Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


16 janv. 2018

Les Sophistes, par Gilbert Romeyer Dherbey



Introduction 

Avant les sophistes, les éducateurs de la Grèce étaient les poètes. C’est lorsque la récitation d’Homère ne constituera plus le seul aliment culturel des Grecs que la sophistique pourra naître ; ce moment coïncidera avec la crise de la civilisation aristocratique. Mais ce sont les institutions démocratiques qui permettront l’essor de la sophistique en la rendant en quelque sorte indispensable : la conquête du pouvoir exige désormais la parfaite maîtrise du langage et de l’argumentation ; il ne s’agit plus seulement d’ordonner, il faut aussi persuader et expliquer.

La plupart des sophistes sortaient de la classe moyenne.

Ils furent des penseurs itinérants. Enseignant  de cité en cité, ils retirent de leur errance un sens aigu du relativisme.    


Protagoras

Vie et œuvre 
Protagoras
Né à Abdère vers 492 av JC. Initiateur du mouvement sophistique.  
Plusieurs témoignages en font le disciple de Démocrite : le crédit que l’on peut leur accorder dépend de la chronologie que l’on adopte pour Démocrite (460 ou  494). Il semble qu'on accepte plutôt aujourd’hui 460, si bien que l’influence serait au contraire de Protagoras sur Démocrite, le second critiquant le premier.

De condition modeste, il commence par exercer un métier manuel et qui, lorsqu’il devient sophiste, « le premier inventa de répondre aux questions contre salaire ». Si en effet les sophistes furent des professeurs rétribués, ce n’était pas parce qu’ils étaient mus par une cupidité sans bornes, comme on l’a cru après Platon, mais tout simplement parce qu’ils en avaient besoin pour vivre, tout comme un enseignant moderne.

Il fut l’ami du grand leader de la démocratie Athénienne, Périclès.

Professait l’agnosticisme.

Sans nier radicalement toute possibilité d’une immortalité de l’âme, il soulignait notre totale impuissance à connaître avec certitude ce qu’il advient de l’homme dans l’au-delà.

Antilogies 
Anecdote cité dans les Antilogies de Protagoras : « En effet quelqu’un, dans le pentathlon, ayant frappé du javelot sans le faire exprès Epitime de Pharsale et l’ayant tué, Périclès consacra un jour entier à se demander si c’était, selon l’argumentation la plus correcte, le javelot, ou plutôt celui qui l’avait lancé, ou les organisateurs des Jeux qu’il fallait tenir pour cause du drame »

Cette discussion ne visait pas à instaurer une hiérarchie dans les niveaux de responsabilité, mais devait montrer dans l’impossibilité où l’on se trouvait de la fixer, sinon arbitrairement. Trois causes de la mort d’Epitime peuvent être invoquées, et tout aussi légitimement selon le point de vue adopté : Pour le médecin c’est le javelot qui a causé la mort ; pour le juge c’est celui qui l’a lancé ; pour l’autorité politique, c’est l’organisateur des Jeux. La leçon de ce fragment est donc qu’il n’existe pas de juste absolu et en soi.

Les Antilogies nous on montré une nature instable, indécise, jouant toujours le double jeu ; or une mesure surgit qui va arrêter ce mouvement de bascule, décider d’un sens et annoncer la couleur. Cette mesure c’est l’homme. C’est pourquoi l’écrit sur La vérité commençait par cette célèbre formule « L’homme est la mesure de toute chose, des choses qui sont, des choses qui ne sont pas, qu’elles ne sont pas ».

Le discours fort
Chaque individu est certes la mesure de toutes choses, mais il en est une mesure bien faible s’il reste seul de son avis. Le discours impartagé constitue le discours faible. Lorsqu’un discours personnel au contraire rencontre l’adhésion d’autres discours personnels, ce discours se renforçant de tous les autres devient un discours fort. En réalité, cette théorie semble en rapport étroit avec une certaine pratique politique, précisément celle de la démocratie Athénienne.

Protagoras fait une différence entre problèmes techniques et problèmes politiques : Pour les premiers il n’admet que l’avis des spécialistes, pour les seconds, il pense que tout homme peut se prononcer valablement. L’affirmation de la compétence politique partagée par tous caractérise le régime démocratique. (Platon pense au contraire que la politique est affaire de spécialiste).

La vertu politique est donc dans la cité la chose la mieux partagée ; le discours tyrannique est un discours violent, mais non pas discours fort ; aussi la dimension proprement « politique » disparaît-elle dans l’assujettissement.

La division du travail ne permet pas la constitution du discours fort parce qu’elle détruit tout espace d’échange ; on comprend alors la raison de la méfiance de Protagoras devant les divers techniques qu’il oppose à la politique.


Nature de la vérité
Interprétation Nietzschéenne : L’œuvre de l’homme supérieur est de créer ce que Nietzsche nomme la valeur. Il aurait pu écrire que « le surhomme est la valeur de toute chose » sans sortir de la pensée de Protagoras puisque chez ce dernier c’est le plus sage qui sait élaborer le discours fort que partageront les autres hommes.

