Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


27 août 2014

Le miracle indien : le regard de Mike Davis (Le pire des mondes possibles). Bidonvilles & high tec.



Lorsqu’on évoque l’économie mondiale, parmi les poncifs habituels, se trouve en bonne place celui du « miracle indien » ; en effet, comment l’occidental moyen ne s’émerveillerait-il pas devant l’émergence, dans le sous-continent, d’une classe moyenne éduquée, d’une croissance économique frôlant parfois les 10% l’an, du développement de technologies high-tech, de la progression annuelle du nombre de millionnaires de 50% (2010), ou encore du recul (certes controversé) de la pauvreté… Et last but not least, contrairement à la Chine, l’Inde est une démocratie !     

Bref, pas étonnant qu’avec cette présentation aux accents iréniques tant d’entreprises occidentales, impératif de compétitivité oblige - y aient, en toute bonne conscience appâtés qu’elles étaient par des gains annoncés de l’ordre de 50 à 70% (les faits se révèlent parfois différents), délocalisé tout ou partie de leur production…   

La presse nous en serine le refrain  à longueurs de publications dithyrambiques ; véritable panégyrique à la gloire de l’économie de marché mondialisée.
Pour la majorité la messe est dite ; les choses sont claires et sans ambiguïté : « L'Inde, qui fut longtemps l'un des pays les plus pauvres du monde, a réussi son décollage, fondé sur une révolution agricole, l'essor de l'industrie et l'exportation de services high-tech » (Capital, 2009). C’est dans ce climat que d’aucuns, tels ce VP Business Development, Buildings Business - Asia Pacific at Schneider Electric, dont l’exemplarité du CV vaut caution, ont pu apporter leur contribution : « J’ai vécu le miracle indien ».  

L’OCDE le confirme : « le processus de réforme économique d’envergure engagé par l’Inde a contribué à une accélération de la croissance économique du pays et souligne que d’autres réformes sont nécessaires pour que les objectifs de développement fixés par le gouvernement en termes, par exemple, de croissance de l’emploi et de réduction de la pauvreté et des inégalités, soient atteints » (OCDE, 2009). Comment ne pas croire benoîtement une organisation encourageant « le libre-échange et la concurrence, sources, selon elle, d’innovation et de gain de productivité, » et qui  pour lutter contre le chômage, recommande notamment "la déréglementation du marché du travail » ?  (Wikipédia)  

Rompant avec cet unamisme sirupeux, je propose ici le regard de Mike Davis, historien, anthropologue et sociologue urbain, au travers de son ouvrage Planet of Slums (dont la traduction « Le pire des mondes possibles » a été éditée à la Découverte fin 2006).
Pour la méthode, les extraits proposés ici se passant de commentaires, j’ai pris le parti de les livrer brut. Il y est question de l’Inde.     



« Dans Slumming India (2002) (…) Gita Verma décrit les ONG comme des intermédiaires « d’une nouvelle classe » qui, avec la bénédiction des organisations philanthropiques étrangères, usurpent la parole authentique des pauvres. (…) « Sauvez le bidonville, ajoute-t-elle en faisant spécifiquement référence à Delhi, signifie accepter l’injustice que constitue le fait qu’un quart à un cinquième de la population de la ville vit sur à peine 5% de sa superficie ». Le texte de Verma inclut une critique dévastatrice de deux des projets récents de réhabilitation de bidonvilles les plus unanimement acclamés en Inde. Parrainé par les Britanniques, lauréat de prix décernés lors de la conférence Habitat II d’Istanbul en 1996 et par l’Aga Khan en 1998, le programme Indore était censé fournir des canalisations individuelles d’alimentation en eau et d’évacuation des eaux usées aux foyers habitants le bidonville de cette agglomération. (…) Les quartiers sont certes désormais dotés d’égouts, mais leurs résidents n’ayant pas assez d’eau pour boire, et encore moins pour alimenter les chasses d’eau, les égouts se sont rapidement bouchés et ont reflué dans les maisons et dans les rues ; la malaria et le choléra se sont répandus, et les résidents ont commencés à mourir à cause de l’eau contaminée. Chaque été, écrit Verma, « apporte aux bénéficiaires du projet (ou, devrait-on peut-être dire, aux « personnes touchées par le projet » son cortège de nouvelles pénuries d’eau, de nouveaux bouchages d’égouts, de nouvelles maladies… »   
« En Inde on estime que les trois quarts de l’espace urbain sont possédés par 6% des foyers urbains, et que seulement 94 personnes contrôlent la majorité des terres vacantes de Bombay ».  
« Dharavi (Bombay), le plus grand bidonville contemporain de toute l’Asie, affiche des densités de population maximales plus de deux fois supérieures à celles de New York ou Bombay au XIXe siècle, que Roy Lubove considérait comme « les lieux les plus surpeuplés de toute la planète » à la fin de l’époque victorienne ».    

