Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


24 nov. 2014

Voyage en terre Maya : John Llyod Stephens et Frederick Catherwood à Palenque et à Uxmal

Billet initial du 26 janvier 2013
(Billet initial supprimé de la plateforme Overblog, infestée désormais de publicité)

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Palenque : Crâne sur un temple - Photo by Axel


Au début du XIXe encore les controverses allaient leur train pour savoir d’où pouvaient venir les civilisations qui avaient construits les temples et sanctuaires perdus dans la jungle de la Méso-Amérique.

Chamailleries de spécialistes qui laissent rêveur.

Ainsi attribuait-on les monuments aux Égyptiens, aux Chinois, à des Mongols arrivés à dos d’éléphants, aux Romains, aux Carthaginois, aux Phéniciens, à des aventuriers Normand, ou encore à des tribus sorties d’Israël.
Le saugrenu de ces idées, masquant à peine l’idéologie sourdant sous l’impensable d’une possible civilisation autonome, ne s’adossait pas moins sur des observations et une logique blindées à toutes épreuves.
Ainsi, « certains Espagnols trouvèrent les visages des indiens étrangement semblables à ceux des Sémites. A qui connaissait la hardiesse sur mer des Phéniciens, était-il impossible d’imaginer que les Indiens fussent les descendants des tribus perdues d’Israël ? l’idée devait être admise pendant 400 ans. » (1). Dans son savoureux essai, A la recherche des Mayas, l’archéologue Victor W.von Hagen, nous donne un petit florilège des thèses que chacun défendait férocement…

Padre Duran, du haut de son assurance : « La supposition est confirmée. Ces indigènes viennent bien des dix tribus d’Israël faites prisonnières par Salmanassar, roi des Assyriens, et conduites en Assyrie du temps de Hoshea, roi d’Israël ».

Johannes de Laet : « N’importe qui, sauf un lourdaud, verrait que les Indiens d’Amérique sont des Scythes ».

William Penn, débarquant au Mexique : « Je me suis cru dans un quartier juif de Londres ».


Lorsque en 1840 John Llyod Stephens et Frederick Catherwood parvinrent au site baptisé Palenque (‘palissade’ en espagnol), cela faisait plus de 1200 ans que la reine rouge (probablement l’épouse de Pakal), couverte de cinabre, avait rejoint l’au-delà.
D’ailleurs le nom maya de la cité n’est pas Palenque mais Lakam Ha, et signifie « Grandes eaux », en référence sans doute aux nombreuses sources et petites cascades qui baignent la contrée. Quant au nom de Palenque, il est celui d’un village fondé en 1564 par un missionnaire dominicain, à 12 kilomètres des ruines fameuses (dont on ignorait tout alors).

A cette époque, se rendre sur un site archéologique en pleine jungle n’était pas une sinécure, à portée de bus pour des masses de touristes : 
  
Dans la jungle de Palenque
(Photo par Axel)
« A l’aube, dans la jungle encore opaque de brumes, Stephen et Catherwood avançaient vers Palenque en formation très militaire. En tête, pantalon enroulé au-dessus des bottes, marchait Stephens, accompagné des guides indiens. (…) Puis venait Catherwood, occupé à garder ses lunettes sèches sous le déluge que déversaient à leur passage les feuillages gorgés d’eau. (…)
Dans la luxuriante forêt, des ruisseaux cascadaient entre roches et racines. Des cris d’oiseaux se faisaient écho dans le silence. Le trille délicat du Hilguero au modeste plumage glissait du haut en bas de son registre mélodieux, brusquement interrompu par les jacassements de toucans aux becs immenses et aux ailes noires (…).
Au bout de trois jours ils atteignirent un escarpement difficile. Ayant mis pied à terre et laissé les mulets en arrière, ils prirent sur leur gauche le long du petit rio Otolum qui emplissait la jungle de ses tintements doux. Déjà commençaient à poindre, sous les grands ombrages, des pierres sculptées. (…)
Stephens, dans son impatience, devança toute la colonne, se hissa sur une terrasse de pierre, atteignit le sommet le premier et parvint à la limite du « palais ». palenque était à peine visible dans cet océan verdoyant ; (…) A ses pieds ondulait la plaine où, 1000 ans plus tôt, s’étaient étendus, en damier, les champs de maïs qui avaient nourris les bâtisseurs, puis les habitants de Palenque » (2).

