Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


20 août 2014

Clive Hamilton – Requiem pour l’espèce humaine ( Autour de la notion de catastrophisme) - Continent sciences.


Clive Hamilton est philosophe, professeur d’éthique publique et membre du conseil australien sur le changement climatique. Il a publié en 2010 « Requiem for a Species: Why We Resist the Truth about Climate Change », essai qui vient d’être traduit en français sous le titre de « Requiem pour ‘espèce humaine », avec la participation de Jacques Treiner, aux presses de sciences Po.

C’est autour de cet ouvrage - et en présence de l’auteur - que s’est déroulée l’émission de Science publique du 22 novembre dernier ; une émission passionnante à écouter et réécouter ! Son titre, en matière de changement climatique : « Le catastrophisme peut-il être efficace ? »
J’en propose ici une transcription très partielle (la grosse première moitié de l'émission) au travers d’extraits tirés des interventions de Clive Hamilton, mais aussi des invités, membres du club de Science publique, Pierre-Henri Gouyon et Jacques Treiner. 

En liminaire, rappelons que la thèse défendue par l’auteur se trouve être dans la lignée du Catastrophisme éclairé, concept forgé par Jean-Pierre Dupuy dans son essai éponyme paru en 2002, concept qui a l’époque, au-delà même des lobbystes climato-négationistes, a été vu, notamment par les défenseurs de l’oxymorique formule de « développement durable », comme « inutilement pessimiste ». Or, plus de 10 ans après, les faits sont là. Qu’avons-nous fait, hormis de vains palabres internationaux, pour enrailler le dérèglement climatique ? Rien. Il semble ainsi que l’idée de caresser le public dans le sens du poil, le rassurer et le conforter dans le mirage du « tout va bien », ou le perdre dans la religion du « la technologie va nous sauver », a donc largement échoué. C’est que, pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Dupuy « nous refusons de croire ce que nous savons » ! Une autre formulation pour résumer l’état d’esprit de la majorité des populations (décideurs inclus) pourrait être : « jusque ici tout va bien »

A noter que Clive Hamilton a également publié au Seuil cette année, « Les apprentis sorciers du climat : Raisons et déraisons de la géo-ingénierie »





Introduction

Clive Hamilton (C.H)
« …même si on prend des scenarii des hypothèses optimistes, la terre est confrontée à un réchauffement d’au moins 4° c d’ici la fin du siècle. Et si l’on réfléchit un peu à ce que signifie 4° de réchauffement, on comprend que le climat sera plus chaud qu’il n’a jamais été depuis 15 million d’années – la dernière fois qu’il y a eu un changement de température aussi important c’était lors de la dernière ère glacière. A cette époque là la température était de 5° inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui et New York était à mille mètres sous la glace. 
Donc  il s’agit bien d’une planète radicalement différente…. »









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A propos de l’ouvrage et de sa traduction en français

Jacques Treiner (J.T)
« … il est assez jubilatoire d’avoir un ouvrage dans lequel l’ensemble de l’argumentation allant dans ce sens est contenu. (…) Ce pourquoi il était important de l’avoir en langue française. Ce livre résume de manière synthétique tout ce qui pousse à un catastrophisme raisonné ».

N’avez pas rassemblé toutes les prévisions les plus extrêmes ?

C.H 
« Les arguments scientifiques dans mon livre ne sont en rien extrêmes. Je pense que cela représente avec fidélité ce qui risque d’arriver à la terre d’ici a fin du siècle, même si l’on adopte des hypothèses optimistes quant à la façon dont les grandes puissances peuvent réagir. 
Mais il faut bien se rendre compte qu’un grand nombre de chercheurs du climat et de spécialistes de l’environnement ont été réticents à dire toute la vérité sur le changement climatique. Et, en effet, ces chercheurs craignent que la vérité risque d’immobiliser les hommes. 
A mon avis, la situation  est devenue si alarmante qu’il n’est plus justifiable sur le plan éthique de mentir aux gens quant aux manifestations pleines et entières de ce que peut arriver. Parce que la plupart ont quand même un certain espoir ; les gens se disent qu’il y aura quelque chose qui viendra nous sauver, ou alors que la situation n’est pas aussi alarmante que veulent bien nous le dire les chercheurs… »