La vérité est du nombre de ces valeurs que le surhomme crée pour le reste de l’humanité. Et cette création n’est pas arbitraire : elle proclame « vrai » ce qui sert les intérêts et les besoins de l’homme, ce qui est requis par sa nécessité vitale. (Vérité – utile) Il détermine en effet la pensée comme fixation de valeurs et la valeur comme expression de l’utile.

Une différence importante subsiste entre Nietzsche et Protagoras ; le premier interprète cette vérité utile (utile comme erreur) et lui oppose une vérité vrai, alors que Protagoras semble avoir nommé vérité l’estimation selon l’utilité que donne l’homme . Protagoras ne nie pas la vérité, il nie la vérité absolue.



Gorgias

Vie et œuvre 

Gorgias
Né en Sicile entre 485 et 480. il fut disciple d’Empédocle d’Aggrigente. En 427 il est chargé par sa ville natale, de conduire à Athènes une mission chargée de demander secours aux Athéniens ; Léontium était menacée par Syracuse. Gorgias plaide la cause de sa patrie devant l’Assemblée du peuple, et remporte un grand succès par son éloquence.

Le génie oratoire de Gorgias le fait choisir par les Grecs rassemblés à Delphes pour prononcer le discours des Panégyries (discours pythique), etc.

Gorgias semble être resté célibataire.

Platon met en scène Gorgias. Si l’on en croit Athénée, Gorgias lut le Gorgias et ne se reconnut pas dans le portrait tracé par Platon, qu’il estima caricaturé : « on dit que Gorgias, ayant lu lui-même le dialogue portant son nom à ses proches, dit : comme Platon sait bien se moquer ! »

Autodestruction de l’ontologie
Le Traité du non-être vise à renverser l’ontologie éléatique et s’en prend aux énoncés fondamentaux du Poème de Parménide : "L’être est le non-être n’est pas", et "c’est même chose que penser et être".


Théorie de la perception
De chaque chose irradient ce que Gorgias, à la suite d’Empédocle, nomme des effluves ; chaque sens est constitué par des pores d’une certaine dimension, qui sélectionne les effluves qui lui sont proportionnées par la taille. 


La poésie de l’illusion
De cette ruine de l’ontologie, Gorgias ne va pas déduire un nihilisme ni un scepticisme, mais une pensée non ontologique ou antimétaphysique, qui n’est pas sans anticiper, sur certains points, celle de Nietzsche.

La première conséquence de la critique de Parménide est la réhabilitation des apparences et l’affirmation de l’identité entre le réel et la manifestation. Une condamnation de l’arrière-monde platonicien sonne déjà dans la frappe du fragment 26 : « L’être s’éclipse si ne lui échoit pas le paraître, le paraître s’exténue si ne lui échoit pas l’être ».

Gorgias n'a pas d’accent trop élogieux pour chanter ce pouvoir démiurgique de la parole : « Le langage est un grand potentat, qui avec un corps minuscule et imperceptible accomplit les œuvres les plus divines ». Le langage est le médecin des âmes divisées – guérisseur et salvateur. Il ne supprime pas la contradiction, parce qu’elle est réelle donc insurpassable, mais il la pacifie au niveau linguistique qui est le sien en réalisant l’éviction d’un des contraires et en le maintenant à l’extérieur. Le réel étant déchiré par les contradictions, le monde humain exige un parti pris et ce monde humain est à faire et c’est à la poésie que Gorgias s’adresse pour ce faire. « la poésie je la nomme une parole habitée par un rythme ». Ce que la poésie transmet ce n’est pas les choses mais l’émotion que produisent les choses. Le langage n’a pas à désigner le réel mais à toucher l’âme ; c’est pourquoi Gorgias préfère appeler les vautours des « tombeaux vivants ».

La pyschagogie
Pour la psychologie de Gorgias, l’âme est essentiellement passive, toute entière livrée à ce qu’elle reçoit du dehors. On a trop pris l’habitude d’opposer actif à passif alors que le véritable contraire de la passivité n’est pas l’activité mais l’impassibilité, et le vrai contraire de l’activité non la passivité mais le repos.

La seconde forme de passivité de l’âme est son ouverture au langage. Le nom de cette séduction par le moyen des paroles constitue un des concepts majeurs de la pensée de Gorgias et de la sophistique, la persuasion.

Persuader consiste à créer une sorte de climat affectif propre à créer l’adhésion. « Gorgias disait qu’il fallait détruire la gravité des adversaires par l’ironie, et leur ironie par la gravité ».

Mais par delà la musique, le vocabulaire même employé par Gorgias pour dire l’action de la parole persuasive nous renvoie aux pratiques de la magie, qu’exerçait d’ailleurs déjà son maître Empédocle. La persuasion du discours procède par envoûtement ; son dire l’apparente aux formules incantatoires des rites et des évocations magiques ; le sophiste est sorcier, il possède le mot juste qui jadis faisait mouvoir les pierres et maintenant ouvre les cœurs, les fascine et les guérit.

