Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


7 janv. 2017

L'impossible dialogue. Sciences et religions, par Yves Gingras

C’est une roborative Conversation Scientifique  de septembre dernier qui m’aura presque convaincu de me procurer le dernier essai en date d’Yves Gingras, professeur de l’histoire des sciences à Montréal, « L’impossible dialogue. Sciences et religions ».

Un livre utile, sinon salutaire dans le contexte du « retour en force, depuis les années 1980-1990, de la question des relations entre science et religion et des appels au « dialogue » entre ces deux domaines pourtant si éloignés par leurs objets et leur méthodes ».

Or, que l’on songe à Galilée ou à Darwin, c’est plutôt le mot de conflit qui vient à l’esprit pour qualifier les relations entre sciences et religions. D’où vient donc cette fautive inflexion récente ? Quel est le socle de cette incitation au dialogue, alors que, pour prendre un exemple, « à la question ‘’d’où vient l’homme ?’‘, la science répond que les connaissances les plus récentes situent son origine en Afrique et que ses ancêtres ont évolués à partir d’espèces animales plus anciennes encore. Si d’aventure le croyant répond que les « méthodes » de sa religion lui indiquent plutôt que c’est Dieu qui a créé l’homme directement et qu’il est impossible qu’il soit issu d’une espèce inférieure, y-a-t-il encore « dialogue » ? On peut en douter, car le scientifique répondra qu’une telle croyance est incompatible avec les connaissances actuelles. »

C’est sur cette interrogation à la fois sociologique et historique qu’Yves Gingras s’est adossé pour analyser « les rapports historiques entre les sciences et les institutions religieuses dans le monde occidental depuis le XVIIe siècle. (…et) retracer le divorce entre la religion et la science, de même que les nombreux conflits qui ont jalonné ce processus ».

Pour des motifs sur lesquels je ne m’étendrai pas ici, j’ai tiré de cet essai plusieurs pleines pages de notes de lectures. Je n’en reprends ici qu’un fort mince extrait pour susciter l’envie de lire l’ouvrage in extenso… J’ai choisi le passage concernant l’atomisme et la pluralité des mondes, thèse pour laquelle, rapellons-le, Giordano Bruno, sera brûle le 17 février 1600 sur le Campo de’Fiori.

Pour se faire une idée de la pensée de l’auteur on peut aussi écouter l’émission d’Etienne Klein, ou visionner encore la vidéo  d’une conférence donnée par Yves Gingras autour de selon libre, le 22 septembre dernier






Des atomes inquiétants pour l’Eglise

Le regain d’intérêt, au début du XVIIe siècle, pour l’ancienne doctrine des atomes inquiété les philosophes et théologiens catholiques capables de tirer les conséquences logiques d’une doctrine qui tend nettement vers un matérialisme athée. (…) Le renouveau de l’atomisme s’inscrit dans un mouvement intellectuel contre la scolastique dominante sur les théories d’Aristote. (…) Selon la théorie aristotélicienne de la matière, les atomes indivisibles et le vide n’existent pas et toute matière est composée de qualités premières (la substance) et secondes (les ‘accidents’). Ce double aspect de la matière permet, entre autre, aux théologiens catholiques d’expliquer rationnellement le miracle de la transsubstantiation, dogme fondamental de l’Eglise romaine. (…) Le miracle transforme donc la substance même du pain et du vin mais laisse leurs ‘accidents’ inchangés. Du point de vue atomiste, cela est impossible. (…) Galilée se dit aussi atomiste dans son essai de 1623, Il Saggiatore (…) La théorie de Galilée qui reprend celle de Démocrite, lui parait donc ‘contraire à l’opinion commune des théologiens’ et en ‘contradiction avec les vérités des Sacrés Conciles’ (…) A la même époque, la faculté de théologie de la Sorbonne fait interdire, avec l’appui du parlement de Paris, la discussion publique de 14  thèses contraires à la philosophie d’Aristote, incluant la promotion de l’atomisme. (…)
Avec les travaux de Pierre Gassendi, qui propose une interprétation acceptable de l’atomisme pour les catholiques – un peu comme Thomas d’Aquin avait christianisé Aristote - , et la diffusion de la philosophie de Descartes au milieu du siècle, la question du conflit entre l’atomisme et la théologie est très discutée parmi les philosophes. (…) Et même si Descartes affirme clairement ne pas croire aux atomes et que la matière est divisible à l’infini, il reste que sa notion de ‘corpuscules’ est plus souvent assimilée aux thèses atomistes et à la négation de la réalité des ‘accidents’ (…) L’hostilité envers l’atomisme se traduira finalement en 1673 par un décret de l’Inquisition ordonnant aux inquisiteurs locaux de n’accorder aucune imprimatur aux ouvrages soutenant cette doctrine ; (…) Si l’atomisme fini tout de même par s’imposer en chimie et en physique au début du XXe siècle, la question de la nature des substances reste problématique sur le plan théologique. Encore en 1950, dans son encyclique Humani generis, Pie XII se sent obligé de rappeler que trop d’erreurs ‘s’insinuent dans l’esprit de plusieurs de nos fils, qu’abuse un zèle imprudent des âmes ou une fausse science’. Parmi ces vérités réitérées, on trouve la notion scolastique de substance, qui demeure nécessaire…

