Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


14 oct. 2014

Groenland : Balade à Narsaq - Sur les traces d'Erik le Rouge - Corvus corax chez les danois...


(Cliquer ci-dessus pour lien au billet d'origine ainsi qu'aux commentaires associés)

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Je ne suis pas de ces voyageurs frénétiques toujours en partance… De ces voraces de la nouveauté au pas de charge qui, à peine posés en un endroit, ne rêvent déjà plus que du suivant. Tout à rebours, je goûte la lenteur et la macération… Et longtemps après avoir rangé mes valises je me plais à me laisser imprégner des sensations et des couleurs dont j’aspire à garder la trace. Voyager mais point trop : ne pas céder aux ivresses de vins débouchés trop jeunes et toujours renouvelés. Laisser décanter cet alcool fort de l’esprit dilettante transplanté en terra icognita… 

Sur les motifs de ce sourd besoin à se rendre là où mes yeux n’ont jamais traîné, je n’ai pas de réponse bien nette. Sans doute l’attrait des ruines, des paysages singuliers, des vastes espaces, des forêts et des marécages plus que le désir de rencontrer autrui. J’assume cette paradoxale réserve a priori à l’endroit de mes congénères. 
Cette envie « d’ailleurs » n’est cependant pas une fuite. Ce pourquoi, pour le coup, je me sens plus proche de Sénèque lorsqu’il dit : « A quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat », plutôt que de Montaigne : « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent la raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche ». Mais on sait, au-delà de la gravelle, ce qui poussa l’auteur des Essais sur les routes d’Italie : « « Il faut croire que sa liberté, sa tranquillité et ses loisirs furent un temps perturbés par les tracasseries d’un séjour encombré de ses trois femmes – sa mère, sa femme et sa fille -, pour qu’il décidât, les 2 premiers livres de ses Essais tout frais publiés dans la poche, de s’arracher au sein des doctes Vierges… ».

L’un des lieux dont l’empreinte demeure à vif en mon esprit est sans doute Narsaq.
Minuscule amoncellement de couleurs posées au détour d’un fjord à l’eau d’un bleu céruléen, la commune groenlandaise, fondée en 1830, aujourd’hui compte moins de 2000 âmes. A l’origine simple comptoir destiné à assurer le commerce entre les marchands venus d’Europe et les Inuits qui proposaient là peaux et graisse de phoque, la cité demeure cernée de glace, même en été. Mais, en juillet, ce ne sont plus là que des icebergs en déliquescence ; monstres blancs à la dérive, exténués par un soleil pale. Lorsque j’évoque d’ailleurs le blanc de ces blocs d’eau douce, je ne leur rends pas justice. En effet leur teinte est un véritable kaléidoscope où, reflété par la lumière, au blanc immaculé se mêlent les fragrances de l’opaline à celles de toute une palette de bleu, allant de l’azur au saphir. Parfois même, le souffle tellurique des volcans, vient saupoudrer ces voyageurs solitaires des mers glacées d’une garniture de noir et de gris. A l’agonie, portés au gré des courants, sous l’effet de la chaleur ils prennent des formes biscornues propices à la rêverie. Trolls polaires, ours faméliques, châteaux merveilleux, nefs fantomatiques ou cartes de territoires imaginaires ils craquent, gémissent et se tordent sous les assauts des éléments. Songes incarnés, ce sont là des nuages de la mer…


Mais assez de ces flâneries.

Nous arrivâmes au débouché du Tunulliarfik fjord par un matin de crachin, sous un ciel bas. Une brume tenace au ras de l’eau conférait à l’endroit un air de majesté sauvage. Calés derrière la vitre du restaurant du bateau ou nous buvions un café chaud avant de débarquer, nous observions silencieux, dispersées sur un socle de roche et de mousse, les habitations jaunes, bleues, rouges et vertes de Narsaq. Je ne pus m’empêcher alors de songer que cette explosion de couleurs vives n’était qu’un contrepoison destiné à conjurer la morne solitude de ces terres sans arbres ; d’oublier aussi les rigueurs du climat…

Pourtant, selon les critères groenlandais, Narsaq dont le nom signifie ‘vallée’ dans la langue locale, bénéficie d’un climat fort doux, ce qui en fait une contrée de prédilection pour l’élevage. Mais ne nous vîmes pas ce jour là de ces troupeaux de moutons pâturant alentour, parmi la caillasse et les herbes rases.

Sur les hauteurs de Narsaq
Des arbres, ici, il n’y en a pas. Cependant certaines espèces oiseaux fréquentent ces paysages peu hospitaliers aux hommes. C’est ainsi que nous rencontrâmes le croassement lugubre et solitaire d’un grand corbeau (corvus corax) qui, perché sur un lampadaire nous accompagna ensuite jusqu’au sortir de la ville, survolant de ses ailes fuligineuses notre entêtement à progresser dans l’herbe spongieuse du plateau situé en surplomb de cette enfilade disparate de maisonnées situées à quelques encablures de l’endroit où, jadis, Erik le Rouge et ses vikings fondèrent une colonie  dont l’histoire fixera la mémoire sous le nom d’Etablissement de l’Est. C’était aux alentours de l’an mille.

