Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


9 nov. 2015

Alain Prochiantz – Qu’est-ce que le vivant ? : Cette fureur d’être singe



Dans le cadre de cette nouvelle mouture de Citéphilo, « Laboratoires, la science telle qu’elle se fait », Alain Prochiantz chercheur en neurobiologie et professeur au Collège de France sera l’invité de deux conférences samedi :







L’occasion de reprendre ici mes notes de lectures sur son essai intitulé « Qu’est-ce que le vivant ? », sorti au Seuil en 2013.
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Construit en sept chapitres, Qu'est-ce que le vivant ? d’Alain Prochiantz a le mérite d’être clair : « Certains livres annoncent des vérités, celui-ci pose des questions ». Voilà déjà de quoi éloigner les « bobos existentiels » en quêtes de recettes prédigérées. C’est que la perspective est ici, en effet, de « replacer les sciences du vivant dans le panorama des sciences (…et) de réfléchir aux rapports entre sciences biologiques et sciences humaines ». Ni plus, ni moins.

L’auteur n’est d’ailleurs pas du genre à donner dans la simplification outrancière, et au lecteur non-spécialiste de se hausser sur la pointe de son esprit pour suivre les développements du neurobiologiste – et c’est tant mieux. Ceci est particulièrement vrai dans les quatre premiers chapitres, dédiés à des considérations purement biologiques, avec la présentation de données récentes qui « donnent une idée de la façon dont on envisage aujourd’hui certains mécanismes de cette inscription cérébrale » de notre espèce, tout réfléchissant à ce qui lui est spécial. Car, sans renier notre animalité, ni proposer de hiérarchie biologique, comment, sauf  s’aveugler, ne pas « penser les questions posées par ce qu’il faut bien appeler notre ‘condition humaine’ » ?


Comme l’indique Alain Prochiantz, « nous sommes et ne sommes pas des animaux ». De cette condition contradictoire, de la complexité qui en découle, de la singularité et du tragique de l’existence humaine, naissent mille questions. 

Et si, on l’aura compris, la position exprimée dans ce livre vise l’équilibre, on sait que, d’un côté du curseur, certains prônent une spécificité radicale de notre espèce, tandis que d’autres, tout à rebours, ont tendance à ne voir en l’homme que le singe (1) . D’où le chapitre charnière de l’ouvrage, intitulé, avec un brin de provocation,  « Cette étrange fureur d’être singe ». Car s’il y a bien une chose qui agace le neurobiologiste, c’est cette manière qu’on certains de lâcher, l’air de rien entre deux phrases, qu’entre l’homme et le chimpanzé il n’y a que 1,23% de différence génétique. Mais alors, s’exclame le professeur au Collège de France, que fait-on alors de ces fameux « 900 centimètres cubes ‘de trop’ » de notre cerveau ? Et d’ajouter : « Sur 1400, ce n’est pas rien ». 

Dans ce billet nous tournerons désormais autour de ce chapitre.



Tout d’abord il convient de remettre les pendules à l’heure et de replacer notre espèce dans la chronologie ayant conduit à son émergence - j’aurai tendance, en mon for intérieur, à y voir un salutaire exercice, une mise en perspective valant comme entaille à notre fierté.

En premier lieu, histoire de poser l’échelle, entre le si mal nommé Sapiens sapiens et les premières formes vivantes sur terre se sont écoulées trois à quatre bons milliards d’années. Et en ce qui concerne plus précisément les hominidés, on sait aujourd’hui qu’ils se sont séparés des autres grands singes il y a de cela environ 7 millions d’années (les chiffres sont variables d’une source à l’autre, mais c’est l’ordre de grandeur) (2) . « Mais ce qui est encore plus miraculeux (3) , ajoute A.Prochiantz, c’est que nos 10.000 ancêtres africains aient pu donner cette descendance de 8 milliards d’individus ». Ceci est d’autant plus étonnant que, sur un plan biologique, nous naissons parfaitement démunis. D’ou le constat « que l’invention de l’outil, donc des armes, et une coopération sociale poussée, avec tout ce que cela implique en terme de langage, d’empathie et autres caractéristiques intellectuelles et morales, ont joués un rôle essentiel ». 

Jane Goodall avec un chimpanzé
Bien sûr nos d’autres espèces, et en particulier les primates, on le sait aujourd’hui,  sont capables d’utiliser voire même de fabriquer des outils et évoluent au sein d’organisations sociales complexes. Mais, nous dit Alain Prochiantz, et nous en conviendrons, sapiens « a poussé ces caractéristiques à un niveau sans commune mesure avec ce que nous pouvons observer chez nos cousins, même les plus proches (… et) il ressort de cette analyse que sapiens est, dès ses origines, un animal augmenté par la technique et une sociabilité poussée ». 

En y regardant de plus près on constate qu’il « existe une relation de linéarité, chez les primates, entre la taille du corps et celle du cerveau. Or cette relation conservée entre le chimpanzé, le gorille ou l’orang-outan se perd dès qu’on passe chez les hominidés (Homo habilis, Homo erectus, Homo neanderthalis…). Le point extrême de cette anomalie est atteint avec sapiens qui se trouve porteur d’un cerveau de 1400 centimètres cubes, quand 500 suffiraient largement, étant donnée sa taille, aux fonctions sensori-motrices d’un primate de base. ». Et le neurobiologiste d’enfoncer le clou : « Non seulement le cerveau est plus grand, mais l’espace consacré à ces fonctions ‘nouvelles’ (cognitives) sont proportionnellement plus importantes, avec l’exemple frappant des aires du langage qui sont quasiment inexistantes chez le chimpanzé ».