« D’après certains géographes urbains, Bombay détient peut-être le record en la matière : « Alors que les riches possèdent 90% de la terre et vivent dans un environnement confortable et aéré, les pauvres vivent les uns sur les autres sur 10% de l’espace ». 

« La ségrégation urbaine n’est pas un statu quo figé, mais bien plutôt une guerre sociale incessante dans laquelle l’Etat intervient régulièrement au nom du « progrès », de « l’embellissement », voire de la « justice sociale pour les pauvres », pour redéfinir les frontières spatiales à l’avantage des propriétaires terriens, des investisseurs étrangers, de l’élite des foyers propriétaires de leur logement… (…) A Delhi : pendant que le gouvernement se repaît de louanges internationales pour son nouveau « plan vert », les résidents sont déplacés par camion vers un nouveau bidonville périphérique situé 20 km plus lion, malgré des preuves officielles qui montrent, selon el Hindustan Times, que « le déplacement des habitants des jhuggi de la capitale fait baisser le revenu moyen des familles relogées d’environ 50% ». 
  
« Bangalore est bien sûr célèbre pour ses répliques, dans les banlieues sud, des modes de vie de Palo Alto et Sunnyvale, imités jusqu’aux cafés Starbucks et aux multiplex de cinéma. D’après l’urbaniste Solomon Benjamin, les riches expatriés (ou, pour reprendre la terminologie officielle, les « Indiens non résidents ») y vivent comme en Californie dans des « groupes de villas luxueuses façon demeures de ranch ou des immeubles d’appartements avec piscines et clubs de remise en forme privés, la sécurité assurée par un mur d’enceinte et des vigiles privés, des générateurs électriques de secours disponibles 24h sur 24, et toutes sortes d’autres équipements privés permettant de vivre en autarcie» (…) En tant que capitale de l’industrie informatique indienne, mais également grand centre de construction aéronautique militaire, Bangalore ( 6 millions d’habitants) est fière de tout ce qu’elle peut offrir en termes de mode de vie « à la californienne » (…) Parallèlement, d’implacables programmes de rénovation urbaine ont repoussés les citadins défavorisés hors du centre, vers les bidonvilles de la périphérie, où ils vivent aujourd’hui à côté des migrants pauvres arrivés des campagnes. On estime que 2 millions de pauvres se répartissent dans environ 1000 bidonvilles sordides ( …) Les chercheurs décrivent la périphérie de Bangalore comme « la décharge où l’on rejette les résidents urbains dont la force de travail est nécessaire à la marche de l’économie urbaine mais dont la présence visuelle doit être réduite au maximum ». La moitié de la population de Bangalore n’a pas accès à l’eau courante, et cette ville abrite davantage de mendiants et d’enfants des rues (90 000) que de petits génies de l’informatique (env 60 000). Etudiant un archipel de 10 bidonvilles, des chercheurs n’y ont trouvés que 19 latrines pour 102 000 habitants. Benjamin Salomon rapporte que « les enfants souffrent gravement de diarrhées et de maladies liées aux vers parasitaires, et qu’une forte proportion d’entre eux soufrent de malnutrition ». Un grand consultant économique occidental dut reconnaître, lugubrement, que (le boom) « high-tech de Bangalore n’est qu’une goutte d’eau dans un océan de misère ».

« A Delhi, l’Hindustan Times se lamentait récemment du fait que les conducteurs des classes moyennes ne prenaient que très rarement la peine de s’arrêter lorsqu’ils renversaient des mendiants ou des enfants pauvres ».
  
« Le simple fait de respirer l’air de Bombay équivaut à fumer 2,5 paquets de cigarettes par jour, et le centre pour la science et l’environnement de Delhi a récemment déclaré que les villes indiennes étaient en train de devenir des ‘chambres à gaz mortel’ ». 

bombay - Pipe alimentant les quartiers riches
« En Inde, ce sont plus de 50 000 hectares de précieuses terres agraires qui disparaissent chaque année sous la pression démographique ».
  
« A Bombay, les habitants des bidonvilles ont pénétrés si profondément dans le parc national de Sanjay Gandhi qu’ils se font parfois dévorer par des léopards (10 morts au cours du seul mois de juin 2004) ».   

Ahmedabad : Carte postale
« Aujourd’hui, les mégapoles pauvres – Nairobi, Lagos, Bombay, etc. – sont de puantes montagnes de merde qui feraient fuir même les plus endurcis des Victoriens. (…) Dans l’Inde contemporaine – où l’on estime que 700 millions de personnes n’ont d’autre solution que de déféquer en plein air – seules 17 des 3700 grandes et très grandes villes sont équipées d’un système de traitement des eaux usées avant leur rejet final. (…) Le réalisateur Prahlad Kakkar, raconta ainsi à un journaliste ébahi que « la moitié de la population n’a pas de toilettes où chier, alors ils chient dehors. Ca fait 5 millions de personnes. Si elles chient un demi-kilo chacune, ça vous fait 2 millions et demi de kilos de merde tous les matin ». (…) De même, à Bombay, les femmes doivent se soulager « entre 2 et 5 heures du matin, parce que c’est le seul moment où elles peuvent avoir un peu d’intimité ». Les toilettes publiques, explique Seketu Mehta, sont rarement une solution pour les femmes parce qu’elles sont très souvent hors d’usage : « les gens défèquent tout autour des toilettes, parce que les fosses sont bouchées depuis des mois ou des années ».  

