Blogue Axel Evigiran

Blogue Axel Evigiran
La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


5 déc. 2018

Thoreau, la vie sublime


Il arrive que la bande dessinée s’empare de la vie des gens de lettres et des philosophes. Le genre est minoritaire et l’exercice n’est guère aisé. C’est qu’il faut se nourrir d’une biographie, d’une œuvre, d’un style, d’une singularité, et en prélever quelques fruits capables tout à la fois de rendre une ambiance, de peindre les tensions d’une époque, sans en grossir excessivement le trait – se gardant des outrances idéologiques ; bref construire une intrigue attachante, assez véridique malgré la subjectivité inhérente à tout regard extérieur, kaléidoscope qui satisfasse au moins autant un lectorat dont la connaissance de la figure mise en scène n’est qu’approximative, que ceux dont le compagnonnage avec l’auteur dont on tire une fiction a rendu l’œil plus attentifs aux détails, ou au rendu de tel ou tel aspect lui tenant particulièrement à cœur.

Dosage millimétré donc, d’une part évidemment entre l’image et le texte, entre silence et couleur, mais d’autre part aussi entre la saveur de ce que l’on montre au détour des planches et la douceur - ou l’aigreur - de ce que l’on tait, ou que l’on suggère. Entre les maux et la grammaire de l’art, c’est un équilibre de funambule… 

Sorti en 2012 dans les bacs, aux éditions du Lombard, Thoreau. La vie sublime.
Aux 77 pages de la bande dessinée proprement dite, un avant-propos du scénariste, Maximilien Le Roy, celui-là même à qui l’on doit Nietzsche, se créer liberté (d’après L’innocence du devenir, de M.Onfray), nous brosse à gros traits la biographie du reclus volontaire de Walden. S’y ajoute un petit paragraphe dont, à dessein, je ne reproduis ici qu’une seule phrase, et que je livre à l’appréciation de chacun. Cette phrase, la voici : « La biographie ne remplace pas la connaissance directe de l’œuvre, mais elle suggère un radeau théorique pour des horizons pratiques ». Pour le reste, je laisse découvrir à tous ceux qui aurons la bonne idée de se procurer la BD quelles sont les assises, disons idéologiques, qui ont préfigurées la naissance de l’ouvrage. 

Ajoutons qu’à la fin du livre on trouvera une belle interview, réalisée par M. Le Roy, de Michel Granger, spécialiste de littérature américaine du XIXe siècle.
Le texte est agrémenté de quelques photographie des lieux que fréquenta Thoreau, et parmi eux, évidemment, l’incontournable cabane de l’étang de Walden, baraque de quelques mètres carrés située sur un terrain acheté et mis à disposition de Thoreau par son ami et alors mentor, le philosophe Ralph Waldo Emerson, le fondateur du transcendantalisme.
Les dessins de Thoreau. La vie sublime sont de A.Dan, illustrateur qui, avant de se tourner vers la bande dessinée, se consacra à la mise en image d’animaux, d’arbres et de paysages ; parmi eux de belles planches représentant, pour les oiseaux, troglodytes, sittelles, martins-pêcheurs et autres tétras.


Esquissons juste enfin le décor :

L’histoire débute en mars 1845 à Concord. Thoreau a 27 ans et s’apprête à se lancer dans l’expérience qui changera le cours de son existence (1845-1847). En sortira le chef-d’œuvre que l’on sait, Walden où la vie dans les bois (publié en août 1854 et tiré à 2 000 exemplaires). C’est dans cette période que se situe son emprisonnement d’une nuit pour avoir refusé de payer ses impôts, au motif qu’ils financent l’esclavagisme et la guerre au Mexique. Cet épisode servira d’assise à son livret Résistance au gouvernement civil, rebaptisé à titre posthume La Désobéissance civile. Ce qui n’est pas sans susciter controverse. Mais c’est là un autre sujet.
Les auteurs de cette Vie Sublime mettent ensuite l’accent sur l’engagement de Thoreau dans le mouvement anti-esclavagiste, et on le voit participer à des rassemblements abolitionnistes, donner quelques conférences, et même aider des esclaves en fuite à rejoindre le Canada. Suivra sa défense et le plaidoyer en faveur de l’activiste abolitionniste John Brown, qui finira pendu pour avoir massacré cinq colons esclavagistes et tenté de s’emparer par force de l’arsenal fédéral de Virginie. Car contrairement à l’image lisse et consensuelle d’un Thoreau herboriste solitaire, l’histoire nous montre un personnage qui n’exclue pas la violence et la résistance armée pour défendre sa cause.


