jacents poussant à une consommation
toujours plus effrénée, proviennent pour l’essentiel de motivations relevant de
la vanité et du désir de se démarquer de son voisin : « La possession de richesse est restée le
moyen de la différenciation, son objet essentiel n’étant pas de répondre à un
besoin matériel, mais d’assurer une « distinction provocante »,
autrement dit d’exhiber les signes d’un statut supérieur » (12).
On le sait bien, dans un monde fini, une
croissance infinie est impossible. A l’heure du dérèglement du climat causé par
l’homme, à l’heure de l’effondrement terrible de la biodiversité, au point que
certains évoquent déjà la sixième extinction, à l’heure où commence à se faire
sentir le manque de métaux précieux nécessaires pour le bon fonctionnement de
nos économies (13), « la course à la
distinction pousse à produire bien davantage que ce requerrait l’atteinte des
« fins utiles » : « Le rendement va augmentant dans
l’industrie, les moyens d’existence coûtent moins de travail, et pourtant les
membres actifs de la société, loin de ralentir leur allure et de se laisser
respirer, donnent plus d’effort que jamais afin de parvenir à une plus haute
dépense visible (…) l’accroissement de
la production et le besoin de consommer davantage s’entre provoquent : or
ce besoin est indéfiniment extensible » En effet, il ne s’arrête
jamais : repensons à nos milliardaires. Qu’acheter, quand chacun a son
avion décoré de bois précieux et de marbre ? Une collection d’objets
d’art. Une fusée. Un sous-marin. Et ensuite ? Une villégiature sur la
lune. Autre chose toujours, car la satiété n’existe pas dans la compétition
somptuaire » (14).
Rappelons enfin la fragilité de la
planète : « Ramenée à un globe
terrestre d’un mètre de diamètre, l’épaisseur moyenne de la biosphère serait de
moins d’un millimètre. Des trois éléments physiques qui la composent, l’océan,
l’atmosphère et la surface de continents, l’atmosphère est la plus fragile (…)
C’est dans cette piscine peu profonde que barbotent, sans beaucoup de
précaution, plus de six milliards d’hommes et leur technique » (15).
Et à ceux qui seraient tentés de taxer
cette prose de pessimiste, pour reprendre le reproche qui fut adressé en son
temps à André Lebeau lors de la sortie de son livre « L’enfermement planétaire », il n’est sans doute pas inutile de
rappeler qu’un constat n’a pas à verser dans l’optimisme, ou son
contraire ; sauf à vouloir s’illusionner.
« Nous refusons de croire ce que nous savons », dit Jean-Pierre
Dupuy. Espérons qu’il se trompe. Car nous sommes bien entrés dans
l’anthropocène…
(1) Néologisme. Consummation : "XVe s. « destruction » : Faire cuire et bouillir jusques à
la consumation ». Consumer : User, détruire progressivement
une chose par altération ou anéantissement de sa substance. Ainsi ce terme lie,
de manière propice, la consommation à un acte de destruction. Il renvoie aussi
à cette métaphore, où la Terre est vue comme une immense marmite posée sur le
feu. L’inertie en est très grande. Et tant que l’eau ne bout pas on s’imagine
que rien ne passe. Lorsqu’enfin l’ébullition se manifeste, il est trop tard.
(2) Pascal Picq, Au commencement était l’homme P 178. Note complémentaire, mars
2022 : « Une équipe internationale a identifié au Maroc les plus
vieux ossements d'Homo sapiens, datant de plus de 300.000 années. Une
découverte majeure qui repousse de plus de 100.000 ans l'apparition des
premiers hommes modernes sur le continent africain. » (Info presse de juin
2017)
(8) Jean-François Dortier, L’homme, cet
étrange animal, P 307. Livre excellent, sous-titré « Aux origines du langage, de la culture et de la pensée », dont
je recommande lecture.
(9) Lucrèce V 1412-1415. Traduit par
André Comte-Sponville, Le miel et
l’Absinthe.
