Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


30 août 2014

Montaigne : Journal de voyage. De la tour au périple en Italie ; papauté et esprit libre...



On imagine d’ordinaire volontiers Montaigne perclus en sa tour, occupé à dicter ses fameuxEssais, dont la première ligne fut écrite en 1572 et la dernière, l’année de sa mort, vingt années plus tard en 1592. Ce qu’on sait moins, c’est que l’ami de La Boétie n’était pas le sédentaire que l’on se plait à décrire ; enfin pas seulement. Retiré de la vie publique en 1571, s’il aimait, lorsqu’il ne déambulait pas sous ses poutres érudites, à chevaucher en son domaine, Montaigne a aussi entrepris, dix ans après le texte inaugural  (1) peint en sa bibliothèque pour saluer le début de sa retraite, un voyage qui dura 17 mois. A son départ il avait 47 ans. « Montaigne, sept lieues : d’où j’étais parti le 22 de juin 1580, pour aller à La Fère. Par ainsi avait duré mon voyage dix-sept mois huit jours ».

De ce voyage en Italie, passant par la Suisse et l’Allemagne, nous est parvenu le témoignage recueilli dans un journal. La première moitié de ce manuscrit de 278 pages est rédigé par une main inconnue, probablement le secrétaire du voyageur. Ce n’est qu’à Rome que Montaigne, «ayant donné congé à celui de mes gens qui conduisait cette belle besogne, et la voyant si avancée », entreprit d’en poursuivre lui-même la rédaction, « quelque incommodité que ce.. » lui soit. Et s’il s’acquittera de sa tâche avec une constance sans faille, rédigeant même une belle part de son texte en italien, avant d’en revenir sur le chemin du retour à la langue française, à peine passé la frontière. « Ici on parle français ; ainsi je quitte ce langage étranger, duquel je me sers bien facilement mais bien mal assurément, n’ayant eu loisir, pour être toujours en compagnie de Français, de faire nul apprentissage qui vaille ». Est-ce ici de la fausse modestie ?

Ce journal connut un bien étrange destin. Retrouvé en 1770 dans une malle qui se trouve  toujours aujourd’hui dans le logis de Montaigne, il est désormais à nouveau volatilisé (qui sait, quelque chanceux l’exhumera-t-il un jour). Le découvreur en est un prêtre, un certain abbé Prunis, qui cherchait alors dans les archives du château des documents en vue d’une histoire du Périgord. Le manuscrit sera recopié et édité en 1774 par le conservateur de la Bibliothèque du roi, et après quoi, ainsi que je l’ai dit plus haut, retournera dans les limbes.
Il manque deux feuillets au début de ce journal où Montaigne consigne, scrupuleusement, les effets des bains et des eaux suisses, allemandes et italiennes sur sa gravelle. Car là est le motif officiel du voyage. S’y ajoute sans doute d’autres motivations. Parmi ces dernières, sans doute celle avancée dans la préface de l’ouvrage sorti chez l’excellent éditeur Arléa : « Il faut croire que sa liberté, sa tranquillité et ses loisirs furent un temps perturbés par les tracasseries d’un séjour encombré de ses trois femmes – sa mère, sa femme et sa fille-, pour qu’il décidât, les 2 premiers livres de ses Essais tout frais publiés dans la poche, de s’arracher au sein des doctes Vierges… » (2).

Coffre de la tour de Montaigne
Montaigne ne voyage point seul : « Monsieur de Montaigne dépêcha M. De Mattecoulon(Bertrand Charles, jeune frère de Montaigne) en poste avec ledit écuyer, pour visiter ledit comte, et trouva que ses plaies n’étaient pas mortelles. Audit Beaumont (sur Oise)M.d’Estissac se mêla à la troupe pour faire même voyage, accompagné d’un gentilhomme, d’un valet de chambre, du mulet, et, à pied, d’un muletier et deux laquais, qui revenaient à notre équipage pour faire à moitié la dépense ». Ce qui fait au total, en incluant Montaigne et son secrétaire, une troupe de pas moins 9 personnes.

