Blogue Axel Evigiran

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La dispersion est, dit-on, l'ennemi des choses bien faites. Et quoi ? Dans ce monde de la spécialisation extrême, de l'utilitaire et du mesurable à outrance y aurait-il quelque mal à se perdre dans les labyrinthes de l'esprit dilettante ?


A la vérité, rien n’est plus savoureux que de muser parmi les sables du farniente, sans autre esprit que la propension au butinage, la légèreté sans objet prédéterminé.

Broutilles essentielles. Ratages propices aux heures languides...


30 août 2014

Disputatio : Du Socrate platonisé…(Frédéric Schiffter & jean-François Mattéi) - Controverse philosophique...


La mode, semble-t-il, est aux joutes oratoires. Cela ne date pas d’hier et c’est là même un exercice fort prisé en ce sens qu’il permet aisément à l’auditoire, sans trop de difficulté, de se positionner. Sa version contemporaine la plus vulgaire en est le débat médiatisé. Jetée au centre de l’arène une question, d’ordinaire clivante, et deux champions (voire deux équipes). Celui qui défendra le pour et celui prêt à croiser le fer pour défendre le parti opposé. Bref, le Vrai contre le Faux, ou plutôt deux versions du probable jetées à grand fracas l’une contre l’autre. La dispute étant placée sous le contrôle impérieux du chronomètre, il est évidemment impossible, sous peine de disqualification, de développer une pensée tant soit peu élaborée. Aussi chacun affûte la lame de sa langue, prêt à toujours assener l’uppercut de quelques opinions bien senties, parfois brillantes, souvent creuses, rarement innocentes… L’essentiel ici n’est pas de prendre plaisir au penser ensemble, au partage d’idées. Non, plus prosaïquement l’objectif est de gagner. En ce genre d’exercice le vainqueur est infailliblement le plus habile rhéteur, celui qui saura fusiller son adversaire d’une formule lapidaire, celui encore capable, d’un geste ou d’un mot, de mettre les rieurs de son côté et qui, à l’aide de simplifications douteuses, voire de mensonges manifestes, emportera la mise, ceci bien sûr tout à fait indépendamment de la légitimité de la thèse défendue ou de la profondeur du propos. Ainsi ai-je entendu, il y a peu lors d’un débat radiophonique sur FC, un banquier d’affaire, trader à ses heures, affirmer sans sourciller que les marchés financiers avaient sauvé le monde – ou peu s’en faut. Le propos, pourtant si énorme, fut asséné avec une arrogance si assurée qu’il laissa pantois ses contradicteurs, deux philosophes trop honnêtes et à coup sûr trop pointilleux quant à l’exercice de la pensée – bref, point assez démagogues.
Dans son excellent Essai Deleuze pédagogue, Sébastien Charbonnier évoque ce biais lorsqu’il souligne que d’ordinaire « la virtuosité de l’homme d’opinion s’oppose à la maladresse de l’homme de la pensée » .(1)
Passons.

Inspiré du même modèle, mais plus subtil  - plus raffiné aussi - est le duel proposé chaque mois dans les colonnes de Philosophie magazine. Deux penseurs s’en viennent y frotter leur cervelle, proposant chacun un texte ayant trait à une question controversée de la philosophie. Exercice plus fertile, disais-je, car l’écrit offre cet avantage incomparable, par rapport à l’instantané de l’oralité, de permettre à l’auditoire d’aller à son propre rythme au fond des argumentaires développés, de les méditer, les peser et les analyser. De les lire et les relire ; d’en vérifier le bien-fondé intellectuel tant que les assises matérielles. Autre intérêt à mon sens, le fait que chacun des auteurs en lice développe sa thèse tout à fait indépendamment de ce qu’aura pu proposer son contradicteur. Les textes publiés ne sont donc pas une réaction au parti opposé, et ne cherchent pas la surenchère dans la contradiction. Tout au contraire, et c’est ce qui rend l’exercice intéressant, il faut viser juste, du premier coup.
Ainsi dans le numéro de février, sorti avec un peu d’avance, sous le titre provocateur de «Platon m’a tuer », se trouve débattue de l’épineuse question de savoir si oui ou non Platon a trahit ou dévoyé l’enseignement de son maître, l’incontournable Socrate.

 En lice deux tempéraments. Deux approches antagonistes de la philosophie.


