Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


3 déc. 2016

Safet Zec au musée de l’Hospice Comtesse

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Par un dimanche ensoleillé d’octobre, en tout début d’après-midi, quoi de mieux que de se rendre sous la lumière oblique de la chapelle du musée de l’Hospice Comtesse, pour découvrir l’exposition Safet Zec.

A ces heures sans foule…

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Et d’y revenir quelques semaines plus tard pour une visite guidée fort dispensable… Le chaos de la foule, d’une part. Mais aussi un guide donnant dans la lourdeur descriptive, comme si nous n’avions pas d’yeux... Quant à la rencontre-conférence, elle se réduisit au monologue d’un critique d’art parisien dégoulinant la transpiration, aux thèses discutables, sinon constables, et n’évoquant l’œuvre de Zec qu’en diagonale, par le prisme  de sa propre envie de faire montre d’érudition. Cela sous l’œil  bonhomme du peintre, accoudé à une table à l’arrière-plan, en compagnie de sa fille, attendant avec une patience inusable que le flot de parole se tarisse.


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Peintre d’origine Bosniaque, Safet Zec  a fui la guerre en 1992, s’est réfugié à Venise... Et désormais se partage entre deux ateliers… Je n’en dirai pas d’avantage. Non pas dans le dessein affiché de détacher l’œuvre de la biographie de l’artiste, mais par manque d’enthousiasme a paraphraser le peu d’informations disponibles sur la toile ou dans le catalogue officiel de l’exposition.


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Le terme, Tempera, à côté des cimaises, comme un leitmotiv…
Il n’est qu’à savoir que nonobstant son étymologie, (du latin temperare, « détremper »), il ne faudrait ne pas confondre ladite technique avec la détrempe ; et accessoirement s’imaginer que le procédé remonte à l’ancienne Egypte… Pourtant on peut lire, ici ou là que « A tempera signifie en italien "à détrempe". Tout comme la détrempe, la tempera utilise l’eau pour dissoudre les couleurs ». A dire vrai on s’en fiche un peu…


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Qualifiée de réalisme poétique l’œuvre de Safet Zec se décline en autoportraits sans visages, en portes fermées ou en façades sans vie. A chacun ensuite d’y apposer l’étiquette qui lui conviendra – ou juste de savourer l’instant.


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« Ce trait, cette trace, ce fil, rouges, c’est un petit jeu auquel je me suis livré pour « briser » un peu la monochromie, c’est un petit trait, sans importance ».
Une telle explication évidemment ne peut satisfaire le critique d’art, toujours prompt à interpréter et déconstruire les apparences, un peu à la manière de ces grammairiens voyant « dans le frais cresson bleu » du Dormeur du Val, l’annonce imparable du cadavre… C’est plausible, mais précisément juste plausible… Mais le « spécialiste », se sent aussitôt autorisé à compléter les propos de l’artistes, et développer la symbolique du vermillon, à l’inscrire dans une tradition picturale bien ancrée. Ce constant besoin de garde-fous, de raisonnable, d’explicable, de justifiable…


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Du catalogue : exercice de style de commentateurs et d’experts – à croire qu’il est un impératif, en ce genre d’écrits, de toujours devoir surenchérir en prose pseudo-poétique. Comme s’il eût fallut l’usage de cohortes de superlatif pour justifier tant de lignes inutiles… Remplissage donc pour l’essentiel, à l’exception  notoire de l’entretien en fin d’ouvrage avec l’artiste…


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Au fond seul justifie l’achat, la reproduction des œuvres présentées pour cette exposition de Lille; un panorama à peu près exhaustif.


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29 nov. 2016

Les fiancés de Manzoni

Alessandro Manzoni (1785-1873), fils de  Giulia Beccaria, elle-même fille du philosophe des Lumières Cesare Beccaria, auteur du célèbre Traité des délits et des peines, appartient au panthéon des écrivains italiens.