Peu après leur départ, arrivés à Vitry-le-François, est conté aux voyageurs trois histoires mémorables. Si la première, de peu d’intérêt est expédiée d’une phrase, les deux autres retiennent davantage l’attention. Et au secrétaire de Montaigne de noter : « que depuis peu de jours il avait été pendu à un lieu nommé Montier-en-Der, voisin de là, pour telle occasion : 7 ou 8 filles d’autour Chaumont-en-Bassigy complotèrent, il y a quelques années, de se vêtir en mâle et continuer ainsi leur vie par le monde. Entre les autres, l’une vint en ce lieu de Vitry sous le nom de Mary, gagnant sa vie à être tisserand, jeune homme bien conditionné, et qui se rendait, à un chacun, ami. Il fiança, audit Vitry une femme qui est encore vivante, mais, pour quelques désaccords qui survint entre eux, leur marché ne passa plus outre. Depuis, étant allé audit Montier-en-Der, gagnant toujours sa vie audit métier, il devint amoureux d’une femme, laquelle il avait épousée, et vécut 4 ou 5 mois avec elle avec son consentement, à ce qu’on doit ; mais ayant été reconnu par quelqu’un dudit Chaumont, et la chose mise avant à la justice, elle avait été condamnée à être pendue (…) Et fut pendue pour des inventions illicites à suppléer au défaut de son sexe ». Ainsi en va l’éternel ressentiment chez les humains ; méchanceté qui pousse nos congénères par soucis de ‘vertu’ - évidemment- à se mêler des affaires d’autrui, et de dénoncer, en toute bonne conscience, les ‘déviants’.
« L’autre histoire (la troisième donc), c’est d’un homme encore vivant, nommé Germain, de basse condition, sans nul métier ni office, qui a été fille jusqu’en l’âge de 22 ans, vue et connue par tous les habitants de la ville, et remarquée d’autant qu’elle avait un peu plus de poils autour du menton que les autres filles ; et l’appelait-on Marie la barbue. Un jour, faisant un effort à un saut, ses outils virils se produisirent et le cardinal de Lenoncourt, évêque pour lors de Châlons, lui donna nom Germain. Il ne s’est pas marié pourtant ; il a grande barbe fort épaisse. Nous ne la sûmes voir, parce qu’il était au village. Il y a encore en cette ville une chanson ordinaire en la bouche des filles, où elles s’entr’avertissent de ne faire plus grandes enjambées de peur de devenir mâle, comme Marie-Germain ». Se trouve là belle complaisance à un sujet grivois (que je me suis pareillement plu à reproduire).
Statue de Montaigne 
Montaigne qui accordait, semble-t-il, beaucoup d’importance à sa récente noblesse, s’empresse, en les lieux notables là où il s’arrête, de laisser sa trace. En témoigne, plusieurs passages, dont celui-ci : « Je laissai un écusson des armes de M. de Montaigne au-devant de la porte du poêle où il était logé, qui était fort bien peint et me coûta deux écus du peintre et 20 sous au menuisier ».

En cette arrière-boutique des Essais, ont y trouve un Montaigne fidèle à ses préceptes. Ainsi, relève son secrétaire, «M. de Montaigne disait qu’il s’était toute sa vie méfié du jugement d’autrui sur le discours des commodités des pays étrangers, chacun ne sachant goûter que selon l’ordonnance de sa coutume et de l’usage de son village, et avait fort peu d’état des avertissements que les voyageurs lui donnaient… ».

En de telles pérégrinations, se loger n’est point toujours chose aisée. Mais une tâche qui mérite attention. Et quand bien même… « Pressés par les gens de l’hôte où nous logeâmes et ailleurs (du côté de Bologne), il envoyait quelqu’un de nous autres visiter tous les logis, et vivres et vins, et sentir les conditions, avant que descendre de cheval, et acceptait la meilleure. Mais il est impossible de capituler si bien qu’on échappe (de négocier suffisamment pour échapper) à leur tromperie : car ils vous font manquer le bois, la chandelle, le linge, ou le foin que vous avez oublié de spécifier. »

Invités à Florence au dîner du grand-duc, se trouve consigné dans le journal du voyageur : « Sa femme était assise au lieu d’honneur ; le duc au-dessous ; au-dessous du duc la belle-sœur de la duchesse ; au-dessous de celle-ci le frère de la duchesse, mari de celle-ci. Cette duchesse est belle à l’opinion italienne, un visage agréable et impérieux, le corsage gros, et de tétins à leurs souhaits. Elle lui sembla bien avoir la suffisance d’avoir enjôlé ce prince, et de le tenir à sa dévotion longtemps ».
Dans le même ordre idée, quelques pages plus loin, à propos de la beauté des femmes : « Au demeurant, il lui semblait (à Montaigne ici arrivé à Rome) qu’il n’y avait nulle particularité en la beauté des femmes, (…) et, au demeurant, que, comme à Paris, la beauté plus singulière se trouvait entre les mains de celles qui la mettent en vente ».

