Blogue Axel Evigiran

Blogue Axel Evigiran
La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


29 avr. 2015

En fiacre.... Zeus, Leda, Prometheus and Pegasus visit Bruges

Ivresse du fiacre... (Photo par Axel)
[cliquer sur la légende pour la photographie en grand format]
Jef Claerhout (1982) 


" Zeus is represented as the Swan (a rather unusual looking one at that).
Leda in her exhuberance to be visiting the Walplein (naked) is leaning back
on the Swan and smiling at the sky. Prometheus is wearing an anachronistic
suit and bowler hat and waving to the nonexistent crowd, and Pegasus is
drawing the carriage while smiling at the photographer. A totally zany
sculpture providing a fitting climax to this portfolio on Bruges.

_____________

FIACRE
(Dictionnaire Libertin - Patrick Wald Lasowski)


(...)
Parmi les origines possibles du mot, Hurtaut et Magny soutiennent que "le premier de ces carosses qui ait paru à Paris appartenait et était conduit par un nommé Fiacre, qui demeurait rue Saint-Fiacre, et à l'image de saint Fiacre, d'où le nom est resté à ces sortes de voitures'.
D'illustre famille, d'origine irlandaise, saint Fiacre s'installe en France pour se consacrer à la prière dans une forêt de la Brie, où il meurt vers 670. Anne d'Autriche se persuade que la naissance de louis XIV est l'effet de sa dévotion à saint Fiacre.  Patron des jardiniers - qui l'honorent le 30 août -, saint Fiacre préside à la génération. Le traité Des divinités génératrices ou Du culte du phallus de Dulaure (1805) rapelle que la chaire de l'église du village de Saint-Fiacre, près de Monceaux, forme une pierre réputée sur laquelle s'asseyent les femmes stériles. De sorte que derrière l'image de saint Fiacre figure secrètement un phallus. Prendre un fiacre, c'est rendre hommage à Priape.
Du reste, pour Leroux, tout fiacre est "un bordel ambulant'. La Hequet, maquerelle célèbre, affiche l'origine en tenant maison rue du cul-de-sac Saint Fiacre.
(...)





pp 195-196
Dictionnaire Libertin. La langue du plaisir au siècle des Lumières
Patrick Wald Lasowski
Gallimard, 2011
____________________________

Peinture par Jean Beraud (1849 - 1935)


A propos de Fiacre, ce serait une faute que d'oublier au passage le fameux passage de Madame Bovary :

Cependant le fiacre n'arrivait pas. Léon avait peur qu'elle ne rentrât dans l'église. Enfin le fiacre parut.
— Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le Suisse, qui était resté sur le seuil, pour voir la Résurrection, le Jugement dernier, le Paradis, le roi David, et les Réprouvés dans les flammes d'enfer.
— Où monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
— Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture ; et la lourde machine se mit en route.
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf, et s'arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.
— Continuez ! fit une voix qui sortait de l'intérieur.
La voiture repartit ; et se laissant, dès le carrefour Lafayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.
— Non ! tout droit ! cria la même voix.
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt arrivé sur le Cours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l'eau, près du gazon.
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs, et longtemps, du côté d'Oyssel, au-delà des îles.
Mais, tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares, Sotteville, la grande Chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le jardin des Plantes.
— Marchez donc ! s'écria la voix plus furieusement.
Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ de Mars et derrière les jardins de l'hôpital, où les vieillards en veste noire se promènent au soleil, le long d'une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu'à la côte de Deville.
Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillarbois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, – devant la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière monumental ! De temps à autre, le cocher sur son siège jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s'arrêter. Il essayait quelquefois, et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu'un tombeau et ballottée comme un navire.
Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune, et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au vent, et s'abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges tout en fleurs.
Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête.

Gustave Flaubert, Madame Bovary

Rouen au temps de Madame Bovary
Parcours du fiacre
Cliquer sur l'image pour carte interactive)


27 avr. 2015

Cavaliers de l'apocalypse sous le ciel de Bruges...

Cavaliers de l'apocalypse - Photo par Axel

« Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l'épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre. »

Droit vers le ciel (photo par Axel)

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse
Par Rik Poot, 1987
Jardin Hof Arentsde Bruges


En grande furie... (photo par Axel)
Variation apocalyptique I (Photo par Axel)

Variation apocalyptique II (Photo par Axel)


Ce spectre singulier n'a pour toute toilette,
Grotesquement campé sur son front de squelette,
Qu'un diadème affreux sentant le carnaval.
Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,
Fantôme comme lui, rosse apocalyptique
Qui bave des naseaux comme un épileptique.
Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux,

Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux.
Le cavalier promène un sabre qui flamboie
Sur les foules sans nom que sa monture broie,
Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
Le cimetière immense et froid, sans horizon,
Où gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne,
Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.



