Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


12 févr. 2017

Denis Grozdanovitch, sur L’art difficile de ne presque rien faire et du Génie de la bêtise....

Il y a peu, Denis Grozdanovitch, invité de l’émission Répliques, nous entretenait de son dernier livre, Le génie de la bêtise

De quoi me rappeler, il y a quelques années de cela, avoir mis dans mon escarcelle, un autre essai de l’invétéré dilettante, cet art au fond difficile de ne presque rien faire. Je m’y étais plongé avec délectation, au jardin avec  paresse, savourant les dernières stries d’un soleil déjà bien ras sur l’horizon, me promenant parmi les phrases sans intention particulière.

Dès l’avant-propos, je me souviens avoir été transporté par ces minuscules grains de sables venus gripper la machine trop bien huilée de nos routines ordinaires – cet affairement dénué de recul, mouvant les corps dans le labeur ou le divertissement ; l’auteur nous invitait à « ce je-ne-sais-quoi et ce presque rien » si cher à Vladimir Jankélévitch.

Cet art si délicat du Farniente ou de l’Otium, se déroulait au travers une suite d’anecdotes pour la plupart à caractère autobiographique, des saillies enroulées autour de voies de traverses, assemblages de mots l’air de rien, pourtant à forte charge philosophique ; des expériences tirées pour partie d’articles déjà parus ici ou là, et remaniés pour l’occasion – leçon pratique que cette réutilisation de matériaux anciens…

Ancien champion de tennis, Denis Grozdanovitch n’était pas fait pour la compétition, et « avait compris de longue date qu’il était crucial de dissimuler (ses) intérêts littéraires à (ses) camarades de sport ». De lecteurs il deviendra, à ses heures perdues, écrivain. Pépites nimbées d’affinités écologiques ; avec l’évidence d’un pessimisme lucide : il est déjà trop tard… Il n’est qu’à lire le Requiem de Clive Hamilton :

« …même si on prend des scenarii des hypothèses optimistes, la terre est confrontée à un réchauffement d’au moins 4° c d’ici la fin du siècle. Et si l’on réfléchit un peu à ce que signifie 4° de réchauffement, on comprend que le climat sera plus chaud qu’il n’a jamais été depuis 15 million d’années – la dernière fois qu’il y a eu un changement de température aussi important c’était lors de la dernière ère glaciaire. A cette époque-là la température était de 5° inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui et New York était à mille mètres sous la glace. Donc  il s’agit bien d’une planète radicalement différente…. »

Même à tout arrêter maintenant, l’inertie du système joue contre nous. Il est illusoire d’ailleurs d’imaginer pouvoir enrayer la machine infernale du consumérisme à outrance ; l’hubris du doublement si mal nommé Sapiens dirige le monde. Alors, comment pourrait-on «éviter cette évidence que : Tout ce qui pouvait être fait serait fait ! sans la moindre limitation éthique ou précaution d’aucune sorte » ? Ce qui ramène à cette belle métaphore introduisant le film La haine de Mathieu Kassovitz :

 « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage ».

Mais assez de noir. L’art difficile de ne presque rien faire n’a pas la tonalité sombre que je lui prête, pouvant être illustrée par cette citation de Jack Kerouac : « Comme un homme de science trimant jour et nuit dans son laboratoire pour inventer une nouvelle forme de chagrin ».
 
Sous le soleil....
En attendant de lire Le génie de la bêtise, il est loisible et même conseillé d’en écouter l’auteur ; et se  remémorer quelques passages choisis de son art du farniente :

« Rangeant les livres de la bibliothèque du haut de la grange, je m’aperçois qu’un loir, qui n’y est plus, s’était creusé une niche en rongeant l’intérieur du livre d’André Lamandé, La vie gaillarde et sage de Montaigne.
Quand on connaît la grande passion « animalière » de Montaigne, sa constante révérence envers ce qu’il considère comme la sagesse animale, on ne peut qu’être émerveillé de l’extraordinaire prescience du petit rongeur qui a choisi ce livre-ci, et pas un autre, pour en faire son refuge ».

[…]

« L’après-midi du même jour – ayant installé mon nouveau hamac indien sous l’un des grands chênes qui entourent la maison – et étant précisément plongé dans la relecture de L’Apologie de Raymond Sebond, je suis distrait de ma lecture par les coups insistants, répétés et très sonores d’un pic-vert juste à l’aplomb de ma tête sur le tronc de l’arbre dont l’une des branches maîtresses soutient physiquement mon farniente philosophique. J’ai l’impression d’une sorte de rappel à l’ordre émanant de la vie vivante mais suscité par ma lecture même. Or, à bien y réfléchir, mon impression ne peut être entièrement absurde dans la mesure où Montaigne ne cesse de prêcher l’attention à tout ce qui survient de nouveau, d’inédit, dans notre vie (souvent initié, si l’on sait y prendre garde, par les animaux) et d’y adapter notre jugement. Sans l’influence de Montaigne, sans doute n’aurai-je pas considéré le surgissement intempestif du pic-vert d’un point de vue comique ».

Montaigne, hamac, farniente, pic-vert…

Que demander de mieux ?

Quelques pages de Montaigne...

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