Blogue Axel Evigiran

Blogue Axel Evigiran
La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


25 oct. 2014

Reste à dépenser… Du héron au « Penser entre les langues » ; Autour du Dictionnaire chic de Frédéric Schiffter...

le héron cendré et son miroir
Un héron cendré soucieux du tragique de l’existence m’ayant permis l’an passé de glaner quelques cartes cadeaux à durées limitées, bonheur improbable auquel s’ajouta hier la contrainte d’aller récolter une poignée de livres sterling dans une officine dévolue à ce genre de trafic, jouant sur les mots ai-je donc décidé de joindre le mercantile à un mercantilisme plus subtil (formule, j’en suis conscient, qui n’est pas sans faire songer à la distinction faite entre un bon et un mauvais chasseur, dans une saynète fameuse), commentant un détour par une enseigne obligée afin de solder mon compte…

A ma grande surprise, en tête de gondole, certes coincé entre une Méditation de la pleine conscience et des Paroles de paysans, mais en tête de gondole tout de même, ai-je eu le plaisir de croiser un Dictionnaire chic de philosophie – Et de dégainer aussitôt mon nouveau smartphone (parure d’importance de ma nouvelle peau) pour preuve de l’événement…



Après avoir mis dans ma poche le programme sur papier glacé de la mouture 2014 de l’incontournable CitéPhilo de novembre, carnet (futur-ex collector) disséminé un peu partout dans la ville, un autre éblouissement m’attendait au rayon philosophie, ou je me rendais donc pour faire mes emplettes. 
Jugez plutôt :



Remis de tant d’émotions il me fallut songer néanmoins à remplir ma besace. Et n’ayant pas trouvé le Schopenhauer que je voulais, me suis-je donc contenté de quatre ouvrages de factures et contenus forts différents – du moins à ce qu’il me semble a priori :

Des Fragments inédits attribués à Diogène le Cynique, malgré le préfacier. 
Croyances (Comment expliquer le monde ?) d’Henri Atlan (achat de circonstance, puisque l’auteur sera l’invité d’honneur de Citéphilo cette année).
La composition des mondes, livre d’entretiens avec l’anthropologue Philippe Descola.
Enfin, le Penser entre les langues d’Heinz Wismann (acheté au cas où… - comprenne qui pourra)

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Vue depuis du lit de ma retraite…
On pourra constater l’agencement littéraire digne d’un chevalier de l’ordre versatile, souscrivant aux piles de livres bien alignées ; butineur toujours pris d’hésitations quand vient le moment de choisir sur quoi s’endormir…

(Les boites à chaussures apparaissant en arrière plan n’appartiennent évidemment pas aux pieds de votre serviteur).



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Pour les amateurs de traditions



24 oct. 2014

De Revenge à Just one fix - Le réel musical face à la nostalgie des voûtes... Ministry sous mon crâne...

Soirée New Wave , sous les voûtes d’un fort en déshérence…
Soirée nostalgie, à la dérive des ans…
Entre Robert Smith et Visage ; Joy division ou Bauhaus.

Mais il arrive parfois, qu’un esprit bascule…
Des musiques sautillantes au métal décapant.
Avec ce leitmotiv rossetien : « La musique n’exprime rien d’autre qu’elle-même… »
C’est un peu Cioran avec ce constat qu’en « elle-même toute idée est neutre ou devrait l’être » ; mais en vérité le réel bifurque car, ajoute le roumain, « l’homme y projette les flammes de ses démences »
Est-ce encore le réel ou bien son double ?

Qu’importe au fond.
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L'un des premiers morceaux de Ministry
1983


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Puis la tuerie musicale
Live en 2008

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Allons ne soyons pas si sérieux !
Le tragique n’attend pas…

Nostalgique sous les voûtes...

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Charles Baudelaire
La Fontaine de Sang


Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots.
Je l'entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

A travers la cité, comme dans un champ clos,
Il s'en va, transformant les pavés en îlots,
Désaltérant la soif de chaque créature,
Et partout colorant en rouge la nature.

J'ai demandé souvent à des vins captieux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
Le vin rend l'oeil plus clair et l'oreille plus fine !

J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux ;
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles

Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !

23 oct. 2014

Vague à l'âme, dans un marécage... Ondes de solitude. Le rouge-gorge et le promeneur.

