Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


14 janv. 2015

Naomi Klein - La stratégie du choc - Du grain à moudre

Billet initial du 25 février 2011
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)

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Voici un livre qui n’était pas dans mes projets de lecture. Encore aujourd’hui je ne saurai en cerner véritablement le motif. Pour tenter de comprendre cette indifférence, voire cette méfiance envers « La stratégie du choc » je dois tout d’abord reconnaître que, peu porté sur les grands médias, je ne connaissais alors pas mieux que le nom de cette nouvelle « icône » de l’altermondialisme, auteur disait-on d’un best-seller de la littérature alternative, « no-logo », sur lequel je n’ai aucun avis pour ne point l’avoir lu. Cependant le titre même de cet essai, daté de 2000, me paraissait symptomatique de ce type d’ouvrages opportunistes destinés à capter les deniers d’un lectorat conquis d’avance. Bref, rien qui ne doive donner véritable matière à réflexion, mais plutôt susciter l’adhésion de principe. D’autant qu’au sujet des marques j’avais en tête une subtile analyse de Guillaume Paoli qui, pour ceux s’interrogeant sur leur pratiques de consommation, a la vertu du poil à gratter. A savoir que si « … vous pouvez commander une paire de chaussures « no-logo » en cuir végétarien fabriquées par des travailleurs syndiqués, pour 95 dollars seulement ! » Il n’en est pas moins « …aisé de remarquer que cette annonce est elle-même une publicité qui s’est simplement emparée d’un autre support, en l’occurrence un site Internet anti-publicitaire. Elle atteindra ainsi un segment d’acheteurs potentiels qui n’auraient sans doute pas pu être touchés autrement ». Conséquence de quoi,  «… tout autant que les Nike, les chaussures no-logo sont des icônes symbolisant une valeur immatérielle : l’appartenance à une communauté politiquement correcte et socialement consciente ». 

Mais revenons sur cette « montée d’un capitalisme du désastre ». Quelques renseignements pris, et sachant la dame journaliste, je concède n’avoir pressenti alors dans ce nouvel opus qu’une espèce de grosse machine commerciale à la mode anglo-saxonne, surfant à bon compte sur la vague de constats bien réel, mais sans rien n’apporter de neuf au débat. A ce sentiment  mitigé, trop de publicité sans doute, une trop manifeste débauche de moyens aussi. Sans compter cet unanimisme du côté d’une certaine gauche radicale, compensée par une haie de haussements d’épaules condescendants dans le camp adverse.
Passant chemin, je n’aurai donc pas eu idée de m’intéresser à ce pavé de près de 800 pages sans cette fatale émission du « Grain à moudre » de mars 2010 intitulée « Le néo-libéralisme fait-il son lit des catastrophes ? ». Selon un principe bien rodé en ce direct de débat s’opposent deux partis autour d’une thèse, en l’occurrence ici, pour paraphraser Julie Clarini dans son chapeau de présentation « le cœur de la démonstration stimulante » de Naomi Klein. Les noms des débatteurs importent peu ici. Mais ce qui m’avait alors stupéfait ce fut d’une part l’agressivité affichée des deux opposants aux thèses proposées par la Canadienne, hargne doublée d’un mépris de mauvais aloi ; et d’autre part de l’utilisation de toutes les ficelles connues destinées à occulter le débat sur les questions qui dérangent.

Petit florilège :

 « Ce livre est énorme, il y a des tas d’éléments précis, et donc cela à toutes les apparences de l’enquête scientifique. Et c’est ça qui est trompeur. En réalité elle ne choisit que ce qui l’intéresse, elle procède par des glissements sémantiques, dont certains sont totalement insultants… »

Technique n°3 : Indignation
Rejeter le sujet de façon indignée
Technique n°6 : Messager
Décrédibiliser le porteur du message.

« Il faudrait des heures pour réfuter la thèse de Naomi Klein, car comme elle est extrêmement foisonnante, et elle procède par des choix qui sont tout sauf scientifiques, qui sont tous téléologiques, on ne peut pas tout réfuter… Les liens de causalité sont toujours, ou presque artificiels, ou intentionnellement insultants… »

Technique n°7 : Biais
Exacerber tous les faits qui pourraient donner à penser que l’opposant opère en dissimulant ses véritables intentions ou est sujet à tout autre forme de biais.


