Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


21 mai 2015

Farniente, Dans le mitan d’une forêt - Descartes

Non pas dans le mitan d'une forêt, mais à flotter dans les basses eaux d'un lagon....

Ce n’est pas du côté de Descartes vers qui je serai allé spontanément pour inaugurer cette nouvelle rubrique dévolue au farniente.
Mais enfin…

« Je dors ici dix heures toutes les nuits et sans jamais aucun soin me réveille, après que le sommeil a longtemps promené mon esprit dans les buis, des jardins et des palais enchantés, où j’éprouve tous les plaisirs qui sont imaginés dans les Fables, je mêle insensiblement mes rêveries du jour avec celles de la nuit ; et quand je m’aperçois d’être éveillé, c’est seulement afin que mon contentement soit plus parfait, et que mes sens y participent… »

Descartes, Méditations de 1641




Mais il y a du bon au milieu de cette forêt, avec pour guide Denis Moreau. Et si je ne suis pas cartésien pour un sou - ce que je savais déjà -, il n’empêche que l’on voyage ici en fort bonne compagnie…








Musicalement merveilleusement illustré par Yello ; « Desire », et qui avive des souvenirs d’Antilles ; le sable des Gosier ou les bikinis de Sainte-Anne…
Ce kitch et ce désuet si chers aux cœurs égarés.

Un brin mélancolique.



J’ai toujours préféré Santa Clara, et de quoi alimenter, à travers cette bonne illustration en vidéo, dans le sillage du « maître et possesseur de la nature » (j’ai oblitéré à dessein et par mauvais esprit le fameux « comme »),  l’idée de l’homme machine de La Mettrie… 
(ce n'est sans doute pas ainsi que j'aurai traduit en image ce morceau, mais allons, ce n'est pas le lieu de trop pinailler... Ce clip est plutôt prémonitoire, en un sens...Entre publicité et promothéisme ; il y manque juste le fatal accident)



Et pour réconcilier les antagonismes de la sieste ; « Lost again»….  
Jamais titre ne fut si bien trouvé.

5 commentaires:

  1. Cher Axel,

    Il y a chez Descartes un caractère baroque et rêveur qui rompt l'image du grand rationaliste mécaniste et qui me le rend plus aimable que Spinoza — qui, lui, m'avait tout l'air d'un géomètre pisse-froid.

    Avez-vous lu le livre de Moreau? Qu'en pensez-vous? Vous me donnez l'envie d'y jeter un coup d'œil...

    Ici, toujours un printemps automnal.

    À vous,

    Frédéric

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    Réponses
    1. Cher Frédéric,

      Je viens en effet de tout juste finir le livre de Denis Moreau. Je l’avais commencé il y a de cela quelques mois, puis l’avais laissé en plan à mi-parcours, par éparpillement autant que par difficulté à m’imprégner du cœur de la doctrine cartésienne, à un moment où je cherchais des lectures de nature plus romanesques…
      C’est un fort bel essai – original à sa manière - et l’auteur est talentueux pour faire passer sa matière et rendre le père du Cogito, sinon aimable, du moins beaucoup plus humain que ne le véhiculent les clichés ; la langue est claire et à l’explicitation de la philosophie cartésienne se mêlent des éléments autobiographiques qui, à la fois, rendent la lecture fluide (moins compacte) et permettent de saisir comment il est possible de se définir de jours comme, d’une certaine façon, disciple de Descartes. « Quel chemin de vie suivrai-je ? ». Dans les pas du maître Denis Moreau y répond dans le livre, conscient que « la narration rétrospective sélectionne des faits et en exclut d’autres, voire en construit, et simplifie dans tous les cas l’opacité confuse, ambivalente, de la vie réelle… »

      Pour donner une petite idée du livre, je restitue une anecdote rapportée dès le premier chapitre, et qui donne assez la tonalité de l’ensemble. Il s’agit du moment inaugural cartésien :

      « Voici rapidement l’histoire, connue non par un témoignage direct de Descartes, mais par la narration d’un auteur de la seconde moitié du XVIIe siècle qui rédigea sa première biographie, Adrien Baillet (….) La scène se passe dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619. Descartes est alors un jeune homme de 23 ans, qui semble avoir connu une journée bien remplie, puisque son biographe explique, en une formule assez mystérieuse, qu’il a ce jour-là ‘découvert les fondements d’une science admirable’. Peut-être doit-on comprendre que le jeune Descartes avait conçu l’idée des premiers éléments de sa philosophie. Il faut aussi rappeler que le 11 novembre est le jour de la Saint-Martin, que René Descartes est originaire de Touraine et que dans la nuit du 10 au 11 novembre, les Tourangeaux fêtent la Saint-Martin. Il n’est donc pas exclu que Descartes se mette au lit d’une part un peu excité intellectuellement parlant, par la découverte réalisée lors des heures précédentes, et d’autre part dans l’état de quelqu’un qui a fêté la Saint-Martin. En bio(hagio)graphe consciencieux, Baillet récuse néanmoins cette dernière hypothèse et prend soin de préciser que si tout cela ‘nous porterait volontiers à croire que M.Descartes avait bu le soir avant de se coucher (….) il faut remarquer que le philosophe nous assure qu’il avait passé le soir et toute la journée dans une grande sobriété… »
      Il en découlera ces trois fameux rêves et l’interrogation que l’on sait, surprise dans un recueil de poésie onirique.