(10) « Que l’économie soit un
peu, ou beaucoup mathématisée, n’a évidemment rien à voir avec son caractère
scientifique. La mathématique, dit Bertrand Russel, consiste en tautologies et
ne prétend pas prouver autre chose que : « un quadrupède est un
animal à quatre pattes ». (…) Les
économistes adoptent la physique newtonienne et n’en sortent plus. Ils sont
heureux de leur causalité, de leur déterminisme, ils utilisent le calcul
différentiel et expriment la « tendance naturelle » des marchés à
aller vers l’équilibre. (…) Voila nos premiers économistes « scientifiques »
… Des copistes, pour ne pas dire pire. Ils construisent une physique sociale,
où la société est composée d’individus autonomes, rationnels, cherchant à
maximiser « l’utilité ». (…) L’équilibre de la mécanique classique
est un équilibre du retour à l’équilibre, d’une science qui ignore le temps.
(…) Malheureusement, la plupart des phénomènes physiques, sont irréversibles.
Les gens ne rajeunissent pas. Les forêts primitives ne repoussent pas. Les
bûches consommées ne refont pas des arbres… On ne revient pas de la mort à la
vie… ». Bernard Maris, Antimanuel d’économie, livre 1.
(11) Guillaume Paoli, Eloge de la
démotivation, p 77-78.
(12) Hervé Kempf, Comment les riches
détruisent la planète, P 77.
C’est à la fois tragique et imparable… Il y a beaucoup de lucidité, de
sensibilité et de poésie aussi dans les propos d’Aurélien Barrau.
Je sais que cela ne sert pas à grand-chose, mais j’avais envie de
partager quelques extraits de cette causerie toute récente.
La première partie est l’exposé d’Aurélien Barrau. C’est clair et sans concessions.
Il pose le problème exactement là où il convient de le faire. Juste un mince
passage :
« On aurait, éventuellement dans un futur lointain, une source
d’énergie qui serait presque infinie, et presque propre (…) Peu importe en réalité,
cela serait une catastrophe. Pourquoi ? Parce que le problème est ce qu’on
fait de l’énergie. Sans une révolution, non pas des usages, mais des valeurs,
nous continuerions vraisemblablement à utiliser cette énergie comme nous le faisons
aujourd’hui, pour décimer les populations animales, pour dévaster les sols,
pour raser les forêts, pour massacrer les fonds marins. Dans ces conditions quelle
importance qu’on émette du CO2 ou pas avec cette source d’énergie. Dès lors que
l’énergie est utilisée pour détruire la vie, in fine la vie est morte avec ou
sans émission de CO2 »[1](Vers 13mn)
Mais plutôt qu’une transcription très partielle de cet exposé, j’ai choisi
de reprendre quelques extraits de la seconde partie de la vidéo, au moment des
questions/réponses.
« Tu as beaucoup parlé d’aéronautique et du spatial, mais le spatial
a un peu aidé à la compréhension du réchauffement climatique. Quel peu être le
rôle du spatial dans la suite et prend-t-il la bonne direction ? »
Réponse AB :
(…) Sincèrement je peine un peu avec cette question. Evidement qu’il y
a beaucoup de belles conséquences du spatial. Bien évidement que cela a aidé. Évidement
que moi, dans mon métier de cosmologiste j’utilise des résultats obtenus par
des satellites et que ces résultats sont bienvenus. C’est vrai, on le sait. Le
problème c’est qu’on est à l’heure des choix. Et sincèrement je trouve pour ce
qui est de la catastrophe écologique, pour l’essentiel le spatial ne sert qu’à
corroborer ce qu’on sait déjà. Dennis Meadow avait anticipé les points de
rupture du système biosphère terrestre sans avoir besoin de satellites. On
mesure sur Terre les élévations de température, les fluctuations, les états non
linéaires, les chutes de populations, la nécrose des sols, l’acidification des
océans. Finalement on mesure très bien sur Terre la mort de la vie. Sincèrement
les satellites c’est quand même un peu une information à la marge. Et je trouve
que la direction actuelle est triste. L’espace est en train un peu de devenir,
pas exclusivement on est bien d’accord, il faut rester subtil et nuancé, mais
quand même tendanciellement je crois qu’on va vers une vaste foire publicitaire
et commerciale et je trouve ça un peu sale.