Une fois la compagnie solidement établie à Rome, Montaigne exprima le souhait de se rendre au chevet du Pape pour y être reçu en audience. En voici relaté l’extravagante aventure. C’était le 29 de décembre de l’an 1580…
« M. d’Estissac entra le premier et, après, M. de Montaigne, et puis M. de Mattecoulon et M. de Hautoy. Après un ou deux pas dans la chambre, au coin de laquelle le pape est assis, ceux qui entrent, qui qu’ils soient, mettent un genou à terre et attendent que le pape leur donne la bénédiction, ce qu’il fait. Après cela, ils se relèvent et s’acheminent jusque environ mi-chambre. Il est vrai que la plupart ne vont pas à lui de droit fil, tranchant le travers de la chambre, mais gauchissant un peu le long du mur, pour donner, après le tour, tout droit à lui. Etant à ce mi-chemin, ils se remettent encoure un coup sur un genou et reçoivent la seconde bénédiction. Cela fait, ils vont vers lui jusqu’à un tapis velu, étendu à ses pieds, sept ou huit pieds plus avant. Au bord de ce tapis, ils se mettent à deux genoux. Là, l’ambassadeur qui les présentait se mit sur un genou à terre et retroussa la robe du pape sur son pied droit, où il y a une pantoufle rouge avec une croix blanche dessus. Ceux qui sont à genoux se tiennent en cette assiette jusqu’à son pied, et se penchent à terre pour le baiser. M.de Montaigne disait qu’il (le pape) avait haussé un peu le bout de son pied.
(…) L’ambassadeur cela fait, recouvrit le pied du pape, et, se relevant sur son siège, lui dit ce qu’il lui sembla pour la recommandation de M.d’Estissac et de M.de Montaigne. Le pape, d’un visage courtois admonesta (…) M.de Montaigne de continuer à la dévotion qu’il avait toujours portée à l’Eglise et service du roi très-chrétien, et qu’il les servirait volontiers où il pourrait (…). Eux ne lui dirent mot, mais, ayant là reçu une autre bénédiction, avant se relever, qui est signe du congé, reprirent le même chemin. Cela se fait selon l’opinion d’un chacun : toutefois, le plus commun est de se sier (partir) en arrière à reculons, ou au moins de se retirer de côté, de manière qu’on regarde toujours le pape au visage. A mi-chemin, comme en allant, ils se remirent sur un genou et eurent une autre bénédiction et, à la porte, encore sur un genou, la dernière bénédiction ».

Durant le séjour des voyageurs à Rome, il fut pris un célèbre bandit local : « Le onzième de janvier, au matin, comme M. de Montaigne sortait du logis à cheval pour aller in Banchi(chez le banquier), il rencontra (apprit) qu’on sortait de prison Catena, un fameux voleur et capitaine des bandits, qui avait tenu en crainte toute l’Italie, et duquel il se contait des meurtres énormes, et notamment de deux capucins auxquels il avait fait renier Dieu, promettant sur cette condition leur sauver la vie, et les avait massacrés après cela, sans aucune occasion (raison) ni commodité, ni de vengeance. (…) Il fit une mort commune, sans mouvement et sans parole ; était homme noir, de trente ans ou environ. Après qu’il fut étranglé, on le détrancha en quatre quartiers. Ils ne font guère mourir les hommes que d’une mort simple, et exercent leur rudesse après la mort. M. de Montaigne y remarqua ce qu’il a dit ailleurs, combien le peuple s’effraie des rigueurs qui s’exercent sur les corps morts, car le peuple, qui n’avait pas senti (pas montré d’émotion) de le voir étrangler, à chaque coup qu’on donnait pour le hacher, s’écriait d’une voix piteuse ».