      (à suivre)

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    2. Certes, le livre est plutôt le parcours d’un auteur qui se réclame de Descartes qu’un traité de philosophie cartésienne (mais c’est ce qui fait son charme et son intérêt), et si l’on ne connait rien à Descartes il n’est pas forcément facile de suivre les méandres de certaines parties de chapitres. Mais le livre s’adresse autant, je trouve, aux profanes comme moi qu’à ceux plus avancés en la matière ; bref, plusieurs niveaux de lectures possibles… Au moins cela m’aura incité (ce que je n’aurai jamais fait autrement) à consulter le Bled Philosophie de ma fille sur l’entrée Descartes.
      Denis Moreau explique que son élan vers Descartes, et en particulier l’aspect décisif pour lui de la morale par provision, tient à son rapport à la religion chrétienne dans sa version catholique. Voilà qui avait de quoi me crisper ; mais je m’efforce d’apprendre peu à peu à dépasser ce genre de réaction épidermique. Ailleurs il précise, et cela me va beaucoup mieux, n’avoir « jamais réussi à dissocier la philosophie et la vie », et de citer Thoreau : « philosopher, c’est […] résoudre quelques-uns des problèmes de la vie, non pas en théorie seulement, mais en pratique ». Il ajoute : « lorsque j’ai lu, tardivement, les ouvrages de Pierre Hadot, j’ai donc immédiatement souscrit à sa définition de la philosophie comme exercice spirituel et manière de vivre (….) même si bon nombre de mes collègues estiment que l’activité philosophique est purement théorique et doit se cantonner à ‘clarifier des concept’ ». Mais ce n’est là qu’un mince passage, et l’auteur laisse ensuite de développer la pensée de son « philosophe de chevet »

      Il y aurait encore beaucoup à dire, tant l’ouvrage est riche. Je me contenterai juste de reprendre pour finir le titre du quatrième chapitre : « Le moment de vérité. Je pense, donc je suis, ou le scepticisme défait ». Aussi irritant que stimulant. J’aimerai pouvoir le contredire mais le terrain est miné sous mes pas. Le dernier mot, je le laisse à Descartes : « moi je suis, moi j’existe, et cette proposition est si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques [ne sont] pas capables de l’ébranler ».

      Très bonne soirée à vous.
      Amicalement

      Axel

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    3. Cher Axel,

      Il ne faut pas vous crisper sur le rapport de Descartes à la religion. Il a déguerpi en Hollande pressentant que les docteurs en Sorbonne, les théologiens, allaient lui faire un mauvais procès en raison de l'impiété de ses travaux. N'oublions pas que Galilée, que Descartes admirait, avait quant à lui subi les foudres sinon du ciel — qu'il observait grâce à son télescope — du moins de l'Inquisition. Larvatus prodeo était une bonne devise, qu'il écrivit à l'encre sympathique en exergue de sa "morale par provision".

      Son cogito est un effort pour sortir du scepticisme, en effet. Car on ne peut tenir que la proposition "rien n'est vrai" est vraie. Si rien n'est vrai, cette proposition ne l'est pas davantage. "Moi" qui pense que rien n'est vrai, je suis au moins une chose pour penser cela. Cette "chose" est pensante. Que ce "je" soit une chose qui pense, qui pense même que rien n'est vrai, ne peut douter qu'elle pense que rien n'est vrai. La chose pensante que je suis peut douter de tout sauf que douter est avant tout penser. Ainsi: je doute, donc je pense, donc je suis une chose pensante. Telle est la vérité que nul sceptique ne peut entamer, car nul sceptique ne peut douter que, au moment où il doute, il pense.

      Tout cela peut sembler rhétorique et, pourtant, Descartes est le premier philosophe à affirmer la puissance de la pensée humaine comme sujet de science — la science du bonhomme lui-même pouvant prêter à sourire parfois — et les mathématiques comme la preuve même de cette puissance.

      Je vais me procurer le livre de Moreau.

      11° à tout casser ce matin à 8H54. L'air frisquet, comme vous voyez, m'inspire des réminiscences!

      Amitiés,

      Frédéric

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    4. Cher Frédéric,

      Enfin ici un beau carré de ciel bleu… Il fait plaisir à écrire depuis le jardin, parmi les oiseaux ; j’entends ici la trille enjouée d’un pinson des arbres, et là le pouillot véloce, avec ses deux notes éternelles… Sans compter les rouges-gorges, grives musiciennes et autre merles fuligineux.

      Pour ce qui est du rapport à la religion de Descartes vous avez raison. Denis Moreau évoque d’ailleurs cet aspect dans son livre :

      « A partir de 1629, Descartes avait entrepris de rédiger le Monde, un texte de cosmologie et de physique où il considérait avoir démontré, à l’aide de principes fondamentaux de sa philosophie, le mouvement de la terre autour du soleil : ‘s’il [le mouvement de la terre] est faux, tous les fondements de ma philosophie le sont aussi… (à Mersenne)’. En 1633, cet ouvrage était prêt à paraitre quand tomba la nouvelle : l’Eglise venait de condamner à nouveau Galilée pour son affirmation de l’héliocentrisme et du mouvement de la terre »

      De là Descartes décide de ne pas publier son ouvrage (plutôt que de l’estropier). ET de préciser à son ami Mersenne : « Le désir que j’ai de vivre en repos et de continuer la vie que j’ai commencée en prenant pour devise : ‘il a bien vécu, celui qui a vécu caché’ ».
      Comme je le comprends !

      Sur ce je m’en vais me préparer pour une balade entre forêt et marécages, là où se nichent les grèbes à cou noirs :

      http://epigrammeoeil.blogspot.fr/2014/08/aux-cinq-tailles-ou-miroiser-pres-de.html

      Amitiés
      Axel

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