A la fin octobre, l'an passé, je déambulais en ces lieux où le glauque des étangs se métamorphose en miroirs d'automne...
C'était alors un samedi après-midi , sous grand soleil, et j'étais avec ma fille.


J'y suis retourné dimanche dernier, le matin, seul. Le soleil était là - encore pale - J'avais pris mon appareil photo ainsi qu'un petit carnet de notes, qui me sert habituellement à noter les espèces d'oiseaux rencontrées... Je m'en suis servi pour inscrire ce qui me venait en tête, sans le soucis de la cohérence.
Un état d'esprit, comme un cliché ; reflet d'un instant mort à peine couché à la volée sur le papier.
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Dans le bleu d’un ciel d’octobre
Entre le blanc des mouettes
Et le noir corbeau.

L’eau qui attriste et réconforte à la fois…

Comme l’onde de nos solitudes,
A peine troublée par le passage d’un passereau.
Ces bancs vides – jadis en liesse.
Un autre monde, un autre temps.
Ces temps révolus des instants de félicité ;
Egarés dans un iris que fermait une paupière aimée…

Et l’oiseau suspendu parmi les feuilles expirées
Ne sait rien encore de demain…


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Pluie de feuilles…
D’un retournement l’autre
Ces souches échouées
Moignons épars
Rien qui ne doive durer !

Mouettes, hérons et bécassines....
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Le silence des sens
Néant inconcevable.
Le silence des cœurs
Langueur inconsolable. 



L’oiseau au poitrail cramoisi
Comme un augure…
A son dernier chant
Vais-je donc si mal ?...

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Pelotes de mousse
Ephémère tricot
Accroché à mon chandail…


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Comme un aveugle. 


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Quelques autres photographies, ce jour là.
Souvenirs et décombres éphémères...






17 oct. 2014

Aux Maldives - Les coraux par gros temps... Tortues marines, requins & poissons coffres - Atoll Velidhu...



Notre ponton...
Le soleil, une chaise longue au bord de l'eau, l'océan troué d'auréoles vertes ; cellules macroscopiques semées par grappes dans l'infini céruléen de nos humeurs, lentilles émergées pour combien de temps encore ?
Des souvenirs si proches et si lointains tout à la fois... « Le bonheur par gros temps », dirait Jean Salem...

L'éphémère des vagues...


La mort d'un été.
La mort d’un amour… 

De la montée probable des eaux - certaine même - d'ordinaire le touriste n'en a cure, accaparé entre farniente et cocktails - Comment lui en vouloir ? 
Là, à regarder d'un œil nonchalant le bruissement de la vie - Ces langueurs factices, et cependant si réelles, dans les méandres d'un temps amorti ; cotonneux à force d'échappatoires... On en oublierait presque même le régime peu ragoûtant de ces îles - et du sentiment suintant le malaise, goutte à goutte criblé de minarets, dans les rues de Malé... Entre promiscuité et caméras de surveillance (une population si homogène et si pratiquante ne peut se révéler au jour sans forceps idéologiques - Ils étaient auparavant bouddhistes, et auraient mieux fait sans doute de le rester...) 



Mais revenons-en à l’essentiel.
Un futile toujours essentiel, parce que précisément futile.
Le silence des récifs coralliens ! 

Moi qui suit plutôt familier de la gent avienne me voici à la marge occupé à raviver l'image si agréable des gobeurs de mots silencieux.
C'était simple – sous une température étal ; oscillation entre 25 et 30°C : il nous suffisait alors de sortir de la case, prendre à l’est, et d'aller au bout du ponton de notre îlot singulier ; puis entamer nos conversations gestuelles sous la mer, oublieux de l’allure du ciel.
Autre rituel : faire le tour à l'aurore de l'atoll, déconcerté par la course du soleil planté au-dessus d'un espace si exigu ; me croyant Robinson pour quelques poignées de minutes - volupté désormais évanouie...



Une fois posé le masque, les palmes en prothèses, et l'appareil photo en main accroché ferme autour du poignet, un élan du pied suffisait pour changer de monde...
Bascule radicale.
Un monde de couleurs, avec ces drôles de gros poissons dévoreurs de coraux en becs de perroquets... Un bruit sourd de mastication. Un crachat. Puis rien. Ou plutôt le prochain récif...
Un requin parfois ; espèce locale sans danger pour l'homme, mais toujours attendue avec un léger frisson... Révérence envers le carnassier...
Et puis, quoi de plus délicieux que de naviguer au hasard des rencontres, dans le sillage par d'une tortue marine ; oiseau en deçà de la ligne des vagues...

