Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


19 nov. 2017

Ruin bars in Budapest… Szimpla Kert, etc.

Au szimpla Kert (photo par Axel)
Implantés dans l’ancien quartier juif de Pest, les « Ruin bars » sont l’incontournable underground de la capitale hongroise.

S’ils ne figurent en général pas (encore) dans tous les guides touristiques, il n’est pas rare, l’après-midi, d’y croiser un groupe de touriste chinois, serrés autour de leur interprète – cela fait aussi partie du folklore. Mais c’est le soir évidement qu’il convient de hanter ces lieux interlopes. En novembre le crépuscule arrive vite et la pinte de bière locale plafonne aux environs de 700 florins (2,2 €). Quoi de mieux donc, après une journée de balade, ou un « free walking tour » dans les rues de la ville, que d’aller y soigner son vague à l’âme ? A ces heures-là, il sera loisible de déambuler tranquille dans les salles parfois vides, d’y soigner ses photographies, se caler dans un reposoir pour lire quelques pages d’un auteur choisi, ou s’étonner encore qu’un tel fatras puisse offrir un tel bouquet de saveurs psychédéliques. Quant à ceux pris d’envies festives, nous leur conseilleront plutôt de revenir hanter les lieux vers 22/23h.   

Au szimpla Kert (photo par Axel)
Au szimpla Kert (photo par Axel)
Il existe à Budapest une bonne quinzaine de ces Ruin bars. Implantés dans d’anciens immeubles plus ou moins abandonnés lors de la période soviétique à la fin de la seconde guerre mondiale, on y pénètre en général par un porche d’entrée qui se signale par une banale pancarte. A vu de nez cela ne paye pas de mine. Mais fois entré c’est tout un univers qui se dévoile. Un dédale de pièces et de couloirs, d’escaliers et de recoins, de sous-sol, d’étages saturés de mobilier hétéroclites agencés d’une manière désinvolte ; œuvres plus ou moins éphémères, fugitives, inachevée ou modulaire à souhait. Des ambiances d’apocalypse à la Mad-Max aux néons mauves jouxteront ainsi des décors tout droits sortis de Cartoon burlesques ; des antres saturés d’objets de consommation des années 70, 80 ou 90 abriteront des recoins à la Walking Dead donnant sur des escaliers d’acier suspendus à des patios dégoulinant d’une jungle tropicale…

Au szimpla Kert (photo par Axel)

Au szimpla Kert (photo par Axel)

Au szimpla Kert (photo par Axel)
Car ces dépotoirs organisés signent leur époque… Et si on connait ses classiques, avec l’évocation par exemple ici[1] d’Alice au pays des merveilles, on trouvera là[2] une un énorme cétacé flottant sous le plafond… La constante de ces tanières vouées aux plaisirs noctambules est le graffiti (il est bon d’avoir son marqueur en poche). Il s’en trouve partout, du plus subtil au plus grossier, de l’artistique au kitch approximatif. L’essentiel est d’y laisser sa trace !

Parmi les objets de récupération on trouvera de vieux mannequins plantés derrière des bars factices, des vélos déglingués accrochés aux murs, des miroirs troubles chargés de perles, une baignoire (culte) transformée en fauteuil, des guirlandes assorties de couronnes colorées, des reliques vintages de toutes sortes : vinyles, radiocassettes, affiches. Que sais-je encore…
 
Au szimpla Kert (photo par Axel)

Au szimpla Kert (photo par Axel)

La clientèle des Ruin bars est aussi cosmopolite que bigarrée. Des naufragés, des badauds, des curieux, des bohèmes, des BCBG, des étudiants en nombre. Une faune de jeunes, de moins jeunes, de franchement vieux, tous venus des 4 coins du globe assouvir leur fantasme d’un monde alternatif et étancher leur soif sur fond de brouhaha polyglotte ou domine l’anglais  – sur lit de hongrois naturellement, mais d’espagnol aussi, d’italien ou de français parfois… On s’enivre, on médite, on se recroqueville, on rit, on se jauge on s’aime ou s’affronte en joute oratoire sur le fil d’heures livrées à elles-mêmes – Tapissés de rêves et de l’esprit informulé de déviances en devenir…