The last moments of John Brown - Thomas Hovenden

Thoreau s’éteindra en mai 1862, à l’âge de 44 ans.
Peu avant, à sa tante qui lui demandait de se réconcilier avec dieu il avait répondu « Nous nous sommes jamais querellés que je sache… ». Et enfin, à un quidam le questionnant sur sa crainte de l’au-delà, cette celèbre sortie : « Un monde à la fois… Un monde à la fois… »
 « Indien… Caribou… »



Hors champs :

Si l’on pourrait regretter l’absence, dans Thoreau. La vie sublime, de la relation de l’auteur de Walden au transcendantalisme et à Emerson d’une part, du commerce du philosophe avec les femmes d’autre part, sur le premier sujet le scénariste s’en explique : « Volontairement, je n’ai pas abordé la question du transcendantalisme (ni la figure d’Emerson) afin de me concentrer principalement sur la dimension politique de Thoreau ». C’est un choix qui se défend, même si à titre personnel je trouve dommage de ne pas avoir au moins effleuré ce volet inaugural dans le parcours intellectuel de Thoreau. Quant à la relation du philosophe botaniste aux femmes, à peine esquissée dans la BD, il faut convenir qu’elle traduit une réalité biographique : « Thoreau ne semble guère avoir été attiré par les femmes. Au plus, on trouve dans sa biographie quelques traces de relations d’estime avec des femmes plus âgées que lui, mais il est resté célibataire… »
Pour conclure, je dirai que cette BD est une excellente manière d’approcher la vie de Thoreau. Et tant mieux si cela donne une furieuse envie de lire ou de relire son œuvre, toujours d’une actualité brûlante. Car « un siècle et demi plus tard, dans le contexte d’une crise financière menaçante et avec l’échéance proche d’une crise écologique, ses intuitions prophétiques ouvrent nos yeux sur l’évolution dangereuse de notre civilisation et incitent à s’engager dans des alternatives » (Michel Granger)



29 nov. 2018

Au cap Gris-Nez, parmi les oiseaux

Vue du Gris-nez (photo par Axel)

Il est singulier, pour qui habité dans les Hauts-de-France, et qui éprouve une affection particulière pour les oiseaux, d’être habité du sentiment tenace de n’avoir jamais posé ses semelles au cap Gris-Nez. Ce qui est objectivement faux, et sans doute m’y suis-je déjà rendu lorsqu’enfant j’accompagnais mes parents dans les périples les plus lointains que leurs moyens d’alors leur permettaient. Du côté de Wissant en particulier. Mais ces souvenirs sont si loin, si parcellaires qu’il ne me restait rien des paysages tout en ondulation du bord de mer, dans le boulonnais, là où la terre s’en va saluer les falaises anglaises, dressées en face, presque à portée de bras.     