La fille de votre serviteur, à la poursuite d'une tortue...
Ce qu’il m’en reste ?
Peut-être cette habilité à assortir mon humeur vagabonde - entre deux eaux, d’un Planteur Punch.
Rien n’est si délicieux une fois revenu aux froides réalités…


Tortue en vol...



Le fils de votre serviteur... Sous un ciel brouillé




Les dents de la mer...
Notre bar, tôt le matin...

14 oct. 2014

Groenland : Balade à Narsaq - Sur les traces d'Erik le Rouge - Corvus corax chez les danois...


(Cliquer ci-dessus pour lien au billet d'origine ainsi qu'aux commentaires associés)

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Je ne suis pas de ces voyageurs frénétiques toujours en partance… De ces voraces de la nouveauté au pas de charge qui, à peine posés en un endroit, ne rêvent déjà plus que du suivant. Tout à rebours, je goûte la lenteur et la macération… Et longtemps après avoir rangé mes valises je me plais à me laisser imprégner des sensations et des couleurs dont j’aspire à garder la trace. Voyager mais point trop : ne pas céder aux ivresses de vins débouchés trop jeunes et toujours renouvelés. Laisser décanter cet alcool fort de l’esprit dilettante transplanté en terra icognita… 

Sur les motifs de ce sourd besoin à se rendre là où mes yeux n’ont jamais traîné, je n’ai pas de réponse bien nette. Sans doute l’attrait des ruines, des paysages singuliers, des vastes espaces, des forêts et des marécages plus que le désir de rencontrer autrui. J’assume cette paradoxale réserve a priori à l’endroit de mes congénères. 
Cette envie « d’ailleurs » n’est cependant pas une fuite. Ce pourquoi, pour le coup, je me sens plus proche de Sénèque lorsqu’il dit : « A quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat », plutôt que de Montaigne : « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent la raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche ». Mais on sait, au-delà de la gravelle, ce qui poussa l’auteur des Essais sur les routes d’Italie : « « Il faut croire que sa liberté, sa tranquillité et ses loisirs furent un temps perturbés par les tracasseries d’un séjour encombré de ses trois femmes – sa mère, sa femme et sa fille -, pour qu’il décidât, les 2 premiers livres de ses Essais tout frais publiés dans la poche, de s’arracher au sein des doctes Vierges… ».

L’un des lieux dont l’empreinte demeure à vif en mon esprit est sans doute Narsaq.
Minuscule amoncellement de couleurs posées au détour d’un fjord à l’eau d’un bleu céruléen, la commune groenlandaise, fondée en 1830, aujourd’hui compte moins de 2000 âmes. A l’origine simple comptoir destiné à assurer le commerce entre les marchands venus d’Europe et les Inuits qui proposaient là peaux et graisse de phoque, la cité demeure cernée de glace, même en été. Mais, en juillet, ce ne sont plus là que des icebergs en déliquescence ; monstres blancs à la dérive, exténués par un soleil pale. Lorsque j’évoque d’ailleurs le blanc de ces blocs d’eau douce, je ne leur rends pas justice. En effet leur teinte est un véritable kaléidoscope où, reflété par la lumière, au blanc immaculé se mêlent les fragrances de l’opaline à celles de toute une palette de bleu, allant de l’azur au saphir. Parfois même, le souffle tellurique des volcans, vient saupoudrer ces voyageurs solitaires des mers glacées d’une garniture de noir et de gris. A l’agonie, portés au gré des courants, sous l’effet de la chaleur ils prennent des formes biscornues propices à la rêverie. Trolls polaires, ours faméliques, châteaux merveilleux, nefs fantomatiques ou cartes de territoires imaginaires ils craquent, gémissent et se tordent sous les assauts des éléments. Songes incarnés, ce sont là des nuages de la mer…


Mais assez de ces flâneries.