Une fois renvoyé son secrétaire, Montaigne entrepris de poursuivre lui-même la rédaction de son journal de voyage. Dans ses premières notes, il y est question d’un exorcisme. 
« Le 16 février, revenant de la station (visite d’église accompagnée d’oraison), je rencontrai en une petite chapelle un prêtre revêtu, embesogné à guérir un spiratato. C’était un homme mélancolique et comme transi. On le tenait à genoux devant l’autel, ayant au cou je ne sais quel drap par où on le tenait attaché. Le prêtre lisait en sa présence force oraisons et exorcismes, commandant au diable de laisser ce corps, et les lisait dans son bréviaire. Après cela, il détournait son propos au patient, tantôt parlant à lui, tantôt parlant au diable en sa personne, et lors l’injuriant, le battant à grands coups de poing, lui crachant au visage. Le patient répondait à ses demandes quelques réponses ineptes… » Une fois l’exorcisme achevé et avoir appris de la bouche du curé que ce diable là était de la pire espèce, le patient fut détaché et rendu aux siens. S’en suivit, entre le prêtre et les dix ou douze gentilshommes qui se trouvaient là, un échange où le curé raconta que « le jour avant, il avait déchargé une femme d’un gros diable, qui, en sortant, poussa hors de cette femme, par la bouche, des clous, des épingles et une touffe de son poil ».

Dans la tour de Montaigne
Sur la dévotion des romains, Montaigne note : « Il y a Rome forces particulières dévotions et confréries, où il se voit plusieurs grands témoignages de piété. (…) En voici deux exemples. Un quidam étant avec une courtisane, et couché sur un lit et parmi la liberté de cette pratique là, voilà, sur les 24 heures, l’Ave Maria sonner : elle se jeta tout soudain pour y faire sa prière. Etant avec une autre, voilà la bonne mère (…) qui vient heurter à la porte et, avec colère et furie, arrache du cou de cette jeune un lacet qu’elle avait, où il pendait une petite Notre-Dame, pour ne la contaminer de l’ordure de son péché ».

Lorsqu’on aime les livres, et que l’on parvient à y avoir ses entrées, on ne peut échapper à l’attrait de la fabuleuse bibliothèque de Vatican.
« Le 6 de mars, je fus voir la librairie du Vatican (…). Il y a un grand nombre de livres attachés sur plusieurs rangs de pupitres ; il y en a aussi dans des coffres qui me furent tous ouverts ; force livres écrits à la main, et notamment un Sénèque et les Opuscules de Plutarque. (…) J’y vis un livre de Saint Thomas d’Aquin, où il y a des corrections de la main du propre auteur, qui écrivait mal, une petite lettre pire que la mienne. (…) J’y vis aussi un Virgile écrit à la main, d’une lettre infiniment grosse (…). Ce Virgile me confirma en ce que j’ai toujours jugé, que les quatre premiers vers qu’on met en l’Eneide sont empruntés : ce livre ne les a pas ».

Montaigne, on le sait, profita de ce voyage pour remettre ses deux premiers livres des Essais aux moines romains afin d’obtenir l’approbation de l’Eglise.
« Ce jour au soir me furent rendus mes Essais, châtiés selon l’opinion des docteurs moines. Le maestro del sacro Palazzo n’en avait pu juger que par le rapport d’aucun frater français – n’entendant nullement notre langue -, et se contentait tant des excuses que je faisais sur chaque article d’animadversion que lui avait laissé de Français, qu’il remit à ma conscience de rhabiller ce que je verrais être de mauvais goût. Je le suppliai, au rebours, qu’il suivît l’opinion de celui qui l’avait jugé, avouant en aucunes (certaines) choses, comme d’avoir usé du mot de Fortune, d’avoir nommé des poètes hérétiques, d’avoir excusé Julien, et l’animadversion sur ce que celui qui priait devait être exempt de vicieuse inclination pour ce temps;  item, d’estimer cruauté ce qui est au-delà de mort simple ; item, qu’il fallait nourrir un enfant à tout faire, et autres telles choses ; que c’était mon opinion et que c’étaient choses que j’avais mises, n’estimant que ce fussent erreurs ; à d’autres, niant que le correcteur eût entendu ma conception. Ledit maestro, qui est un habile homme, m’excusait fort et me voulait faire sentir qu’il n’était pas fort de l’avis de cette réformation, et plaidait fort ingénieusement pour moi, en ma présence, contre un autre qui me combattait, italien aussi. Ils me retirent le livre des Histoires de Suisses, traduit en français, pour ce seulement que le traducteur est hérétique (…) ; et Sebon (Montaigne avait traduit sa Théologie naturelle), ils me dirent que la préface était condamnée ».
s’en suivra le verdict : « Le 15 avril, je fus prendre congé du maître del sacro Palazzo et de son compagnon, qui me prièrent de ne me servir point (de ne pas tenir compte) de la censure de mon livre, en laquelle autres Français les avaient avertis qu’il y avait plusieurs sottises ; qu’ils honoraient et mon intention et mon affection envers l’Eglise, et ma suffisance, et estimaient tant de ma franchise et conscience qu’ils remettaient à moi-même de retrancher de mon livre, quand je le voudrais réimprimer, ce que j’y trouverais trop licencieux, et, entre autres choses, les mots de Fortune ».