Une gravure fantastique
Charles Baudelaire
_________

Echo


Gustave Moreau

LA PARQUE ET L'ANGE DE LA MORT

" Atropos, est la plus vieille, la plus terrible des trois Parques. Maîtresse de l’Avenir, c’est elle qui coupe à l’aide de ciseaux le fil de la vie filée par Clôthô et dévidée par Lachesis. Ici, elle tient par la bride le destrier d’un Ange de la Mort à qui l’artiste a donné, de même qu’à son Démon tentateur (Cat. 52, Cat. 238)  ou à son Génies du Mal (Cat. 54), des ailes rouges. L’inquiétante silhouette de ce cavalier décharné rappelle certains Don Quichotte d’Honoré Daumier. Comme souvent chez Moreau, le mythe grec est mâtiné de christianisme. Ainsi fait-il se côtoyer Atropos – fille de la Nuit ou de Jupiter et Thémis – une figure  mythologique et l’ange noir brandissant l’épée de feu qui, n’était-ce la robe noire de sa monture, pourrait bien être le quatrième cavalier de l’Apocalypse : « […] je vis paraître un cheval pâle, et celui qui était monté dessus s’appelait la Mort, et l’enfer le suivait ; et le pouvoir lui fut donné sur la quatrième partie de la terre, pour y faire mourir les hommes par l’épée, par famine, par mortalité, et par les bêtes sauvages. » (Apocalypse de Saint Jean, chap. VI, v. 8). Moreau inscrit ces personnages au centre d’un paysage désolé, de fin du monde. Il détache leurs silhouettes sur un ciel nocturne troué par une lune ensanglantée et par l’auréole de l’ange qui, dénué de visage, inspire la terreur. Les contours de sa monture rappellent ceux d’un cavalier dans La Découverte du meurtre d’Holopherne de Botticelli qu’il avait copié en août 1858 à la Galerie des offices à Florence. La Parque penchée, écrasée par son lourd vêtement de deuil, a l’aspect d’une pleureuse."
-------------------




23 avr. 2015

Du Crotoy au Marquenterre...Sarcelle d'hiver & Échasse blanche

Du Crotoy au Marquenterre

La baie de Somme - Vue depuis le port du Crotoy (Photo par Axel)

Plus jeune je rêvais d’être guide dans le parc du Marquenterre…

Un peu plus âgé je m’imaginais volontiers vivre au Crotoy…


Depuis le phare du Crotoy... (Photo par Axel)

Je n’ai rien fait de cela.


Mais parmi les oiseaux je me sens chez moi… 
Là-bas aussi, la tombe de mon père.
- entre et sable et mer

Sarcelles d'hiver (photo par Axel)
Bergeronnette noire (Photo par Axel)
La solitude consentie… Comme une libération.
Et le silence du vent.

Echasse blanche (Photo par Axel)

18 avr. 2015

Yala national park – Entre crocodiles paons sauvages et martin pêcheurs

YALA NATIONAL PARK


La fille de votre serviteur dans son véhicule

A l’évocation du mot safari, d’aucun s’imaginent volontiers une ambiance à la Hemingway, le fusil en moins ; d’autres y substitueront avec profit les langueurs tragiques de La ferme Africaine chère à Karen Blixen ou encore ces Racines du ciel, perchées dans le sillage de l’irascible et non moins fantasque Morel à qui on demanda un jour (on notera le style journalistique de la question) :

-          « Voilà plusieurs mois que vous tenez le maquis. Comment expliquez-vous la facilité avec laquelle vous avez toujours échappé aux autorités ? »
-           
Et l’aventurier de s’esclaffer avec bonhomie :

-          « Tout le monde me veut du bien !… »
-           
Un peu court pour l’autre qui s’entête – il veut comprendre :

-          Vous avez blessé des chasseurs, brûlé des fermes. Mais vous n’avez jamais tué personne. Est-ce un hasard ?
-          J’ai visé de mon mieux.
-          Pour éviter de tuer ?
-          On n’apprend jamais rien à un gars en le tuant… On contraire, on lui fait tout oublier. Hein ? »
(P347)


Autre temps autre mœurs, encore que le braconnage contemporain en certains endroits de la planète a pris les allures d’une véritable guerre.  Mais là où sévissent les armes lourdes on n’emmène d’ordinaire pas les touristes – et sans doute rate-t-on là une occasion d’une véritable confrontation ludique …
Mais c’est une autre histoire.