Nous arrivâmes au débouché du Tunulliarfik fjord par un matin de crachin, sous un ciel bas. Une brume tenace au ras de l’eau conférait à l’endroit un air de majesté sauvage. Calés derrière la vitre du restaurant du bateau ou nous buvions un café chaud avant de débarquer, nous observions silencieux, dispersées sur un socle de roche et de mousse, les habitations jaunes, bleues, rouges et vertes de Narsaq. Je ne pus m’empêcher alors de songer que cette explosion de couleurs vives n’était qu’un contrepoison destiné à conjurer la morne solitude de ces terres sans arbres ; d’oublier aussi les rigueurs du climat…

Pourtant, selon les critères groenlandais, Narsaq dont le nom signifie ‘vallée’ dans la langue locale, bénéficie d’un climat fort doux, ce qui en fait une contrée de prédilection pour l’élevage. Mais ne nous vîmes pas ce jour là de ces troupeaux de moutons pâturant alentour, parmi la caillasse et les herbes rases.

Sur les hauteurs de Narsaq
Des arbres, ici, il n’y en a pas. Cependant certaines espèces oiseaux fréquentent ces paysages peu hospitaliers aux hommes. C’est ainsi que nous rencontrâmes le croassement lugubre et solitaire d’un grand corbeau (corvus corax) qui, perché sur un lampadaire nous accompagna ensuite jusqu’au sortir de la ville, survolant de ses ailes fuligineuses notre entêtement à progresser dans l’herbe spongieuse du plateau situé en surplomb de cette enfilade disparate de maisonnées situées à quelques encablures de l’endroit où, jadis, Erik le Rouge et ses vikings fondèrent une colonie  dont l’histoire fixera la mémoire sous le nom d’Etablissement de l’Est. C’était aux alentours de l’an mille.

Au-dessus de Narsaq
Il faut dire qu’Eirik Raudi, surnommé le Rouge probablement à cause de la couleur de ses cheveux, n’en était pas à son coup d’essai au Groenland. Ce dernier, banni d’Islande trois années pour meurtre de sang froid, suivant les indications de Gunnbjorn Ulfsson, le premier navigateur à avoir signalé une terre au nord, avait en effet réussi à contourner le cap Farewell pour s’implanter avec sa famille en un lieu libre de glace. Sa peine purgée, revenu en Islande il parviendra à convaincre plus de 1000 colons à s’embarquer avec lui pour le Grønland (en danois « terre verte » (1) ). L’aventure tournera à la catastrophe et c’est seulement environ 450 personnes qui parviendront à s’établir à Brattahild (aujourd’hui Qassiarsuk, près de Narsaq). Quoi qu’il en soit la colonie perdura cinq siècles avant de s’éteindre mystérieusement. Parmi les explications avancées, celle de  Jarred Diamond dans « Effondrement » qui, au terme de deux gros chapitres consacrés au viking du Groenland conclut : « La structure sociale de la société viking créa donc un conflit entre les intérêts à court terme des détenteurs du pouvoir et les intérêts à long terme de l’ensemble de la société. La plupart des intérêts qui étaient défendus par les chefs et le clergé se révélèrent dommageable à la société dans son ensemble ; les valeurs socialement partagées qui étaient à l’origine même de sa force le furent finalement de ses faiblesses. Les vikings du Groenland parvinrent à élaborer un modèle de société européenne unique à l’avant-poste le plus éloigné de l’Europe. En même temps, ils se montrèrent capables de survivre plus de 450 ans. (…) Les chefs vikings finirent par voir disparaître tous leurs partisans. Le dernier privilège qu’ils purent s’attribuer fut celui d’être les derniers à mourir de faim » (2).
Aujourd’hui, non loin de Qassiarsuk, se lisent encore les ruines de cette implantation viking : la maison et la ferme où vécurent Erik le Rouge et les siens, l’église dites ‘de Thiodhild’, son épouse, mais aussi nombre de sépultures disposées en U autour du sanctuaire.

 Eric le Rouge

Retour au proche passé, en ce jour symbolique du 30 juillet :
Nous avions pris le parti de prendre un chemin à rebours de celui emprunté par la majorité de ceux montés dans les chaloupes pour rejoindre la terre ferme. Le désir de nature et de tranquillité, le refus de l’instinct grégaire, que sais-je encore…
Aussi piquâmes-nous droit au sud, pour en arriver à cette sorte de plate-forme située au-dessus de Narsaq, d’où le regard, après s’être  abîmé le long de la coque du Princess Danae,  se perdait à l’infini entre les icebergs, au-delà de l’embrouillaminis des îlots habités.