Par son art, le sophiste est le médecin des âmes.

L’illusion justifiée servait à passer de l’opinion au savoir en évinçant l’un des deux aspects contraires d’un réel toujours double. Le remède peut se révéler poison, parfois guérir et parfois tuer.

Platon s’embusquera pour dénier à la rhétorique toute prétention à la sagesse et à la justice : elle est aussi à double tranchant. Mais ce piège Gorgias s’était déjà sorti, par sa conception du temps non comme durée mais comme Kairos, comme moment opportun. L’erreur serait de tenir l’art du Kairos pour une habileté de profiteur : son idéal est au contraire de rendre la vie morale et praticable, et Aristote s’en souviendra dans son éthique.




Lycophron

De la vie et des œuvres de Lycophron nous ne savons rien, si ce n’est qu’il fréquenta la cour de Denys le Jeune en 364 ou 360. On pense qu’il fut disciple de Gorgias.

La connaissance
Les sophistes s’étaient aperçus que la grammaire n’était pas neutre, que la manière de dire de dire impliquait une manière de penser.

Lycophron conscient des difficultés de la logique ontologique, va tenter de les surmonter. Son remède est radical : pour supprimer l’ontologie, il supprime le verbe être. Lycophron use (et abuse aux yeux d’Aristote) d’expressions composées et parle par exemple de « ciel-aux-maints-visages » et de « terre-aux-hauts-sommets ». Il n’y a pas de maniérisme ou de préciosité, mais volonté d’élaborer une rhétorique ou le verbe être s’élide, ou la proposition prédicative se disloque. Dès lors l’adjectif n’est plus adjacent ; la réalité surgit telle quelle, toute parée de qualités qui lui sont inhérentes et non pas rapportées après coup. Ce que le discours du sophiste refuse, c’est de mettre en relation des abstractions à d’autres abstractions.

La politique
Lycophron s’est mêlé au grand débat sur les rapports entre nomos et physis, entre loi et nature. Comme Antiphon et Hippias, il ôte à la loi tout caractère sacré, toute valeur éthique. Elle est une création purement humaine, une convention ; elle n’a aucun fondement en nature. Sa légitimité se trouve dans la simple utilité qu’en retirent les citoyens, dont elle est « garante des droits réciproques ».

Il y a chez Lycophron une théorie contractuelle de la communauté dans la mesure ou celle-ci n’est pas spontanée (naturelle), et trouve son origine dans un pacte d’alliance (loi conventionnelle). Le présupposé de la théorie est l’affirmation de l’individualisme, ce qui n’est pas pour nous étonner chez un sophiste. L’individu existe par nature, la Cité est construction.

La nature crée donc, non pas des citoyens, mais des individus. Ces individus naturels sont tous égaux, et par suite la noblesse n’est qu’un effet de société et, comme celle-ci, pure convention. Si la convention sociale se justifie par utilitarisme, la noblesse ne le peux même pas et n’est dès lors qu’une « notion complément vide » car, « en vérité rien ne distingue les non-nobles des nobles ».

La position politique de Lycophron est fixée : il est partisan de la démocratie, à tout le moins un adversaire un adversaire des oligarques.
Source


Prodicos

La vie et les œuvres
Né à Ioulis dans l’île de Céos. On ignore sa date de naissance ; une conjecture communément admise la place entre 470 et 460. Prodicos à peu être été disciple de Protagoras et le maître de Théramène d’Isocrate, d’Euripide.

L’éthique héroïque
Le second thème d’Héraclès est celui du volontarisme héroïque. L’excellence n’est pas l’acquisition facile, d’où l’exaltation de la peine et de l’effort. Prodicos est ici un jalon sur le chemin qui d’Hésiode pour aboutir, en passant par Antisthène, au poème qu’Aristote consacre à Arétè, et bien sûr au stoïcisme. Il faut souligner néanmoins que cette apologie du labeur et de la fatigue ne constitue en rien à un dolorisme : les épreuves que s’impose l’excellence pour se réaliser la conduisent au bonheur, celui qui contient la plus grande béatitude. Le but de l’existence reste, comme plus tard dans l’éthique à Nicomaque, l’eudémonisme.

Apollon & Artémis


Thrasymaque

La vie et les œuvres
Originaire de Chalcédoine, en Bithynie. On ne connaît pas la date de sa mort, mais son Discours pour les Larissiens n’a pu être écrit qu’entre 413 et 399. il exerce à Athènes, dès avant 427, le métier d’avocat. Il revendique hautement le titre de Sophiste ; sur sa tombe on lit, en dessous de son nom : «  Savoir est ma profession ».