Dans les pas du rêveur

Entrée de Yala (Photo par Axel)
Il faut s’imaginer le bivouac à l’aube ; réveil parmi les bêtes aux cris fantastiques dans la brousse…  Assis sur une souche, un scotch à la main à contempler au loin les animaux se succéder par ordre de préséance au marigot – vision romantique, sans doute.  
La réalité d’aujourd’hui est plus triviale, moins chargée de poésie…  Même si, sur le départ d’un mince périple dans la savane, alors que la nuit résiste encore, un pincement au cœur habille la fatigue d’un sourire inconsolé…
Certes le Sri Lanka n’est pas l’Afrique, mais tout de même… La faune y est riche (on y recense pas moins de 86 espèces mammifères, dont l’éléphant et le léopard) et s’y love de belles réserves naturelles ; parmi elles, en bonne place : Yala national park.

Prémisses (aux abords de Yala)


Priyankara hotel, à Tissamaharama (photo par Axel)

Martin-chasseur de Smyrne (photo par Axel)
Pour se mettre dans l’ambiance rien de mieux qu’une résidence située sur les franges du parc. Ainsi Priyankara hotel, à Tissamaharama situé juste au sud de la réserve. Villégiature à savourer le crépuscule venu, lorsqu’expire le ballet des martins pêcheurs (trois espèces s’y côtoient familièrement) (1) et qu’au loin se pressent au dortoir des troupes de tantales indiens ou de pélicans. C’est parfois un pygargue à ventre blanc qui surgit dans les nues essorées de soleil, houspillé par des corbeaux au courage à géométrie variable.

Parfois le cri si caractéristique d’un paon perce le marais, distillant un parfum d’exotisme ténu.
Plus proches, alors que la nuit s’installe, trainées vertes filant à toute allure les escadres de perruches à colliers défient les premières ténèbres… 


Depuis l'hôtel (photo par Axel)
Il ne restera plus alors qu’à s’installer au bar, un cocktail à la main, à regarder les insectes s’escrimer jusqu’au trépas avec les billes de lumières éparpillées dans les couloirs des nonchalances tropicales.


Into the wild



Sur un sentier, dans le parc... 
Les jeeps emplies de leurs contingents d’excursionnistes du dimanche, lèvent la poussière de l’unique piste menant à l’entrée de la réserve de Yala proprement dite. A fur et à mesure de l’approche des portes, le convoi se gonfle de nouveaux groupes, jusqu’à former une colonne presque ininterrompue de véhicules.  C’est ici que l’on prend conscience de l’impact du tourisme (plus de 150.000 visiteurs en 2002, avant une retombée pour cause de guerres civiles).  
Nous nous croyions seuls au monde et nous voici légion…   
   
Une fois acquitté le droit d’entrée, sous un ciel rouge sang incendiant les nuages le cortège reprends. La piste brun rougeâtre cernée par un désert de broussailles s’enfonce dans le parc, les sentiers bifurquent bientôt, les groupes éclatent, se retrouvent, s’agglomèrent, avant de se perdre à nouveau. Mais pour l’heure point d’horizon, juste les traines de quelques paons surpris perché sur des dortoirs improvisés. La nature qui se réveille.
Tantales, aigrettes & pélicans (photo par Axel)
L’expérience s’avère déceptive de prime abord ; cette impression de foule, ce manque de perspective y contribuent. Entre le réel et le fantasme une sorte de gouffre – ce pourquoi il proprement bon de ne s’attendre à rien !

Survient le premier trou d’eau. Premières rencontres. Des spatules blanches en nombre, accompagnées de tantales indiens. Au loin une poignée de buffles, indifférents. Et soudain, dans l’eau, l’ondulation d’un crocodile, puis un autre encore, sans compter celui assoupi sur la berge, d’aspect énorme ; un sourire figé, faussement enjôleur. Une fois l’œil exercé et les premières fébrilités passées, on se rend compte de l’importance de la population de sauriens. Un nombre qui ne parait pas émouvoir les oiseaux. Parmi eux des grandes aigrettes, des pélicans frisés, des hérons cendrés ou des échasses. Ici, un tantale rechigne même à laisser le passage au roi du marigot.


Crocodile (Photo par Axel)
Pour situer Yala d’une manière un peu plus objective :   
   
“Yala combines a strict nature reserve with a national park. Divided into 5 blocks, the park has a protected area of nearly 130,000 hectares of land consisting of light forests, scrubs, grasslands, tanks and lagoons. Two blocks are currently opened to the public.
Situated in Sri Lanka’s south-east hugging the panoramic Indian Ocean, Yala was designated a wildlife sanctuary in 1900 and was designated a national park in 1938. Ironically, the park was initially used as a hunting ground for the elite under British rule. Yala is home to 44 varieties of mammal and 215 bird species.”