Chemin faisant, avions épinglés le souvenir de l’école de Narsaq, sans omettre au passage de souligner et d’immortaliser le nom du probable unique hôtel - ou peu s’en faut - de la contrée, l’hôtel Niviarsiaq, cube bleu-vert auquel se trouvait rattaché une enfilade de baraquements plantés face au fjord le long d’une maigre route.


Vue de Narsaq

Plus tard, dévalant la pente, nous traversâmes la ville pour rejoindre le port minuscule lové dans une enclave naturelle. Y dormaient quelques navires en mal de pêche, dont un frêle esquif à la bouée écarlate qui me vaudra, une fois revenu, quelques agréments. Le crachin avait cessé.
Résolus de filer au nord, longeant l’eau désormais sous le joug de l’horloge, nous fûmes alors surpris par de fortes odeurs d’entrailles ; les restes de découpe de poissons - et peu être de phoques - abandonnés aux charognards. Le dégoût des uns constitue l’ordinaire des autres. Ainsi va la vie. 
C’est alors que dans le lointain, à l’angle d’une montagne, perça le soleil. Ce n’était qu’une trouée de lumière jouant des coudes avec la grisaille, mais cette présence subite, ce contraste évanescent d’avec l’atonie générale du ciel me fit entrevoir ce sentiment trouble qui s’empare des âmes inquiètes, lorsque secouées loin de chez elles. C’était une sorte de saisissement devant l’immensité écrasante du monde. Une stupeur admirative face aux changements perpétuels de la nature ; la prise de conscience de ce souffle éternel devant lequel nous ne sommes rien ! Flux et reflux perpétuel, pulsation de l’ouroboros… Phénomène imparable qui fit dire un jour, à un sage désabusé : « Une génération passe, une génération vient, et la terre subsiste toujours ». Et c’est cette crainte instinctive des ténèbres qui, à ce moment là, je crois, m’étreignit.


Trouée de lumière sur Narsaq


Mais les périples s’achèvent toujours par le regret d’avoir manqué quelque chose. Et il nous fallut bien refluer vers le navire. Nous attendaient encore deux rencontres – deux anecdotes que je narre brièvement.



Tout d’abord, alors que la pluie avait repris par intermittence, nous fumes hélés par un Inuit sorti de chez lui avec un vieil appareil photo qu’il brandissait sous nos yeux tout en s’expliquant dans une langue que nous ne pouvions évidemment comprendre. Nous crûmes d’instinct (c’est là un préjugé d’occidental) qu’il voulait nous signifier de le prendre avec notre propre appareil, moyennant sans doute quelques pièces. Il n’en était rien et, à la vérité, sa requête renversa tout à fait les perspectives. C’est qu’il ne s’agissait pas moins, pour lui, d’immortaliser sur sa pellicule, le passage d’une famille à ses yeux probablement digne de figurer dans sa collection de curiosités. Et c’est de la sorte qu’aujourd’hui nous figurons peut-être rangés dans le tiroir d’une commode groenlandaise, placés dans un album ethnologique entre un couple d’allemand et un groupe de touristes japonais.


Enfin, alors que désormais l’averse redoublait, nous trouvâmes belle illustration de ce que peuvent les forces de l’amour. Nous avions en effet trouvé refuge au syndicat d’initiative de Narsaq. Dans l’attente d’une accalmie, tout farfouillant de ci de là parmi les babioles proposées aux voyageurs, la conversation s’engagea et nous apprîmes bientôt que le gérant des lieux était de nationalité espagnole. Devant notre étonnement ce dernier s’empressa aussitôt d’expliquer que le motif principal en était son mariage avec la charmante danoise tenant boutique avec lui. A la question : regrettez-vous parfois le soleil de l’Espagne ? il se lança dans une longue explication, vantant les mérites incomparables des terres du nord, la paix des  grands espaces enneigés, le bonheur des jours interminables en été et du plaisir à vagabonder dans la nature à perte de vue. Cependant, alors qu’il parlait, son regard avec pris la teinte grise des nostalgies inconsolables.

On doit à Barbay d’Aurevilly la sentence suivante : « Qu’est-ce qu’en général qu’un voyageur ? C’est un homme qui s’en va chercher un bout de conversation au bout du monde ». Si l’on entend par conversation un échange avec soi-même, cette définition me va.

 Princess Danae
Pricess Danaé, baie de Narsaq

Quoi qu’il en soit, ce jour là, cette croisière philosophique prit là tout son sens.