Ce qui frappe lorsqu’on se rapproche du Gris-nez c’est l’absence d’arbres, de bosquets. Mais l’absence n’est pas un manque, tout au contraire. Et avec un beau soleil de novembre, tôt le matin, la lumière y est sublime, les prairies d’un vert intense dégoulinant jusqu’à la ligne d’horizon, avant de s’écrouler dans la mer. Le nom de Gris-nez provient du vieux flamand, Grisenesse, qui signifie « cap gris », le suffixe nesse, étant lui-même issu du saxon naes, voulant dire promontoire. Gris, cette avancée plantée en surplomb du « channel » ne l’est pas véritablement, sauf peut-être par gros temps. Aussi, soit-il permis de préférer une autre étymologie, avec Swartenesse, le « cap noir ». Non pas ce noir du désespoir, du deuil ou de la désolation, mais le fuligineux des songes mystérieux, filant à tire d’aile au ras des vagues. Car le Gris-nez est un paysage épique à sa manière, une lande côtière habité de ses mystères…  C’est également un haut lieu d'observation des oiseaux migrateurs.

En surplomb de la falaise (photo par Axel)
Il est bon de s’y poster sur les hauteurs, accroché au bord du vide cinglé par le vent, et se délecter du spectacle des magnifiques voiliers du ciel que sont les goélands. Un défilé permanent à portée de main, ou presque… Pareils à ces « Indolents compagnons de voyages » de Baudelaire, ils observent curieusement ces bipèdes accroupis dans l’herbe et qui les fixent de leurs binoculaires. Mais le parallèle s’arrête là. Nonchalants les goélands, avec les labbes beaucoup plus rares, incarnent à leur façon la noblesse des nues en ces latitudes tempérées du bord de mer. D’une envergure certes plus modeste que l’Albatros ils se laissent porter par le vent et tissent leur route au gré des opportunités…

Goéland argenté (plumage adulte hivernal (photo par Axel)
Ces oiseaux appartiennent à la grande famille des laridés. Ils sont d’ailleurs souvent les oubliés des observateurs. Cela tient sans doute à diverses raisons. Parmi celles-ci, le sentiment pour le commun qu’il s’agit là d’oiseaux banals, ordinairement rangés en deux catégories fourre-tout : les mouettes et les goélands, sans prendre conscience de la diversité des espèces observables. Or, ce n’est pas moins de 6 variétés de goélands et 5 de mouettes, que l’on peut voir plus ou moins aisément dans les hauts-de-France. Ceci sans tenir compte des raretés ou des sternes et autres guifettes. Pour la passionnés d’oiseaux se greffe une autre difficulté : celle de pouvoir à coup sûr identifier l’espèce observée. Car si, d’une part, certaines variations peuvent être ténues en membres de deux espèces en plumage d’adulte nuptial (par exemple entre un goéland argenté et Leucophée), d’autre part ces oiseaux changent de plumage en hiver, écueil auquel s’ajoute celui de leur croissance, sachant qu'ils mettent de 2 à 4 ans (selon l’espèce) avant d’atteindre l’âge adulte. Ainsi parlera-t-on par exemple d’un goéland marin immature, en plumage de premier hiver, de premier été, de second hiver, etc. Les nuances sont très subtiles et il faut imaginer que certains critères ne tiennent qu’à différence de coloration de certaines parties de rémiges.
Mais rien n’interdit de les photographier à loisir, de se délecter de cette diversité extrême ; de cette mise à l’épreuve de l’acuité de nos sens.

Goéland Marin (second ou troisième hiver) (photo par Axel)
Deux goélands immatures (photo par Axel)

Goéland argenté (adulte hivernal) (photo par Axel)


Mais au Gris-nez, nombre d’ornithologues plus ou moins aguerris, ainsi que les miroiseurs[1] de toutes plumes, viennent la plupart du temps équipés de leurs longues-vues pour s’adonner à ce qu’on appelle, faute de mieux, « sea watching » - le terme français reste à inventer ! Les meilleures conditions météorologiques pour ce genre de pratique sont réunies lorsque soufflent des vents de nord-ouest assez forts pour pousser les oiseaux de passage au plus près des côtes (de la jolie brise au grand frais – degré Beaufort 4 à7). 
Fou de Bassan à la pêche (photo par Axel)