Le ciel, n’est-ce pas, on pensait que c’était la seule chose qu’ils ne
pouvaient pas nous retirer. On s’est trompé ! Même ça ils savent le
maculer. Vous avez entendu parler de cet hôtel spatial pour super riches qui
est en projet, de ces stations-services qui sont en contrat, de cette publicité
cosmique qui est en préparation. Pardon pour la métaphore, mais je trouve que
les immenses structures phalliques des fusées sont un peu une sorte de dernière
érection nihilistes… Qui signe la faillite d’une humanité arrogante et aveugle.
En ce qui me concerne j’ai tendance à considérer aujourd’hui que l’étoffe des
héros, c’est celle des Indiens qui luttent pour la survie de la forêt, c’est
celle des réfugiés qui luttent pour la survie de leurs familles, c’est celle
des animaux qui luttent pour la survie de leur meute, de leur horde, dans un
anthropocène dévasté. Honnêtement l’astronaute il est devenu, malgré lui sans
doute, l’image stéréotypée, formatée, aseptisée de l’hubris presque mortifère,
d’une société qui a perdu sa superbe.
Question :
Je suis d’accord avec toi sur le constat alarmant de la situation. Mais
j’ai un problème sur la faisabilité d’une transition écologique. Je ne vois pas
comment on peut imposer des contraintes de réduction de consommation à l’échelle
globale …
Réponse AB :
(….) Si tu veux dire que cela va être difficile, voire impossible dans
les faits, c’est à peu près mon constat aussi. C’est aussi pour ça que je me
suis totalement retiré du débat public et que je ne signe plus de pétitions, et
que je ne vais plus faire le guignol dans les émissions de radio ou de télé.
Parce que finalement il y a quelque chose d’absolument inexorable dans la
dynamique qu’on a mis en place.
Il y a plusieurs façons de le voir. Il y a une façon factuelle :
tu regardes les rapports de force, les rapports d’influence, le niveau de
compréhension, de culture et de sérieux des dirigeants politiques, et là tu
arrives forcément à la conclusion que c’est foutu ! (…)
Il y a une autre façon de voir les choses, qui est prendre un peu de
hauteur, et de se dire, au-delà de ce constat désastreux, essayons de regarder
le niveau d’inéluctabilité des différentes situations. Il y a des choses
inéluctables : par exemple, le taux de CO2 dans l’atmosphère on ne peut
pas l’épurer de façon chimique (…) Autre exemple : si on s’amuse à faire
une guerre nucléaire mondiale, on aura un taux de radiations dans l’air qui
sera, la même manière, sur des échelles de temps extrêmement grandes inchangeables.
Quand on aura flingué un million d’espèces on ne va pas les faire revivre. (…)
A contrario, l’espèce de folie, car ça relève quand même un peu d’une
aliénation, dans laquelle nous nous sommes enfermés, c’est-à-dire créer des non-sens,
qui sont dévastateurs pour les autres et suicidaires pour nous, quand on y
réfléchit deux secondes, on se dit que le système de représentation, dit
démocratique, que nous avons mis en place, devrait avoir exactement pour but de
veiller à ce genre de choses. Voilà les deux niveaux de lecture. (…)
Quand la courbe de consommation va repasser sous la courbe de
production, car ça ne peut pas être autrement, on peut tricher avec le
ministère des finances, on ne peut pas tricher avec la physique, ça va être
terrible ! Voilà… Je suis en même temps convaincu qu’on ne peut rien
faire, et en même temps cela serait tellement facile de faire quelque chose.
Question :
(…) Dans quelle mesure vous n’êtes pas d’accord avec le fait qu’on ne pourrait
pas être sauvé par le progrès ? Est-ce qu’on peut continuer à faire de la
recherche scientifique, que ce soit sur le changement climatique, que ce soit
sur des solutions qui pourraient peut-être nous permettre de vivre en peu mieux ?