Son roman, Les Fiancés (en italien I promessi sposi), est considéré comme l’un des écrits majeurs de la littérature italienne. Ceci dit, on a encore rien dit. Et quoi de mieux de que de plonger dans cette épopée matrimoniale pour s’en faire une idée - car il y a de l’épique sur les chemins de traverses de la Lombardie au XVIIe siècle  ; de la guerre intestine aux sombreurs de la peste…

Certes le livre en impose. Huit cent pages d’une écriture serrée. Et l’inquiétude gagne lorsque l’on se  confronte à la ténuité de l’intrigue qui ne tient qu’en une poignée de lignes. En bref : Un jeune homme, Renzo (Lorenzo Tramaglino) désire épouser Lucia (Lucia Mondella). La mère de cette dernière, Agnès, approuve l’union. La date des épousailles a été fixée pour le 8 novembre de l’année 1628. La veille, dans la soirée, don Abbondio, le curée du village ou habitent les jeunes gens, rentre tranquillement chez lui, lisant son bréviaire…  Mais le lendemain, lorsque Renzo s’en va le quérir pour célébrer les noces l’accueil est mitigé. Don Abbondio élude, tournicote, avant de finir par déclarer qu’il ne peut pas remplir l’office sacré le jour même. Et acculé par son interlocuteur d’ajouter : « Et puis il y a des complications… ». C’est qu’entre temps il a reçu la visite de braves à la solde de don Rodrigue, hobereau local. Et ce dernier, de mariage entre Renzo et Lucia il ne veut point entendre parler !  

En découleront mille péripéties, un feu d’artifices de destinées entremêlées pour le pire et le moins pire. Ainsi la solitude honteuse d’une mère abbesse, Gertrude à la conscience tourmentée ; l’expiation encore du Père Christophe, capucin de son état, protecteur des jeunes gens. Des seconds couteaux il y’en a aussi à foison : tel Griso, chef des braves et bras armé de don Rodrigue, ou Perpetua, la servante et conseillère de don Abbondio. Sans oublier la figure quasi mythique de l’Innomé, dont le château « était au-dessus d’une vallée étroite et morne, sur le sommet d’un puy qui fait saillie d’une âpre chaine de montagne…. », ni ce personnage historique, Frédéric Borromée, archevêque de Milan, figure exemplaire de charité.

En cette vaste fresque, ou le baroque se le dispute au tragique, de la révolte milanaise des pains à la grande peste qui fera pas loin de 300.000 victimes dans la contrée, l’histoire s’éparpille ainsi  en un chapelet de trajectoires plus ou moins retorses. Autant de poupées russes dont on savoure avec délectation les fruits… Bien sûr il y a, chez Manzoni, catholicisme oblige, cette propension aux conversions miraculeuses et à la victoire finale du bien sur le mal. Mais qu’importe !  L’auteur peint avec une acuité si stupéfiante, tant sa trame que ses personnage, sans jamais se départir d’une touche d’ironie poudrée d’humour, que nous ne bouderons pas notre plaisir.

Les Fiancés est un maître livre du romantisme. Et là où mes trop hexagonales inclinations me faisaient sonner à l’oreille les noms de Hugo ou de Nerval, que mes rares excursions au-delà du Rhin évoquaient Novalis et Hoffmann, je découvre un grand nom de la littérature italienne – il serait d’ailleurs plus juste de dire que l’on me le fit connaitre .

A ce genre de chef-d’œuvre on aime d’ordinaire associer d’autres monuments de la littérature. Ainsi lis-je en quatrième de couverture de ma version de poche que « Manzoni s’insère dans le grand courant du roman moderne, de Stendhal à Dostoïevski et à Kafka… ». Je dois dire n’y avoir point songé, voyant plutôt une résonance avec Montaigne pour la manière de digresser à l’infini, avec Gionio aussi, pour sa description de la peste, avec les 100 ans de solitude de García Márquez, ou encore, pour prendre un auteur contemporain, Jean-Marie Blas de Roblès, pour les touches d’érudition de  Là où les tigres sont chez eux.