Ahmedabad : un autre visage
« Les prêteurs internationaux sont loin d’être les seuls responsables de la crise de la santé urbaine dans le tiers monde. Depuis que les élites urbaines ont emménagés dans des lotissements clos et protégés, elles se soucient moins des dangers liés aux maladies qui font rage dans les bidonvilles, et plus de la sécurité de leurs propriétés et de la construction de routes rapides. Susan Chaplin décrit ainsi, par exemple, la manière dont les réformes sanitaires sont sapées par des responsables corrompus et une classe moyenne indifférente : ‘Les conditions environnementales dans les villes indiennes continuent à se détériorer parce que la classe moyenne participe activement à interdire l’accès aux services urbain de base à de vastes sections de la population. La conséquence d’une telle monopolisation des ressources et des bénéfices de l’Etat est que, si la conscience des problème environnementaux croît chez les membres de la classe moyenne, ils se sont cependant montrés à ce jour plus concernés par les gênes qu'ils subissent sur les routes embouteillées et à cause de la pollution atmosphérique qui en résulte que par les risques liés aux maladies épidémiques et endémiques ».   
  
« La capitale mondiale de l’enfance exploitée et réduite en esclavage demeure sans doute la ville sacrée hindoue de Varanasi (1,1 millions d’habitants), dans l’Uttar Pradesh. Célèbre pour ses tissus autant que pour ses temples et ses religieux, Varanasi (Bénarès) tisse ses tapis et ses saris brodés grâce à la main-d’œuvre captive de plus de 200 000 enfants de moins de 14 ans. (…) D’après l’UNICEF : ‘La plupart d’entre eux sont gardés prisonniers, torturés et forcés à travailler 20 heures par jour sans pause. Les jeunes enfants doivent se tenir accroupis sur leurs orteils, de l’aube au crépuscule, tous les jours, et entravent gravement leur croissance pendants ces années formatrices. Les militants sociaux locaux éprouvent des difficultés à travailler à cause du puissant réseau de contrôle mafieux que les producteurs de tapis ont tissé sur la région’ »  

« Un autre centre tristement célèbre du travail infantile est Firozabad, la capitale indienne du verre (350 000 habitants), également en Uttar Pradesh. Il est cruellement ironique que les bracelets de verre fétiches des femmes mariées soient confectionnés par 50 000 enfants travaillant dans quelque 400 usines parmi les plus infernales du sous-continent : ‘Les enfants travaillent à toutes sortes de postes, comme le transport de la pâte de verre en fusion au bout de tiges de fer (…) ; l’extraction du verre en fusion des fournaises, dans lesquelles la température oscille entre 1500°C et 1800°C, opération au cours de laquelle leurs bras, parce qu’ils sont si petits, viennent presque à toucher la fournaise ; le sertissage et le montage des bracelets, opération qui s’effectue sur une petite flamme de kérosène dans une pièce très peu ventilée (…). L’usine toute entière est parsemée de bris de verre, et les enfants y vont et viennent en courant pieds nus (….) Des fils électriques dénudés pendent un peu partout… » 
  
« Le versant le plus ignominieux de cette économie informelle : (…) le domaine de la greffe des reins. En Inde, la périphérie miséreuse de Chennai (Madras) est devenue mondialement célèbre pous ses ‘elevages de reins’. D’après une enquête menée par Frontline, « pendant 8 ans, entre 1987 et 1995, le bindonville de Bharathi Nagar, à Villivakkam, une banlieu de Chennai, fut la plaque tournante du commerce de reins dans le Tamil Nadu. (…) Ce bidonville fut surnommé « Kidney [rein] Nagar ». (…) Les journalistes de Frontline ont estimé que plus de 500 personnes, soit une personne par famille, avait vendu un rein pour qu’il soit greffé sur place ou exporté vers la Malaisie ; la majorité des donneurs étaient des femmes, dont de ‘nombreuses femmes abandonnées (…) obligées de vendre leur rein pour gagner de quoi vivre et faire vivre leurs enfants’ »




 Entretien avec Mike Davis :


  Pour quelques réactions à la lecture de l’ouvrage :



« Au lieu d’être des centres de croissance et de prospérité, les villes sont devenues des décharges où l’on rejette une population excédentaire travaillant dans des secteurs non qualifiés, non protégés et informels des industries de service et du commerce ».

Un livre assurément à lire… Même -et surtout - si l’on n’en ressort pas indemne.    



La pauvreté dans les faits – Eléments de réflexions & chiffres :

* Les chiffres de la pauvreté
* Notion de pauvreté selon la Banque Mondiale
* Les bidonvilles dans l'espace urbain


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