Sur les 1,23% de différence génétique entre le chimpanzé et notre espèce, sans entrer dans le détail technique - qui me dépasse un peu - disons, pour reprendre les mots de l’auteur, qu’ils sont dépourvus de sens, où, du moins, n’a pas le sens que certains voudraient lui donner. Dans les grandes lignes, plusieurs facteurs expliquent fort bien qu’une très faible différence génétique n’est pas incompatible avec des variations importantes. Parmi eux, un phénomène de réinsertion de courtes séquences d’ADN « est de nature à modifier le génome, à y introduire un grand nombre de mutations, surtout quand la réinsertion se fait dans les séquences régulatrices, puisque celles-ci constituent 98% du génome. (…et) on peut proposer que 40 % du génome humain dérive de ces éléments »

« Toute les créatures vivantes, de la bactérie à l’homme, sont  le produit d’une évolution sans fin ni finalité ». Et Alain Prochiantz de clore dans la foulée ce chapitre sur des considérations philosophiques et morales, à savoir que si « pour tous les animaux, animaux humains compris, il n’y a pas de lois morales transcendantales, pas plus qu’il n’y a de normes morales déposées dans nos chromosomes ou nos circonvolutions cérébrales », se pose cependant la question : « ou bien nous sommes des animaux comme les autres et nous appliquons la loi de la jungle, sans souci de notre proximité génétique avec nos cousins, qui eux sont sans scrupules de ce point de vue. Ou bien nous sommes très différents des autres animaux et capables, de ce fait, d’établir des lois. » 

Et d’en revenir à ces « 900 cm3 de trop »…

Musée de Tautavel - Taillage de silex (photo par Axel)

Résumons succinctement la seconde partie de l’ouvrage.

Après un bref intermède, les chapitres qui suivent traitent respectivement : 

Alain Prochiantz
Des « sciences de vivant dans la mathématisation » ; à savoir qu’avec Galilée surgit l’idée du déchiffrage du « grand livre de la nature », qui lui-même serait exprimé en langage mathématique. Or, force est de constater que les mathématiques demeurent peu présentes dans le domaine des sciences du vivant. Ceci explique pourquoi nombres de scientifiques au XIXe siècle, et avec eux les positivistes et leur chef de file, Auguste Comte, s’opposeront à la candidature de Darwin, en 1872, à l’Académie des sciences, au motif que « L’origine des espèces et plus encore la descendance de l’homme n’était pas de la science : ce n’était qu’une masse d’assertions et d’hypothèses absolument gratuites, souvent manifestement fallacieuses ». (il sera finalement élu en 1878, dans la section botanique). C’est que pour Darwin, « les théories scientifiques ne sont pas des déchiffrements mathématiques du grand livre de la nature, mais des œuvres humaines, rectifiables et évolutives, distinctes en cela des dogmes religieux »

« Objet vivant non identifié » ;

Si le vivant relève en partie des sciences de la matière, physique et chimie (mathématisable donc), ses propriétés spécifiques, ne l’y réduisent cependant pas. 

Dans ce chapitre il sera question, entre autres, de Bergson et de Teilhard de Chardin, dont il faut prendre garde à ne pas confondre les pensées : « pas de finalisme chez Bergson, pas de point oméga ; l’évolution de Bergson est sans fin et sans finalité » ; de la lecture aussi par Darwin des thèses de Maltus ; de clonage aussi, avec ce rappel salutaire que l’individu «  n’est pas seulement défini par son génome, mais aussi par son histoire épigénétique qui s’inscrit dans la structure vivante… ». 

Bref un chapitre tout à fait simulant

Ce qui amène au chapitre conclusif dont le titre parle de lui-même : « Animal tragique ». 


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(1) Voir à ce sujet, Stéphane Ferret, Deepwater Horizon, en particulier la mise en lumière des deux visions du monde gouvernant l’histoire de la pensée occidentale : « les métaphysiques anthropocentriques (christianisme, cartésianisme, humanisme) », d’une part et « les métaphysiques acentriques ou polycentriques (animisme, spinozisme, darwinisme)" d’autre part. « La première vision du monde, dite ici métaphysique H, accorde un primat inaliénable à l’être humain. Dans cette perspective, l’être humain est un être qui s’arrache par sa liberté à la glaise de la nature pour se façonner lui-même. L’homme n’est pas d’abord corps mais esprit. Pas d’abord nature mais culture, etc. La seconde vision du monde (métaphysique non H) considère l’être humain comme fragment du monde. Dans cette perspective, l’être humain est un objet biologique pas plus doué de libre arbitre qu’une avalanche ou une tulipe. L’homme n’est pas d’abord un esprit mais un corps, pas d’abord culture mais une nature, etc ».

(2) Un détour par le livre de Pascal Picq « Au commencement était l’homme », donne un bon panorama de cette longue histoire ayant conduit à notre émergence. 

(3) Selon son tempérament on donnera le sens que l’on voudra à ce mot – du véritable miracle à la calamité.

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