Parmi les établissements du genre ou relèvera l’Instant, ses dédales à n’en plus finir et sa cour piste de danse ; ou encore le Kuplung avec sa salle de concert ou transpirent les humeurs hongroises… Il s’en trouve pour tous les goûts. Mais s’il fallait, faute de temps, n’hanter qu’un seul Ruin bar, alors rendez-vous au plus fameux d’entre eux, le premier à avoir vu le jour en 2002, je veux dire le Szimpla Kert. Et si une seule virée ne suffit pas à étancher votre soif d’étrangeté enchantée, retournez y. Si cela ne changera rien au fait que « le monde n’est pas là pour nous faire plaisir », au moins cela enfoncera un coin dans la monotonie des choses comme elles vont.


Au szimpla Kert (photo par Axel)

Au szimpla Kert (photo par Axel)

Au szimpla Kert (photo par Axel)

Au szimpla Kert (photo par Axel)

Au szimpla Kert (photo par Axel)



[1] Salle pas très loin de l’entrée du Szimpla Kert.
[2] De mémoire dans la salle de concert du Kunplung. 

9 nov. 2017

Flâneries de cimetières…

Kerepesi Cemetery (photo par Axel)
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Les villégiatures macabres réjouissent bien souvent l’humeur tranquille du flâneur. Havres de paix au cœur des grandes cités, elles déroulent leurs stèles, crucifix, colonnades ou mausolées dans des écrins de verdure venus étouffer la frénésie du negotium[1] et du consumérisme.


Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Avec la poésie des noms à demi-effacés, embrassés par la danse des feuilles trépassées, papillons allant du jaune au rouge cramoisi – car la meilleure saison pour visiter l’éphémère est l’automne avancé -, tout  invite à la rupture du fil des préoccupations ordinaires.

S’abandonner à l’oisiveté, le regard flottant sur le contour des statues. Formes amples ou ciselés à coup de serpe, parfois nimbées d’une sensualité étrange… Comme s’il eut fallu oser retenir un souffle de vie, un simulacre d’éternité, la trace infime d’un baiser.  Peut-être ce « baiser d’or du bois qui se recueille »[2] cher à Rimbaud…


Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Mais à contempler ces chouettes de Minerves, incertaines sur leurs socles, ces amants figés par le destin ou ces amours impassibles dans le vent, on se prend à songer aussi à Baudelaire qui, sur de tout autres rivages, pouvait écrire : « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté »[3]. Le lierre et la pierre enlacés dans une ultime danse. L’éphémère érodant le durable…


Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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A l’instar d’Highgate Cemetery[4], le cimetière Kerepesi[5] de Budapest, fait partie de ces lieux un peu magiques par leur sombreur teintée d’un romantisme désuet ; là où le gothique flirt avec le kitch indécent de la fatuité humaine[6]. A s’y perdre, on croisera sans doute le murmure des brises solitaires. Mais aussi, à n’en pas douter, l’écureuil affairé ou le renard trottant alerte entre les allées moussues… Que dire des oiseaux ? Car les cimetières sont des refuges privilégiés pour les mésanges, pinsons, sitelles, grives, merle et autres corvidés. La liste est loin d’être exhaustive… Aussi, s’il vous arrive au détour d’un sépulcre d’ouïr un tambourinement net et sonore, il est possible qu’il s’agisse d’un pic vert, mais peut-être rencontrerez-vous son frère noir, bien plus rare... Alors le temps sera suspendu.


Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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On l’aura compris
Dans les cimetières
Le miroiseur un peu rêveur y trouve sa place…


Pic noir du kerepesi cemetery (photo par Axel)
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AUTRES IMAGES

Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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Kerepesi cemetery (photo par Axel)
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[6] Je songe ici à l’affreuse tombe de Marx du Highgate cemetery, ou aux autres monuments tape-à-l’œil de politiciens hongrois dont les noms se perdent déjà dans les limbes de l’histoire. 