…
Réponse AB :
« Je suis absolument convaincu qu’on peut être sauvé par le progrès. Ce
que je récuse, c’est l’endoctrinement des fou furieux en costume trois pièces
qui veulent nous faire croire que le progrès c’est de foutre les livres à la
benne, de tuer les oiseaux, et d’attendre le bus en alternant entre Facebook et
Twitter. C’est ça que je dis. Il faut simplement se réinvestir du concept de progrès.
La bonne question finalement et de se demander ce qu’il faut sauver et ce qu’il
faut défendre. Mais pour le moment on fait comme si nous savions où aller et
que la question était comment y parvenir. C’est faux ça ! La question il
faut qu’on se la pose. Pour moi, peut-être n’êtes-vous pas d’accord, le monde d’Elon
Musk, l’un des hommes les plus riches du monde, celui qui fait rêver les
techno-addicts, c’est un monde où, on pourra lire dans la pensée, dit-il grâce à
des dispositifs neuro-sensibles, ou les satellites artificiels auront remplacé
les étoiles, ou l’exploration spatiale sera privatisée, remplacée par de la
publicité cosmique, où on commercialise des lance-flammes, ce qu’il a fait,
pour le « fun », ou on essaye de faire croire qu’un quatre-quatre de
deux tonnes peu être une automobile écologique, où on va rendre internet
accessible en ultra haut-débit depuis le cœur du Sahara, où on mets une bagnole
en orbite, vous vous rendez compte symboliquement ce que ça veut dire, juste
pour montrer sa puissance ! Où tout s’organise pour que, lorsque s’organisent
les structures de solidarité cèderont, quelques rares milliardaires parviennent
à tirer leur épingle du jeu. Pour moi, ce monde là c’est la dystopie absolue !
C’est l’enfer sur Terre ! … Même sans le moindre effet de réchauffement
climatique, de biodiversité en chute libre, ou de pollution, pour moi le monde d’Elon
Musk c’est le pire des mondes possibles – en tout cas un des pires !
Donc la question est : ou veut-on aller ? Quel est le sujet à
défendre ? Et ça ce n’est pas une question de scientifique. La destruction
de la vie, ce n’est pas une erreur scientifique (…) Il n’est pas question dans
cette affaire de vérité ou d’astuce, il est question de choix. Il faut qu’on
comprenne que tout n’est pas compatible avec tout. (…)
Baisser les bras et arrêter certaines activités intellectuelles,
certainement pas ! Il faut les réorienter. On est devenus bêtes. On a
confondu que quelque chose soit faisable avec le fait qu’il faille le faire.
Aujourd’hui c’est : j’ai une technologie pour faire la 27G de téléphones
portables, donc je vais la faire. Pourquoi ? Parce que j’ai la possibilité
technologique de le faire. Mais cela n’a aucune sens ! (…) Tout ce qui est
faisable n’est pas souhaitable. Donc oui, faisons du progrès, mais le progrès c’est
le contraire du monde de Musk et de Bezos …
Question :
En tant que professeur, comment pensez-vous qu’il faille inclure l’écologie
dans l’enseignement ? ET plus précisément, dans une école comme la nôtre ?
Réponse AB :
(…) Mettre des cours d’écologie à « Sup-Aéro », ou à « Centrale »,
ou partout ailleurs, c’est quand même un peu mettre des cours de pacifisme dans
une entreprise de fabrication d’armes. C’est paradoxal. Car soit le cours n’est
pas entendu, soit l’entreprise ferme. Vous êtes une grande école, une école
prestigieuse, mais au-delà de « Sup-Aéro », regardez le panel des
grandes écoles françaises. Elles sont toutes le dos tourné à la vie. Elles
reflètent toutes une vision du monde qui est assez dépassée, et relèvent d’une
inertie qui devient problématique. Qu’est-ce qu’on valorise dans les grandes
écoles ? D’abord vous avez réussi
un concours très difficile, mais très formaté. Ou vous avez été entrainés à la
résolution d’exercices similaires, sans jamais devoir questionner la pertinence
de l’énoncé. Quand on y réfléchit c’est étrange tout de même … Ensuite vous avez
été aussi entrainés à ne jamais poser de questionnements philosophiques. Jamais
de contextualisation historique. Jamais de résonnances artistiques. Et une fois
que vous avez intégré l’école, je parle des grandes écoles en général, qu’est-ce
qu’on apprend essentiellement ? A construire des objets techniques, à
produire de la croissance, à manager des équipes, à artificialiser l’espace,
bref tous les points qui pris un à un sont les causes et non pas les
conséquences de la chute à laquelle on assiste.