(1) On a beaucoup glosé sur l’appellation de « terre verte » utilisée par Erik le Rouge. Aurait-il délibérément voulu tromper les candidats à l’implantation au Groenland ? Il semble bien que non. « Elle l’est (verte) d’autant plus que l’époque où Erik entreprend sa grande aventure est celle de ce que l’on appelle ‘l’optimum climatique médiéval’. Il s’agit d’un moment de réchauffement général du climat, qui commence vers le début du Xe siècle et qui va durer jusque vers le milieu du Xve siècle. Il englobe donc exactement l’épopée viking au Groenland, et est sans doute largement lié à sa fin ». (Texte entre guillemets tiré de la brochure ‘L’aventure de la raison’)
(2) Jared Diamond, Effondrement, page 449-45



11 oct. 2014

Clément Rosset : L'invisible - Expressivité musicale & Goya - Que vien el Coco


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Dans la Force majeure, Clément Rosset écrivait qu’une des manières de s’accommoder de la réalité était de consister à la nier « ou, plus exactement, à en considérer les composantes malheureuses non comme inéluctables mais comme provisoires et sujette à élimination progressive » (1). Et pour faire bonne mesure, après avoir mis aux orties la « force douteuse de l’espérance », vice, défaut véritable de force ou faiblesse, selon, il ajoutait peu après, mine de rien, qu’au lieu d’avoir « le goût de la vie que l’on vit », l’homme de l’espoir, avec cet «attrait d’une vie autre et améliorée », est à la vérité « un homme à bout de ressources et d’arguments ».

Mais ces facultés « anti-perceptives » sont doubles nous explique Clément Rosset. Car à la «faculté de ne pas percevoir ce qu’on a sous les yeux » s’ajoute celle de « percevoir ce qui n’existe pas (…) (ou de penser ce qu’on ne pense pas)» (2).

C’est cette « faculté de capter des objets inexistants » dont traite dans son dernier opus,L'invisible, tout juste sorti aux éditions de Minuit, le philosophe.



Dans le premier chapitre « L’invisible tel que l’on voit », il sera question, en autres choses bien tangibles, de cette esquisse de visage envisagée par Wittgenstein dans son Cahier brun, un visage composé de cinq traits de crayon et qui, selon les variations et inflexions du dessin suggère des mines, des moues, des airs où « l’un verra l’esquisse d’un certain M. X, l’autre l’esquisse d’une certaine Mme Y, sans cependant pouvoir trouver, ou plutôt « retrouver », une identité précise et satisfaisante derrière la personne ainsi suggérée » (3). Ce visage, indique Rosset constitue en propre « l’hallucination d’un double », ce que Wittgenstein lui-même confirme à sa façon : « Nous sommes apparemment abusés par une illusion d’optique qui, par un effet de réflexion nous ferait apercevoir deux objets, alors qu’il n’en existe qu’un » (4).

Ce processus de perception, nous assure le philosophe de l’immanence, prenant l’exemple de la musique, nous pousse  invinciblement « à rechercher, en deçà de ce que quelqu’un dit, ou écrit, une intention de signifier » (5). C’est là une illusion ; « une illusion (...) qui consiste à s’imaginer qu’il y a un sens, aussi profond que caché, derrière le langage musical ». Et Rosset d’enfoncer le clou, parlant à ce propos d’« inexpressivité musicale » : « La musique n’en dit jamais plus que ce qu’elle dit », sauf, bien évidement, à invoquer des « rêveries personnelles et purement extra-musicales ». Car pour l’auteur du Réel et son double, l’émotion musicale est un motif purement autonome, « ne devant rien aux circonstances extérieures ni à l’humeur passagère de l’auditeur » (6).




