Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


21 août 2014

Dans quelle édition lire Montaigne ? (version modernisée vs version originale)



N’étant aucunement littéraire de formation davantage que par métier, voici comment j’en suis venu à me trouver confronté à cette œuvre majeure, dont je n’ai point de qualificatifs en réserve à même de vanter l’effet qu’elle me fit. Mais ce n’est point ici nécessaire.

1) Si j’avais jadis, au détour de mes pérégrinations oisives, déjà entendu parler ici ou là, soit de Montaigne, soit des Essais, il me fallut de longues années pour juxtaposer sans erreur possible ces deux noms. Cela peut sembler extravagant mais c'est ainsi. C'est peut-être aussi le cas pour nombre de personnes n'ayant pu dans leur jeunesse côtoyer les grands anciens et qui, dans un réflexe de sauvegarde bien naturel, ne voient dans cette prose sentant la poussière, qu’un fatras de ruines sans usage. Dispensable donc.
Ce n’est donc que sur le tard que je me suis familiarisé avec la pensée, le vécu et les manières du Châtelain de Montaigne. Et ce fut à la suite des conférences de Michel Onfray (2004) que me pris l’irrésistible envie de le lire. Mais avant d’oser aborder les essais proprement dits, et ce afin d’accroître ma proximité avec l’auteur, j'ai opté pour la lecture de quelques ouvrages lui étant consacrés (ceux de Macé-Scaron et d’Alexandre Tarrete : non par choix délibéré mais simplement parce que je les ai trouvés alors disponibles).
Ceci fait,  je me suis alors lancé dans les grandes eaux.



2) J’ai cherché alors une édition lisible mais fidèle et j’ai retenu celle de ‘La pochothèque’ (Livre de poche, mai 2007). Cette dernière présente l’avantage d’une orthographe modernisée, tout conservant les délices des tournures archaïques. L’usage, bien que jouissif, ne m’en est pas cependant des plus aisé. Pour méthode : Je lis une première fois le texte fort lentement,  allant compulser systématiquement les notes de bas de pages (je me limite à un chapitre, parfois moins). Lors de cette première lecture, j’inscris les expressions et tournures désuètes qui me charment dans un petit carnet, ainsi que les pensées ou les citations qui me marquent sur le vif. Ensuite je relis le tout, précautionneusement, pour m’assurer de m’être bien imprégné du texte et n’avoir point commis, à défaut d’une compréhension parfaite, de contresens manifeste. 
Voici tel que j’ai procédé depuis plus d’un an… Or avec la réédition de cette fameuse traduction Quarto, objet du dégout Schiffterien, et dont il va sans dire que je l’ai acheté aussitôt, j’ai pu me sortir de quelques ornières en ajoutant à ma méthode de lecture de Montaigne une étape supplémentaire :



3) Ainsi, en troisième lecture je vérifie ma compréhension du texte au travers cette édition en français dit ‘vulgaire’. Ceci s’avère fort utile, particulièrement pour les anecdotes rapportées par Montaigne. Pour exemple (parmi tant d’autres) : «Lorsque Monsieur de Bourbon prit Rome, un porte-enseigne, qui était à la garde du Bourg saint Pierre, fut saisi d’un tel effroi à la première alarme, que par le trou d’une ruine il se jeta, l’enseigne au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville ; et à peine enfin voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se ranger pour le soutenir, estimant que ce fût une sortie que ceux de la ville fissent, il se reconnut, et tournant tête rentra par le même trou, par lequel il était sorti, plus de trois cents pas en avant en la campagne » (La pochothèque). « Lorsque Monsieur de Bourbon prit Rome, un porte-enseigne, qui était à la garde du bourg Saint Pierre, fut saisi d’un tel effroi à la première alarme que, par le trou d’une ruine, il se jeta, l’enseigne au poing, hors de la ville, droit aux ennemis, pensant se diriger vers l’intérieur de la ville, et c’est avec peine enfin que, voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se ranger pour lui tenir tête après avoir pensé que c’était une sortie que faisaient ceux de la ville, il reprit ces esprits et que, tournant les talons, il rentra par ce même trou par lequel il était sorti [en faisant] plus de trois cent pas dans la campagne ». (Quarto)



Entre l’une et l’autre de ces éditions, rien d’essentiel n’y est perdu. Il me plait de me perdre avec délice dans la langue désuète de la première ; il me réconforte de m’assurer du sens dans la seconde. 