Dans ce couloir migratoire, faisant goulot d’étranglement (l’impression est très relative lorsqu’on se trouve face à l’immensité des flots), on vient pour l’essentiel observer les espèces dites pélagiques ; c’est-à-dire passant l’essentiel de leur vie en mer, n’y faisant exception qu’en période de reproduction ; soit les océanites et les puffins, les labbes, les alcidés (pingouins et assimilés), le fulmar boréal et le fou de Bassan. Mais il n’est pas rare d’y voir passer ou s’arrêter d’autres familles oiseaux : des grèbes huppés venus batifoler dans les vagues, des grappes de macreuses, de tadornes, de cormorans ou de bernaches, cravachant droit juste au-dessus de l’eau. Parfois, plus singulièrement on découvrira assez haut dans le ciel le flip-flop tranquille d’un groupe de vanneaux huppés, surgis sur la ligne d’horizon l’air de rien.
Parmi les individus des espèces pélagiques, certains ne font que filer, solitaires ou le plus souvent en groupe, tandis que d’autres s’ébattent dans les flots pour le plus grand plaisir des observateurs. Parmi ces derniers une place particulière doit être faite ici au fou de Bassan, assez nombreux au Gris-Nez, et dont on peut à loisir admirer l’impressionnante technique de pêche !




Fou de bassan (photo par Axel)
Vol de pingouins Torda & posé un fou de Bassan (Photo par Axel)
Bécasseaux variables (photo par Axel)


Mais le Gris-Nez ne se limite pas au cap proprement dit et sa falaise. Et à marée presque haute, un tour le long de la plage se révèlera être le complément ornithologique indispensable de qui souhaite observer les limicoles, littéralement les oiseaux du limon.
Sans entrer ici dans le détail il faut savoir que ces familles oiseaux se caractérisent aussi par des plumages distincts selon les saisons et les âges. D’où parfois certaines difficultés à l’identification.
Au nourrissage les limicoles ne sont en général pas farouches et, pour peu que l’on soit assez discret, il n’est pas rare de pouvoir les approcher à quelques mètres. C’est là un enchantement toujours renouvelé. Ainsi voir filer à vos pieds en tous sens, le long de la ligne des vagues, des bécasseaux sanderling dans leur livrée blanche est un régal. Souvent ils sont accompagnés de bécasseaux variables. Mais en observant mieux les alentours, on découvrira avec eux souvent d’autres espèces, dont le Tournepierre à collier, le chevalier gambette, le grand Gravelot et parfois le Pluvier argenté.




Grand Gravelot (photo par Axel)
Bécasseaux sanderling au nourrissage (photo par Axel)
Vol de limicoles : bécasseaux variables & Sanderling et 1 Tournepierre prêt à décoller (Photo par Axel)
Bécasseau Sanderling (au premier plan) & 2 variables (photo par Axel)


Enfin, si le cœur vous en dit et que le soleil n’est pas encore trop bas sur l’horizon, pas très loin du cap, en direction de Wissant, il sera possible, pour finir la journée en beauté, de faire halte aux observatoires de Tardinghem à la rencontre du martin-pêcheur, de la bécassine des marais, du râle d’eau et bien d’autres espèces encore : la buse variable et le faucon crécerelle, des canards (sarcelles d’hiver, canards souchets, chipeau ou siffleurs), des échassiers (grand aigrette, héron cendré) et moult sortes de passereaux.

Bécassine des marais (photo par Axel)



[1] Miroise (terme québécois) : activité de loisir ou de curiosité qui consiste à rechercher visuellement, ou auditivement les oiseaux, à les identifier et à facultativement enregistrer leur présence dans une comptabilité sommaire. C'est l'équivalent en anglais de birding, ou de bird-watching (le terme ornithologie devrait être réservé à l'activité scientifique, alors que miroise convient bien à l'activité de loisir)

28 oct. 2018

Muser à l'abbaye de Fontenay

Abbaye de Fontenay, vu depuis l'entrée (photo par Axel)

Aux prémices de l'automne, par un dimanche matin ensoleillé, muser sur une route sinueuse de Bourgogne ; à frôler les méandres du ruisseau de Fontenay, d'une combe l'autre...