Justice et justification
Nous possédons par bonheur un fragment de Thrasymaque sur la justice qui n’est pas tiré de La république de Platon, mais d’un discours du sophiste ou il dit ceci : «  Les dieux ne regardent pas les choses humaines ; en effet, ils ne manqueraient pas de prendre en garde le plus grand bien chez les hommes – la justice. Or, nous voyons que els hommes ne la pratiquent pas ». Thrasymaque constate, non sans une profonde amertume, que le monde comme il va est abandonné de Dieu, et que la justice ne règne pas en souveraine dans la réalité de tous les jours. Dès avant Sade, il constate les malheurs de la vertu et les prospérités du vice.

Il se livre comme Antiphon, comme Lycophron, comme Alcidamas, à une critique acerbe du nomos, à une véritable démythification de la loi, qui, loin de servir de rempart contre l’injustice, comme on le croit, se trouve contaminée par elle et pervertie ; la loi est instrument de pouvoir et non l’énoncé rationnel qu’elle prétend être. C’est pourquoi elle est toujours partisane et ne respecte pas la neutralité qu’exigerait la justice au sens non politique du terme, laquelle s’oppose à la justice légaliste que Thrasymaque définit ainsi :

« Tout gouvernement établit toujours les lois dans son propre intérêt, la démocratie, des lois démocratiques ; la monarchie des lois monarchiques, et les autres régimes de même ; puis ces lois faites, ils proclament juste pour les gouvernés ce qui est leur propre intérêt, et, si quelqu’un les transgresse, ils les punissent violateurs de la loi et de la justice. Voila mon excellent ami, ce que je prétends qu’est la justice uniformément dans tous les états : c’est l’intérêt du gouvernement constitué. Or c’est ce pouvoir qui a la force ; d’où il suit pour tout homme qui sait raisonner que partout c’est la même chose qui est juste, je veux dire l’intérêt du plus fort ».

les pouvoirs établis sécrètent non pas des normes mais des normalisations, l’appareil des codes et des lois recèle des intérêts particuliers camouflés en intérêt général.

Platon fait de Thrasymaque le justificateur de la justification alors que celui-ci en fut précisément le dénonciateur passionné.

Sciences & arts dans la Grèce antique


Hippias

La vie et les œuvres

Hippias
Né à Elis, cité proche d’Olympie. Nous ignorons sa date de naissance. Sa mort se situe certainement aux alentours de 343.

Hippias ne dédaigne pas s’initier aux métiers manuels. Platon énumère longuement les fabrications que ne craint pas d’effectuer pour lui-même Hippias : Tout d’abord l’anneau qu’il porte au doigt, mais aussi ses chaussures, son manteau et sa tunique. Exceller dans le travail du tisserand, du cordonnier, voila qui traduit, pour les métiers populaires, une  considération qui parait à Platon quelque peu déplacée.

Hippias eut une activité double d’homme politique et d’enseignant. Son talent oratoire et son doigté le font choisir comme ambassadeur par sa cité natale ; il est ainsi homme itinérant qui est envoyé plusieurs fois en mission à Sparte ; il vient aussi à Athènes et en Sicile. Il visita aussi les peuples dits barbares, dont il semble même, pour certains d’entre eux, avoir appris la langue. Ceci était très rare ; le parler des peuples étrangers semblait en effet un sabir incompréhensible. L’étymologie même du mot « barbare » signifiait « celui qui ne sait pas parler ».

Nature et totalité
On oppose parfois les anciens physiologues et les Sophistes, les uns s’étant voués à l’étude de la nature, les autres ayant inaugurés celle de l’homme. En fait les Sophistes se sont souvent beaucoup appuyés sur les physiologues, comme Protagoras sur Héraclite, et certains d’entre eux, comme Antiphon et Hippias, ont exalté la nature face au nomos, lequel représente la tradition et l’archaïsme.

Concevoir la nature comme une totalité tout en la tenant composée de choses distinctes exige que l’on porte une attention spéciale à la continuité qui les unit. C’est ce fait Hippias tout d’abord en s’opposant à la dialectique de Socrate, dissolvante selon lui parce qu’exclusivement analytique. Il commence à reprocher à Socrate ses vues étroites, spécialisées : « tu n’examines pas les choses dans leurs totalités ».

L’affirmation de la continuité naturelle semble aussi donner la raison des recherches mathématiques d’Hippias sur la rectification du cercle, c'est-à-dire l’invention de la quadratrice. La réalité sera continue s’il n’y a pas de vide dans l’univers ; pour cela l’univers qui est sphérique, doit pouvoir inscrire en lui des volumes à arêtes rectilignes, ceux-ci remplissant totalement la sphère. Cela implique de passer d’un volume cubique à un volume sphérique, et ce problème se ramène en géométrie plane à celui de quadrature du cercle.

L’intuition d’un grand tout qui vibre à l’unisson explique aussi le rejet par Hippias de toute forme de séparatisme, et notamment la scission entre l’être concret et l’essence que professe le Socrate de Platon. A la question : qu’est-ce que la beauté ? Hippias répond : c’est une belle fille. Pour lui, le beau est une réalité immanente et non pas abstraite.