22 oct. 2017

L’abbé Meslier, Mémoire contre la religion, d’un curé athée




Lorsqu’on évoque la figure du bon vieux curé d’Etrépigny, Jean Meslier, on songe d’ordinaire à ces mots ailés, pour parler comme Homère : « Je voudrais, et ce sera le dernier et le plus ardent de mes souhaits, je voudrais que le dernier des rois fût étranglé avec les boyaux du dernier prêtre. » Or, si la phrase se trouve peut-être formulée de la sorte dans le mitan de son Mémoire contre la religion[1], dans l’avant-propos de cet étouffe-chrétien pour le meilleur, Meslier indique devoir la formule « à un homme qui n’avait ni science ni étude, mais qui, selon les apparences, ne manquait pas de bon sens pour juger sainement de tous ces détestables tyrannies que je blâme ici… ».  Un quidam qui, en effet, souhaitait « que tous les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec des boyaux de prêtres ». Vaste entreprise !

La première fois que me vinrent à l’oreille les frasques biographiques ce bien singulier prélat, ce fut en 2006 ou 2007, lors des sessions estivales sur les ondes de l’université populaire de Michel Onfray. Ce nom en fait aujourd’hui sans doute sursauter plus d’un. Peu importe. Et quoi qu’on puisse en penser, pour peu que l’on ait conservé sa capacité de distanciation, on pourra à minima reconnaitre au normand sa propension à se comporter en ouvreur de pistes - certes il débroussaille à grands coups serpe, ce qui ne va pas sans approximations, partis-pris ni erreurs…. Rien d’ailleurs n’oblige à le suivre en ses raisonnements - on n’est jamais contraints à consentir, mais juste invités à mettre en branle les linéaments propres à nourrir le piment de notre esprit critique ;  et surtout lire par soi-même les auteurs abordés.

Bref, cette année-là il était question des Ultras des Lumières. Meslier ouvrait le bal. Mise en bouche en fanfare ! Car si rencontrer un curé ostensiblement athée n’est pas l’ordinaire des jus de messe, en trouver un à cette époque-là, ayant pris la peine 10 années durant (de 1719 à sa mort en 1729), le soir après son office, de noircir des milliers de feuillets pour clamer sa détestation de la religion et de ses représentants, relève du miraculeux. Certes, en ces temps de dévotion inquisitoriale, il s’est trouvé moult paillards et autres débauchés notoires ayant pu revêtir l’habit ecclésial. Ainsi le trop fringuant Urbain Grandier, tentateur aux belles moustaches jeté au milieu d’un couvent de nones prises de Furor Uterinus. Mais on sait comment se termine ce genre d’affaires. Sur le bûcher !  Trente-quatre avant lui, Giordano Bruno en février 1600, pour sa thèse des mondes multiples et sa théorie des réincarnations des âmes, avait été lui aussi mis sur les fagots du Campo De’ Fiori à Rome. C’est dans ce contexte qu’en 1633, apprenant la condamnation de Galilée par l’Inquisition, Descartes décide de renoncer à la publication de son traité du Monde. Si les motifs varient, le supplice demeure. A cette époque, après une accalmie, la chasse aux sorcières ravive ses flammes ; s’y adjoignent cohortes de loups garous[2]. Une affaire similaire à celle des diables de Loudun avait également défrayé la chronique en 1610/11, celle des possessions d’Aix-en-Provence qui s’achèvera par la mort, après moult tortures, de Louis Gaufridi[3], moine bénédictin, rendu coupable de séduction diabolique. A titre d’exemple, Il y aura encore Adrienne d'Heur, orfèvre à Montbéliard, autre victime du Malleus  Maleficarum et qui sera également soumise à la torture avant d’être brûlée vive en 1646. La liste est loin d’être exhaustive. Ceci pour planter le décor.

De quoi donc calmer les ardeurs matérialistes de qui va naître en 1664 dans le creuset des Ardennes, l’année où se donna à Versailles la première version du Tartufe de Molière. Car Meslier, qui ne voulait pas faire de peine à ses parents, fera sienne la prudence, vertu épicurienne s’il en est : « Le plus grand des biens, c’est la prudence. Il faut la mettre au-dessus de la philosophie elle-même, puisqu’elle est faite pour être la source de toutes les vertus »[4]. Une prudence extrême qui lui fera toute sa vie cacher ses sentiments réels à propos de la religion sous les couches d’un paraître acceptable. Pourtant, entre le quotidien du curé plongé au milieu de ses paroissiens et la certitude que « ces inventions-là ne sont que des brides à veaux, comme le disait le sieur de Montaigne », la tension est vive : « Je haïssais grandement toutes ces vaines fonctions de mon ministère, et particulièrement toutes ces idolâtriques et superstitieuses célébrations de la messe (…) Je les ai mille et mille fois maudites dans le cœur lorsque j’étais obligé de les faire ».

