Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


8 janv. 2018

Jean de La Fontaine, les animaux ne sont pas des machines…

Source / UrbanFloop

La compagnie des auteurs, en novembre dernier, proposait un cycle sur Jean de la Fontaine (1621- 1695). Pour la quatrième émission, était invité le poète et promeneur Jacques Réda, auteur de La Fontaine, « Les auteurs de ma vie ».
Au cours de l’émission j’ai relevé ce passage :

Jacques Réda :
« La Fontaine…. marquant son avis contre certaines positions de Descartes (1596 – 1650), à propos de l’animal-machine …. Comme le disait à fort juste titre Borges, il y a une influence des auteurs nouveaux sur les auteurs anciens : par exemple l’influence de Kafka sur tel auteur bien antérieur (…) On dit : ‘n’avait-il pas pressenti, deviné, ou annoncé d’une certaine façon ces choses-là’… »

Mathieu Garrigou-Lagrange :
« Sur Descartes, il y a tout le rapport à la nature de La fontaine qui disait : ‘je suis chêne, je suis roseau de la même façon qu’aigle ou singe’… Et c’est tout le contraire de cette idée de l’animal-machine de Descartes, il y a une prise de position qui est presque visionnaire… »

Jacques Réda :
« C’est dans le contexte même du discours à Mme de la Sablière (Que nous venons d’écouter) »…
  

D’où l’envie d’aller lire ce discours…

Discours à Madame de la Sablière
 Livre IX - Fable 20 (Extrait)

Illustration par Gustave Doré des fables de La Fontaine

Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,

Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits
De certaine philosophie, Subtile, engageante et hardie.
On l'appelle nouvelle: en avez-vous ou non
Ouï parler? Ils disent donc
Que la bête est une machine;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts:
Nul sentiment, point d'âme; en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la, lisez dans son sein:
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde;
La première y meut la seconde;
Une troisième suit: elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la bête est toute telle:
" L'objet la frappe en un endroit;
Ce lieu frappé s'en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.
L'impression se fait." Mais comment se fait-elle?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté:
L'animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n'est point cela: ne vous y trompez pas.
Qu'est-ce donc? Une montre. Et nous? C'est autre chose.
Voici de la façon que Descartes l'expose;
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu
Entre l'homme et l'esprit; comme entre l'huître et l'homme
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme;
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur:
Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
J'ai le don de penser; et je sais que je pense.
Or, vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait,
Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée
De le croire; ni moi.
Cependant, quant aux bois
Le bruit des cors, celui des voix,
N'a donné nul relâche à la fuyante proie,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
A confondre et brouiller la voie,
L'animal chargé d'ans, vieux cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l'oblige, par force,
A présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnements pour conserver ses jours!
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes
Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort.
On le déchire après sa mort:
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
Quand la perdrix
Voit ses petits
En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas
Elle fait la blessée, et va traînant de l'aile,
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille;
Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit.
Non loin du Nord, il est un monde
Où l'on sait que les habitants
Vivent, ainsi qu'aux premiers temps,
Dans une ignorance profonde:
Je parle des humains, car, quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,
Et font communiquer l'une et l'autre rivage.
L'édifice résiste, et dure en son entier:
Après un lit de bois est un lit de mortier.
Chaque castor agit: commune en est la tâche;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche;
Maint maître d'œuvre y court, et tient haut le bâton.
La république de Platon
Ne serait rien que l'apprentie
De cette famille amphibie.
Ils savent en hiver élever leurs maisons,
Passent les étangs sur des ponts,
Fruit de leur art, savant ouvrage;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu'à présent tout leur savoir
Est de passer l'onde à la nage.
Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
Jamais on ne pourra m'obliger à le croire:
Mais voici beaucoup plus; écoutez ce récit,
Que je tiens d'un roi plein de gloire.
Le défenseur du Nord vous sera mon garant:
Je vais citer un prince aimé de la Victoire;
Son nom seul est un mur à l'empire ottoman.
C'est le roi polonais. Jamais un roi ne ment.
Il dit donc que, sur sa frontière,
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps:
Le sang qui se transmet des pères aux enfants
En renouvelle la matière.
Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.
Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes,
Non pas même au siècle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis, et mille inventions
D'une pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx, et mère des héros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l'expérience.
Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devrait
Rendre Homère. Ah! s'il le rendait,
Et qu'il rendît aussi le rival d'Epicure,
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci?
Ce que j'ai déjà dit: qu'aux bêtes la nature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci;
Que la mémoire est corporelle;
Et que, pour en venir aux exemples divers,
Que j'ai mis en jour dans ces vers,
L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin
Chercher, par le même chemin,
L'image auparavant tracée,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement:
La volonté nous détermine,
Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine:
Je sens en moi certain agent,
Tout obéit dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même.
De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême;
Mais comment le corps l'entend-il?
C'est là le point. Je vois l'outil
Obéir à la main: mais la main, qui la guide?
Eh! qui guide les cieux et leur course rapide!
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts;
L'impression se fait: le moyen, je l'ignore;
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité;
Et, s'il faut en parler avec sincérité,
Descartes l'ignorait encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux:
Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple,
Cet esprit n'agit pas; l'homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l'animal un point,
Que la plante, après tout, n'a point:
Cependant la plante respire.
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire?
  

Aux détours des XVI et XVIIe siècle le sujet de « L’âme des bêtes » et un sujet controversé. Parmi les contradicteurs de la thèse cartésienne des animaux-machines, Pierre Gassendi (1592 - 1655), mais aussi avant lui, et par anticipation Montaigne (1533 - 1592).