Nature et loi
Hippias instaure une opposition tranchée entre la nature (physis) et la loi (nomos) au bénéfice de la première. La loi est désacralisée ; elle a perdu la neutralité du droit.

Hippias est l’un des créateurs de l’ethnologie ; en tant qu’ambassadeur et que professeur itinérant, il a pris contact avec de multiples législations positives, il en a éprouvé les désaccords et les contradictions. Nul plus que lui ne pouvait avoir le sentiment de la relativité de ce que les différentes cultures nomment « juste » et « bon ».

Par « nature » Hippias n’entend pas le règne de la violence et des purs rapports de force ; bien au contraire, la nature joue le rôle d’une norme morale universelle, qui surmonte le particularisme du nomos.

Il y a aussi ce que les grecs nommaient « les lois non écrites », qu’Antigone invoque contre Créon et que nous nommerions aujourd’hui le droit naturel.

Les lois non écrites sont valables dans tout pays ; ce qui leur ôte leur particularisme et leur relativité, c’est qu’elles n’émanent pas des hommes. Mais d’où viennent-elle ? Des dieux dit le Socrate de Xénophon, mais il y a tout lieu de croire qu’Hippias répondait plutôt : de la nature. Il s’agit bien d’une justice immanente, qui réconcilie norme et effectivité, puisque « les lois par elles-mêmes incluent des châtiments pour qui les transgresses ». Là est la supériorité des lois non écrites sur les codes législatifs : on ne peux les enfreindre impunément.

Hippias a protesté contre le système d’accès aux magistratures, qui pouvait donner temporairement le pouvoir à des incompétents ; une telle procédure est démagogique et absurde : pourquoi faire jouer de la cithare au joueur de flûte et de la flûte au jouer de cithare ? Hippias rejette le tirage au sort parce que, devait-il dire, « moi j’estime qu’il n’est pas du tout démocratique ». L’intellectualisme d’Hippias plaide donc en faveur d’une démocratie éclairée, ôtant ainsi à Socrate et à Platon leur meilleur argument contre le gouvernement du peuple.

Costumes de femmes dans la Grèce antique


Antiphon

Antiphon
L’identité ; les œuvres
De nombreux commentateurs des Sophistes, ont proposés de distinguer deux Antiphon. D’un coté, Antiphon, orateur, logographe et homme politique, et de l’autre, Antiphon le sophiste.

L’œuvre principale d’Antiphon est un traité intitulé Vérité, en deux livres.

Les figures et leur fond
Antiphon décernait la supériorité non pas à la forme, mais à ce qu’Aristote nomme matière ; c’est elle qui constitue l’essence des êtres.

L’affirmation d’Antiphon est donc que ce qu’il y a de fondamental dans un être, sa nature profonde, c’est ce dont il est primitivement constitué, la pâte élémentaire dont tout le reste sort par voie de façonnements divers. Cette pâte élémentaire dont tout est fait recevra chez Aristote du nom de « matière première » ; Antiphon ne la nomme pas encore matière mais Arrythmiston, « libre structure ». Toutes les figures de l’univers ne sont que les diverses tournures qu’il emprunte.

L’individu, manquant de consistance ontologique, est par essence un être pour la mort ; d’où le pathétique de tout destin individuel, portant en lui la dissolution comme promesse la plus certaine.

« C’est une veille d’un jour que la vie, et la longueur de l’existence une seule journée : haussant les yeux vers la lumière, nous laissons leur tour aux autres qui viennent après ».

Antiphon refuse à l’individu la consolation des éternels retours par lesquels, chez Aristote, le père se réitère, spécifiquement parlant, en son fils en une répétition synonymique. Dès lors, pour l’individu, chaque point du temps est un point de non retour, et l’attitude qui en découle à l’égard de la vie est double : la vie est mesquine et faible,, bref elle n’est presque rien mais c’est justement parce qu’elle est presque rien qu’elle est précieuse. La vie n’est rien, mais ce rien est tout. Il ne faut donc pas passer sa vie à préparer une autre vie qui n’existe pas et qui nous dérobe le temps de la vie présente.

L’interprétation des rêves et la thérapeutique du chagrin
Antiphon semble connaître l’existence de ce que Freud nommera la distorsion et le travail du rêve. Ce qui frappe dans cette pratique Antiphonienne de l’interprétation, c’est sa visée rationaliste, qui le distingue de la mantique de son époque.

Antiphon cherche à mettre au point un « art d’ôter le chagrin ». Il se disait capable de soigner par le moyen de la parole. Il apaisait ainsi les malades, « une fois informé des causes ».

Antiphon insiste beaucoup sur l’aspect conventionnel des noms, qui doivent s’effacer devant les réalités, ou du moins se décalquer le plus étroitement possible sur elles :

« Il est absurde en effet de penser que les choses visibles naissent des noms ; de plus c’est impossible. En effet, les noms sont les résultats de la convention, alors que els choses visibles ne sont pas des résultats de la convention, mais des produits de la poussée naturelle ».