Exutoire de l’écriture, assorti du besoin de témoigner qui pousseront Meslier à réaliser plusieurs copies de son manuscrit, brûlot qu’il disséminera aussi bien chez lui qu’entre des mains assermentées :
« Quoiqu’il ne soit ici question que de deux exemplaires du fameux Testament du Curé Meslier, tous les biographes de ce grand penseur s’accordent à raconter qu’après sa mort on en trouva chez lui deux exemplaires, écrits de sa main, tandis qu’un troisième avait été déposé par lui-même de son vivant au greffe de la justice (…) Le Comte de Caylus eut quelque temps entre les mains une de ces trois copies, et bientôt après il y en eut plus de cent dans Paris, que l’on vendait dix louis la pièce ».
Pour toute explication, sur un papier qui enveloppait l’exemplaire laissé à l’attention de ses paroissiens, Meslier nota :
« J’ai vu et reconnu les erreurs, les abus, les vanités, vies folies et les méchancetés des hommes ; je les ai haïs et détestés ; je ne l’ai osé dire pendant ma vie, mais je le dirai au moins en mourant et après ma mort, et c’est afin qu’on a le sache que je fais et écris le présent mémoire, afin qu’il puisse servir de témoignage de vérité à tous ceux qui le verront et qui le liront, si bon leur semble. »
C’est que l’ennemi des idolâtres et autres superstitieux déicoles en a gros sur le cœur. Et peu lui chaut les condamnations post mortem. Il sait les arrières-mondes de pures chimères. Aussi ne craint pas les représailles éventuelles que l’on pourra faire sur sa dépouille : «  … qu’ils fassent de mon corps tout ce qu’ils voudront : qu’ils le déchirent, qu’ils le hachent en pièces, qu’ils le rôtissent ou qu’ils le fricassent, qu’ils le mangent même encore, s’ils veulent (…) : je serai pour lors entièrement hors de leurs prises, rien ne sera plus capable de me faire peur ». Meslier l’affirme sans une once d’ambiguïté : « il n’y a plus aucun bien à espérer ni aucun mal à craindre après la mort ».