Par le hasard de l’actualité, l'émission  ‘Grain à moudre’ (France Culture) du vendredi suivant la parution du texte de Frédéric Schiffter était consacré précisement à ce sujet.
Dans ce débat, je partage sans réserve les vues de Danièle Salenave.

Extrais choisis :
 « Si je suis une petite japonaise, un jeune allemand, un jeune russe ou un américain d’age moyen, j’irai vers Montaigne dans une traduction Russe, Anglaise, Italienne... Forcément. Si je suis en France il n’y a pas 36 solutions, il y’en a deux  ou bien on ne touche pas à Montaigne tel qu’il est dans son admirable langue de l’époque, j’en conviens. Mais dans ce cas là on diminuera jour après jour le nombre de ses lecteurs jusqu’à les voir entièrement disparaître, sauf quelques spécialistes ayant fait des études longues, spécialisées en matière de langue et d’histoire de la langue, moi j’ai pas fait des études spécialisées mais j’ai passé une agréation de lettres il y a déjà fort longtemps. J’ai lu Montaigne et relu. Je l’ai  étudiée je peux le lire, avec parfois avec quelques difficultés, mais je peux le lire pratiquement dans le texte. Je ne vais pas dire puisque je peux le lire tout le monde n’a qu’à en faire autant ! » (…) « Il faut le traduire parce qu’il le faut le faire lire ». (…) « Les protestant sont devenus les protestants parce qu’ils protestaient contre le fait que les textes sacrés qu’ils estimaient nécessaires à tous, soient écrit dans des langues que ne pouvaient lire que des prêtres(…) Nous sommes dans le ‘Babélisme’ généralisé, nous ne pouvons pas lire tous les textes en original. Nous ne pouvons pas lire Dostoïevski ou Platon dans l’original. Nous ne pourrons bientôt plus lire Montaigne dans l’original. Ce qui ne veut pas dire qu’on va le rendre facile. Il n’est pas plus facile au fond. Mais au moins on prendra du temps a comprendre ce qu’il dit et pas à traduire sans arrêt… (…) «  Je suis latiniste. Je considère qu’il faut absolument que les grands textes de la latinité ou de l’hellénisme soient traduis en français. Bien évidement il y aura une perte. Et alors ? (…) Enseigner cela n’a jamais été autre chose que traduire. C’est faire passer. C’est ça que traduire. (...) Le fond et la forme ne se séparent pas. On l’a expliqué à des générations d’élève. Je suis d’accord (réponse à Brice Couturier) mais chose que je voudrais dire, c’est que la pensée n’est pas entièrement réductible aux mots dans lesquels elle est incarnée ». Puis en réponse à Julie Clarini : « Il n’y a pas de conservateur et de progressistes dans cette affaire - Julie Clarini se récrie, s’étant définie en la matière comme conservatrice – il y a ceux qui veulent que le meilleur de nos grands textes, de nos grandes œuvres passent au plus grand nombre. Est-ce conservateur ou progressiste je ne sais pas ». Assez cocasse mais si vrai : « Je souhaite pour des raisons qui sont liées à l’intégration, à la culture commune, quand je dis intégration entendons nous, je ne parle pas seulement des beurs, je ne parle pas seulement des familles défavorisées, parce qu’il ne faudrait quand  même pas qu’on croit que quand même que la famille favorisées lisent tous Montaigne dans le texte, ou qu’elles lisent toute les ‘lettres à Lucilius’ en latin tous les soirs au dînerparce qu’on appartient à la bourgeoisie. On a une idée de la bourgeoisie en France qui est extraordinaire. On est persuadé que la bourgeoisie est un trésor de haute culture. Je demande à aller voir de plus près. Donc ne voyons toujours les choses : oh les pauvres enfants  ont chez eux des parents qui ne parlent pas le latin, donc faut traduire. C’est le cas de tous les enfants ».   



En guise de conclusion :

Que les puristes (1) conservent leurs éditions mal lisibles et laissent ceux qui ont besoin de traductions le loisir d’en faire usage. Et si la lecture d’une œuvre traduite donne l’envie à une seule personne d’aller à la rencontre de la langue originelle, cela suffit à définitivement disqualifier le discours de ces grincheux ‘légitimistes’ qui voudraient regenter le monde des humanités. 


1) Ces derniers donnent souvent dans la caricature :  affirmant, par exemple, qu’à ce régime là on « pourrait traduire des œuvres contemporaines (jugées difficiles) et rétablir la ponctuation dans ‘Alcool’ d’Apollinaire’, et qu’ « en faisant ça on réduit un auteur à un vouloir dire »

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