PH.G
« Je suis très heureux d’entendre ce discours parce que je vis à plusieurs niveaux le problème de la communication sur ces sujets. En fait, les chercheurs du climat en France ont faits le constat suivant : ils ont commencés par être extrêmement prudents, ils ont fini par sortir les rapports du GIEC une fois qu’ils avaient établi avec beaucoup de certitudes leurs résultats, et les gens ont trouvé ça tellement affreux qu’on n’arrive pas à croire ce que l’on sait. Nous en sommes là, et les scientifiques se disent : ou avons-nous raté quelque chose ? Parce que les gens ne se sont pas mobilisés – ils ont fait pire que ne pas se mobiliser ; ils ont été écouter les propos mensongers proférés entre autres par un ancien ministre géologue qui ne connaît rien au climat et qui a très explicitement menti dans certains de ses livres, pour se rassurer. 
La réponse, du coup, c’est de dire : tant pis, il ne faut plus dire la vérité, il faut donner de l’espoir aux gens, etc.
Je pense que la communication n’est pas notre boulot. Nous ne sommes pas des agents de communication – et les scientifiques se sont transformés en agents de comm. Et qu’au lieu de dire ce qu’ils savent, ils se sont mis à s’autocensurer de manière à ne pas faire peur aux gens, et à éviter de les pousser dans les bras des marchands de doute (…) Je crois que ce n’est pas une bonne solution. Je pense que si les gens ne veulent pas nous croire, et bien ils ne nous croirons pas jusqu’au jour où ils seront obligés de le faire. Mais si jamais on leur ment maintenant, alors le jour où on aura vraiment besoin d’être crus, parce que les catastrophes arriveront, nous ne seront plus crédibles du tout…

J.T
« … le fait que l’humanité ne croit pas ce qu’elle sait  - puisqu’on ne fait rien. Clive redit bien que les trajectoires d’émission de CO2 sont les pires de celles qu’on pouvait imaginer il y a 10 ans – et ça continue et on ne voit pas pourquoi cela diminuerait. (….) Cette situation là n’est pas juste de la science, mais psychologiquement il faut s’interroger sur pourquoi  on ne croit pas ce qu’on sait… »

« On ne croit pas à cause du problème de la perception du temps. C’est-à-dire qu’on se rend compte que lorsqu’on explique l’évolution de l’homme sur le temps long, la perception du public du temps – qui parait familière aux scientifiques – n’est pas évidente. Et quelque part, un catastrophisme dans 100 ans c’est loin. Et les gens ont du mal à s’approprier ces questions là ». 


A propos de ce temps long et de la communication des scientifiques vers le grand public

C.H
« La façon dont on appréhende le temps constitue indubitablement un problème. Les sociétés modernes sont caractérisées par ce que l’on appelle le ‘court-termisme’. C’est l’une des caractéristiques du consumérisme mais aussi d’une structure politique, et en vérité il nous est difficile de voir au-delà de 5 ou 10 ans. Par conséquent nous devons trouver des moyens de convaincre les gens d’aller au-delà de cet horizon temporel. Pour y parvenir on pourrait dire : si vous avez un enfant, ou un petit enfant de trois ans , sachez qu’il sera probablement vivant en 2100. Et ils vivront de plein fouet le changement climatique. Est-ce que les gens sont si attentifs que cela à l’avenir de leurs petits-enfants ? Ils disent que oui, mais pourquoi est-ce si difficile de se projeter dans l’avenir ? (…) 
Les scientifiques du climat pensent qu’ils sont devenus les ennemis publics numéro un. Des gens comme moi leur demandons de publier leurs travaux de manière plus efficace. Cependant il n’est pas rare qu’on leur demande de devenir des agents des médias. Et lorsque quelqu’un comme Mr Allegre ment, et bien il ment en l’espace d’une minute alors que la vérité il faut une bonne demi-heure pour la déployer. Et la structure des médias qui est particulièrement ‘court-termiste’ (ils travaillent dans l’instantané) favorise le discours des climato-sceptiques et rend le travail des chercheurs en climat particulièrement ardu. 