Pluralité des mondes


Les thèses atomistes et la cosmologie copernicienne suggéraient toutes deux, pour des raisons différentes, l’existence d’une multitude de mondes habités. (…) Les atomistes des XVIIe et XVIIIe siècles, en arguant que l’espace était infini et notre monde n’étant que le fruit de collisions fortuites entre atomes éternels et en nombre infini, il devait nécessairement exister d’autres mondes habités (…) Malgré l’incertitude théologique sur la pluralité des mondes, les autorités religieuses préfèrent éviter la controverse en contrôlant les publications. Ainsi, les entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle (1657-1757), parus en 1686, sont rapidement dénoncés.


The execution of Giordano Bruno on February 17, 1600

29 déc. 2016

« Tout l’art est érotique »…

« Tout l’art est érotique »…

Finissons allègrement l’année sur cette citation attribuée au peintre symboliste Gustav Klimt… Elle en vaut bien une autre, pour le sujet qui nous occupe…  Une sélection hétéroclite d’œuvres - et tout à fait partiale - couvrant environ cinq siècles de la peinture occidentale ; plus précisément de la  représentation du nu féminin.

Le philosophe et sinologue François Jullien nous dit qu’il n’y a pas de nu dans l’art chinois… Soit. Et d’ajouter : « Je pense que l’absence du nu en Chine nous fait réfléchir sur les conditions de possibilités du nu dans l’art occidental. ». 
Qu’est-ce que le nu ? Selon lui « Ce n’est pas dénudé. Nu c’est représenter la forme du corps. Et le nu c’est cette chose étrange dans l’art Européen, qui entre le désir de la chair, et la pudeur de la nudité - ces deux opposés -, a quasiment neutralisé et l’un et l’autre en instaurant un plan du beau. Il y a une conjonction forte entre le nu et le beau, et que fait que même encore aujourd’hui, pour s’exercer au beau, on figure du nu. Les écoles des beaux-arts en sont encore là. »


Libre à chacun de le suivre ou non. Et pour de doctes commentaires et développements sur ce vaste sujet je renvoie à quelques articles :



Mais place aux images… 

Alma-Tadema Lauwrence  - Tepidarium

Balthus - Alice (1933)

Boldini Giovani - Nu aux cheveux rouges - 1911

Boldini Giovanni - Reclining nude

Bouguereau  William - La Nuit

Brooks Romaine - Les azalées blanches - 1910

Burne-Jones Edward - Pygmalion and the Image -IV The Soul Attains (detail)