 « Ce sont des billevesées. C’est du Goubli-boulga. Littéralement cela n’a aucun sens ! Elle mélange tout… Et ce qui est troublant, elle parle du libéralisme, de l’avenir du libéralisme, des limites du libéralisme. Ça c’est un sujet. Mais quand on veut le comprendre il faut regarder les choses telles qu’elles sont. C’est-à-dire qu’associer la dictature et le marché comme elle le fait, ça n’a rigoureusement aucune vérité historique (…) La théorie du complot c’est idiot ! S’en prendre à Milton Friedman est totalement déplacé… C’est la société qui a demandé le libéralisme…»

(Entre autre) Technique n°6 : Messager
Décrédibiliser le porteur du message. Par extension, associer les opposants à des dénominations impopulaires telles que « excentrique », « extrême-droite », « gauchiste », « terroriste », « conspirationniste »,

Technique n°5 : Homme de paille
Présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée.


Julie Clarini, reprenant alors parole pour tempérer l’ardeur belliqueuse du chroniqueur de « La Tribune » : « Ce qui est intéressant dans le livre c’est le passage par l’école de Chicago. Voir que les idées naissent quelque part et qu’elles s’ordonnent quelque part avant d’être diffusées ». Rien n’y fait… Contrée dans la foulée par son coéquipier mal inspiré : « Pour Milton Friedman il faut savoir que la liberté économique ne pouvais exister durablement sans liberté politique. C’est pour ça qu’à la fin de sa vie, d’ailleurs, il a donné une interview au ‘ financial times’ dans lequel il disait qu’il était beaucoup plus confiant dans l’avenir économique de l’Inde, parce qu’elle était libérale, que dans celui de la Chine. Et il disait que la Chine va vers un clash parce que la liberté économique et collectivisme politique ne sont pas compatible… (…) Si Friedman a conseillé des régimes dictatoriaux, il l’a fait justement parce qu’il ne croyait pas à la politique du pire qui aurait consisté à laisser ces régimes tomber du poids de leurs propres échecs (…) Loin d’être un artisan de la thérapie de choc Friedman était au contraire quelqu’un qui cherchait le moindre mal… ». Reconnaissons là d’un bel exercice de sophistique doublé d’une mauvaise foi exemplaire. Ce qui permet à l’un des détracteurs de NK de surenchérir sans trop d’encombre : « On caricature Friedman en en faisant un séide des puissances de l’argent. Ce n’était pas du tout son ambition ». Et, du haut de sa magnanimité, de regretter néanmoins le séjour du maître dans le Chili de Pinochet. Mais son acolyte trouve la concession malvenue : « Je ne crois pas que ce soit factuel. Il est allé une fois au Chili pour 6 jours à l’invitation d’une fondation privée… »

Technique n°10 : Innocence
Faire l’innocent. Quelle que soit la solidité des arguments de l’opposant, éviter la discussion en leur contestant toute crédibilité, toute existence de preuves, toute logique ou tout sens. Mélanger le tout pour un maximum d’efficacité.


Bref, reléguant aussitôt après écoute cette émission dans les limbes des mauvais débats, ce ne fut seulement lors de la sortie de la version poche de l’ouvrage, à l’automne dernier, que me revint en tête l’aigreur et la vindicte de ces gens adeptes de l’esquive, si policés d’ordinaire ; trouble qui m’a incité à franchir le pas et acheter « La stratégie du choc » afin de m’en faire ma propre idée…
Sur le cas Friedman, voyons succinctement quelques arguments pris du livre et les faits avancés à ce sujet :