PH.G
« Un premier point : le changement climatique est un des aspects des changements globaux. Il y a aussi la perte de biodiversité. Et l’un plus l’autre risquent fort de s’additionner pour augmenter encore la gravité de la situation. (…) et rend encore plus imprévisibles un certain nombre de réactions en chaînes qui vont certainement se produire dans le fonctionnement de la planète (…)  
Sur la vision court terme : elle n’est pas seulement politique, elle n’est pas seulement des médias. Elle est très largement liée à la façon dont notre système économique fonctionne. Il y a eu toute une série de gens qui ont promus et qui ont joué à imposer même un fonctionnement néolibéral fondé exclusivement sur le profit à court terme et je crois que cela a deux effet :
Le premier est de faire que seul le court terme est pris en compte.
Et le second c’est de donner une impression un peu déresponsabilisante aux citoyens de l’ensemble de la planète. Parce qu’on a un peu l’impression que tout compte fait (quoique) l’on vote (un coup à droite, un coup à gauche) les dirigeants font la même chose ; et ce n’est pas un hasard : ils font la même chose car ils sont coincés par un système économique qui ne leur donne pratiquement pas de liberté. Et on est entrain de mettre en place des structures qui vont augmenter encore ce problème, comme les traités transatlantiques en cours de mise au point, dans lesquels sont prévus des textes qui donneront aux entreprises le droit d’attaquer les Etats si les Etats font des choses qui gênent leurs activités. Alors évidemment quand on met en place de tels systèmes je ne vois pas comment on pourrait espérer régler des problèmes planétaires comme ceux de la biodiversité et du changement climatique. Du coup les gens, ce n’est pas qu’ils n’aient pas de perception du long terme, ce n’est pas qu’ils se fichent de leurs petits enfants, c’est qu’ils n’ont aucun espoir de voir les systèmes politiques changer. Les choses sur lesquelles ils peuvent agir (sont quasi nulles), dans cet espèce de flux déraisonnable du système économique néolibéral. 

C.H
« Etant donné que le système néolibéral prévaut dans notre fonctionnement économique, c’est vrai que le citoyen se sent dénué de pouvoir. Mais élargissons un peu les choses. Nous vivons dans une ère que l’on peut caractériser par la fin de l’idéologie : les grands partis politiques ont convergés en quelque sorte sur un point de vue commun quant à la structuration de notre économie et de notre société et quant à façon dont les citoyens doivent se comporter dans ces systèmes. Cela signifie que des groupes de citoyens ne peuvent plus bâtir de rêves de sociétés pour l’avenir. L’avenir, dans l’esprit de bien des gens, est le présent avec peut-être plus de richesses aux variations près. Cela va évidemment à l’encontre de la réflexion à long terme. Mais je voudrait revenir à cette question très importante qui est celle de la communication et du rôle des chercheurs dans le débat sur le réchauffement climatique : parce que la plupart des chercheurs fonctionnement selon le modèle du déficit de l’information. Je m’explique : si nos responsables politiques ne réagissent pas aux avertissements scientifiques, ce qui est le cas, (on pourrait dire que) c’est parce qu’ils manquent d’informations. (…) Mais le débat sur le réchauffement climatique est devenu englué dans un magma de facteurs très difficiles à démêler. Il y a le déni, la réticence à réagir aux avertissements des scientifiques. Ce n’est donc plus du tout une question de manque d’information – elles sont nombreuse. (…) La science du climat est prise dans ces clivages culturels (économiques, sociaux, etc.), dans des divisions politiques. Et par conséquent les cliamto-sceptiques ont pu se faire entendre. 
Dans le livre je tente d’analyser les stratégies que les citoyens utilisent pour minimiser, voire ignorer les faits qui sont pourtant prodigués par les chercheurs. Lorsqu’on parle par exemple à un chauffeur de taxi on se rend bien compte des stratégies psychologiques que les gens mettent en œuvre pour se protéger de l’horreur que profèrent les scientifiques. Pas mal de gens formulent des vœux pieux, comme par exemple qui pensent par fantasme qu’il y aura un miracle technologique qui fera disparaître le problème du jour au lendemain, ou alors les gens qui pensent que le système politique prendra conscience des choses le moment venu des actions seront prises et qu’en conséquence, ces catastrophes climatiques n’auront pas lieu. Mais il y a un fait que peu de gens comprennent :  il dioxyde de carbone mis dans l’atmosphère y reste pendant mille an. Le réchauffement climatique, contrairement à tout autre problème environnemental, est un problème tel que nous pouvons pas intervenir à temps. Nous allons atteindre le point de non retour. »


Sur la question du déni

J.T
« Il est intéressant de revenir un peu en arrière. Aux Etats-Unis par exemple, les dirigeants n’ont pas toujours été des climato-sceptiques. Dans les années 60 ou 70, quand les données expérimentales des scientifiques pointaient vers un réchauffement climatique, (…) cela suivait bien. Et puis dans les années 80, les années Reagan, il y a eu une opération politique de grande envergure menée par les secteurs les plus réactionnaires de la société américaine, à la fois les grandes industries mais aussi des secteurs très réactionnaires de l’establishment scientifique, et en particulier de physiciens de renom, de fabrique du doute, parce que cette affaire là si elle était vrai – et il semblait qu’elle l’était – cela pointait sur une déficience inhérente du système libéral. Si l’économie de marché, la libre entreprise aboutissait à un problème de cet ampleur ça voulait dire qu’il fallait mettre de la régulation, et c’était insupportable pour ces courants politiques là. (…)
Avec l’effondrement du Mur, pour ces secteurs les plus conservateurs de la société américaine, ce sont les Verts qui ont repris le drapeau de l’ennemi. ce qu’ils disaient, c’est que les verts étaient comme une pastèque :verts à l’extérieurs et rouges à l’intérieur. »

PH.G
« D’ailleurs les écologistes aux USA, en tant qu’activites, sont vus comme des terroristes ».