Tourterelle (photo par Axel)
Yala abrite donc 215 espèces d’oiseaux.  Ici  une tourterelle tigrine, là une nuée verte et orange de colombars à double colliers, dont le ballet à de loin l’allure d’une troupe de petits perroquets. C’est aussi des paons en nombre, des coqs sauvages, ce qui ajoute à l’étrange à l’œil occidental. Il faudrait bien plus qu’une journée, bien mieux qu’une ruée en meute, où l’intérêt se porte plutôt sur les mammifères emblématiques du parc  - ce qu’ont bien compris les guides. Mais, voué à l’éternelle insatisfaction,  l’on s’accommode de ce que l’on a.


Paon, Vanneau, Martin-pêcheur, coq & tourterelles (photo par Axel)

Guêpier (photo par Axel)
Parmi les habitués du parc, le guêpier d’orient ou l’aigle huppé. Avec un peu de chance on croisera aussi, dans les secteurs côtiers le singulier L'Œdicnème des récifs, limicole au profil caractéristique.


Œdicnème des récif (Photo par Axel)
Le secteur boisé se compose quant à lui essentiellement du bloc I du parc et de milieux ouverts de pâturages et de prairies.

Mais le sentier s’incline désormais vers la mer. C’est que le petit déjeuner des aventuriers d’un jour a traditionnellement lieu non loin de Patanangala, un affleurement rocheux magnifique situé sur la plage de Yala. C’est là que se regroupent les véhicules, à l’ombre. Il est alors bon de s’éloigner vers le rocher, sans oublier de visiter les trous d'eau, lagons et mangroves…


Dans le parc... (photo par Axel)

Paon (photo par Axel)

A l'approche du rocher (photo par Axel)

Rocher de la plage de Yala (Photo par Axel)
A Yala chacun en son for intérieur espère croiser un léopard. C’est en effet dans cette réserve que l’on trouve l’une des plus grandes densités de ces félins au monde. Alors on guette. Ici les singes donnant l’alerte, là un groupe de daims prenant subitement la fuite. Mais la rencontre avec le seigneur des lieux demeure hasardeuse. D’ailleurs les statistiques locales, de 1 léopard au km2, reflètent plutôt un biais pour attirer les touristes. La réalité se situerait aux alentours de 0,18 individus au km2, ce qui reste exceptionnel.
Dans ce sanctuaire animalier on rencontrera par contre à coup sûr des éléphants en nombres. Des troupeaux (la population y est estimée à environ 400 individus) comme des individus isolés – parfois certains s’aventurent même sur le sentier à l’assaut des véhicules pour soutirer à des touristes imbéciles de la nourriture…


Sanglier (photo par Axel)

Daims (photo par Axel)

Elephant (Photo par Axel)

Aigle huppé (Photo par Axel)
Mais le soleil une fois dépassé le zénith que sonne déjà le glas de l’escapade. Et de se diriger vers la sortie. On ressort de l’expérience avec un sentiment de trop peu. Une frustration mêlée néanmoins d’émerveillement ; se disant : une autre fois peut-être. Autrement ! 


Éléphant  (Photo par Axel)

_______________________________
(1)    Martin-chasseur de Smyrne, Martin-pêcheur pie et Martin-pêcheur d’Europe.

8 avr. 2015

Interlude oriental – De Gérard de Nerval à Nicolas Bouvier


Azam Ali 




Non sans naïveté romantique, à la suite de ces mélopées sensuelles il me plait d’évoquer ici quelques pages du Voyage en orient de Gérard de Nerval.

Un passage où il est évidemment question d’oiseaux :


« Le préjugé qui ne permet aux Orientaux que la chasse des animaux nuisibles les a conduits, depuis des siècles, à se servir d’oiseaux de proie sur lesquels retombe la faute du sang répandu. La nature a toute la responsabilité de l’acte cruel commis par l’oiseau de proie. C’est ce qui explique comment cette sorte de chasse a toujours été particulière à l’Orient. A la suite des croisades, la mode s’en répandit chez nous. »

S’en suit le récit de la chasse :