Au-dessus de Narsaq
Il faut dire qu’Eirik Raudi, surnommé le Rouge probablement à cause de la couleur de ses cheveux, n’en était pas à son coup d’essai au Groenland. Ce dernier, banni d’Islande trois années pour meurtre de sang froid, suivant les indications de Gunnbjorn Ulfsson, le premier navigateur à avoir signalé une terre au nord, avait en effet réussi à contourner le cap Farewell pour s’implanter avec sa famille en un lieu libre de glace. Sa peine purgée, revenu en Islande il parviendra à convaincre plus de 1000 colons à s’embarquer avec lui pour le Grønland (en danois « terre verte » (1) ). L’aventure tournera à la catastrophe et c’est seulement environ 450 personnes qui parviendront à s’établir à Brattahild (aujourd’hui Qassiarsuk, près de Narsaq). Quoi qu’il en soit la colonie perdura cinq siècles avant de s’éteindre mystérieusement. Parmi les explications avancées, celle de  Jarred Diamond dans « Effondrement » qui, au terme de deux gros chapitres consacrés au viking du Groenland conclut : « La structure sociale de la société viking créa donc un conflit entre les intérêts à court terme des détenteurs du pouvoir et les intérêts à long terme de l’ensemble de la société. La plupart des intérêts qui étaient défendus par les chefs et le clergé se révélèrent dommageable à la société dans son ensemble ; les valeurs socialement partagées qui étaient à l’origine même de sa force le furent finalement de ses faiblesses. Les vikings du Groenland parvinrent à élaborer un modèle de société européenne unique à l’avant-poste le plus éloigné de l’Europe. En même temps, ils se montrèrent capables de survivre plus de 450 ans. (…) Les chefs vikings finirent par voir disparaître tous leurs partisans. Le dernier privilège qu’ils purent s’attribuer fut celui d’être les derniers à mourir de faim » (2).
Aujourd’hui, non loin de Qassiarsuk, se lisent encore les ruines de cette implantation viking : la maison et la ferme où vécurent Erik le Rouge et les siens, l’église dites ‘de Thiodhild’, son épouse, mais aussi nombre de sépultures disposées en U autour du sanctuaire.

 Eric le Rouge

Retour au proche passé, en ce jour symbolique du 30 juillet :
Nous avions pris le parti de prendre un chemin à rebours de celui emprunté par la majorité de ceux montés dans les chaloupes pour rejoindre la terre ferme. Le désir de nature et de tranquillité, le refus de l’instinct grégaire, que sais-je encore…
Aussi piquâmes-nous droit au sud, pour en arriver à cette sorte de plate-forme située au-dessus de Narsaq, d’où le regard, après s’être  abîmé le long de la coque du Princess Danae,  se perdait à l’infini entre les icebergs, au-delà de l’embrouillaminis des îlots habités.

Chemin faisant, avions épinglés le souvenir de l’école de Narsaq, sans omettre au passage de souligner et d’immortaliser le nom du probable unique hôtel - ou peu s’en faut - de la contrée, l’hôtel Niviarsiaq, cube bleu-vert auquel se trouvait rattaché une enfilade de baraquements plantés face au fjord le long d’une maigre route.


Vue de Narsaq

Plus tard, dévalant la pente, nous traversâmes la ville pour rejoindre le port minuscule lové dans une enclave naturelle. Y dormaient quelques navires en mal de pêche, dont un frêle esquif à la bouée écarlate qui me vaudra, une fois revenu, quelques agréments. Le crachin avait cessé.
Résolus de filer au nord, longeant l’eau désormais sous le joug de l’horloge, nous fûmes alors surpris par de fortes odeurs d’entrailles ; les restes de découpe de poissons - et peu être de phoques - abandonnés aux charognards. Le dégoût des uns constitue l’ordinaire des autres. Ainsi va la vie. 
C’est alors que dans le lointain, à l’angle d’une montagne, perça le soleil. Ce n’était qu’une trouée de lumière jouant des coudes avec la grisaille, mais cette présence subite, ce contraste évanescent d’avec l’atonie générale du ciel me fit entrevoir ce sentiment trouble qui s’empare des âmes inquiètes, lorsque secouées loin de chez elles. C’était une sorte de saisissement devant l’immensité écrasante du monde. Une stupeur admirative face aux changements perpétuels de la nature ; la prise de conscience de ce souffle éternel devant lequel nous ne sommes rien ! Flux et reflux perpétuel, pulsation de l’ouroboros… Phénomène imparable qui fit dire un jour, à un sage désabusé : « Une génération passe, une génération vient, et la terre subsiste toujours ». Et c’est cette crainte instinctive des ténèbres qui, à ce moment là, je crois, m’étreignit.


Trouée de lumière sur Narsaq


Mais les périples s’achèvent toujours par le regret d’avoir manqué quelque chose. Et il nous fallut bien refluer vers le navire. Nous attendaient encore deux rencontres – deux anecdotes que je narre brièvement.