Byam SHAW (1872-1919) - The Woman The Man The Serpent

Caesar Ray - French Kiss - 2009

Caesar Ray- Self examination - 2009

Caesar Ray

Callot Georges - A Nude With A Mandoline

Chase Merrit William - Nude-Resting - 1888

Chasseriau Théodore (1818-1856) - La toilette d'Esther (1841)

Collins Jacob - Reclining nude

Courbet Gustave - Woman with a parrot -1866

Cranach Lucas - Allegory of justice - 1537

Dantan Edouard-Joseph - Un moulage sur nature (1887)

De Chirico - St Georges et le dragon

Debat-Ponsan Edouard - Le massage - [1847-1913]

Delvaux Paul - Les amies - 1968

Dinet Etienne - Raoucha (1901)

Dino Valls - PROTASIS. - 1997

Dino Valls -OPUS-186 - 1993

Dino Valls

Etty William - Naked woman - 1820-25

Etty William - Venus of Urbino - 1823

Fini Léonor - L'entre deux - 1967

Fischer Gustave - Nude Bathers On A Beach

Fischl Eric - The Bed.TheChair.Touched - 2001

Gallen Kallela Akseli  - Demasquée - 1888

Gervex Henri - Nu dans la chambre aux rideaux jaunes

Giger HR - Biomechanoid

HR Giger

Godfrey Yarek - Elf-Dragonfly

Yarek Godfrey

Godward John William  - A Pompeian Bath

Godward John William - Athenais (1908)

Goya - Nude Maja (1800)

Granier Jules - 1873

Hacker Arthur - Syrinx - 1892

Hanks Steve - Graceful Flow

Henri Robert - Betalo Nude (1916)

Holland Harry - Boat - 2008

Holland Harry- ?

Harry Holland

Hopper Edward - Reclining nude - 1927 

Hyde Maureen - In attesa della musa (reclining nude)

Kalmakoff Nicholas - Leda and the Swan - 1917

Klimt Gustav - Allegory-of-Sculpture - 1889

Kricheldorf Carl - A Voluptuous Nude

Leeke Ferdinand - Bacchante

Lefebvre Jules-Joseph - Marie-Madeleine dans la grotte (1876)

Lefebvre Jules-Joseph- - Une fille d'Eve (1892)

Lindsay Norman - Odalesque - 1942

Lui Liu -???

Lui Liu - ???"

Lui Liu

Malinowski Andrzej - Abondance

Marina Marina Igorevna - ???

Marina Marina Igorevna - Reclining nude

Se rencontrent, dans ce style pictural, légion de « reclining nude », ces nus allongés, véritables archétypes :

 « D. Arasse a cependant souligné l’« érotisation du regard par la diffusion des images artistiques » à partir du XVIe siècle, à travers en particulier le thème de la femme nue couchée sur un lit, « archétype de l’imagerie érotique européenne », faite pour le plaisir des yeux. Mais l’exposition dans des musées publics gomme aujourd’hui les destinations initiales de ces œuvres et leurs localisations successives dans les intérieurs privés devraient être reconstituées. Au reste elles ne sont pas contradictoires avec la montée de la « civilisation des mœurs ». C’est le contrôle accru des corps et la dissimulation des affects par leurs spectateurs qui permet leur socialisation élitiste lorsqu’elles passent de l’alcôve à la galerie ou au salon. En revanche les sociétés marquées par un fort autocontrôle et un haut niveau de pudicité connaissent diverses formes de transgressions, voulues comme telles, par le texte et l’image. Les œuvres prohibées sont sans doute fort révélatrices des représentations collectives de la nudité. Les ouvrages illustrés de la littérature érotique ont été très étudiés par les historiens de la littérature » (*)

(*) tiré de : Régis Bertrand, « La nudité entre culture, religion et société », Rives nord-méditerranéennes [En ligne], 30 | 2008, mis en ligne le 15 juin 2009, consulté le 29 décembre 2016. URL : http://rives.revues.org/2283 ; DOI : 10.4000/rives.2283

Marquet Albert -  La femme blonde - 1919