Dans ma fac à Grenoble je fais un petit cours d’écologie avec d’autres
collègues, je ne sais pas vraiment quel sens ça a. Car il y a une capacité de
résilience de notre système qui est à la fois admirable et paniquante. Vous
vous rendez compte, et regardez « Don’t look up », si vous ne l’avez
pas encore vu, c’est parfait ! Les personnages ne sont pas exagérés. Je
vous jure je les connais tous. Je les ai vu pour de vrai. En fait vous allez
sur un plateau de télé pour dire, c’est la fin du monde les amis, il y a un
truc grave qui se passe, qui ne s’est jamais passé dans les quatre milliards d’années
d’évolution de la vie sur Terre, ce n’est pas exactement un détail et à la fin
on vient vous voir en vous demandant quoi ? Si vous êtes à la télé on vous
dit : c’était pas mal, mais attention faudrait remaquiller un peu pour la
seconde partie de l’émission… Et puis essayes de sourire un peu plus, c’est un
peu sinistre, ce n’est pas cool ! Comme dans le film, je l’ai vécu. (…) On
est encore dans la société du spectacle de Debord. Donc oui sans doute faire des
cours c’est mieux que rien. Voilà ! Mais est-ce que faire des cours, sans changer l’architecture
systémique à vraiment un sens, sincèrement je crains que non ».
Question (pour finir) :
Finalement le crash est-il évitable ?
Réponse AB :
Si on veut dire, est-ce qu’un atterrissage en douceur est encore
possible ? C’est sûr que non… On a, pendant cinquante ans, consommé deux
fois plus que ce qui était disponible de façon durable. Et puis de toute façon
on a déjà tué l’essentiel des êtres vivants sur Terre. (…) Est-ce que pour autant
le crash veut dire à la fin tout le monde est mort, bien sûr que non. Donc je
ne pense pas qu’il faille se poser la question en termes de : est-ce qu’on
peut s’en sortir ? Ce qui est intéressant dans cette question, c’est :
qu’est-ce que « le on » ? Qu’est-ce que « le s’en sortir » ?
C’est qui le on ? Les étudiants de « Sup-Aéro » ?
Les Français ? Les Européens ? Les Occidentaux ? Les riches ?
Les humains ? Les mammifères ? Les vertébrés ? Les vivants ?
Et dans le « s’en sortir », cela veut quoi ? Que le « on »
identifié reste là et tous les autres meurent ? Ou que « le on »
identifié reste- là en tant qu’espèce, mais ce n’est pas grave si les trois
quarts meurent ? Cela veut dire concrètement : vos parents,
votre copine et vos gamins vont mourir mais pas vous, donc c’est bon parce que
l’espèce n’est pas menacée.
Donc le concept de crash (…) est tellement polysémique que la chose à
mettre sur la table c’est de savoir ce qui nous importe. Ce n’est pas un détail
rhétorique ! Je suis allé à des discussions d’universitaires très intelligents
mais on ne parlait juste pas de la même chose. J’ai des collègues pour qui la
seule chose qui compte c’est la durée de vie de l’humanité. Si la durée de vie
de l’humanité ne chute pas tout va bien – d’abord elle va chuter ! Mais le
fait qu’on détruise des millions de milliards d’êtres vivants en termes de dommages
collatéraux, ce n’est même pas qu’ils s’en fichent, ce que cela ne leur
traverse même pas l’esprit. Les autres vivants ne sont pas même réifiés, ils
sont effacés. Je ne suis pas d’accord. Mais ce n’est pas un problème
scientifique c’est un problème axiologique. (…)
Regardez le débat présidentiel en ce moment en France. Je trouve ça
émétique ! (Un débat) de mesquinerie et de médiocrité. Qui pose cette
question ? Ou veut-on aller ? Personne ! Faut déjà se poser
cette question et ensuite on verra ce qu’on peut faire …
Et là déjà on n'est pas tous d’accord là-dessus (…) Certains pensent peut-être
que l’iphone 28 rend heureux. D’accord, mais mettons-le sur la table alors … Ne
faisons pas comme si c’était un implicite. Si la majorité de la population
préfère voir ses enfants crever mais avoir l’iphone 28, très bien … Mais au
moins cela sera dit et on le fera en connaissance de cause !