Tout d’abord, alors que la pluie avait repris par intermittence, nous fumes hélés par un Inuit sorti de chez lui avec un vieil appareil photo qu’il brandissait sous nos yeux tout en s’expliquant dans une langue que nous ne pouvions évidemment comprendre. Nous crûmes d’instinct (c’est là un préjugé d’occidental) qu’il voulait nous signifier de le prendre avec notre propre appareil, moyennant sans doute quelques pièces. Il n’en était rien et, à la vérité, sa requête renversa tout à fait les perspectives. C’est qu’il ne s’agissait pas moins, pour lui, d’immortaliser sur sa pellicule, le passage d’une famille à ses yeux probablement digne de figurer dans sa collection de curiosités. Et c’est de la sorte qu’aujourd’hui nous figurons peut-être rangés dans le tiroir d’une commode groenlandaise, placés dans un album ethnologique entre un couple d’allemand et un groupe de touristes japonais.


Enfin, alors que désormais l’averse redoublait, nous trouvâmes belle illustration de ce que peuvent les forces de l’amour. Nous avions en effet trouvé refuge au syndicat d’initiative de Narsaq. Dans l’attente d’une accalmie, tout farfouillant de ci de là parmi les babioles proposées aux voyageurs, la conversation s’engagea et nous apprîmes bientôt que le gérant des lieux était de nationalité espagnole. Devant notre étonnement ce dernier s’empressa aussitôt d’expliquer que le motif principal en était son mariage avec la charmante danoise tenant boutique avec lui. A la question : regrettez-vous parfois le soleil de l’Espagne ? il se lança dans une longue explication, vantant les mérites incomparables des terres du nord, la paix des  grands espaces enneigés, le bonheur des jours interminables en été et du plaisir à vagabonder dans la nature à perte de vue. Cependant, alors qu’il parlait, son regard avec pris la teinte grise des nostalgies inconsolables.

On doit à Barbay d’Aurevilly la sentence suivante : « Qu’est-ce qu’en général qu’un voyageur ? C’est un homme qui s’en va chercher un bout de conversation au bout du monde ». Si l’on entend par conversation un échange avec soi-même, cette définition me va.

 Princess Danae
Pricess Danaé, baie de Narsaq

Quoi qu’il en soit, ce jour là, cette croisière philosophique prit là tout son sens.


(1) On a beaucoup glosé sur l’appellation de « terre verte » utilisée par Erik le Rouge. Aurait-il délibérément voulu tromper les candidats à l’implantation au Groenland ? Il semble bien que non. « Elle l’est (verte) d’autant plus que l’époque où Erik entreprend sa grande aventure est celle de ce que l’on appelle ‘l’optimum climatique médiéval’. Il s’agit d’un moment de réchauffement général du climat, qui commence vers le début du Xe siècle et qui va durer jusque vers le milieu du Xve siècle. Il englobe donc exactement l’épopée viking au Groenland, et est sans doute largement lié à sa fin ». (Texte entre guillemets tiré de la brochure ‘L’aventure de la raison’)
(2) Jared Diamond, Effondrement, page 449-45



2 commentaires:

  1. Merci Axel pour cette balade,
    vos mots me rappellent la lecture de Boréal et de Banquise de PEV. Je crois, si mes souvenirs sont bons, que les scènes se passent de l'autre côté, sur la côté Est, un peu plus au Nord. Lecture tellement nourrissante... A propos de l'absence d'arbre, je me souviens qu'il écrivait que les Inuits récupéraient le bois qui s'échouait sur leur côte, dérivant depuis la Sibérie... subsister... dans la puissance des éléments.
    Et s'agissant du climat à l'époque d'Eric le Rouge, il m'est revenu un relevé des différents faits climatiques que j'avais établi il y a quelques années, depuis l'An mil. De quoi nourrir une réflexion sur la nature et l'ampleur du réchauffement climatique. Je vais la publier sur mon blog.
    Bien à vous.
    Nat

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    Réponses
    1. A mon tour de vous remercier, cher Nat, pour ce commentaire qui suscite des envies de développer un peu le sujet.
      Il est vrai que le Groenland fait partie de ces « étalons climatiques » ; et je crois que la réalité à venir sera bien pire ce point de vue-là que ce que l’on nous promet (qui n’est autre que le compromis moyen sur lequel les experts s’accordent, une fois pris en compte des optimismes les plus délirants).
      Une lecture honnête, par exemple de de l’essai de Clive Hamilton, dessillera un peu le regard de ceux qui accepteront d’entendre la musique du réel… Mais qui pour embrasser le réel tel qu’il est ? (moi-même parfois je me prends plus que de raison à user de la stratégie de l’autruche – Avec des pensées comme : « jusque ici tout va bien ! »)

      Clives Hamilton :
      http://epigrammeoeil.blogspot.be/2014/08/clive-hamilton-requiem-pour-lespece.html

      Je n’ai jamais lu Paul-Emile Victor. Une carence à combler, lorsque je le pourrais.
      Par contre, le livre de Jean Malaurie, « Les derniers rois de Thulé » m’a fait un effet saisissant.

      Vous souhaitant une excellente journée sous le ciel de Picardie ;
      Axel

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