Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


7 déc. 2014

Etienne Klein - Les tactiques de Chronos

Billet initial du 3 juillet 2010
(Billet initial supprimé de la plateforme overblog, infestée désormais de publicité)

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Notes de lecture
De petites fiches de lectures sans prétention ; mais utiles pour se remémorer les grandes lignes d’un ouvrage. Recopie de passages et synthèse tout à fait subjective.  


Liminaire
Le temps est seulement ce qui permet qu'il y ait des durées. Il est cette machine à produire à produire en permanence de nouveaux instants. Il fabrique la succession d'instants et nous ne percevons en réalité que ses effets.

 
Question de vocabulaire
Le mot même englobe confusément trois concepts distincts, la simultanéité, la succession et la durée. Il y a bien un paradoxe de l'immobilité du temps et en disant que le temps passe, on confond l'objet et sa fonction.  « Pour les hommes, c'est le temps qui passe ; pour le temps, ce sont les hommes qui passent » (proverbe chinois)

 
Héraclite, Parménide & Chronos
Avec Héraclite, un fleuve n'est jamais identique à lui-même. Le changement, l'impermanence expriment paradoxalement une loi atemporelle : toujours à l'œuvre, ils manifestent de l'éternité. Cette façon de dire n'est pas neutre et attribue au temps, de façon implicite, certaines propriétés qu'il ne possède pas nécessairement. Si le temps était un fleuve, quel serait son « lit » ? Par rapport à quoi s'écoulerait-il ? Que seraient ses « berges » ?
Parménide pensait le mouvement comme succession de positions fixes, de sorte que tout devait pouvoir être décrit à partir d'un seul concept d'immobilité. Le devenir n'était donc qu'une illusion relevant du « non être ».
Du coté des mythes Grecs au début il y avait le Ciel et la Terre, Ouranos et Gaïa qui, ne supportant plus de porter en son sein ses enfants la gonflaient et l'étouffaient. C'est alors que Kronos, le dernier conçu, accepta d'aider sa mère en affrontant son père. Et tandis que ce dernier s'épanchait en Gaïa, il attrapa les parties génitales de son père puis les coupa sèchement avec une serpe façonnée par sa mère. En castrant Ouranos, Kronos réalisa une étape fondamentale dans la naissance du Cosmos : il sépara le ciel de la terre et créa entre eux un espace libre.

 
L'arrêt du temps où l'abolition du monde
Il ne peut y avoir de monde sans temps. Le temps est consubstantiel au monde : rien ne peut advenir ni persister hors de lui. Notre intellect ne parvient pas à l'envisager autrement que comme un arrêt du mouvement. Cela illustre notre impossibilité à penser ce que cet arrêt impliquerait de facto, c'est à dire la chute dans le néant : dès que nous imaginons le néant, nous en faisons « quelque chose ».

 
Galilée & Newton
La première mathématisation du temps physique, annoncée par Galilée et formalisée par Newton, a consisté à supposer que celui-ci n'a qu'une dimension. Et comme il ne cesse jamais d'y avoir du temps qui passe, on le représente par une ligne parfaitement continue. Ainsi le temps se trouve-t-il assimilé à un flux composé d'instants infiniment proches, succédant les uns aux autres.

 
L'éternel retour
Il existe, à grands traits, deux façons d'envisager l'éternel retour, l'une très réconfortante, l'autre pas du tout. On peut d'une part le trouver apaisant : en relativisant tout événement, y compris la mort, il engendre plus de sérénité qu'un temps dramatique ayant un début unique et une fin définitive. Mais l'éternel retour peut tout aussi bien se montrer désespérant : si tout revient à l'identique, c'est que la volonté n'a aucun effet réel, l'agir n'a pas de sens et la liberté n'a pas cours.
Avec les Stoïciens, ce qui fait des boucles, ce n'est pas le temps, mais l'histoire du monde. L'approche de Nietzsche est plus stimulante. Il s'agit de vouloir la vie comme elle est : ne pas s'opposer au réel, y consentir intensément ; malgré la rupture des faits, préserver la continuité de l'action. Associé au temps ces doctrines de l'éternel retour ne sont pas sans contradictions. En effet, tout instant y est à la fois périphérique et central : périphérique puisqu'il n'est qu'un point situé sur la circonférence d'un cercle; central puisque, étant parcouru une infinité de fois il devient une sorte de point fixe éternel. Ensuite prise à à lettre, l'idée même d'un cycle temporel qui se répète à l'infini est paradoxale.