Un billet fort intéressant sur le sujet sur site consacré à Pascal, dont je reprends ci-dessous des extraits

Du premier :
« Gassendi PierreDisquisitio metaphysica seu dubitationes et instantiae adversus Renati Cartesii metaphysicam et responsa, éd. Rochot, Paris, Vrin, 1962, p. 148 sq. Si l’âme est une chose qui sent, il faut attribuer une âme aux bêtes. Les bêtes ont leur raison : p. 150 sq. Réfutation de l’idée que les bêtes ne pensent pas : p. 154. Gassendi propose même un raisonnement par lequel on prouve l’esprit des bêtes à partir des principes de Descartes : la chose qui pense est une chose qui sent ; la bête est une chose qui sent ; donc la bête est une chose qui pense »

Du second :
« Montaigne, Essais, II, 12, Apologie de Raymond Sebond, éd. Garnier, t. 1, p. 502 sq. Voir l’éd. Pléiade, p. 498 sq. Entre les bêtes, il y a communication : elles sont capables de s’entre-appeler au secours : p. 499. Montaigne donne des exemples des actions des animaux qui montrent qu’ils sont capables d’une pensée ordonnée. La police des abeilles est réglée avec beaucoup d’ordre : p. 500. Les migrations des hirondelles, les bâtiments des oiseaux. »

Le sujet ne semble pas neuf puisque parmi les premières occurrences à propos de l’âme ou de la raison des bêtes, on pourrait remonter au courant du scepticisme : 
« Parmi les sources, on peut citer Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, I, 14, 66-71, éd. P. Pellegrin, p. 91 sq. Le chien use du cinquième principe indémontrable. « On pourrait dire avec vraisemblance que les animaux dits sans raison ont aussi part à la raison exprimée » : 14, 75, p. 95. »

Le matérialisme antique n’est pas en reste, avec Lucrèce :
« Les partisans de l’âme des bêtes cherchent donc tout naturellement à prouver que les bêtes parlent à leur manière. Lucrèce prétend que les bêtes parlent, quoique nous n’entendions pas leur langage ; cité par Montaigne, Essais, Pléiade, p. 505, pour le De natura rerum, V, v. 1077. »

Les souris et le chat-huant, illustration de Gustave Doré
Mais pour en revenir à la Fontaine prenons un autre exemple, avec Les Souris et du Chat-huant. On peut y lire du hibou, que « Cet Oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse. » Une singulière histoire qui nous ramène à la ‘fable’ cartésienne de l’animal-machine. Car force est de le constater :

« Puis, qu’un Cartésien s’obstine
A traiter ce Hibou de montre et de machine !
Quel ressort lui pouvait donner
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
Si ce n’est pas là raisonner,
La raison m’est chose inconnue. »


Voici l’histoire en son entier :

« Il ne faut jamais dire aux gens :
Ecoutez un bon mot, oyez une merveille.
Savez-vous si les écoutants
En feront une estime à la vôtre pareille ?
Voici pourtant un cas qui peut être excepté :
Je le maintiens prodige, et tel que d’une fable
Il a l’air et les traits, encor que véritable.
On abattit un pin pour son antiquité,
Vieux Palais d’un hibou, triste et sombre retraite
De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.
Dans son tronc caverneux, et miné par le temps,
Logeaient, entre autres habitants,
Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
L’Oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,
Et de son bec avait leur troupeau mutilé ;
Cet Oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse.
En son temps aux Souris le compagnon chassa.
Les premières qu’il prit du logis échappées,
Pour y remédier, le drôle estropia
Tout ce qu’il prit ensuite. Et leurs jambes coupées
Firent qu’il les mangeait à sa commodité,
Aujourd’hui l’une, et demain l’autre.
Tout manger à la fois, l’impossibilité
S’y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.
Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :
Elle allait jusqu’à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis, qu’un Cartésien s’obstine
A traiter ce Hibou de montre et de machine !
Quel ressort lui pouvait donner
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
Si ce n’est pas là raisonner,
La raison m’est chose inconnue.
Voyez que d’arguments il fit :
Quand ce peuple est pris, il s’enduit :
Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.
Tout : il est impossible. Et puis, pour le besoin
N’en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin
De le nourrir sans qu’il échappe.
Mais comment ? Otons-lui les pieds. Or, trouvez-moi
Chose par les humains à sa fin mieux conduite.
Quel autre art de penser Aristote et sa suite
Enseignent-ils, par votre foi ? »

 
Illustration de Grandville
Et voilà comment, de l’écoute distraite d’un podcast matinal, se rendant au Tripalium, on se trouve au détour d’une phrase éveillé de nos songeries, invite à dériver parmi les méandres de l’histoire des idées…  Le sujet est loin d’être épuisé.



Pour enfin finir en beauté, je ne résiste pas au plaisir de reprendre ici le joli passage de Montaigne à propos des hirondelles :

« Les arondelles, que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement et choisissent elles sans discrétion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger? Et, en cette belle et admirable contexture de leurs bâtiments, les oiseaux peuvent ils se servir plutôt d'une figure quarrée que de la ronde, d'un angle obtus que d'un angle droit, sans en savoir les conditions et les effets ? Prennent-ils tantôt de l'eau, tantôt de l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en l'humectant ? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l'aise? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l'Orient, sans connoistre les conditions différentes de ces vents et considérer que l'un leur est plus salutaire que l'autre ? »

Montaigne, Essais, II, 19, “Apologie de Raymond Sebond”

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