« Quand tout fut rendu au silence, on distingua, parmi les oiseaux qui poursuivaient les insectes du marécage, deux hérons occupés probablement de pêche et dont le vol traçait de temps en temps des cercles au-dessus des herbes. Le moment était venu : on tira quelques coups de fusil pour faire monter les hérons, puis on décoiffa les faucons, et chacun des cavaliers qui les tenaient les lança en les encourageant par des cris. Ces oiseaux commencent par voler au hasard, cherchant une proie quelconque ; ils eurent bientôt aperçu les hérons, qui, attaqués isolément, se défendirent à coups de bec. Un instant, on craignit que l’un des faucons ne fût percé par le bec de celui qu’il attaquait seul ; mais, averti probablement du danger de la lutte, il alla se réunir à ses deux compagnons de perchoir. L’un des hérons, débarrassé de son ennemi, disparut dans l’épaisseur des arbres, tandis que l’autre s’élevait en droite ligne vers le ciel. Alors commença l’intérêt réel de la chasse. En vain le héron poursuivi s’était-il perdu dans l’espace, où nos yeux ne pouvaient plus le voir, les faucons le voyaient pour nous, et, ne pouvant le suivre si haut, attendaient qu’il redescendît. C’était un spectacle plein d’émotions que de voir planer ces trois combattants à peine visibles eux-mêmes, et dont la blancheur se fondait dans l’azur du ciel. Au bout de dix minutes, le héron, fatigué ou peut-être ne pouvant plus respirer l’air trop raréfié de la zone qu’il parcourait, reparut à peu de distance des faucons, qui fondirent sur lui. Ce fut une lutte d’un instant, qui, se rapprochant de la terre, nous permit d’entendre les cris et de voir un mélange furieux d’ailes, de cols et de pattes enlacés. Tout à coup les quatre oiseaux tombèrent comme une masse dans l’herbe, et les piqueurs furent obligés de les chercher quelques moments. Enfin ils ramassèrent le héron, qui vivait encore, et dont ils coupèrent la gorge, afin qu’il ne souffrît pas plus longtemps. »


Ce genre de loisir aristocratique perdure de nos jours pour le pire. Ainsi fut rapporté au printemps dernier le cas d’un prince saoudien amoureux de l’art ancestral de la fauconnerie ayant tué près de 2.000 oiseaux menacés d’extinction en une seule partie de chasse au Pakistan » (l’outarde houbara).

 _____________________________________


Mais je préfère aujourd’hui les mots tiré de L’usage du monde de Nicolas Bouvier, celui qui raconte que « Petit j’ai longtemps cru qu’oisif était le singulier d’oiseau. ».

On peut en savourer de belles tranches ces jours-ci dans le feuilleton de FranceCulture.


Deux passages ou il est questions d’aigles – on notera l’écart avec le texte de Gérard de Nerval.

« Une lourde cloche suspendue à une potence indique le sommet du col. On la sonne encore quand la neige est tombée, pour les voyageurs qui ont perdu la route. Comme je m’en approchais, un aigle qui était perché dessus s’envola en frappant le bronze de ses ailes et une vibration éperdue, interminable, descendit en s’élargissant sur ce troupeau de montagnes dont la plupart n’ont même pas de nom ».

« La montagne, elle, ne se dépensait pas en gestes inutiles : montait, se reposait, montait encore, avec des assises puissantes, des flancs larges, des parois biseautées comme un joyau. Sur les premières crêtes, les tours des maisons-fortes pathanes luisaient comme frottées d’huile ; de hauts versants couleur chamois s’élevaient derrière elles et se brisaient en cirques d’ombre où les aigles à la dérive disparaissaient en silence. »


Vautours Perchés ( photo par Axel)


4 avr. 2015

Romain Gary – Lettre à l’éléphant... et le fusil d'Hemingway

Billet initial du 25 mars 2012
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)
_________________________________________

Romain Gary – Lettre à l’éléphant... et le fusil d'Hemingway


En 1956 Romain Gary publiait Les Racines du ciel livre qui lui vaudra le Goncourt cette même année.
Qualifié de premier roman écologique, je n’en dirai rien pour ne pas encore l’avoir lu, me contentant de renvoyer ici à un petit résumé fort bien fait par autrui (cliquer sur l’image) :    

Pendant ce temps un autre grand écrivain parcourait les savanes africaines, quant à lui fusil à la main, avide de trophées.
Hemingway en Afrique
Hemingway publia Les vertes collines d’Afrique en 1937 - livre qui me laissera un sentiment ambivalent. Et c’est en 1953, tout à sa passion, que l’auteur de Pour qui sonne le Glas passera près de la mort, non pas suite à une confrontation pleine de panache avec le roi de la savane africaine, mais dans un bête accident d'avion…

A noter qu’une adaptation cinématographique des Racines du ciel sera commise en 1958 par John Huston. Ce dernier avait tourné déjà en Afrique en 1951 African queen. L’accompagnait alors Peter Viertel, romancier qui tirera de cette expérience Chasseur blanc cœur noir, roman qui sera quant à lui mis en image par Clint Eastwood en 1989.  





Chasseur blanc, coeur noir - Bande Annonce FR

Hier, en fin d’après-midi alors que j’écoutais Ca ne peut pas faire de mal d’une oreille distraite, mission consacrée aux écrivains journalistes, je laissais soudain choir mes activités à l’écoute d’une lettre de romain Gary. Cette fameuse lettre aux éléphants – que je ne connaissais pourtant pas.
Cette lettre sera publiée par le Figaro littéraire en mars 1968.