Première page de l'un des manuscrits
Ce gros manuscrit autographe, ramassé sous le titre de Mémoire contre la religion, en réalité se nomme : « Mémoire des pensées et des sentiments de J(ean) M(eslier) Prê(tre)-cu(ré) d’Estrep(igny) et de Bal(aives) Sur une partie des Erreurs et des Abus de la Conduite et du Gouvernement des Hommes, où l’on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les Divinités et de toutes les Religions du Monde pour être adressé à ses Paroissiens après sa mort et pour leur servir de Témoignage de Vérité à eux, at à tous leurs semblables ». Vaste programme !
L’édition intégrale, paru chez Coda en 2007, de ce Mémoire contre le religion est ainsi un véritable  monument philosophique et littéraire. Il est plaisant d’y découvrir, accompagnant l’avant-propos, la première page de l’un des trois manuscrits, ainsi que la reproduction d’une Eau-forte  de Goya, « Le sommeil de la raison produit des monstres ».
L’ouvrage « relève du rococo, certes, mais dans les deux sens du terme : encombré, touffus, profus -, mais aussi le sens esthétique relatif aux premières années du XVIIIe siècle français. La philosophie n’échappe pas à couleur du temps, un livre, même didactique, obéit aux mêmes lois que toute autre œuvre d’art »[5].
Ce Mémoire contre la religion n’est d’ailleurs pas à confondre avec  le Testament de Jean Meslier  ni avec le Bon sens du curé Meslier qui… ne sont pas de Meslier ! (j’y reviendrai).
Ce pavé à l’écriture serrée se décline en huit preuves, elles-mêmes constituées de plusieurs chapitres chacune. Ainsi, la première preuve s’ouvre-t-elle sur De la vanité et de la fausseté des religions, qui ne sont toutes que des inventions humaines. Bases sur lesquelles Meslier enchainera par un court chapitre ou se trouvé évoqué les Raisons pourquoi les politiques se servent des erreurs et des abus des religions. Et ainsi de suite…
C’est en compagnie des grands anciens que le soir Meslier rédige son Mémoire.  Montaigne y a bonne part. Mais on trouve aussi au fil des pages l’influence de La Boétie, Tite-live, Sénèque, La Bruyère ou encore Lucien de Samosate, etc.
Les citations sont parfois tordues ou altérées, restituées partiellement ou de mémoire. Mais démonstration fait mouche ! Ainsi reprend-il et résume, par exemple, un dialogue de Lucien intitulé Le menteur d’inclination, ou l’incrédule : « … je pardonne aux villes qui le font (mentir) pour rendre leur ville plus auguste. Mais de voir, dit-il, des philosophes qui travaillent à la recherche de la vérité, se plaire à conter et à entendre des fables de cette nature comme si c’étaient des vérités infaillibles, c’est, dit-il, ce que je ne puis comprendre et que je trouve tout à fait ridicule et insupportable ; car je viens, continue-t-il, tout présentement de chez ***, où j’ai ouï tant de fadaises que j’ai été contraint de sortir, ne pouvant souffrir ceux qui les débitaient ni ceux qui prenaient plaisir à les entendre ».
Ailleurs, à propos des miracles : « Les miracles, dit fort judicieusement le sieur de Montaigne, sont selon l’ignorance où nous sommes de la Nature, et non pas selon l’être de la Nature même »[6]. Il s’en amuse même. Ainsi à propos des oiseaux : « Il est dit que saint François commandait aux hirondelles, aux cigales et autres oiseaux, et qu’ils lui obéissaient… ».
 
Goya, Le sommeil de la raison produit des monstres
Entre autres joyeusetés, le curé d’Etrépigny passe au crible les nombreuses contradictions des évangiles. Confronte page à page les quatre écrits canoniques. Il n’est d’ailleurs pas dupe, c’est l’église elle-même qui a déclaré « dans ses conciles quels étaient les livres qui auraient été inspirés par Dieu et quels étaient ceux qui ne l’auraient pas été, recevant les premiers comme authentiques et rejetant les autres comme apocryphes. C’est ce qu’elle  déclaré dans le troisième concile de Carthage sous le pape Cyrille, au canon 47e, vers l’an 397 ».Et, emporté par son élan de s’insurger : « toutes les religions (…) enseignent et obligent de croire comme surnaturel et divin (…) erreur, mensonge, illusion et imposture… »