Critias
La vie et les œuvres
Né vers 455, il appartient à une famille noble, aux tendances oligarchiques affirmées puisque son père fit partie des 400 ; il est lui-même mis en cause dans l’affaire des Hermès, en 415.

La victoire de Sparte sur Athènes en 404 consacre la déroute de la démocratie. Critias qui est, comme la plupart des oligarques, pro lacédémonien, et qui rédigea une Constitution des Lacédémoniens très élogieuse, revient à Athènes pour établir un gouvernement oligarchique. Ce gouvernement va en fait bientôt devenir une tyrannie collégiale, celle des trente tyrans qui, soutenue pourtant par le spartiate Lysandre, ne durera que quelques mois. Critias se signale comme l’un des plus enragés oligarque et se rend coupable d’atrocités. Au cours des combats, Critias est tué en 403, peu avant le renversement du régime oligarchique et le rétablissement de la démocratie.

La pensée politique
Antiphon opposait la faiblesse de la loi et la force de la nature. Critias oppose la fragilité de la loi que l’on peut retourner en tous sens par la rhétorique.

« Un noble caractère est plus solide que la loi ; lui en effet, nul orateur ne pourrait jamais le retourner, tandis qu’elle, il peut la malmener souvent, la bouleversant de fond en comble par des discours ».

Il faut voir que le nomos dont il est ici question désigne la loi démocratique, celle qui est issue des débats de l’Assemblée et qui est votée par le peuple. Le présent fragment possède ainsi une dimension politique et une portée polémique. Les incertitudes de la loi traduisent le manque de caractère de la masse ployable à tous sens. Est-ce à dire que Critias entend que l’humanité revienne à l’état de nature ? Non pas : la loi est nécessaire à la société, mais cette loi est la loi imposée par l’aristocrate dont le caractère inflexible en garantit la stabilité.

«  Un homme avisé et sage de pensée inventa pour les mortels la crainte des dieux » Tant qu’il craint les dieux, le méchant retient son méfait. Il y a déjà par l’intermédiaire du sentiment de la peur, une intériorisation de la loi qui donne à l’analyse de Critias un ton très moderne. Il souligne la nécessité sociale de la croyance aux dieux, et ses effets bénéfiques. Les dieux sont une fiction, mais une fiction utile, et par ce thème de la fiction utile Critias anticipe directement Nietzsche. Ce texte n’est pas contradictoire ; s’il semble plaider pour et contre la religion, c’est parce qu’il se place tour à tour du point de vue du peuple et du point de vue du gouvernant, parce que le sophiste doit persuader le peuple de l’existence du dieu, et le politique n’en rien croire. Le parti pris aristocratique de sa pensée va se pair avec l’engagement pro oligarchique de sa vie.

Scène de la Grèce antique

Conclusion

La diversité des doctrines ne nous permettent pas de caractériser un système de pensé unique, dont le nom serait « sophistique » et qui s’opposerait à « philosophie ». On ne peux scientifiquement réaliser l’amalgame de Protagoras et de Gorgias, d’Antiphon et d’Hippias pour obtenir une essence de la sophistique, puisque les sophistes historiques se sont très souvent opposés entre eux sur le plan doctrinal.

L’unité du mouvement sophistique est bien plutôt une unité extérieure, qui trace une sorte de statut social : les Sophistes se veulent des éducateurs et des savants qui échangent leurs services contre rémunération directe avec l’utilisateur. Du point de vue de la pensée, la sophistique n’est pas un genre ; peut-on dès lors encore l’opposer monolothiquement à la philosophie elle-même aussi entendue monolothiquement ? Cette opposition globale n’est qu’au fond propre qu’à la philosophie Platonicienne, et valable pour elle, mais la position de Platon n’est en rien celle d’un impartial historien de la philosophie.

Les Sophistes doivent donc, tout comme les autres penseurs présocratiques être étudiés individuellement et réintégrés dans l’histoire de la philosophie proprement dite.

8 janv. 2018

Jean de La Fontaine, les animaux ne sont pas des machines…

Source / UrbanFloop

La compagnie des auteurs, en novembre dernier, proposait un cycle sur Jean de la Fontaine (1621- 1695). Pour la quatrième émission, était invité le poète et promeneur Jacques Réda, auteur de La Fontaine, « Les auteurs de ma vie ».
Au cours de l’émission j’ai relevé ce passage :

Jacques Réda :
« La Fontaine…. marquant son avis contre certaines positions de Descartes (1596 – 1650), à propos de l’animal-machine …. Comme le disait à fort juste titre Borges, il y a une influence des auteurs nouveaux sur les auteurs anciens : par exemple l’influence de Kafka sur tel auteur bien antérieur (…) On dit : ‘n’avait-il pas pressenti, deviné, ou annoncé d’une certaine façon ces choses-là’… »

Mathieu Garrigou-Lagrange :
« Sur Descartes, il y a tout le rapport à la nature de La fontaine qui disait : ‘je suis chêne, je suis roseau de la même façon qu’aigle ou singe’… Et c’est tout le contraire de cette idée de l’animal-machine de Descartes, il y a une prise de position qui est presque visionnaire… »