Dans le second chapitre, « Le portrait enchanté », Clément Rosset nous entretient de cette impression singulière causée par la toute première rencontre avec une personne que, jusque là, nous ne connaissions que par la voix, voire dont nous ne savions juste le nom. Chacun l’aura expérimenté, en ces circonstances c’est en général un sentiment de décalage qui domine, d’incongruité, de déception même parfois. C’est que, au fond, « un visage est nécessairement une sorte de trahison par rapport à une personne dont on ne connait que la voix » (7). Et cette rencontre avec la réalité d’un visage « est souvent (...) l’occasion d’une mauvaise surprise née de l’idée que la chose (ou la personne) rencontrée est loin de valoir ce qu’on escomptait d’elle » (8). Ainsi l’anecdote rapportée par Jean Paulhan où « on montrait à une dame un portrait de Briand. « Il n’est pas ‘ressemblant’, dit-elle. Or cette dame n’avait jamais vu Briand ». Pour justification de cet étrange posture, cette femme ne cesse de répéter « qu’elle imaginait Briand autrement ». Mais à la vérité, conclut Rosset, ce n’est pas qu’elle l’imaginait autre mais qu’« elle n’imaginait rien ».
Cependant, dans cet océan d’allergies au réel, et c’est là à mon sens toute la saveur de la philosophie rossétienne, réside malgré tout une possibilité d’émerveillement. C’est ce qu’explique d’ailleurs, et avec force un commentateur lorsqu’il dit que l’immanence de Rosset est une immanence qui ménage la possibilité de merveilleux ; que c’en est même la condition. « Car il arrive, affirme avec bonhommie Rosset, que certains se satisfassent du fruit qu’ils mangent, lui découvrent parfois davantage du goût que celui auquel ils s’attendaient » (9).

Goya - Que vien el Coco
Je passerai sur le chapitre suivant, « Ce que parler veut dire » (10), pour m’arrêter sur celui consacré aux « Spectres et fantômes ».
Rosset nous y présente la figure (façon de parler pour un épouvantail dont la particularité est d’être sans véritable représentation ou description) du Coco : « Le Coco est une variété espagnole (vite devenue hispanique) de la légion des croque-mitaines et autres créatures fantomatiques dont on effraie les enfants pour essayer de les faire obéir... » (11).

« Si le peu visible inquiète, l’invisible peut inquiéter davantage », indique C.Rosset. Goya tenta néanmoins de représenter cet indicible dans une estampe intitulée Que viene el Coco.  Mais, précise aussitôt Rosset, dans cette représentation « il est très significatif que Goya ait songé à ne pas laisser voir le moindre fragment du corps du Coco. Puisque celui-ci n’a pas de corps » (12). En outre le monstre est figuré de manière à ce que les spectateurs ne puissent pas voir son visage (si visage il y a). Il n’arrive pas, mais se trouve déjà là, mangeant une bonne moitié du tableau.


« La fusion du tragique et du comique s’accompagne chez Goya d’une autre fusion : celle entre le réel et l’imaginaire». Car l’essentiel, précise Rosset, « est ici que le spectateur voit effectivement le Coco tel que Goya l’a dessiné, alors que les protagonistes du drame ne voient manifestement rien, puisque le Coco n’existe que dans leur imagination (et encore ?)» (13).


Eglon van der Neer - Gyges (1675-80)
Raymond Roussel

Dans la « Poétique de l’invisible », il sera question, entre autres choses, de Mallarmé, deRaymond Roussel (1877 - 1933) et de leur ressemblance, ressemblance qui se limite évidemment, indique Rosset en fin de chapitre, à « l’exclusion du réel », et « en somme faire quelque chose de rien ».
Un mot encore de Raymond Roussel qui, - et je ne pouvais manquer de relever cette anecdote avienne - dans Impression d’Afrique, évoquera l’épisode où « une pie apprivoisée a été dressée à se poser sur un perchoir attenant au buste (de Kant), qui sert d’allumeur et d’extincteur à une machine électrique. Lorsque la pie se pose sur le perchoir, la machine s’allume, illuminant l’intérieur de la tête de Kant et permettant de rendre visibles au public les pensées géniales qui s’y agitent » (14).







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Clément Rosset sur France Culture







NOTES
(1) Clément Rosset, La Force majeure, p 27.
(2) Clément Rosset, L’invisible, pp 10-11.
(3) op cité p 14.
(4) op cité.
(5) op cité p 21.
(6) op cité p 33.
(7) op cité p 42.
(8) op cité p 43.
(9) op cité pp 45-46.
(10) Je précise que cet escamotage ne provient pas d’un manque de grain à moudre dans ce chapitre. A la vérité, et plus prosaïquement, reprendre chacun des chapitres de ce livre, m’amènerait bien au-delà du dessein poursuivit dans ce modeste billet, dont le but se résume à vouloir susciter une envie de lecture.
(11) op cité p 61.
(12 et 13) op cité p 70.
(14) op cité p 87.