Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


21 janv. 2015

A propos de la "valeur travail" : Avons-nous toujours autant travaillé ? - Le tripalium et le farniente

Billet initial du 23 aôut 2010
(Supprimé d'Overblog pour cause d'infection publicitaire)

Billet augmenté, comme l'on dit.
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A propos de la "valeur travail" : Avons-nous toujours autant travaillé ? - Le tripalium et le farniente




Lorsque l’on sait avec quel cynisme (au sens le plus vulgaire du terme) certains camelots ont cherchés à vendre au bon peuple la rance tripaille de la « valeur travail », il n’est pas inutile de faire un peu d’histoire. Sur l’étymologie du mot : travail provient du latin « Tripalium », un instrument de torture qui consistait en un assemblage trois pieux, utilisé par les romains pour punir les esclaves rebelles. Ceci en dit long sur la manière dont le labeur était considéré dans l’antiquité. D’ailleurs, chez les grecs, pour faire court, la valeur travail n’existait pas et le labeur était à la charge des esclaves ; l’idéal du citoyen se trouvant plutôt dans le loisir, l'Otium (entretien du corps et de l’esprit) et la participation aux affaires de la Cité. Les siècles passant on ne s’y trompât point davantage, et le Tripalium restera, «  c’est attesté au début du moyen-âge un instrument de supplice, dont dérive le terme " travail " désignant l’outil de contention familier aux éleveurs. Le dictionnaire nous rappelle pertinemment l'historique et le croisement étymologique avec " trabicula ", petite travée, poutre, désignant un chevalet de torture : (trabiculare signifie " torturer " et " travailler ", au sens, de " faire souffrir "). Et c’est bien dans cette acception que s’utilise en ancien français le terme " travailler " et cela jusqu’au 12e et 13e siècle, et s’applique non seulement aux suppliciés, ou aux femmes en proies aux douleurs de l’enfantement, mais aussi aux agonisants. »[1]. 
Les choses ne vont véritablement changer qu’au courant du XIXe siècle (au XVIIe siècle, avec Adam Smith, le travail est considéré comme créateur de richesse, mais n’est pas connoté positivement). Ainsi c’est avec les temps modernes, qu’on constatera ce paradoxal renversement des valeurs, avec le travail, qui  progressivement passera d’un statut de fardeau nécessaire à celui d’une activité « noble », riche de moult facteurs d’épanouissement ;  « liberté créatrice ». Etc.

Aujourd’hui, au-delà du tout débat idéologique, alors qu’en occident nous croulons littéralement sous les marchandises et les gadgets les plus inutiles, tandis que nombreux sont ceux qui ne parviennent même plus à se mettre sous le joug d’un employeur, sans doute parce que d’autres, incités à être beaucoup trop productifs, crèvent à la tâche, ne serait-il pas judicieux de relever le nez du guidon et de déjà se demander si nous avons toujours autant travaillé ?  

Qu'en était-il par exemple au Moyen-Age ?


 Si la journée de travail au Moyen-Age suivait les cycles du jour, et variait donc de sept à huit heures en hiver jusqu’à environ quatorze heures en été, la somme de travail annuelle était néanmoins beaucoup plus faible qu’aux époques modernes.
Le motif en est simple : « il ne suffit pas d’apprécier la durée de la journée de travail, mais il faut tenir compte du nombre de jours de chômage consacrés au repos ou à la célébration des fêtes. » (2)

Ainsi :
« Chômage complet 
Le travail est entièrement suspendu à certains jours consacrés au repos et à la célébration de cérémonies religieuses. Il en est ainsi :
1° Tous les dimanches de l’année. L’interdiction du travail se retrouve dans tous les registres des métiers et est sanctionnée par de sévères pénalités. On lit notamment dans les Registres du Châtelet, à la date du 17 mars 1401 : « Condémpnons Jehan le Mareschal esguilletier en 10 sols tournois d’amende pour ce que dimanche passé il exposa esguillettes en vente ».
2° Les jours de fêtes religieuses. Ces fêtes étaient alors très nombreuses, et le statut des talemeliers les énumère. La liste en est longue :
Les fêtes de l’Ascension et des Apôtres, le lundi de Pâques et la Pentecôte, Noël et les deux jours qui suivent Noël
1° Janvier. - Sainte Geneviève et l’Epiphanie
2° Février. - La Purification de la Sainte Vierge
3° Mars. - L’Annonciation
4° Mai. - Saint Jacques le Mineur et saint Philippe ; l’Invention de la Sainte Croix
5° Juin. - La Nativité de Saint Baptiste
6° Juillet. - Sainte Marie Madeleine ; Saint Jacques le Majeur et Saint Christophe
7° Août. - Saint Pierre ès-Liens ; Saint Laurent ; l’Assomption ; Saint Barthélemy
8° Septembre. - La Nativité de la Sainte Vierge ; l’Exaltation de la Sainte Croix
9° Octobre. - Saint Denis
10° Novembre. - La Toussaint et les Morts ; la Saint Martin
11° Décembre. - Saint Nicolas