Et de finir par extrait des Fiancés que je trouve savoureux :

« Don Ferrante passait de longues heures dans son cabinet, où il avait rassemblé un nombre considérable de livres ; un peu moins de trois cent volumes, tous bien choisis, œuvres les plus réputées, sur diverses matières, en chacune desquelles il était plus ou moins versé. (…) De la philosophie ancienne, il avait appris tout ce qui pouvait être nécessaire, et il continuait d’en apprendre encore, par la lecture de Diogène Laërce. Mais comme les systèmes, si beaux qu’ils soient, ne peuvent être adoptés tous ; et comme pour être philosophe, il faut se choisir un auteur, don Ferrante avait choisi Aristote, lequel, comme il le disait, n’est ni ancien, ni moderne, parce ce que c’est « Le philosophe ». Il avait aussi diverses œuvres de ses adeptes les plus savants et les plus subtils, parmi les modernes ; quant à celles de ses adversaires, il n’avait jamais voulu les lire, pour ne pas gaspiller son temps, disait-il ; ni les acheter, pour ne pas gaspiller ses deniers. Par exception, cependant, il avait fait place, dans sa librairie, au célèbre De subtilitate en 22 volumes, et à quelques autres ouvrages anti-péripatéticiens de Cardano, à cause de son grand mérite comme astrologue ; (…) Quant à la philosophie naturelle, ce lui était davantage un passe-temps qu’une étude ; l’œuvre même d’Aristote sur ces matière, et celles de Pline l’Ancien, il les avait plutôt lues qu’étudiées. Ce néanmoins, grâce à cette lecture, et grâce aux notions qu’il avait recueillies incidemment dans les traités de philosophie générale, avec quelques incursions dans la Magie naturelle de Porta, (…) dans le Traité des herbes, des plantes et des animaux, d’Albert le Grand… »   


26 nov. 2016

Du prix Bristol des Lumières 2016


Les délibérations du prix Bristol des Lumières... par franceculture

Francis Wolff vient de remporter le prix Bristol des Lumières. J’aime à suivre, en direct dans Du grain à moudre, la délibération du jury. Mais là je tombe de ma chaise ! Alors qu’il se trouve en lice avec les essais de Yannick Blanc Dans l’homme tout est bon, et celui de Paul Jorion Le dernier qui s’en va éteint la lumière c’est au final un concept particulier de l’amour qui gagne. 

Est-ce là les Lumières ? Les Lumières falotes de Christophe Barbier sans doute. L’honneur dans les débats aura été néanmoins sauvé par Aude Lancelin, Sandrine Treiner (qui ne vote pas), Géraldine Mulhlmann et François de Closets. Alexandre Lacroix quant à lui préfère Wolff au motif affiché que ce dernier a « la politesse de la brièveté », un livre par ailleurs dont il nous dit qu’il est truffé de citations, laissant deviner la réduction de sa substantifique moelle à peau de chagrin (triptyque amitié / désir / passion - qui ne marche d'ailleurs pas). 
Jacques Attali enfin, droit dans son rôle de président du jury, a trouvé évidement les trois livres formidables. Mais optera au final pour Wolff, car c’est le seul ouvrage « positif » de la sélection…  

Résumons : Blanc et Jorion proposent des livres qui dérangent nos routines, actuels, inquiétants, Wolff nous endors et nous rassure. 
C’est le sommeil qui a gagné[1]…  





[1] Il arrive en tête un peu à la manière du lauréat du premier tour des élections présidentielles. Par la mise en compétition contre lui de deux livres proches dans leur démarches et leurs objets (il obtient 3 voix contre deux à chacun de ses compétiteurs). Ces délibérations auront eu le mérite de me donner au moins l'envie de lire Yannick Blanc, admirablement défendu par Géraldine Muhlmann.