Mais avant cela, pour ceux qu’un Safari « de rêve » attire :
http://anthropopotamie.typepad.fr/anthropopotame/2010/07/des-safaris-de-r%C3%AAve.html




Monsieur et cher éléphant,

Vous vous demanderez sans doute en lisant cette lettre ce qui a pu inciter à l’écrire un spécimen zoologique si profondément soucieux de l’avenir de sa propre espèce.
L’instinct de conservation, tel est, bien sûr ce motif.
Depuis fort longtemps déjà, j’ai le sentiment que nos destins sont liés.
En ces jours périlleux "d’équilibre par la terreur", de massacres et de calculs savants sur le nombre d’humains qui survivront à un holocauste nucléaire, il n’est que trop naturel que mes pensées se tournent vers vous.
À mes yeux, monsieur et cher éléphant, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral, d’une idéologie ou même de la raison car un certain usage abstrait et inhumain de la raison et de la logique se fait de plus en plus le complice de notre folie meurtrière.
Il semble évident aujourd’hui que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes.
 
Théodore Roosevelt - Trophée
C’est dans une chambre d’enfant, il y a près d’un demi-siècle, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois.
Nous avons pendant des années partagé le même lit et je ne m’endormais jamais sans embrasser votre trompe, sans ensuite vous serrer fort dans mes bras jusqu’au jour où ma mère vous emporta en disant, non sans un certain manque de logique, que j’étais désormais un trop grand garçon pour jouer avec un éléphant.
Il se trouvera sans doute des psychologues pour prétendre que ma "fixation" sur les éléphants remonte à cette pénible séparation, et que mon désir de partager votre compagnie est en fait une forme de nostalgie à l’égard de mon enfance et de mon innocence perdues.
Et il est bien vrai que vous représentez à mes yeux un symbole de pureté et un rêve naïf, celui d’un monde où l’homme et la bête vivraient pacifiquement ensemble.

Des années plus tard, quelque part au Soudan, nous nous sommes de nouveau rencontrés.
Je revenais d’une mission de bombardement au-dessus de l’Ethiopie et fis atterrir mon avion en piteux état au sud de Khartoum, sur la rive occidentale du Nil.
J’ai marché pendant trois jours avant de trouver de l’eau et de quoi boire, ce que j’ai payé ensuite par une typhoïde qui a failli me coûter la vie.
Vous m’êtes apparu au travers de quelques maigres caroubiers et je me suis d’abord cru victime d’une hallucination.
Car vous étiez rouge, d’un rouge sombre, de la trompe à la queue, et la vue d’un éléphant rouge en train de ronronner assis sur son postérieur, me fit dresser les cheveux sur la tête.
Hé oui ! vous ronronniez, j’ai appris depuis lors que ce grondement profond est chez vous un signe de satisfaction, ce qui me laisse supposer que l’écorce de l’arbre que vous mangiez était particulièrement délicieuse.

Abrutis et fiers de l'être...
Il me fallut quelque temps pour comprendre que si vous étiez rouge, c’est parce que vous vous étiez vautré dans la boue, ce qui voulait dire qu’il y avait de l’eau à proximité.
J’avançai doucement et à ce moment vous vous êtes aperçu de ma présence.
Vous avez redressé vos oreilles et votre tête parut alors tripler de volume, tandis que votre corps, semblable à une montagne disparaissait derrière cette voilure soudain hissée.
Entre vous et moi, la distance n’excédait pas vingt mètres, et non seulement je pus voir vos yeux, mais je fus très sensible à votre regard qui m’atteignit si je puis dire, comme un direct à l’estomac.
Il était trop tard pour songer à fuir.
Et puis, dans l’état d’épuisement où je me trouvais, la fièvre et la soif l’emportèrent sur ma peur.
Je renonçai à la lutte.
Cela m’est arrivé à plusieurs reprises pendant la guerre : je fermais tes yeux, attendant la mort, ce qui m’a valu chaque fois une décoration et une réputation de courage.