« Peu de temps après l’élection d’Allende, (…) l’université catholique, fief des Chicago

boys,  devint l’épicentre de ce que la CIA appela la « création d’un mouvement propice à un coup d’Etat » (…) Saenz, président de l’Association nationale des manufacturiers recruta quelques Chicago boys, à qui il confia la tâche de concevoir les programmes de rechange et d’ouvrir un nouveau bureau près du palais présidentiel de Santiago. Le groupe, dirigé par Sergio de Castro, diplômé de Chicago commença à tenir des réunion secrètes hebdomadaires au cours desquelles ses membres élaboraient des projets radicaux de transformation de leur pays dans le plus pur esprit du néolibéralisme. Selon l’enquête menée ultérieurement par le Sénat américain, « plus de 75% » du financement du « groupe de recherche de l’opposition » venait directement de la CIA. (…)
Au moment où la solution violente semblait l’emporter, par les truchements de Roberto Kelly, homme d’affaire financé par la CIA, les Chicago boys transmirent à l’amiral responsable un résumé de leurs idées, qui tenait en 500 pages. (…)
Au Chili, leur bible de 500 pages – programme économique détaillé dont s’inspira la junte dès les premiers jours – fut surnommée « la brique » (…)
Le 12 septembre 1973, un exemplaire de « la brique » ornait le bureau de chacun des généraux à qui allaient incomber des fonctions gouvernementales. Les propositions contenues dans le document ressemblaient à s’y méprendre à celles que formule Friedman dans Capitalisme et liberté : privatisations, déréglementation et réduction des dépenses sociales. (…)
Pinochet fit aussitôt de quelques diplômés de Chicago – notamment Sergio de Castro, principal auteur de « la brique » - ses proches conseillers économiques. (…) Pinochet avait beau tout ignorer de l’inflation et des taux d’intérêts, les technos parlaient un langage qu’il comprenait. Pour eux, l’économie était l’équivalent de forces naturelles redoutables auxquelles il fallait obéir : « Aller à l’encontre de la nature est improductif. A ce jeu on se dupe soi-même » (…) Pendant les 18 premiers mois, Pinochet suivit fidèlement les prescriptions de l’école de Chicago (…). En 1974, l’inflation atteignit 375% et le prix de denrées essentielles telles le pain explosa. En même temps, de nombreux chiliens perdaient leur emploi (…) Fidèles au dogme, Sergio de Castro et les autres Chicago boys soutenaient que leur théorie n’était pas en cause. Le problème venait plutôt du fait que leurs prescriptions n’étaient pas appliquées avec assez de rigueur. (…) Leur programme gravement compromis, les Chicago boys décidèrent que le moment était venu de prendre les grands moyens. En mars 1975, dans l’espoir de sauver l’expérience, Milton Friedman et Arnold Harberger s’envolèrent pour Santiago à l’invitation d’une grande banque chilienne. Friedman fut accueilli par la presse, inféodée à la junte, comme une star, le gourou d’un ordre nouveau. Ses déclarations faisaient la une ; ses conférences universitaires étaient diffusées à la télévision nationale. Il eut droit à l’audience la plus importante qui fut : un entretien privé avec le général Pinochet.
Tout au long de son séjour, Friedman rabâcha le même thème : la junte était sur la bonne voie, mais elle devait adhérer aux préceptes du néolibéralisme avec encore plus de discipline. Dans ses discours et ses interviews, il utilisa une expression qui n’avait jamais encore été brandie dans le cadre d’une crise économique réelle : « traitement de choc ». (…)
Pinochet fut converti. Dans sa réponse, le chef suprême du Chili disait avoir pour Friedman « les plus grands et les plus respectueux égards » ; il assura ce dernier que « le plan est appliqué à la lettre en ce moment même ». Immédiatement après la visite de Friedman, Pinochet congédia son ministre de l’Economie et le remplaça par Sergio Castro, qu’il hissa par la suite au poste du ministre des Finances. Castro truffa le gouvernement de Chicago boys et nomma l'un d’entre eux à la tête de la banque centrale (...) ». La cause paraît entendue.