Arriver enfin aux abords de l'abbaye fondée en 1118 par le fils de Tescelin, chevalier du duc de Bourgogne, et de dame Aleth de Montbard, pour croiser une foule immense... Mais à l’inquiétude de s'évaporer aussitôt en apprenant qu'il ne s'agit là, en quelque sorte, « que » de la journée départementale dela randonnée pédestre de Côte-d'Or.
Et, en la meilleure compagnie qui puisse être, de s'apercevoir que passé les premières grappes de randonneurs, communiant dans un grégarisme de bon aloi avant d'aller se perdre par cohortes dans les bois, arrivant sous le porche d'entrée de l'abbaye, à la porterie pour la première visite guidée de la journée, nous sommes seuls.
Il va être dix heures, et le soleil, perché en oblique sur Fontaneatum (littéralement « qui nage sur les sources » nous réchauffe, tandis que nous nous tenons sur ce qui marquait jadis « la frontière entre son univers clos et protégé et le monde extérieur, (là où) le frère portier était chargé d’accueillir ceux qui se présentaient au seuil du monastère : novices, pèlerins, voyageurs, marchands, mais aussi pauvres et infirmes qui demandaient l’aumône. » Ici le regard embrasse un large espace de pelouses harmonieusement enroulées autour d'allées de cailloux blanc. A dextre, au loin en partie masquée par un gros arbre, se devine la forge ; à sinistra pointe la tour circulaire du pigeonnier (ou du colombier), bâtisse adossée au chenil où se tenaient jadis en pension les chiens des ducs de Bourgogne.

Abbaye de Fontenay, vue avant (photo par Axel)

Abbatiale (Photo par Axel)
Embarqués dans les allées de verdures flamboyantes, parvenir au seuil de l'église abbatiale, habités de la crainte de bousculer le silence. Le dépouillement de l'architecture, dont les flancs juste percés de maigres fenêtres tapissent le sol de raies de lumières, concoure à la sérénité des lieux ; une majesté sobre où la façade sans la moindre fioriture pour distraire l’œil, s'ouvre sur une nef avec collatéraux, aboutissant aux arches lumineuse du cœur. C’est là une invite, si ce n’est à la méditation, du moins à entretenir une certaine austérité du regard pour saisir la quintessence de l’art roman.
Construiteentre 1139 et 1147 sur un plan en croix latine, l’abbatiale compte parmi les plus anciennes du monde cistercien. Sur le versant ouest du transept repose la statue de la Vierge de Fontenay, une œuvre caractéristique de la statuaire bourguignonne et qui manqua de disparaître lors de la Révolution. Cette dame à l’enfant veillait jadis sur « la porte des morts » (le cimetière des moines) ; toute une symbolique. De l’autre côté du transept empruntons alors l’escalier menant au dortoir. Mais avant cela il n’est pas interdit de se perdre du côté de l’autel, là où reposent quelques personnalités qui contribuèrent peu ou prou à l’histoire des lieux. Ainsi l’évêque Ebrard de Norwich qui, fuyant les persécutions dans son pays, trouva refuge à Fontenay en 1139. Si la solitude de la contrée répondait parfaitement aux règles cisterciennes, le monastère n’en était pas moins alors lové au cœur d’un marécage insalubre. L’homme était immensément riche. Aussi se résolut-il à investir ses avoirs dans l’amélioration et la construction de plusieurs édifices de Fontenay, dont l’abbatiale dans laquelle il fut enseveli. Mais sa foi ne lui fit pas oublier d’ériger un château hors de l’enceinte du monastère pour établir sa résidence, castel dont les faméliques vestiges aujourd’hui reposent sous la végétation de la forêt environnante. Autre résident notoire de l’abbatiale, le chevalier Mello d’Epoisses, dont le gisant trône en bonne place au côté de celui de son épouse. Et si « les prescriptions de la règle de Cîteaux, interdisant d’ensevelir les étrangers dans l’enceinte du monastère, furent généralement observées dans les autres abbayes, à Fontenay, la tolérance semble avoir été plus larges ». Et nombre de « solliciter la faveur d’une sépulture dans l’enceinte de l’abbaye qu’ils avaient, le plus souvent, enrichie de leurs libéralités ». Le prix du paradis escompté, probablement…