« Tant la religion put conseiller de crimes ! ». La phrase est de Lucrèce. L’abbé Meslier, filant son chemin dans cette lignée de penseurs matérialistes, aurait pu la faire sienne[7]. Lui qui constatait que « La religion soutient le gouvernement politique, si méchant qu’il puisse être ; et à son tour, le gouvernement politique soutient la religion, si vaine et si fausse qu’elle puisse être ». Où, pour le dire à la manière de Cioran : « On ne tue qu’au nom d’un dieu ou se ses contrefaçons »[8].
L’athéisme est ici radical, à rebours de ce qu’en fera Voltaire, qui s’efforcera d’édulcorer « l’amère potion ». Car Arouet aura vis-à-vis du curé d’Etrépigny la même attitude que les anciens qui, voulant tordre ou combattre les thèses d’auteurs réputés subversifs, contribueront à les installer dans les mémoires pour la postérité. L’art du palimpseste ou du faux !
« Jean Meslier meurt fin juin 1729 (…) Voltaire entend parler de ce trésor par Nicolas Claue Thiriot, un ami d’enfance. Il lui signale l’existence de cet objet philosophique dangereux dans une lettre datée de l’hiver 1735 (…) »[9]. Le temps passe et le manuscrit circule sous le manteau… Pour éteindre l’incendie, et en désamorcer la charge, l’auteur des Lettres philosophiques se résout à faire « paraitre en 1761 un faux défigurant le travail de Meslier (où) il passe sous silence l’athéisme, le matérialisme (…) mais surtout, il falsifie les propos du curé pour le transformer en déiste adepte, comme lui, de la religion naturelle… In cauda venenum, Voltaire conclut ce texte en précisant que l’ouvrage est… ‘le témoignage d’un prêtre mourant qui demande pardon à dieu’ »[10] !
Et pour ceux qui penseraient la version du philosophe normand outrancière, allons y regarder du côté des amis de Jean Meslier : « Voltaire en mutile et falsifie le propos puisqu’il fait, dans sa présentation même, passer le théoricien fondateur de l’athéisme pour un déiste « voltairisé », utilisant exclusivement Meslier comme une arme dans son propre combat contre l’Église et le christianisme, et en excluant méticuleusement les démonstrations athées, matérialistes, communistes et révolutionnaires – c’est-à-dire l’essentiel de ce par quoi Meslier innove ! Comme nous le disions, cette mutilation voltairienne du Mémoire de Meslier est par ailleurs souvent assortie, en un même ouvrage, sous forme de publications qui ont circulé et circulent encore tant en versions livresques que virtuelles du Bon sens du curé Meslier, une œuvre athée d’Holbach au titre fallacieux en fait qui, en conséquence, n’est nullement celle de Meslier. »[11]
Et si l’on confond parfois le livre de Voltaire avec celui de
Meslier, la même méprise peut se produire avec « Le Bon sens »[12], qui est en fait l’œuvre du baron d’Holbach, ce « maitre d’hôtel de la philosophie »[13] l’ayant fait paraitre anonymement en 1772. C’est en 1822 que l’amalgame opère avec le manuscrit de Meslier, année où « la plupart des éditeurs publient Le Bon-Sens en le présentant comme le « testament » du curé Meslier. » Aujourd’hui encore l’erreur persiste chez certains bouquiniste.
En fait, cela ne sera qu’en 1864 à Amsterdam que sera publié le Mémoire contre la religion de Jean Meslier. Il s’agit de la « reproduction du libre-penseur hollandais Rudolf Charles sur base d’une copie non autographe du Mémoire (écrite à partir d’un quatrième manuscrit malheureusement perdu qu’a rédigé Meslier) »[14]
Une dernière source de confusion possible, avec la parution en 1847, « un petit volume in-12° de 244 pages sous le titre Le Bon Sens du curé Meslier. Il fait partie des publications de la « société de Saint-Victor » qui s’est donné pour mission de reconquérir les âmes et de les remettre dans le droit chemin catholique… »[15]. L’auteur en est un certain Collin de Plancy, féru d’occultisme et revenu à l’orthodoxie de la foi catholique. Avec lui, « Meslier devient un curé pris d’un délire temporaire qui revient dans l’orthodoxie avant de mourir : Le Bon Sens et un Testament nouvelle manière sont donc présentés comme les pièces authentiques et seules véritables de cette ultime mise au point qui doit se substituer aux éditions précédentes remplies d’irréligion. »