Jacques Réda :
« C’est dans le contexte même du discours à Mme de la Sablière (Que nous venons d’écouter) »…
  

D’où l’envie d’aller lire ce discours…

Discours à Madame de la Sablière
 Livre IX - Fable 20 (Extrait)

Illustration par Gustave Doré des fables de La Fontaine

Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,

Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits
De certaine philosophie, Subtile, engageante et hardie.
On l'appelle nouvelle: en avez-vous ou non
Ouï parler? Ils disent donc
Que la bête est une machine;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts:
Nul sentiment, point d'âme; en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la, lisez dans son sein:
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde;
La première y meut la seconde;
Une troisième suit: elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la bête est toute telle:
" L'objet la frappe en un endroit;
Ce lieu frappé s'en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.
L'impression se fait." Mais comment se fait-elle?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté:
L'animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n'est point cela: ne vous y trompez pas.
Qu'est-ce donc? Une montre. Et nous? C'est autre chose.
Voici de la façon que Descartes l'expose;
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu
Entre l'homme et l'esprit; comme entre l'huître et l'homme
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme;
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur:
Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
J'ai le don de penser; et je sais que je pense.
Or, vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait,
Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée
De le croire; ni moi.
Cependant, quant aux bois
Le bruit des cors, celui des voix,
N'a donné nul relâche à la fuyante proie,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
A confondre et brouiller la voie,
L'animal chargé d'ans, vieux cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l'oblige, par force,
A présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnements pour conserver ses jours!
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes
Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort.
On le déchire après sa mort:
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
Quand la perdrix
Voit ses petits
En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas
Elle fait la blessée, et va traînant de l'aile,
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille;
Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit.
Non loin du Nord, il est un monde
Où l'on sait que les habitants
Vivent, ainsi qu'aux premiers temps,
Dans une ignorance profonde:
Je parle des humains, car, quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,
Et font communiquer l'une et l'autre rivage.
L'édifice résiste, et dure en son entier:
Après un lit de bois est un lit de mortier.
Chaque castor agit: commune en est la tâche;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche;
Maint maître d'œuvre y court, et tient haut le bâton.
La république de Platon
Ne serait rien que l'apprentie
De cette famille amphibie.
Ils savent en hiver élever leurs maisons,
Passent les étangs sur des ponts,
Fruit de leur art, savant ouvrage;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu'à présent tout leur savoir
Est de passer l'onde à la nage.
Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
Jamais on ne pourra m'obliger à le croire:
Mais voici beaucoup plus; écoutez ce récit,
Que je tiens d'un roi plein de gloire.
Le défenseur du Nord vous sera mon garant:
Je vais citer un prince aimé de la Victoire;
Son nom seul est un mur à l'empire ottoman.
C'est le roi polonais. Jamais un roi ne ment.
Il dit donc que, sur sa frontière,
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps:
Le sang qui se transmet des pères aux enfants
En renouvelle la matière.
Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.
Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes,
Non pas même au siècle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis, et mille inventions
D'une pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx, et mère des héros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l'expérience.
Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devrait
Rendre Homère. Ah! s'il le rendait,
Et qu'il rendît aussi le rival d'Epicure,
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci?
Ce que j'ai déjà dit: qu'aux bêtes la nature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci;
Que la mémoire est corporelle;
Et que, pour en venir aux exemples divers,
Que j'ai mis en jour dans ces vers,
L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin
Chercher, par le même chemin,
L'image auparavant tracée,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement:
La volonté nous détermine,
Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine:
Je sens en moi certain agent,
Tout obéit dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même.
De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême;
Mais comment le corps l'entend-il?
C'est là le point. Je vois l'outil
Obéir à la main: mais la main, qui la guide?
Eh! qui guide les cieux et leur course rapide!
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts;
L'impression se fait: le moyen, je l'ignore;
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité;
Et, s'il faut en parler avec sincérité,
Descartes l'ignorait encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux:
Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple,
Cet esprit n'agit pas; l'homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l'animal un point,
Que la plante, après tout, n'a point:
Cependant la plante respire.
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire?
  

Aux détours des XVI et XVIIe siècle le sujet de « L’âme des bêtes » et un sujet controversé. Parmi les contradicteurs de la thèse cartésienne des animaux-machines, Pierre Gassendi (1592 - 1655), mais aussi avant lui, et par anticipation Montaigne (1533 - 1592).