 
Le temps linéaire des physiciens
Pour les physiciens si le temps ne saurait tourner en rond c'est en vertu d'un principe apparemment tout simple, le « principe de causalité ». Dans un temps circulaire, le devenir revient sur lui-même et la cause pourrait tout aussi bien être l'effet, et vice versa. Le principe de causalité y serait donc inapplicable. Toutefois, l'énoncé du principe de causalité à considérablement évolué au cours du temps. Au XXe siècle, la physique quantique lui a porté le coup de grâce. En effet, l'usage que cette physique de infiniment petit fait des probabilités interdit qu'on puisse parler, à propos des processus quantiques, de cause au sens strict du terme. Les physiciens ont pris acte et ont épurés le principe de causalité en stipulant simplement que le temps ne fait pas de caprices, qu'il s'écoule dans un sens bien déterminé, de sorte qu'on peut toujours établir une chronologie bien définie si les événements sont causalement reliés.

 
Le temps et l'espace
Nous pouvons nous déplacer à notre guise à l'intérieur de l'espace, aller et venir dans n'importe quelle direction, alors que nous ne pouvons pas changer volontairement notre place dans le temps. L'espace apparaît donc comme le lieu de notre liberté, arpentable à notre guise, tandis que le temps est une telle étreinte vis à vis de laquelle nous ne pouvons être que passifs : nous sommes « embarqués » pour parler comme Pascal. Avec la relativité, le principe de causalité continue d'être respecté. Les durées deviennent relatives, mais les notions de passé et de futur gardent un caractère absolu.

 
Phénomènes réversibles et irréversibles
A coté des équations microscopiques, qui sont toutes réversibles, des équations macroscopiques résument un comportement plus global de la matière et sont toujours irréversibles (par exemple la chaleur circule toujours du chaud vers le froid). Mais ces calculs , qui ,parviennent à faire surgir « l'irréversibilité » à partir d'équations qui n'en contiennent point, laissent entendre que cette irréversibilité n'est qu'une apparence propre aux seuls systèmes macroscopiques, une propriété « émergente » des phénomènes mettant en jeu un très grande nombre de particules. C'est le sens du « théorème de récurrence » démontré par Poincaré : tout système classique évoluant selon des lois déterministes finit par revenir à un état proche de son état initial, au bout d'une durée plus ou moins longue, mais jamais infinie. Mais à la vérité ces durées sont très longues, supérieures à l'âge de l'univers, dès que les systèmes mis en jeu contiennent quelques dizaines de particules. Cela équivaut bien pour nous une irréversibilité de fait.

 
Le temps cosmique s'accélère-t-il ?

Des mesures récentes indiquent qu'un processus joue un rôle dans l'accélération de l'expansion de l'univers. Tout se passe comme si une sorte « d'anti-gravité » avait pris la direction des affaires. Il est désormais acquis que la matière ordinaire, celle qui est benoîtement composée d'atomes, n'est qu'une frange de la matière de l'Univers, son écume visible, en quelque sorte. Une matière « exotique », qui représente 70% de la contribution totale à la masse de l'Univers pourrait être l'agent de cette accélération.
Cette accélération affecte-t-elle le cours du temps ? Selon certaines théories actuellement ébauchées, comme la « cosmologie quantique », l'expansion de l'Univers pourrait être le moteur véritable du temps : si elle s'accélère, le cours du temps devrait lui-même « s'accélérer », mais cela reste imperceptible à notre échelle. Cette insistance avec laquelle nous confondons temps et vitesse – ou temps et agitation – en dit d'ailleurs long sur notre rapport à la modernité.

 
Temps des physiciens et temps des philosophes
Si le temps physique est consubstantiel à l'univers, il semble qu'avec l'homme soit apparu un autre temps, proprement humain, un « temps de la conscience » qui traduit les façons dont l'homme vit et se vit. Il n'y a pas un temps des philosophes ; il y a un temps psychologique différent du temps des physiciens. Pour saisir la substance, ce n'est plus l'expérience de l'ennui qui conviendrait, mais celle recommandée par Paul Valery: « Attendez la faim. Tenez-vous de manger et vous verrez le temps ». L'affaire semble donc entendue : un temps psychologique existe bel et bien, qui ne se confond pas avec le temps physique. Le temps physique s'écoule de façon uniforme tandis que le rythme du temps psychologique varie.

 
La physique aurait-elle oubliée la mort ?
Selon Galilée, notre goût pour l'inaltérabilité découle de notre hantise de la mort : « ceux-là qui exaltent si bien l'incorruptibilité, l'inaltérabilité, je crois qu'ils en viennent à dire ces choses à cause de leur grand désir de beaucoup survivre, et de la peur qu'ils ont de la mort (…) Et il est hors de doute que la Terre est bien plus parfaite, étant, comme elle l'est, altérable, changeante, que si elle était une masse de pierre, et même rien qu'un diamant très dur et impassible ».
La physique a limité ses ambitions et borné son domaine ; elle n'étudie que la matière dans ce qu'elle a d'inerte. Mieux vaut donc considérer que la question de savoir si les caractères des êtres vivants sont in fine réductibles à des lois physiques « élargies » reste ouverte.

 
Il faut apprendre à aimer l'irréversible.

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