Entrée de la tour de Montaigne
Montaigne s’échina également à obtenir la citoyenneté romaine. Ce qu’il confesse volontiers. «Je recherchai pourtant et employai tous mes cinq sens de nature pour obtenir le titre de citoyen romain, ne fût-ce que pour l'ancien honneur et religieuse mémoire de son autorité. J’y trouvai de la difficulté ; toutefois je la surmontai, n’y ayant employé nulle faveur, voire ni la science seulement d’aucun français. L’autorité du pape y fut employée par le moyen de Filippo Musotti, son majordome, qui m’avait pris en singulière amitié et s’y peina fort. Et m’en fut dépêché lettres le troisième jour des ides de mars 1581, qui me furent rendues le 5 d’avril, très authentiques, en la même forme et faveur de paroles que les avait eues le seigneur Jacopo Buoncompagno, duc de Sora, fils du pape. C’est un titre vain ; tant y a que j’ai reçu beaucoup de plaisir de l’avoir obtenu ».

En chemin de retour Montaigne s’arrêtera à Lorette, ce « petit village clos de murailles et fortifié pour l’incursion des Turcs », et s’en ira au lieu de dévotion, « petite maisonnette fort vieille et chétive » pour laisser la trace d’un ex-voto à Notre-Dame : « J’y pus trouver à toute peine place, et avec beaucoup de faveur, pour y loger un tableau dans lequel il y a quatre figures d’argent attachées : celle de Notre-Dame, la mienne, celle de ma femme, celle de ma fille. Au pied de la mienne, il y a sculpté sur l’argent : Michael Montanus, Gallus Vasco, Eques Regii Ordinis, 1581 (Michel de Montaigne, français de Gascogne, chevalier de l’ordre du roi) ; à celle de ma femme : Francisca Cassaniara uxor (Françoise de la Chassaigne, son épouse) ; à celle de ma fille : Leonora Montana filia unica (Léonor de Montaigne, fille unique) ; et son toutes de rang, à genoux, dans ce tableau, et la Notre-Dame au haut, au-devant ».

Moult pages nous renseignent sur les effets des eaux, des bains et des autres remèdes essayés pour apaiser le feu de sa gravelle. Et c’est avec force détails (mais le journal n’était pas destiné à publication) que Montaigne consigne le nombre de verres bus, les recettes qu’il s’est administrées et ce qu’il en advient :
«… je m’étais senti plus resserré que de coutume, j’avais pris, suivant la recette marquée ci-dessous, trois grains de coriandre confits qui m’avaient fait rendre beaucoup de vents, dont j’était tout plein, et peu d’autres choses. Mais quoi que je me purgeasse admirablement les reins, je ne laissais pas d’y sentir des picotements que j’attribuais plutôt aux ventosités qu’à toute autre cause ».
«… aussitôt que j’eus dîné, je sentis de vives douleurs de colique, et, pour me tenir plus alerte, il s’y joignit, à la joue gauche, un mal de dents très aigu, que je n’avais point encore éprouvé.  Ne pouvant supporter tant de malaise, deux ou trois heures après je me mis au lit (…) Enfin, le 24 au matin, je poussai une pierre qui s’arrêta au passage. Je restai depuis ce moment jusqu’à dîner sans uriner, afin d’en avoir grande envie. Alors je rendis ma pierre, non sans douleur et effusion de sang avant et après l’éjection. Elle était de la longueur et grandeur d’une petite pomme ou noix de pin, mais grosse d’un côté comme une fève, et elle avait exactement la forme du membre masculin. Ce fut un grand bonheur pour moi d’avoir pu la faire sortir. J’e n’en ai jamais rendu de comparables en grosseur à celle-ci ».