Fond de l'abbatiale (photo par Axel)

Vierge à l'enfant (photo par Axel)

Abbatiale, escalier vers le dortoir (photo par Axel)
Imaginer les moines, allongés sous la voûte immense du dortoir, enténébrée de leurs doutes. Là sur leur paillasse par une nuit d’hiver, tout habillés, prêts comme de bons soldats de Dieu à se rendre aux mâtines puis aux Leudes ; mortification du corps dans l’espérance d’un salut pour l’âme...
Leur chef de file, Bernard de Clairvaux, avait un jour affirmé, en 1128 lors d’un concile ou il fera reconnaître la milice du Temple : « Les affaires de Dieu sont les miennes, dit-il et rien de ce qui le regarde ne m’est étranger ! » Est-ce sans doute ce savoir qui le 31 mars 1146, jour de Pâques, l’incitera à prêcher la calamiteuse seconde croisade. Il faut dire que l’homme avait déjà, dans son ouvrage Liber ad milites templide laude novae militiae, rédigé aux alentours de 1120, justifié l’utilisation de la violence :
« Pour les chevaliers du Christ, au contraire, c'est en toute sécurité qu'ils combattent pour leur Seigneur, sans avoir à craindre de pécher en tuant leurs adversaires, ni de périr, s'ils se font tuer eux-mêmes. Que la mort soit subie, qu'elle soit donnée, c'est toujours une mort pour le Christ : elle n'a rien de criminel, elle est très glorieuse. Dans un cas, c'est pour servir le Christ ; dans l'autre, elle permet de gagner le Christ lui-même : celui-ci permet en effet que, pour le venger, on tue un ennemi, et il se donne lui-même plus volontiers encore au chevalier pour le consoler. Ainsi, disais-je, le chevalier du Christ donne-t-il la mort sans rien redouter ; mais il meurt avec plus de sécurité encore : c'est lui qui bénéficie de sa propre mort, le Christ de la mort qu'il donne. 
Car ce n'est pas sans raison qu'il porte l'épée : il est l'exécuteur de la volonté divine, que ce soit pour châtier les malfaiteurs ou pour glorifier les bons. Quand il met à mort un malfaiteur, il n'est pas un homicide, mais, si j'ose dire, un malicide. Il venge le Christ de ceux qui font le mal ; il défend les chrétiens. S'il est tué lui-même, il ne périt pas : il parvient à son but. La mort qu'il inflige est au profit du Christ ; celle qu'il reçoit, au sien propre. De la mort du païen, le chrétien peut tirer gloire, puisqu'il agit pour la gloire du Christ... »

Gisants (photo par Axel)