Quand j’ouvris de nouveau les yeux, vous dormiez.
J’imagine que vous ne m’aviez pas vu ou pire vous m’aviez accordé un simple coup d’oeil avant d’être gagné par le sommeil.
Quoi qu’il en soit, vous étiez là ; la trompe molle, les oreilles affaissées, les paupières abaissées et, je m’en souviens, mes yeux s’emplirent de larmes.
Je fus saisi du désir presque irrésistible de m’approcher de vous, de presser votre trompe contre moi, de me serrer contre le cuir de votre peau et puis là, bien à l’abri, de m’endormir paisiblement.
Une impression des plus étranges m’envahit.
C’était ma mère, je le savais, qui vous avait envoyé.
Elle s’était enfin laissée fléchir et vous m’étiez restitué.
Bonne femme à la chasse
Je fis un pas dans votre direction, puis un autre...
Pour un homme aussi profondément épuisé que j’étais en ce moment-là, il se dégageait de votre masse énorme, pareille à un roc, quelque chose d’étrangement rassurant.
J’étais convaincu que si je parvenais à vous toucher, à vous caresser, à m’appuyer contre vous, vous alliez me communiquer un peu de votre force vitale.
C’était l’une de ces heures où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive même de faire appel à Dieu.
Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants.

J’étais tout près de vous quand je fis un faux pas et tombai.
C’est alors que la terre trembla sous moi et le boucan le plus effroyable que produiraient mille ânes en train de braire à l’unisson réduisit mon coeur à l’état de sauterelle captive.
En fait, je hurlais, moi aussi et dans mes rugissements il y avait toute la force terrible d’un bébé de deux mois.
Aussitôt après, je dus battre sans cesser de glapir de terreur, tous les records des lapins de course.
Il semblait bel et bien qu’une partie de votre puissance se fût infusée en moi, car jamais homme à demi-mort n’est revenu plus rapidement à la vie pour détaler aussi vite.
En fait, nous fuyions tous les deux mais en sens contraires.

Nous nous éloignions l’un de l’autre, vous en barrissant, moi en glapissant, et comme j’avais besoin de toute mon énergie, il n’était pas question pour moi de chercher à contrôler tous mes muscles. mais passons là-dessus, si vous le voulez bien.
Et puis, quoi, un acte de bravoure a parfois de ces petites répercussions physiologiques.
Après tout, n’avais-je pas fait peur à un éléphant ?

Nous ne nous sommes plus jamais rencontrés et pourtant dans notre existence frustrée, limitée, contrôlée, répertoriée, comprimée, l’écho de votre marche irrésistible, foudroyante, à travers les vastes espaces de l’Afrique, ne cesse de me parvenir et il éveille en moi un besoin confus.
Il résonne triomphalement comme la fin de la soumission et de la servitude, comme un écho de cette liberté infinie qui hante notre âme depuis qu’elle fut opprimée pour la première fois.

J’espère que vous n’y verrez pas un manque de respect si je vous avoue que votre taille, votre force et votre ardente aspiration à une existence sans entrave vous rendent évidemment tout à fait anachronique.
Aussi vous considère-t-on comme incompatible avec l’époque actuelle.
Mais à tous ceux parmi nous qu’éc¦urent nos villes polluées et nos pensées plus polluées encore, votre colossale présence, votre survie, contre vents et marées, agissent comme un message rassurant.
Tout n’est pas encore perdu, le dernier espoir de liberté ne s’est pas encore complètement évanoui de cette terre, et qui sait ?
Si nous cessons de détruire les éléphants et les empêchons de disparaître, peut-être réussirons-nous également à protéger notre propre espèce contre nos entreprises d’extermination.

Si l’homme se montre capable de respect envers la vie sous la forme la plus formidable et la plus encombrante - allons, allons, ne secouez pas vos oreilles et ne levez pas votre trompe avec colère, je n’avais pas l’intention de vous froisser - alors demeure une chance pour que la Chine ne soit pas l’annonce de l’avenir qui nous attend, mais pour que l’individu, cet autre monstre préhistorique encombrant et maladroit, parvienne d’une manière ou d’une autre à survivre.
Il y a des années, j’ai rencontré un Français qui s’était consacré, corps et âme, à la sauvegarde de l’éléphant d’Afrique.
Quelque part, sur la mer verdoyante, houleuse, de ce qui portait alors le nom de territoire du Tchad, sous les étoiles qui semblent toujours briller avec plus d’éclat lorsque la voix d’un homme parvient à s’élever plus haut que sa solitude, il me dit :
"Les chiens, ce n’est plus suffisant. Les gens ne se sont jamais sentis plus perdus, plus solitaires qu’aujourd’hui, il leur faut de la compagnie, une amitié plus puissante, plus sûre que toutes celles que nous avons connues.

Quelque chose qui puisse réellement tenir le coup. Les chiens, ce n’est plus assez. Ce qu’il nous faut, ce sont les éléphants".
Et qui sait ?
Il nous faudra peut-être chercher un compagnonnage infiniment plus important, plus puissant encore...