Sur les animaux, Meslier dénote avec les penseurs de son temps. En accord avec Montaigne, pour qui entre l’homme et l’animal il n’y a pas de différence de nature mais de degré, il dénonce la monstruosité du sort fait aux animaux dans la religion. Le chapitre s’intitule « Folie des hommes d’attribuer à Dieu l’institution des cruels et barbares sacrifices de bêtes innocentes et de croire que ces sortes de sacrifices lui étaient agréable ». Comme souvent chez Meslier, le titre vaut programme. Et de recenser dans les saint Livres, jusqu’à nausée, les appels aux meurtres d’animaux. « Quel carnage ! Que de sang répandu ! Que de bêtes innocentes à écorcher ! », s’écrie-t-il ! Et de chercher dans la chapitre suivant l’ « Origine de ces sortes de sacrifices ». Et pour comprendre l’affreuse mécanique, d’en appeler encore à la sagacité du Sieur de Montaigne, reprenant un passage de l’Apologie de Raymond Sebond, ou il est question de remplir les autels « d’une boucherie non de bêtes innocentes, mais d’hommes aussi ». Et Meslier d’insister : « Quelle folie dans les hommes de croire que les dieux ne pourraient ou ne voudraient s’apaiser que par la mort violente des innocents ? ».
Le curé revient en détail sur le sujet des animaux dans un des chapitres de la huitième preuve. Là encore le titre à lui seul résume tout : « Les pensées, les désirs, les volontés, les sensations du bien ou du mal, ne sont que des modifications internes de la personne ou de l’animal qui pense, qui connaît, ou qui sent du bien ou du mal ; et quoique les hommes et les bêtes ne soient composés que de matière, il ne s’ensuit pas de là que les pensées, que les désirs, ni que les sensations de bien ou de mal dussent être des choses rondes ou carrées, comme les cartésiens se l’imaginent, et c’est en quoi ils se rendent ridicules, comme aussi en ce que sur une si vaine raison, ils prétendent priver les bêtes de connaissance et de sentiment, laquelle opinion et c’est très condamnable et pourquoi ». Le chapitre est long, consistant et argumenté. Le sujet tient à cœur à Meslier qui cible les naïvetés et égarements des cartésiens avec leurs stupide théorie des animaux machines !
On y lit en liminaire que « l’âme n’est pas spirituelle ni immortelle, comme les cartésiens le prétendent et que les superstitieux déicoles voudraient nous le persuader ». Un peu plus loin : « Dans les animaux il n’y a, disent-ils, ni intelligence, ni âme, comme on l’entend ordinairement ; ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir, ils ne désirent rien, ils ne connaissent rien… ». Suit la démonstration ou, sur pas loin de vingt pages, Meslier ruine l’absurde thèse ; le bon sens paysan y ayant sa part : « Dites un peu à des paysans que leurs bestiaux n’ont point de vie ni de sentiments, que leurs vaches et que leurs chevaux, que leurs brebis et moutons ne sont que des machines aveugles et insensibles au bien et au mal, et qu’ils marchent que par ressorts, comme des machines et comme des marionnettes, sans voir et sans savoir où ils vont. Ils se moqueront certainement de vous ». Tout est dit !



Il y aurait tant encore à dire. Mais il faut mesure conserver. A chacun d’aller ensuite son chemin, et ceux qui voudront se perdre dans les méandres de ce Mémoire contre la religion n’auront pas tout à fait perdu leur temps.
A noter enfin que tous les portraits de l’abbé sont fantaisies et purs produits de l’imagination. Aucune représentation attestée ne figure le curé d’Etrépigny. 
Par davantage on n’en retrouvera  la tombe.

ite missa est[16] 





[1] Je n’en suis pas encore arrivé au terme, et ne puis donc être assuré de la formule exacte.
« … jusqu’au milieu du XVIe siècle, il y a peu de sorcellerie en France. En revanche, il y a beaucoup de loups garous. Il faut joindre aux sorciers les loups garous, car ils se ressemblent fort. Quelques fois le loup garou est le diable, quelquefois c’est un véritable loup ensorcelé par Satan ».
[3] L’article Wikipédia relatant cette affaire mérite vraiment le détour :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Possessions_d%27Aix-en-Provence

[4] Lettre à Ménécée
[5] Michel Onfray, Les ultras des Lumières, Grasset 2007.
[6] Meslier indique : Essais, p79. Je complète par la note de bas de page des éditions Coda : Livre I – XXIII : De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue. Meslier ajoute le mot même.
[7] Il se trouve d’ailleurs reproduite par Meslier à plusieurs reprises, par exemple dans le chapitre XXIII (p126)
[8] Précis de décomposition
[9] Michel Onfray, Les ultras des Lumières, Grasset 2007.
[10] Les ultras des Lumières (op citée)
[12] Le titre exact est à l’origine : « Le Bon-Sens ou Idées naturelles opposées aux idées surnaturelles »
[13] « Ami de Diderot et de d'Alembert, le baron d'Holbach est surnommé le « maître d'hôtel de la philosophie » car il reçoit les plus grands philosophes des Lumières dans son Salon »   http://classes.bnf.fr/essentiels/grand/ess_1292.htm
[16] Aller vous-en, la messe est dite