Explorateurs intrépides, mais handicapés dans les tâches les plus basiques - et les plus essentielles. Il faut croire qu’à cette époque, suintait chez l’honnête homme un machisme de bon aloi, à ce qu’on dit toujours en vigueur parfois en nos contrées :

« L’alcade avait été assez bon pour leur allouer une cruche d’eau, mais ce que désiraient réellement les voyageurs, ils n’avaient pu l’obtenir : une cuisinière. « Aucune femme ne pouvait se sentir en confiance seule avec nous », écrit tristement Stephens. « c’est une grande privation […] Nous voulons une femme non pour ce qu’elle craint ou ce qu’elle désire, mais pour nous nous faire des tortillas » ».



Une fois in situ, nos explorateur s’installent comme ils le peuvent, essayant de se prémunir au mieux de la violence des intempéries :

« Stephens s’installa au palais : trois murs épais, quatre cours principales, de nombreuses pièces ; un centre, une tour carrée à trois étages, unique dans l’architecture maya, le tout envahi par les racines de figuiers étrangleurs. L’escalier principal était flanqué de gigantesques silhouettes en bas-relief. Sur la frise du toit effondré, des fragments de serpents en stuc conservaient les couleurs anciennes. Des coins sombres venait une âcre odeur de cave à pommes de terre moisies. Trois énormes chauves-souris, inquiètes de ce remue ménage, s’étaient envolées et tournaient au-dessus des ruines, affolant les guides indiens qui refluèrent en désordre de la façade de la pyramide (…)
Avec le grondement du tonnerre et les violentes rafales de vent vint la pluie. Elle se déversait par toutes les fentes. Trempés, les voyageurs voyaient s’effondrer implacablement le baromètre. La nuit était sans espoir de sommeil. »

F. Catherwood : Interieur de la maison N°3

Passé le pire, nos pionniers, qui visitèrent entre 1839 et 1843 pas moins de 44 sites archéologiques en Méso-Amérique, se mettent au travail :

Page d'introduction du très beau livre de Fabio Bourbon
« Les dix premiers jours, cette masse de ruines, victime d’un chaos de 1000 année, fut mesurée, dessinée, explorée. Vent ni pluie, insectes ni chauves-souris ne découragèrent l’équipe. Tous souffraient de manque de sommeil. Parfois, Catherwood s’écroulait sur son chevalet et seuls les tourbillons d’insectes le réveillaient. (…)
Les niguas étaient un autre ennemi. Nos explorateurs étaient bien armés pour les dangers qu’ils avaient prévus, les jaguars rôdeurs, les indiens alliés de l’orage et de la nuit, habiles à tendre des embuscades. Mais qui eût cru qu’ils pourraient être terrassés par des chiques ? (…)  niguas, ces horribles chiques qui pénètrent sous les ongles des pieds, se frayent un passage dans la chair, y déposent leurs lentes et se mettent à pulluler. Seuls de larges cautères pouvaient en avoir raison. » (3).

Tandis que le pied de Stephens avait doublé de volume, Catherwood tenait bon. Mieux, comme en extase il travaillait sans relâche, puisant dans ses ultimes ressources.
Voici un extrait du commentaire qu’il fit dans Views of ancient monuments in central America, Chiapas and Yucatan, autour de sa fabuleuse planche représentant la vue générale de Palenque :

« Les ruines ne sont pas très étendues, dans la mesure, du moins, où nous avons pu les explorer ; nous avons visité tous les édifices mentionnés par Del Rio et Dufaix. Un carré de un kilomètre de côté environ les contiendrait toutes, mais elles semblent occuper un espace plus vaste, cette fausse impression provenant certainement de la difficulté et du temps nécessaire pour passer de l’une à l’autre en raison de l’extrême densité de la végétation tropicale.
L’édifice à gauche du dessin, appelée le « Palais », est le plus grand et le plus important. La façade principale est orientée à l’est (…). Il forme un rectangle de 70 m de long sur 55 de large et ne dépasse pas 7m60 de hauteur. Une corniche de pierre fait le tour de son périmètre. Il est posé sur une butte de 12 m de haut, de 95 m de long et de 80 m de large » (4) .