Pinochet / Milton Friedman

"La stratégie du choc", sauf à être, au sens le plus vulgaire, d'un cynisme accompli, est un livre dont on ne sort pas indemne.
S’y trouve certes quelques biais et faiblesses qui ont étés d’ailleurs pointés dans la plupart des critiques argumentées, mais dans l’ensemble il s’agit d’un ouvrage, n’en déplaise à certains, d’une grande cohérence intellectuelle et fort bien documenté. Les faits sont les faits et lorsque « à son retour du Chili, en 1981, Hayek, Saint patron de l’école de Chicago, si impressionné par Pinochet et les Chicago boys écrivit sur le champ une lettre à son amie Margaret Thatcher alors premier ministre de Grande Bretagne pour la prier instamment de s’inspirer de ce pays sud-américain pour transformer l’économie de son pays » et que cette dernière répondit « en toute franchise dans une lettre privée adressée à son gourou intellectuel : «  Vous conviendrez, j’en suis sure, que certaines des mesures prises au Chili seraient inacceptables en Grande-Bretagne, où il existe des institutions démocratiques qui nécessitent un degré élevé de consensus social. Notre réforme devra respecter nos traditions et notre Constitution. Par moment les progrès peuvent paraître cruellement lents », il n’y a rien à ajouter.
Lorsque encore Milton Friedman, à peine trois mois après Katrina se fend d’un article dans le Wall street journal ou il dit : « La plupart des écoles de la Nouvelle-Orléans sont en ruine, au même titre que les maisons des élèves qui les fréquentaient. Ces enfants sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du pays. C’est une tragédie (on est humain quand même). C’est aussi une occasion de transformer de façon radicale le système d’éducation ». Et Naomi Klein d’expliquer que l’idée radicale de Friedman est qu’au lieu « d’affecter à la remise en état et au renforcement du réseau des écoles publiques de la Nouvelle-Orléans une partie  des milliards de dollars prévus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des bons d’étude donnant accès à des écoles privées subventionnées par l’état ». Sinistre farce qui sera mise en œuvre et « 19 mois après les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de la Nouvelle-Orléans avaient été remplacées par des écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait plus que 4. Il y avait alors 7 écoles à chartes ; elles étaient désormais 31 (…) et les quelques 4700 membres du syndicat des instituteurs étaient licenciés. » D’ailleurs, du côté de l’American Enterprise Insitute, officine inféodée aux doctrine de Friedman, on y mit moins les formes  « Katrina à accomplit en un jour (…) ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissants à faire malgré des années de travail ».
  
Les faits toujours. Et c’est ainsi tout au long de l’ouvrage, jusqu’à nausée : que ce soit sur l’Irak, la Chine, le tsunami de 2004, etc., etc. On comprend les adeptes les plus fanatiques du néolibéralisme et de la main invisible du Marché gênés aux entournures.

On l’aura compris, « La stratégie du choc » est à lire absolument, ne serait-ce pour s’en faire une idée qui ne soit point sous tutelle d’autrui. 

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11 janv. 2015

De Voltaire à Cioran, sur le fanatisme

Emil Cioran
Précis de décomposition, 1949

Généalogie du fanatisme


« En elle-même, toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines, et les farces sanglantes.
Idolâtres par instinct, nous convertissons en inconditionné les objets de nos songes et de nos intérêts. L’histoire n’est qu’un défilé de faux Absolus, une succession de temples élevés à des prétextes, un avilissement de l’esprit devant l’Improbable. Lors même qu’il s’éloigne de la religion, l’homme y demeure assujetti ; s’épuisant à forger des simulacres de dieux, il les adopte ensuite fiévreusement : son besoin de fiction, de mythologie triomphe de l’évidence et du ridicule. Sa puissance d'adorer est responsable de tous ses crimes : celui qui aime indûment un dieu, contraint les autres à l'aimer, en attendant de les exterminer s'ils s'y refusent. Point d’intolérance, d’intransigeance idéologique ou de prosélytisme qui ne révèlent le fond bestial de l’enthousiasme. Que l’homme perde sa faculté d’indifférence : il devient un assassin virtuel ; qu’il transforme son idée en dieu : les conséquences en sont incalculables.
L'envie de devenir source d'événements agit sur chacun comme un désordre mental ou comme une malédiction voulue. La société, - un enfer de sauveurs ! Ce qu'y cherchait Diogène avec sa lanterne, c'était un indifférent...
[...] Toute foi exerce une forme de terreur, d'autant plus effroyable que les « purs » en sont les agents. On se méfie des finauds, des fripons, des farceurs ; pourtant on ne saurait leur imputer aucune des grandes convulsions de l'histoire ; ne croyant en rien, ils ne fouillent pas vos cœurs, ni vos arrières-pensées, ils vous abandonnent à votre nonchalance, à votre désespoir ou à votre inutilité ; l'humanité leur doit le peu de moments de prospérité qu'elle connut : ce sont eux qui sauvent les peuples que les fanatiques torturent et que les « idéalistes » ruinent.
Dans tout homme sommeille un prophète, et quand il s'éveille il y a un peu plus de mal dans le monde... »

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Voltaire

Article « Fanatisme », Dictionnaire philosophique portatif, 1764 


« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances; il pourra bientôt tuer pour l'amour de Dieu. 