Dortoir (photo par Axel)
Du dortoir, se diriger ensuite vers le cloître. Et déambuler sous le préau parmi la dentelle de pierre formé par les colonnades ; ce paysage vierge à cette heure de présence humaine, offert tel que devaient le connaitre les moines alors qu’ils y venaient lire. Formé de quatre galeries, le cloître présente un rectangle de 36 mètres sur 38, ouvert en son centre sur une pelouse percée d’un chemin en croix. Le soleil de fin de matinée s’y prélasse en oblique. Des oiseaux virevoltent, pas loin sur les toits. Des bergeronnettes grises et des rougequeues noirs.
De là, revenir vers l’ombre se perdre un instant du côté de la salle capitulaire, là où les religieux se réunissaient sous la houlette de l’abbé pour y lire et commenter une partie de la Règle de Saint-Benoit. Une ombre tapissée de lumière, venue du jardin situé à l’arrière du complexe, s’étale sur le dallage de ce cœur névralgique de l’abbaye, là où on faisait aussi « part des décès survenus dans les autres monastères par la lecture des lettres connues alors sous le nom de ‘Rouleaux des Morts’ »[1]
Et si l’on poursuit ce pèlerinage selon l’humeur dans le prolongement des arcades en ogive, on arrivera dans une autre salle, dont une partie tenait lieu de scriptorium, et où jadis les moines copistes s’affairaient à leur interminable labeur de recopie et d’enluminure de manuscrits.  On ne saura sans doute jamais si parmi eux se cachait un facétieux personnage, tel ce Frère Odilon de l’abbaye d’Ouche qui, dit-on, s’égayait à assortir son travail d’innovations de son cru. Ainsi « quand il en voulait à quelqu’un, il vous le plaçait bel et bien en Enfer, souffrant de supplices atroces qu’il inventait avec une luxuriante imagination… »[2]. Ou encore de s’amuser à « …donner à Marie-Madeleine les traits d’une tavernière bien connue dans le pays ». De quoi le rendre éminemment sympathique. Mais on devine le prieur de l’abbaye moins enthousiaste, surtout après s’être rendu compte d’avoir « bénéficié (…) d’une place d’honneur à la droite de Satan ».

Transept de l'abbatiale, vue du dortoir (photo par Axel)

Colonnes du préau (photo par Axel)

Cloître (photo par Axel)

Colonnades du cloître (photo par Axel)

Salle capitulaire (photo par Axel)
Sobre et paisible, le jardin à la française donnant sur l’arrière de l’abbaye, fut réaménagé en 1997 en jardin paysager. Jadis les moines y avaient leur potager où ils faisaient aussi bien pousser leurs légumes que tout un assortiment de plantes médicinales. Aujourd’hui, il est si bon de s’y promener sans la moindre intention, puis de s’arrêter sur un banc pour y laisser filer le temps entre ses doigts. Sur les pelouses viennent par intermittence danser les passereaux. Tout autour, une myriade d’arbres en majesté aux feuillages encore vigoureux se penchent aux dessus de nos têtes ; une palette de tons agréable à l’œil propre à susciter la rêverie.
Alors, reprenant nos déambulations, aller buter au fond du parc sur une jolie fontaine en surélévation. Gardée par un ange en arme, elle semble vouloir parachever l’œuvre de Fontenay.  Se déverse sur chacun de ses flancs un petit escalier de pierre. En contrebas un banc menu. L’endroit  parait familier – une impression de déjà-vu. Cela s’explique si l’on sait qu’à cet endroit précis  fut tournée, en 1989 une scène fameuse du film Cyrano de Bergerac – et même si l’on n’a pas vu cette séquence cinématographique, force est de reconnaître que la composition architecturale de ce bassin imprime nos sens à la manière d’un archétype…  


Arbre en majesté (photo par Axel)

Salle capitulaire (photo par Axel)

Vue arrière de l'abbaye (photo par Axel)
Poterie du bassin devant la forge (photo par Axel)

Sur le flanc du parc (photo par Axel)



Bassin devant la forge (photo par Axel)

Cincle plongeur (photo par Axel)

Plus loin se trouve encore la forge, dont nous tairons la façon dont fut restauré le grand marteau actionné hydrauliquement.
Mais juste rappeler que dans le grand bassin qui la dessert, il arrive parfois que le Cincle plongeur vienne y faire ses ablutions, pour le plus bonheur de l’ami des oiseaux.




Vue avant, sur le flanc ouest de l'abbayes de Fontenay (photo par Axel)

Il y aurait encore tant à dire, ou à décrire.
De ces salles dont nous n’avons pas parlées et qui tapissent Fontenay de leurs souvenirs. Ainsi le chauffoir ou encore l’enfermerie.
Il nous faudra revenir.


Fontaine "Cyrano" (photo par Axel)