Vue de Palenque (détail)

Ce n’est certes pas une description très poétique… mais celle d’un illustrateur soucieux de précision.  



L’expédition quittera Palenque le 1er juin 1840.

Vue de Palenque (Photo by Axel)

Entre temps Stephens était devenu propriétaire de Copan, de manière la plus légale, pour la somme dérisoire de 50 dollars. Il pensa réitérer l’exploit avec Palenque, mais « la loi exigeait qu’un étranger fût marié à une mexicaine pour devenir propriétaire ». Si l’explorateur tenait au célibat, de son propre aveux « Palenque était très désirable ». Aussi, le plus sérieusement du monde passa-il en revue les possibilités matrimoniales d’un  petit village (avec peu de femmes) ou il se trouvait : « restaient donc deux dames proprement vêtues, occupant une maison rose en claies d’osier plâtrées et dont la façade s’ornait de reproductions  des sculptures du temple du Soleil. Stephens aimait la maison. Il aimait les dames. Il aimait tout spécialement ces panneaux maya ». Mais la transaction ne se fit pas, malgré que les deux sœurs fussent « toutes deux également intéressantes et également intéressées ».

Après Palenque, ils se rendirent à Mérida (5) avant de partir sur les traces d’Uxmal. Mais trop malade (malaria) pour suivre son compagnon, Catherwood resta alité à l’Hacienda située face au site archéologique (et toujours là, pour le plus grand bonheur des voyageurs).
Stephens en reviendra plus qu’enthousiaste :

Il y a plus douloureux que loger à l'Hacienda d'Uxmal
(Photo by Axel)


« … je me trouvais d’emblée sur un grand terrain ouvert avec des amas de ruines, de vastes édifices en terrasse, et de hautes pyramides, le tout grandiose, bien conservé, richement orné. (…) La perspective égalait presque en beauté celle de Thèbes ».

Mais c’est une autre histoire…



En guise de conclusion :

Par la publication, en 1841, de leur périple Stephens et Catherwood, en démontrant unité l’homogénéité de la culture maya, révolutionnèrent l’archéologie méso-américaine et démontrèrent que les ruines qu’ils avaient visitées et répertoriées n’étaient ni chinoises, ni romaines davantage que l’œuvre des descendants de tribus d’Israël. Et Stephens d’écrire :

« La réalité sur laquelle nous devons conclure est plus merveilleuse que tout rapprochement hypothétique entre les bâtisseurs mayas et les égyptiens ou tout autre peuple. C’est un témoignage d’architectes nés, de dessinateurs, tailleurs et sculpteurs, d’artistes qui n’ont pas puisés aux ressources du Vieux Monde, mais qui ont pris leurs maîtres et choisi leurs modèles en une civilisation indépendante, tirée comme les fruits et les fleurs de leur propre terre ».

Voilà qui ouvrait la voie à une archéologie plus rigoureuse, adossée à une exploration sur le terrain minutieuse et documentée, plus soucieuse d’objectivité.
Par rapport aux débats qui animaient la communauté des explorateurs et aventuriers du XIXe, l’archéologie contemporaine, inscrite dans une démarche scientifique, croisant différents modes d’études, a bien évoluée. Et même si des débats entre spécialistes, parfois virulents, persistent, c’est toujours dans le cadre circonscrit de la science ; thèse contre thèse, argumentation et sources à l’appui (même si l’objectivité parfaite, l’absence de préjugés idéologique reste un leurre).
Il n’en reste pas moins que des pans entiers des sciences dites humaines semblent parfois toujours être la proie de ce genre de fantaisies des temps révolus. Ce pourquoi, en la matière, un docte scepticisme n’est pas le superflu des esprits inquiets. 

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(1) A la recherche des Mayas, Victor W.von Hagen, Lux, 2011.
(2) Op cité pp 187 - 188
(3) Op cité pp 190 - 191
(4) Les cités perdues des mayas, la vie, l’art et les découvertes de frederick Catherwood, par Fabio Bourbon, Editions White Star
(5) Mérida, là où se trouve aujourd’hui la Casa Catherwood, un petit musée dédié à l’illustrateur.



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