Barthélemy Diaz fut un fanatique profès. Il avait à Nuremberg un frère, Jean Diaz, qui n'était encore qu'enthousiaste luthérien, vivement convaincu que le pape est l'antéchrist, ayant le signe de la bête. Barthélemy, encore plus vivement persuadé que le pape est Dieu en terre, part de Rome pour aller convertir ou tuer son frère: il l'assassine; voilà du parfait: et nous avons ailleurs rendu justice à ce Diaz. 

Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume prince d'Orange, du roi Henri III, du roi Henri IV, et de tant d'autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz. 

Le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n'allaient point à la messe. Guyon, Patouillet, Chaudon, Nonotte, l'ex-jésuite Paulian, ne sont que des fanatiques du coin de la rue, des misérables à qui on ne prend pas garde: mais un jour de Saint-Barthélemy ils feraient de grandes choses. 

Il y a des fanatiques de sang-froid: ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n'ont d'autre crime que de ne pas penser comme eux; et ces juges-là sont d'autant plus coupables, d'autant plus dignes de l'exécration du genre humain, que, n'étant pas dans un accès de fureur comme les Clément, les Chastel, les Ravaillac, les Damiens, il semble qu'ils pourraient écouter la raison. 

Il n'est d'autre remède à cette maladie épidémique que l'esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les moeurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir et attendre que l'air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent, pas contre la peste des âmes; la religion, loin d'être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l'esprit l'exemple d'Aod qui assassine le roi Églon; de Judith qui coupe la tête d'Holopherne en couchant avec lui; de Samuel qui hache en morceaux le roi Agag; du prêtre Joad qui assassine sa reine à la porte aux chevaux, etc., etc., etc. Ils ne voient pas que ces exemples, qui sont respectables dans l'antiquité, sont abominables dans le temps présent: ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne. 

Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage: c'est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l'esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu'ils doivent entendre. 

Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant? 

Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J'ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s'échauffaient par degrés parmi eux: leurs yeux s'enflammaient, tout leur corps tremblait, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. 

Oui, je les ai vus ces convulsionnaires, je les ai vus tendre leurs membres et écumer. Ils criaient: « Il faut du sang ». Ils sont parvenus à faire assassiner leur roi par un laquais, et ils ont fini par ne crier que contre les philosophes. 

Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme, c'est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède; car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c'est à la folie des hommes qu'il faut s'en prendre. » 

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Ebook, en version longue
(L'article fanatisme débute à la page 1068 du fichier)



4 janv. 2015

La conversation scientifique : Etienne Klein reçoit Philippe Descola





Il y a de cela un peu plus d’un an, j’avais commis un minuscule billet sur mon ancien blogue autour d’une citation de Philippe Descola, tirée de son ouvrage majeur « Par-delà nature et culture », sorti en 2005 (reproduit ci-dessous).

A l’occasion de la sortie d’un très beau livre d’entretien, où l’anthropologue revient sur sa trajectoire et éclaire les enjeux de sa pensée, Etienne Klein le reçoit pour une stimulante conversation.