En certains villages, les habitants ne s’apprécient guère et les bains y sont parfois lieux d’intrigues : « L’envie, dans ce lieu-là, la haines cachées et mortelles règnent parmi les habitants, quoiqu’ils soient tous à peu près parents ; car une femme me disait un jour ce proverbe : Qui veut son épouse gravide / L’envoie au bain sans y venir ».

Marie de Gournay

Lors de son second passage à Florence Montaigne, en bon ethnologue, en profite pour noter : « Comme les courtisanes romaines et vénitiennes se tiennent aux fenêtres pour attirer leurs amants, celles de Florence se montrent aux portes de leurs maisons, où elles se tiennent en public aux heures commodes. Là, vous les voyez, avec plus moins de compagnie, discourir dans la rue au milieu des cercles ».
Il est d’ailleurs remarquable que Montaigne, si prolixe en ce journal quant au relevé de ses coliques, se fasse aussi discret sur les relations entretenues par une telle troupe de neuf hommes avec les femmes locales. Peut-être la crainte d’un malencontreux coup d’œil de son épouse sur le compte-rendu de leurs pérégrinations.

De retour à Pise, le 18 juillet de l’an 1581 « il s’éleva une grande contestation à l’église de Saint-François, entre les prêtres de la cathédrale et les religieux. La veille, un gentilhomme de Pise avait été enterré dans ladite église. Les prêtres y vinrent avec leurs ornements et tout ce qu’il fallait pour dire la messe. Ils alléguaient leur privilège et la coutume observée de tout temps. Les religieux disaient au contraire que c’était à eux, et non point à d’autres, à dire la messe dans leur église. Un prêtre, s’approchant du grand autel, voulut en empoigner la table ; un religieux s’efforça de lui faire lâcher prise, mais le vicaire qui desservait l’église des prêtres lui donna un soufflet. Les hostilités commencèrent alors des deux côtés et, de fil en aiguille, l’affaire en vint aux coups de poings, aux coups de bâtons, de chandeliers, de flambeaux et de pareilles armes ; tout fut mis en usage. De résultat de la querelle fut qu’aucun des combattants ne dit la messe ; mais elle causa un grand scandale ».

Plafond de Montaigne
Ce fut le 7 septembre de l’an 1581 que Montaigne apprit son élection maire de Bordeaux : « Dans la même matinée, on m’apporta, par la voie de Rome, des lettres  de M. de Tausin, écrites de Bordeaux le 2 août, par lesquelles il m’apprenait que, le jour précédent, j’avais été élu d’un consentement unanime maire de Bordeaux, et m’invitait à accepter cet emploi pour l’amour de ma patrie ».
Au lieu de s’en retourner direct en France Montaigne, peu pressé d’entrer en ses nouvelles fonctions, s’en retourne vers Rome. L’y attend, en ce dimanche 1er d’octobre, une missive de rappel : « Le jour où j’arrivais à Rome, on me remit des lettres des jurats de Bordeaux, qui m’écrivaient fort poliment au sujet de l’élection qu’ils avaient faite de moi pour maire de leur ville, et me priaient avec instance de me rendre auprès d’eux ».

Le reste est connu. Après être passé à Périgueux, Montaigne atteindra les abords de sa tour le jeudi, « jour de Saint-André, dernier novembre » et couchera chez lui.
Ici s’achève cette ballade montaignienne, qui j’espère aura su divertir des humeurs les plus maussades.

Pour la petite histoire :
J’achetai ce journal à l’issue de ma visite, l’été dernier, en la tour de Montaigne. Instant magique auquel, je le confesse volontiers, je m’étais préparé non sans une certaine dévotion - qui ne me caractérise habituellement point – et pour rien au monde je n’aurai raté ce détour.
Etions alors en villégiature en Dordogne, le long des rives du Céou. Et c’est là que je lus bonne part des pages du périple de Montaigne ; en un état d’esprit propice, comme il se doit, au farniente…



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(1) «L'an du Christ 1571, à l'âge de trente-huit ans, la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, dégoûté depuis longtemps de l'esclavage de la cour et des charges publiques, se sentant encore en pleine vigueur, vint se reposer sur le sein des doctes vierges, dans le calme et la sécurité : il y franchira les jours qui lui restent à vivre. Espérant que le destin lui permettra d'activer la construction de cette habitation, douces retraites paternelles, il l'a consacrée à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs».
(2) Journ

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