Sur le GIEC

C.H
« Le GIEC est devenu très prudent et adopte le dénominateur commun le plus petit. Les climato-sceptiques tout comme la presse de Murdock attaquent le GIEC (…) qui exclu pourtant de leur propos les prédictions les pus effrayantes qui sont pourtant légitimes. (…) 

PH.G
« Les gens du GIEC, pour le peu que j’en connais, effectivement se restreignent afin de ne pas effrayer es populations. Il n’y a pas de doute, ils le disent très explicitement, puisqu’ils ont constaté que même en étant très réservés ils induisaient des réactions. (…)

2 commentaires:

  1. L'une des causes majeures de tous ces problèmes est l'explosion démographique humaine (nous avons gagné autant d'habitants au cours des 40 dernières années qu'au cours des dizaines de millénaires précédent et le 21ème siècle verra encore la Terre gagner 5 milliards d'habitants (passant de 6 milliards en 2000 à 11 milliards en 2100) . Ce sujet est tabou, hélas. En France seule l'association Démographie Responsable ose le faire. Pourtant quoi que nous fassions, aussi frugaux que nous puissions êtres (et nous n'avons nul envie de l'être en plus) notre seule présence en nombre exclut de fait la plupart des autres animaux (les grands surtout) de la planète. Il n'y a pas d'autre solution que de réduire fortement notre fécondité. Arrêtons de nous mentir là dessus, de dire que c'est un problème marginal. Je crois que c'est de loin LE problème principale de l'humanité (et aussi celui des autres espèces désormais)

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    1. Je partage votre ressenti.
      Mais dès que l’on évoque le problème démographique on se voit affublé de l’épithète peu ragoutante - pour ne pas dire plus - « néo-malthusianiste ».

      Je reprends ici un extrait tiré d’un autre billet autour d’Effondrement de Jared Diamond :

      Peut-on discuter sereinement en France des problèmes démographiques ?
      Symptomatique est à ce propos la contribution de Paul Ariès1 dans le N°1 de la revue Entropia. Je précise qu'il s'agit là d'un auteur pour qui, a priori j'avais un a-priori favorable. J'en suis sorti quelque peu perplexe. Avec lui, on est vite excommunié. On se penche ainsi sur la question de la démographie ? C’est du Néo-malthusianisme, donc on est de la nouvelle droite (Lévi-Strauss, Yves Cochet, Jared Diamond, ou André Lebeau, entres autres, doivent sans doute relever de cette catégorie). Qui n’est pas avec moi est contre moi. Le schéma est manichéen. Il y a l’humanisme et l’antihumanisme. Point barre. Tout ce qui n’entre pas dans la première de ces catégories relève forcément de la seconde. Si l'on ne se rallie pas avec assez de netteté à l’universalisme judéo-chrétien ? C’est un retour au paganisme, à cette sinistre idée de Gaïa, et tout le fatras mystico-idéologique qui, évidemment, s’en réclame. Nouvelle droite ! Questionner le leitmotiv prométhéen qui nous voudrait rendus «maîtres et possesseurs de la nature», analyser l’impact des Lumières sur notre manière d'être au monde ; répétons ensemble : c’est la nouvelle droite ! Enfin, pour faire bonne mesure, si l’on se risque à apprécier un peu trop Thoreau ? C'est que l'ombre de Jungër plane au dessus de nos tête. D’ailleurs, il fallait s'en douter, ces relents de retour à la nature, sont en eux-mêmes suspects. La terre est synonyme de pétainisme larvé. Ferry l'a bien dit, Naess, dont il ne doit pas avoir lu plus que quelques feuillets, c’est le chantre de l’antihumanisme. Mais la contradiction n’a jamais étouffé ces néo-Kantien d’apparatchik.

      Sur ces problèmes liés à la démographie et la surpopulation, nous avions eu l'occasion d'en discuter avec Françoise Gollain2 à l'issue d'une conférence organisée sur l'écologie et André Gorz. Vivant au Pays de Galle, elle nous confiait, que contrairement dans les pays anglo-saxons, il était pratiquement impossible d'évoquer en France ce sujet sereinement, car très chargé idéologiquement. Que pourtant un débat était nécessaire. Le livre d'André Lebeau3, « l'enferment planétaire » y contribue au premier plan.

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