Par un dimanche d’octobre, tournant le dos à la
baie de Somme, tôt le matin il arrive aux amoureux de la nature et du silence de
mettre le cap sur la forêt de Crécy. Le nom est célèbre.
La bataille éponyme se déroula en 1346, une
chevauchée désastreuse pour le roi de France et ses sbires. Mais ce n’est pas ici
le sujet. Quoi que si la contrée n’est désormais plus un défouloir martial,
sévissent toujours une partie de l’année dans la forêt et ses alentours, les
rejetons dégénérés des gens d’armes d’alors. Aussi avant d’y risquer ses pas, d’octobre
à mars, la prudence invite à se renseigner sur les rares jours sans chasse,
sauf à avoir une appétence particulière pour le fracas des armes et vouloir être
pris pour un sanglier …
Outre l’impossibilité de se tenir sans péril dans
le même secteur forestier qu’eux, il faut voir ces « vrais écologistes »
œuvrer à la régulation des « nuisibles »
pour comprendre tout le bénéfice qu’il y a à les éviter. En rangées serrées, ratissant
les moindres fourrés, déguisés en Kaki et gilets fluo, fusil en main à
s’interpeller, vociférer, siffler ou aboyer sur leur chien … Un affreux vacarme -
sans compter les crépitements sourds en rafale à la vue du moindre faisan
d’élevage, décollant effaré entre leurs bottes. C’est ainsi que sont déversés
des milliers de tonne de plomb dans la nature chaque année. Passons.
Fougère à l'automne - Photo par Axel
Ce matin-là le soleil inondait les sentes, faisant
lever une légère brume, conférant au sous-bois un air de trouble fantasmagorie.
Pas de véhicules sur la route forestière du chevreuil. Mais juste une solitude magique
et le calme absolu des frondaisons …
Il fait trois degrés et se sont les premières
gelées blanches de l’année. La sommière des Grands Hêtres respire paisiblement,
les oiseaux s’ébrouent tranquilles … Le murmure de la vie dans les bois.
Sentier forestier - photo par Axel
Et les pas du promeneur silencieux, qui se faufile dans
les trouées de lumière ; à boire le paysage !
Six heures d’un pur régal ! Ne croisant en
tout et pour tout que deux petits groupes de vététistes, des gens plutôt
respectueux.
Une lente déambulation dans les sentes et chemins
de traverse, sans certes rencontrer ni chevreuils ni sangliers, ni même
d’écureuils, mais en bonne compagnie parmi les oiseaux, éparpillés en grappes
éparses. Ici ou là, plutôt d’ailleurs à proximité des chemins et clairières. Et
d’en dénombrer une quinzaine espèces différentes, ce qui est plutôt pas mal sur
cette durée en milieu purement forestier.
Deux moments forts :
Le premier, lorsqu’au-dessus d’une trouée dans la
forêt cercla un rapace. Pas très haut, il cherchait les courants ascendants. Epervier
ou Autour ? Impossible sur le coup de le déterminer - heureusement la
photographie numérique, ainsi que les communautés de passionnés, permirent
ensuite de lever le doute : c’était un épervier femelle !
Ensuite, une surprise. Un petit passereau fort
coloré, reconnaissable au premier coup d’œil. Un oiseau que l’on ne s’attend
pas forcément à croiser en ce type de biotope. Un mâle de tarier pâtre !
Passant d’un perchoir à l’autre à la recherche de proies.