Au total 27 fêtes auxquelles il faut en ajouter sans doute encore, si l’on veut tenir compte des chômages collectifs ou individuels, une demi-douzaine d’autres : la fête du saint patron de la confrérie, celle des saints patrons de la paroisse, de chaque maître en particulier, de sa femme, etc. En somme le travail était complètement suspendu chaque année pendant environ 80 à 85 jours. »



Pieter Bruegel - The Kermess - the Peasant Dance 1568

 Trêve de circonvolution oisives, allons derechef sur la grève déboucher cette missive que la mer nous amène : 

« Il convient de rappeler un fait que les laudateurs du progrès social oublient volontiers : rarement les hommes (et surtout les femmes) n’ont autant travaillé qu’à notre époque. Au Moyen Age, entre les fêtes religieuses, celles de son quartier, de sa corporation et les foires, un artisan parisien bénéficiait d’au minimum 150 jours fériés par an. La journée de travail d’un paysan n’était pas mesurable parce que constamment interrompue, et à la fin de chaque été, la fête de la moisson venait célébrer la fin annuelle du labeur. Si un Méphisto était venu proposer aux gueux de l’époque le marché suivant : je vous offre le chauffage central, la machine à laver et la sécurité sociale, mais c’est à condition que vous doubliez votre temps de travail et renonciez aux jouissances communautaires, il est peu probable qu’ils l’eussent accepté. (…)Aujourd’hui encore, les touristes occidentaux ne peuvent réfréner leur nostalgie à la vue de peuplades qui, tout en vivant dans un dénuement extrême, « se donnent le temps de vivre ». Ce temps, les formidables gains de productivité de la société industrielle ne nous l’ont pas restitué. Ceci ne signifie évidemment pas que la pauvreté à l’ancienne provoque la joie de vivre, mais bien que le travail moderne la tue ».

Guillaume Paoli – Eloge de la démotivation (P113 – 115)

Pieter Bruegel - The Corn Harvest
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10 commentaires:

  1. Le travail tel qu'on le connait nous tue !...

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    1. J’avoue ne pas trop savoir quoi répondre…
      J’ai le sentiment tout de même que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne, loin s’en faut…

      Mais si je devais dégager une tendance générale je dirai que ce qui me parait usant est :

      La perte de sens dans le travail. L’absurdité de moult tâches.
      La mise sous pression perpétuelle. L’incitation à l’auto entreprenariat.
      La manie des indicateurs, des reporting, etc. (ne servent qu’aux incompétents sensés contrôler les professionnels qui eux connaissent le travail).

      Je dois en oublier…

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    2. Oui, tout à fait d'accord.
      J'ai travaillé en usine, insupportable. J'ai été nounou, aussi, un ennui, une horreur. Je préférais encore être caissière, mais tout aussi aliénant (d'ailleurs, j'ai même vécu un braquage au fusil, enfin je crois que c'était un fusil). La vente sur les marchés en plein air, il y a une certaine convivialité mais il faut supporter les clients. J'ai eu fait des foires bio et sympathisé avec des producteurs (de bières artisanales et de vins, entre autres), mais il faut vraiment aimer vendre... Des vacations dans l'éducation nationale, mouais, sans commentaire.... Finalement, la formation a quelques avantages (surtout je travaille avec une pote et d'autres femmes ex soixante-huitarde extra) sauf la précarité. Mais c'est pareil : objectifs de rendement, évaluations des compétences, des clients qui payent pour se former et qui croient qu'il suffit de payer... pour apprendre.
      Enfin, le monde paysan ? Bon pour garder la ligne mais faut le vivre pour savoir.
      Après toutes ces expériences, je confirme, le travail actuel est dangereux pour la santé, voire mortel... En tout cas pour moi :-)

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    3. Dis-donc Christine tu en as fait pas mal de métiers ! : )

      Pour ma part j’ai essayé (jobs d’été) facteur, employé de la poste au guichet ainsi que préposé au tri du courrier ; ce fut dans les deux cas une expérience intéressante. J’ai pu voir le fonctionnement d’un bureau de poste de l’intérieur ; c’était tout de même assez hallucinant… Entre les guichetiers qui trimaient au contact direct de la clientèle et les inspecteurs – et surtout le receveur – qui ne foutaient absolument rien !...

