Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


19 févr. 2017

Jean Malaurie, « Le perlerorneq, c’est avoir mal à la vie » & l’anarcho-communalisme chez les Inuits



Il y a quelques semaines de cela, Jean Malaurie, « L’homme qui parle aux pierres » était l’invité de la Méthode Scientifique sur France culture. Un conteur extraordinaire…

De quoi susciter l’envie de reprendre ici quelques citations tirées des «derniers rois de Thulé ». Ces fragments proviennent de deux anciens billets initialement publiés en 2013 sur un blogue aujourd’hui  mort par empoisonnement aux publicités.

-      D’un code de loi à l’autre (l’anarcho-communalisme chez les Inuits)

-          « Le perlerorneq, c’est avoir mal à la vie »
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D’un code de loi à l’autre (l’anarcho-communalisme chez les Inuits)
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« L’anarcho-communalisme repose sur le principe de l’échange, de la non-accumulation afin de tendre à une société égalitaire. Cette antique société est évidemment condamnée à partir du moment où l’économie du salariat, la propriété privé se développent en son sein. (…)

Ce n’est pas la culture danoise ou le christianisme qui ont d’abord ruiné ces sociétés élémentaires, mais bien le système commerçant et le capitalisme, avec ses lois d’économie de marché et de rentabilité, que l’on a insidieusement introduit progressivement en elles (…)

Le communalisme est soucieux d’égalitarisme, d’échange immédiat des surplus et d’équilibre écologique avec le milieu naturel ; le capitalisme est individualiste et, dans la nécessité de profit immédiat, toujours plus grand.
(…) 


Jadis, l’Esquimau ne pouvait voir une marchandise dans le surplus de gibier qu’il avait chassé. Le surplus de morse ou de phoque était pour lui un événement heureux, rappelant l’alliance fondamentale entre le groupe et la nature et dont il ne convenait pas d’abuser ! D’instinct égalitaire, il devait le répartir aussitôt et d’autant plus obligatoirement dans le groupe, qu’il n’était qu’un agent, et cette répartition devait être faite sans la moindre idée d’investissement individuel ». 


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« Le perlerorneq, c’est avoir mal à la vie »
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Dans le grand nord, la fin de l’autonome est la morte saison. Lorsque le soleil n’apparaît plus que falot et rouge suspendu sur l’horizon avant de s’écraser dans la nuit, surviennent parfois des états que l’on appelle des  « Hystéries » polaires.  


Jean Malaurie dans sa fabuleuse épopée les derniers rois de Thulé raconte : 

« Voici plusieurs matins que je me réveille avec la nausée et de violentes migraines. Je m’en inquiète auprès d’un de mes voisins. Sa femme est encore couchée. Lui-même, généralement gai et avenant, paraît déprimé :
- ça passera, me dit-il, mais pas avant que le soleil ne disparaisse… Tu n’es pas le seul ; les rares Quallunaat que j’ai vus hiverner, ils ne sont pas très à leur aise quand l’hiver approche. D’ailleurs, c’est rien à côté d’autrefois. Ah ! autrefois… »

Et l’esquimau de narrer l’histoire inquiétante d’une mère de famille qui se trouva un jour sous l’emprise de ce mal furieux et qui bavant s’échappa sur la banquise, sautant de glaçon en glaçon au risque de sa vie, la force décuplée tout narguant ses poursuivant. 
Le lendemain, elle avait tout oublié. 



En 1907, rapporte Jean Malaurie, l’explorateur Rasmussen fut la victime de l’un de ces forcenés : 

« Il écrivait à sa table lorsqu’il entendit au-dehors des cris aigus. Immédiatement il alla à la fenêtre tendue d’une peau de vessie où selon la coutume, comme on peut l’observer encore en 1950 à Nzqui et Qeqertaq, était aménagé au centre un petit trou permettant d’examiner ce qui se passait au-dehors. Au moment même où il y mettait l’œil, un coup de couteau lacéra la fenêtre. Rasmussen, légèrement blessé, se replia dans un coin de la pièce en essuyant son visage. Il reçut alors une pluie de pierres venues du dehors. Des esquimaux accoururent, mais, là encore, comme dans l’histoire précédente, il fut impossible de saisir l’homme. Sur le conseil d’amis, Rasmussen se sauva de sa demeure. Le possédé ne voulut pas lâcher pour autant sa proie et poursuivit l’explorateur vers la banquise. C’était une nuit sans lune. Rasmussen ne pouvait courir, gêne par ses bottes qu’il n’avait pas eu le temps de lacer convenablement. Il glissait à chaque pas, heureusement l’hystérique commença à, s’essouffler et les Esquimaux parvinrent enfin à s’en saisir ».

Plus généralement ce mal est un mal existentiel qui n’épargne que les enfants et les vieillards. 


« Selon Imina, c’est le « poids de la vie » qui est en cause. Lorsque l’adolescent commence à penser à la vie, à ce qui l’attend, alors il explose. « Cette poussée de la sève, de ce sang jeune nourri par la soupe de qajoq, de sang de morse, de phoque ou de baleine, c’est cela le perlerorneq, me dit-il. La tristesse vous gagne. Qu’un visiteur alors vous agresse d’un mot malheureux ou d’un regard oblique et le perlerorneq commence. On est d’abord agité, on chante, on commence à déchirer ses vêtements. Le perlerorneq cherche à sortir à tout prix, à respirer, à crier à tue-tête le trop-plein du cœur, sans être jugé par le village qui vous épie, par ce que, étant perlerorneq, hors de soi, on ne peut être jugé. Le perlerorneq, c’est avoir mal à la vie ».

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