Un billet fort intéressant sur le sujet sur site consacré à Pascal, dont je reprends ci-dessous des extraits

Du premier :
« Gassendi PierreDisquisitio metaphysica seu dubitationes et instantiae adversus Renati Cartesii metaphysicam et responsa, éd. Rochot, Paris, Vrin, 1962, p. 148 sq. Si l’âme est une chose qui sent, il faut attribuer une âme aux bêtes. Les bêtes ont leur raison : p. 150 sq. Réfutation de l’idée que les bêtes ne pensent pas : p. 154. Gassendi propose même un raisonnement par lequel on prouve l’esprit des bêtes à partir des principes de Descartes : la chose qui pense est une chose qui sent ; la bête est une chose qui sent ; donc la bête est une chose qui pense »

Du second :
« Montaigne, Essais, II, 12, Apologie de Raymond Sebond, éd. Garnier, t. 1, p. 502 sq. Voir l’éd. Pléiade, p. 498 sq. Entre les bêtes, il y a communication : elles sont capables de s’entre-appeler au secours : p. 499. Montaigne donne des exemples des actions des animaux qui montrent qu’ils sont capables d’une pensée ordonnée. La police des abeilles est réglée avec beaucoup d’ordre : p. 500. Les migrations des hirondelles, les bâtiments des oiseaux. »

Le sujet ne semble pas neuf puisque parmi les premières occurrences à propos de l’âme ou de la raison des bêtes, on pourrait remonter au courant du scepticisme : 
« Parmi les sources, on peut citer Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 14, 66-71, éd. P. Pellegrin, p. 91 sq. Le chien use du cinquième principe indémontrable. « On pourrait dire avec vraisemblance que les animaux dits sans raison ont aussi part à la raison exprimée » : 14, 75, p. 95. »

Le matérialisme antique n’est pas en reste, avec Lucrèce :
« Les partisans de l’âme des bêtes cherchent donc tout naturellement à prouver que les bêtes parlent à leur manière. Lucrèce prétend que les bêtes parlent, quoique nous n’entendions pas leur langage ; cité par Montaigne, Essais, Pléiade, p. 505, pour le De natura rerum, V, v. 1077. »

Les souris et le chat-huant, illustration de Gustave Doré
Mais pour en revenir à la Fontaine prenons un autre exemple, avec Les Souris et du Chat-huant. On peut y lire du hibou, que « Cet Oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse. » Une singulière histoire qui nous ramène à la ‘fable’ cartésienne de l’animal-machine. Car force est de le constater :

« Puis, qu’un Cartésien s’obstine
A traiter ce Hibou de montre et de machine !
Quel ressort lui pouvait donner
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
Si ce n’est pas là raisonner,
La raison m’est chose inconnue. »


Voici l’histoire en son entier :

« Il ne faut jamais dire aux gens :
Ecoutez un bon mot, oyez une merveille.
Savez-vous si les écoutants
En feront une estime à la vôtre pareille ?
Voici pourtant un cas qui peut être excepté :
Je le maintiens prodige, et tel que d’une fable
Il a l’air et les traits, encor que véritable.
On abattit un pin pour son antiquité,
Vieux Palais d’un hibou, triste et sombre retraite
De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.
Dans son tronc caverneux, et miné par le temps,
Logeaient, entre autres habitants,
Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
L’Oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,
Et de son bec avait leur troupeau mutilé ;
Cet Oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse.
En son temps aux Souris le compagnon chassa.
Les premières qu’il prit du logis échappées,
Pour y remédier, le drôle estropia
Tout ce qu’il prit ensuite. Et leurs jambes coupées
Firent qu’il les mangeait à sa commodité,
Aujourd’hui l’une, et demain l’autre.
Tout manger à la fois, l’impossibilité
S’y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.
Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :
Elle allait jusqu’à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis, qu’un Cartésien s’obstine
A traiter ce Hibou de montre et de machine !
Quel ressort lui pouvait donner
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
Si ce n’est pas là raisonner,
La raison m’est chose inconnue.
Voyez que d’arguments il fit :
Quand ce peuple est pris, il s’enduit :
Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.
Tout : il est impossible. Et puis, pour le besoin
N’en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin
De le nourrir sans qu’il échappe.
Mais comment ? Otons-lui les pieds. Or, trouvez-moi
Chose par les humains à sa fin mieux conduite.
Quel autre art de penser Aristote et sa suite
Enseignent-ils, par votre foi ? »

 
Illustration de Grandville
Et voilà comment, de l’écoute distraite d’un podcast matinal, se rendant au Tripalium, on se trouve au détour d’une phrase éveillé de nos songeries, invite à dériver parmi les méandres de l’histoire des idées…  Le sujet est loin d’être épuisé.



Pour enfin finir en beauté, je ne résiste pas au plaisir de reprendre ici le joli passage de Montaigne à propos des hirondelles :

« Les arondelles, que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement et choisissent elles sans discrétion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et, en cette belle et admirable contexture de leurs bâtiments, les oiseaux peuvent ils se servir plutôt d'une figure quarrée que de la ronde, d'un angle obtus que d'un angle droit, sans en savoir les conditions et les effets ? Prennent-ils tantôt de l'eau, tantôt de l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant ? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l'Orient, sans connoistre les conditions différentes de ces vents et considérer que l'un leur est plus salutaire que l'autre ? »

Montaigne, Essais, II, 19, “Apologie de Raymond Sebond”

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