Voici le chapeau d’introduction du physicien ; histoire de donner l’envie d’écouter l’émission :

« Comment composer avec le non-humain ? Le non-humain n’a ici rien à voir avec l’inhumain, le « monde non-humain » est constitué de tout ce avec quoi les humains sont en interaction constante, c’est à-dire les plantes, les animaux, les virus, le CO2 de l‘atmosphère, l’air que nous respirons, le gibier que nous chassons, les glaciers s’il y en a dans notre environnement, et beaucoup d’autres choses encore.
Les ethnologues ont montré une chose importante, décisive, l’équivalent pour eux sans doute de ce qu’a représenté la découverte de l’atome pour les physiciens. Cette découverte, c’est que mise à part la société occidentale, aucune autre société humaine ne cohabite avec le monde non-humain sur le mode de la séparation : il n’y a pas la nature d’un côté, une nature qui serait close sur elle-même, et de l’autre côté l’humanité qui serait une entité à part, installée avec sa culture à l’intérieur de la nature, le plus souvent dans une position de surplomb.
En d’autres termes, partout ailleurs qu’au sein de l’Occident moderne, « les frontières de l’humanité ne s’arrêtent pas aux portes de l’espèce humaine » S’y trouve également inclus l’ensemble des « corps associés » , ces entités que nous considérons, nous, comme subalternes et que nous reléguons pour cette raison « dans une simple fonction d’entourage ». À rebours de nos propres habitudes de pensée, dans toutes les autres cultures, les entités du monde non-humain sont considérées et traitées comme de véritables partenaires sociaux avec lesquels on peut composer de mille et une manières différentes.
Un décalage de nos façons de penser en direction de ces autres cultures mérite donc le détour, si je puis dire, surtout si l’on prend acte de la réalité suivante : c’est bien la séparation que nous avons, nous, installée entre nature et culture qui a notamment permis à notre science de devenir si efficace. Mais c’est aussi à cause de cette séparation que la nature, finalement traitée comme si elle était à notre seule disposition, s’est peu à peu abîmée. Nous la marquons désormais d’une empreinte irréversible, oubliant qu’elle est poreuse, réactive, fragile, supraconductrice des effets que nous induisons en elle. Alors, en ces temps où elle semble même se retourner contre nos assauts, où nous nous inquiétons du changement climatique, de la raréfaction des ressources fossiles, de la dégradation de la biodiversité, nous devons nous poser cette question : n’est-ce pas notre conceptualisation de la nature, fondée sur l’idée que nous serions autonomes par rapport à elle, qui avait préparé le terrain à la situation que nous connaissons aujourd’hui ? » 

Shaman et chef spirituel du peuple Achuar

« ... la manière dont l’Occident moderne se représente la nature est la chose du monde la moins bien partagée. Dns de nombreuses régions de la planète, humains et non-humains ne sont pas conçus comme se développant dans des mondes incommunicables et selon des principes bien séparés ; l’environnement n’est pas objectivé comme une sphère autonome ; les plantes et les animaux, les rivières et les rochers, les météores et les saisons n’existent pas dans une même niche ontologique définie par son défaut d’humanité. Et cela semble vrai quels que soient par ailleurs les caractéristiques écologiques locales, les régimes politiques et les systèmes économiques, les ressources accessibles et les techniques mises en œuvre pour les exploiter. »   






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« .... je montrais (dans la thèse de Ph.Descola) que contrairement aux thèses des matérialistes américains,  les Achuars avaient occupé différents types d’environnements depuis longtemps et qu’en dépit des potentialités de ces environnements cela n’avait pas eu d’effet particulier sur leur capacité d’adaptation à cet environnement. Il n’avait donc pas de déterminisme technique primaire.... 
J’ai montré aussi, ce qui avait déjà été démontré dans d’autres régions du monde, que ces gens  arrivaient à obtenir une subsistance facilement en travaillant entre 3 et 4 heures par jour, et avec des niveaux d’alimentation qui étaient considérablement supérieurs à ceux qui étaient préconisés par la FAO à l’époque, et que donc c’était, pour reprendre l’expression de Marshall Sahlins, grand anthropologue américain qui avait écrit un article en 1968 dans « Les temps modernes », qui s’appelait « Les premières sociétés d’abondance »,qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque, c’était aussi une société d’abondance en ce sens que, avec très peu de travail on obtenait des ressources en abondance, très variées... »

(Extrait d'une vidéo d'un entretien avec Ph.Descola, aujourd'hui supprimée sur la toile.
Ci_dessous deux autres vidéos)

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Sur le même sujet voir également ce billet :

Marshall Sahlins - La Nature humaine: une illusion occidentale. Hobbes, le moi et les autres mondes humains.