Tarier pâtre à Crécy - Photo par Axel
Sur la variété des espèces vues on peut s’étonner. Les
souvenirs sont faillibles, mais les anciens carnets de notes l’attestent :
il y a 10 ou 20 ans lorsque je venais en forêt, et en particulier celle-ci, je
peinais à observer plus de 5 ou 6 espèces différentes. J’en suis aujourd’hui en
moyenne à plus du double, malgré l’effondrement dramatique de la biodiversité -
aussi bien en nombre d’espèces que sur les densités de populations d’oiseaux au
sein d’une même espèce. Je ne m’explique donc ce phénomène que par une acuité
désormais plus grande, un meilleur choix des horaires, et par des connaissances
aussi plus étendues, en particulier par une meilleure capacité à localiser des
oiseaux à leurs cris ou leurs chants. Jadis c’était presque toujours :
mésanges bleues et charbonnières, pinsons des arbres, merles, un geai ou deux,
une buse variable et autres rougegorges. Désormais je croise aussi des
sittelles, des mésanges nonettes, des noires et parfois des huppées, des
grimpereaux, des roitelets, des pics pas seulement épeiches, etc. Avec une
surprise toujours possible !
On vante en général le bénéfice pour la santé des balades dans les bois, ou pour l’équilibre mental. Comme s’il fallait ce genre
de motivations très contemporaine et utilitariste pour se résoudre à mettre ses
pas dans les sentiers des espaces de nature. Or il suffit plutôt de suivre ses
inclinations - évitant les endroits trop fréquentés.
Et là dans cette forêt, ce jour-là il faisait si
bon et si calme, sans autres bruits que ceux de la nature … Le paysage chantait,
vibrant de couleurs chatoyantes. Les fougères s’étiolaient sous l’ombre des
grands hêtres, les branches s’égouttaient et les feuilles tombaient en pluie
légère. Le cycle des saisons. Enfin, le pâle soleil des derniers jours d’octobre
réchauffait si bien le corps …
Les couleurs du désastre - Photo par Axel
Un dernier mot tout de même, sur ces nombreuses
saignées à blanc[1]
en forêt, dont j’ai l’impression qu’elles se généralisent. C’est assez
déconcertant de découvrir des espaces si immenses vidés de leurs arbres, de
leurs buissons … Ne reste que la terre remuée parsemée de souches et autres moignons
sur des étendues de plusieurs dizaines de terrains de football. On peut s’interroger
sur la manière dont les organismes de gestion des forêts parviennent à
justifier une telle pratique. Est bien sûr avancé un souci de gestion. Mais le
réel est plus terre-à-terre et le terme qui convient est celui d’exploitation
forestière : il faut tirer profit de la revente du bois.
Coupe à Blanc en forêt de Crécy - Photo par Axel
Avec ces coupes à blanc, outre un évident problème
d’érosion des sols, « le cycle de
vie de la forêt est donc stoppé net du jour au lendemain et cela concerne tout
le monde : des petits mammifères ou oiseaux en passant par les insectes (…)et tout le cortège de champignons qui
jouent un rôle crucial dans les écosystèmes forestiers ou encore les plantes
connexes qui ne pourront survivre avec la perte de leur écosystème ».
Reste un sentiment de saccage et de désolation. Et
de penser que c’est bien là la caractéristique de notre espèce : détruire
la nature par esprit pratique, par sens de « l’utilité ».
Assis au bord de l’un de ces champs de bataille, je
compte les stries d’un arbre abattu. Il avait plus de 80 ans.
Stries d'un arbre abattu - Photo par Axel
[1] Ce que je lis en ligne
confirme mes intuitions : « Curiosité du code forestier, la notion
de coupe rase n’est pas définie alors que l’article L124-6 se propose de
l’encadrer. Il faut se plonger dans l’Inventaire Forestier National (IFN) pour
trouver une définition de la coupe rase qui “désigne en gestion forestière
l’abattage de l’ensemble des arbres d’une parcelle”. » -
« L’industrialisation de la gestion forestière risque de poser de graves
problèmes environnementaux à plus ou moins long terme. Outre le fait que les
coupes à blanc défigurent les paysages, elles pourraient aussi nuire à l’écosystème »