Je devine presque une lueur ironique dans vos yeux à la lecture de ma lettre.
Et sans doute dressez-vous les oreilles par méfiance profonde envers toute rumeur qui vient de l’homme.
Vous a-t-on jamais dit que votre oreille a presque exactement la forme du continent africain ?
Votre masse grise semblable à un roc possède jusqu’à la couleur et l’aspect de la terre, notre mère.
Vos cils ont quelque chose d’inconnu qui fait presque penser à ceux d’une fillette, tandis que votre postérieur ressemble à celui d’un chiot monstrueux.

Trafic d'ivoire
Au cours de milliers d’années, on vous a chassé pour votre viande et. votre ivoire, mais c’est l’homme civilisé qui a eu l’idée de vous tuer pour son plaisir et faire de vous un trophée.
Tout ce qu’il y a en nous d’effroi, de frustration, de faiblesse et d’incertitude semble trouver quelque réconfort névrotique à tuer la plus puissante de toutes les créatures terrestres.
Cet acte gratuit nous procure ce genre d’assurance "virile" qui jette une lumière étrange sur la nature de notre virilité.
Il y a des gens qui, bien sûr, affirment que vous ne servez à rien, que vous ruinez les récoltes dans un pays où sévit la famine, que l’humanité a déjà assez de problèmes de survie dont elle doit s’occuper sans aller encore se charger de celui des éléphants.
En fait, ils soutiennent que vous êtes un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.
C’est exactement le genre d’ arguments qu’utilisent les régimes totalitaires, de Staline à Mao, en passant par Hitler, pour démontrer qu’une société vraiment rationnelle ne peut se permettre le luxe de la liberté individuelle.

Les droits de l’homme sont, eux aussi, des espèces d’éléphants.
Le droit d’être d’un avis contraire, de penser librement, le droit de résister au pouvoir et de le contester, ce sont là des valeurs qu’on peut très facilement juguler et réprimer au nom du rendement, de l’efficacité, des "intérêts supérieurs" et du rationalisme intégral.
Dans un camp de concentration en Allemagne, au cours de la dernière guerre mondiale, vous avez joués, monsieur et cher éléphant, un rôle de sauveteur.

Bouclés derrière les barbelés, mes amis pensaient aux troupeaux d’éléphants qui parcouraient avec un bruit de tonnerre les plaines sans fin de l’Afrique et l’image de cette liberté vivante et irrésistible aida ces concentrationnaires à survivre.
Si le monde ne peut plus s’offrir le luxe de cette beauté naturelle, c’est qu’il ne tardera pas à succomber à sa propre laideur et qu’elle le détruira.
Pour moi, je sens profondément que le sort de l’homme, et sa dignité, sont en jeu chaque fois que nos splendeurs naturelles, océans, forêts ou éléphants, sont menacées de destruction.

Demeurer humain semble parfois une tâche presque accablante ; et pourtant, il nous faut prendre sur nos épaules au cours de notre marche éreintante vers l’inconnu un poids supplémentaire : celui des éléphants.
Il n’est pas douteux qu’au nom d’un rationalisme absolu il faudrait vous détruire, afin de nous permettre d’occuper toute la place sur cette planète surpeuplée.
Il n’est pas douteux non plus que votre disparition signifiera le commencement d’un monde entièrement fait pour l’homme.
Éléphant massacré pour l'ivoire
  
Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme.
Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots.
Nous ne réussirons jamais à faire de nous entièrement notre propre oeuvre.
Nous sommes condamnés pour toujours à dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer et votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice dont on ne peut rendre compte en des termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes où entrent teneur, espoir et nostalgie.
Vous êtes notre dernière innocence.

Je ne sais que trop bien qu’en prenant votre parti - mais n’est-ce pas tout simplement le mien ? - je serai immanquablement qualifié de conservateur, voire de réactionnaire, "monstre" appartenant à une autre évoque préhistorique : celle du libéralisme.
J’accepte volontiers cette étiquette en un temps où le nouveau maître à penser de la jeunesse française, le philosophe Michel Foucault, annonce que ce n’est pas seulement Dieu qui est mort disparu à jamais, mais l’Homme lui-même, l’Homme et l’Humanisme.
C’est ainsi, monsieur et cher éléphant, que nous nous trouvons, vous et moi, sur le même bateau, poussé vers l’oubli par le même vent puissant du rationalisme absolu.
Dans une société, vraiment matérialiste et réaliste, poètes, écrivains, artistes, rêveurs et éléphants ne sont plus que des gêneurs.

Je me souviens d’une vieille mélopée que chantaient des piroguiers du fleuve Chari en Afrique centrale.

"Nous tuerons le grand éléphant
Nous mangerons le grand éléphant
Nous entrerons dans son ventre
Mangerons son coeur et son foie..."

(..) Croyez-moi votre ami bien dévoué.

Romain Gary