      Il m’en reste pas mal d’anecdotes ; en voici une mince poignée :

      Une fois, alors que j’étais au tri, arrive un inspecteur général chargé du projet de la machine que nous avions pour saisir les codes postaux (c’était avant les codes barre, un système qui mettait des bâtons rouge en bas de la lettre ; nous tapions le code postal sur un clavier, mettions ensuite la lettre dans la machine et ça sortait la lettre avec ces bâtons – ensuite cela partait le soir au centre de tri et le courrier était ainsi réparti par commune). Comme tu devines, saisir une à une chaque lettre était assez fastidieux, et du coup, pour plus d’efficacité et gagner du temps, tout le courrier pour ma commune je la mettais directement dans la case des facteurs… Le voyant cet inspecteur m’a tapé un scandale, disant qu’à cause de moi on ne rentabiliserait pas la machine !

      Facteur c’était un beau métier ; tu organise ta tournée comme bon te semble, une fois sorti du bureau tu es ton propre patron. Les gens sont sympas avec toi… Bref que du bonheur (malgré les intempéries ; parfois j’ai fait ce boulot en hiver).
      Par contre l’ennemi du facteur c’est le chien ! J’ai eu pas mal d’aventures… Entre ceux qui coursent ton vélo en essayant de te mordre, les mémères à chien et ceux qui t’empêchent d’approcher la boite aux lettre c’est sport… Une fois j’arrive contre une porte ; j’ouvre la boite (au bas de la porte) qui donnait directement dans la maison (le courrier tombait au sol). J’ai à peine le temps de passer ma main que surgit un roquet qui tente de me mordre ! Derrière la porte ça se marre en plus… Ok. Du coup le lendemain j’y vais avec précautions, je passe juste le bout de lettres et j’attends que Médor arrive… il attrape les missive te je secoue si bien que tout se déchire…. Là derrière ça se marre plus du tout ! Je n’ai plus jamais été embêté ensuite avec cette maison…
      A l’époque avions aussi des mandats ; avions donc de l’argent à remettre… C’est dans ce contexte qu’une fois j’ai failli me faire violer (j’exagère à peine) par une femme enceinte en plus !... (en nuisette dans le couloir, ne voulait plus me laisser ressortir…)

      J’ai aussi fait un stage à l’époque dans un central téléphonique ; là je peux te dire, ils n’étaient pas débordés… Une fois un type me dit : « tu as un peu de temps ? ». Evidement que j’avais du temps puisque je passais ma journée sur le Minitel… Et bien on a passé deux bonnes heures à laver sa voiture ! etc.

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    4. Je n'ai jamais essayé la poste, tiens !

      Oui, j'ai fait pas mal de petits boulots de M.... Comme on dit.
      Mais le pire, c'est l'usine (agro-alimentaire et dans la ferraille...) et nounou. Cela m'a conforté dans le choix de ne jamais travailler avec des enfants ;-) (Il n'y a que les miens que je supporte à peu près...et plus vite ils voleront de leurs propres ailes, mieux ce sera)

      Très bonne journée Axel !

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    5. Bonjour,

      super article. J'en profite pour alimenter le point de vue: André Gorz a très bien étudié la question (par exemple dans "Eloge du temps libéré") en étayant ses réflexions de statistiques concernant l'augmentation de la productivité etc. Très bonne source de réflexion sur le sujet.

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  2. Cher Axel, merci pour le rappel de cet "Eloge de la démotivation".

    Vive la sieste !

    D'ailleurs, c'est l'heure. Au lit.

    Amitiés caprines depuis l'Orée à tous les dilettantes à l'oeil mi-clôs.

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    1. Cher Marquis,

      Salutations matinales depuis les toits d’où je contemple un bout de ciel bleu encore assoupi.
      Avec l’envie de bailler aux corneilles.

      Amitiés du Nord
      Axel

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  3. Bonjour Axel,
    Faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain ? Ce n'est pas parce que le travail dans notre société est mal réparti, pas toujours épanouissant, et quelques fois très injustement rémunéré (je me demande pourquoi les travaux les plus pénibles sont les moins payés, par exemple) qu'il faut pour autant rejeter la "valeur travail". J'ai eu beaucoup de mal avec le travail social, par contre j'ai découvert sa valeur quand il s'agit de mettre au jour un talent (qui sans travail resterait en latence).

    Très bonne soirée
    Carole

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    1. Chère Carole,

      Non, sans doute avez-vous raison ; les généralisations sont toujours abusives. Je préfère d’ailleurs parler de métier plutôt que de travail ; ou d’activité…
      C’est la notion de « valeur travail », telle qu’elle est véhiculée par les « managements » de toutes sortes – invite à l’esclavage moderne, à l’auto-exploitation, qui me pose problème…
      Tout comme vous je plaiderai plutôt pour une rémunération proportionnelle à l’utilité sociale des métiers. Et de bien payer pompiers, éboueurs, etc. décourageant en même temps financièrement les parasites (traders, etc.). Mais la société ne fonctionne pas ainsi – aussi loin que je regarde cela n’a jamais été le cas – et j’ai bien peur que ce soit la « fable des abeilles » de Mandeville qui décrit le mieux le monde comme il va…

      Très bonne journée Carole
      Amicalement

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