A ma droite (2) le Sieur Jean-François Mattéi, ancien conseiller personnel auprès d’un ministre de l’Éducation nationale aujourd’hui devenu le chancre des équilibres budgétaires ; équilibriste devant l’éternel. Champion des légions platoniciennes, Jean-François Mattéi est aussi professeur émérite à l’université de Nice Sophia-Antipolis ; titre ronflant aux accents Orwelliensignifiant plus prosaïquement qu’il a pu faire valoir ses droits à la retraite tout conservant le privilège de quelques activités universitaires à la marge.
A ma gauche, le dilettante, le champion de l’Otium, nihiliste balnéaire et pourfendeur des trafiquants de sagesses, professeur de philosophie dans un lycée technique, ami deMontaigne et de Lucien de Samosate, je veux nommer Frédéric Schiffter.

D’entrée de jeu, et il faut en convenir, si quant au style et à la concision, quiconque d’un peu d’esprit et doté d’une once d’honnêteté reconnaîtra sans ambages que le philosophe des‘Délectations moroses’ l’emporte haut la main sur son adversaire, reste néanmoins à examiner le fond des choses, et aller jeter un œil attentif du côté des arguments avancés par chacun de nos chevaliers bannerets.

« Selon la tradition universitaire, Platon passe pour le gardien scrupuleux de la pensée de Socrate » (3). Telle est la thèse que Frédéric Schiffter va se faire fort de mettre en pièces.

Face à lui, l’athlète de l’Idéal choisit quant à lui d’ouvrir les hostilités en se débarrassant illicod’une encombrante affirmation de Nietzsche qui pensait, avec quelques motifs semble-t-il, «que Platon avait trahi Socrate en donnant de lui une image idéalisée ».
Sans qu’on en sache davantage sur les raisons qu’avait le philosophe au marteau de se méfier du Socrate platonisé, la thèse nietzschéenne sera balayée d’un revers de plume : « …. C’est à son étrangeté que l’on reconnaît la vérité du Socrate platonicien », clame Jean-François Mattéi. Bien étrange raisonnement à la vérité. En clair, moins c’est crédible, plus ça l’est, car si « l’homme que présente Xénophon peut paraître plus vraisemblable », bien entendu il ne faut rien en croire. 

En effet, le Socrate proposé par son ami Xénophon en ses Mémorables et dont l’exergue se traduit en ces termes : « C’est à tort que l’on a accusé Socrate de ne pas reconnaître les dieux de la cité et d’en introduire de nouveau »  (4) ; ce Socrate là, cet homme qui «n'introduisait pas plus de nouveautés que tous ceux qui pratiquent la divination légale au moyen des augures, des voix, des rencontres et des sacrifices »  (5) et qui ne tenait pas davantage « à passer pour un imbécile ou un imposteur dans l'esprit de ses disciples » (6), est humain, bien trop humain. Xénophon se serait ainsi rendu coupable d’un portrait de Socrate fadasse, sans véritables traits spécifiques. Vraisemblable donc. A contrario, Platon, selon Jean-François Mattéi, a peint quant à lui comme il fallait le caractère du père de la maïeutique, saisissant si idéalement de sa plume aux arabesques filigranée d’or « cette inquiétante étrangeté qui le distingue de tous les athéniens ». Belle profession de foi Idéaliste. Mais, sans doute conscient de l’aspect désespérément boiteux de sa démonstration, le professeur Mattéi, histoire de tâcher de conclure à son avantage le premier paragraphe de son hagiographie platonicienne, se compromet alors dans un exercice déshonnête, si ce n’est fielleux, glissant hors contexte que Nietzsche, s’est trouvé à ferrailler en ses écrits avec « ce juif de Socrate ». On en décrédibiliserait d’office quiconque à moins.

Aristophane
Côté adverse, Frédéric Schiffter rappelle en liminaire de son exposé que Socrate (né en -470) a eu d’autres disciples que Platon (né en -428), et, parmi eux, le sophiste Aristippe de Cyrène (né en -435) (7), celui qui « fut le premier des Socratiques qui se fit payer et envoya de l’argent à son maître » (8). Et rien n’empêche, en effet, de penser que c’est Aristippe, et non Platon, que Socrate « considérait comme son ami le plus proche, partageant avec lui scepticisme viscéral et goût pour l’ironie vacharde », même si, à lire Diogène Laërce, Socrate n’aimait guère voir son disciple se faire payer. En témoigne, entre autre, cette anecdote : un jour alors qu’Aristippe lui avait envoyé «vingt mines, Socrate les lui retourna aussitôt, en disant que son démon ne lui permettait pas de les recevoir. C’était en effet une chose qui lui déplaisait » (9). Mais le fondateur de l’école Cyrénaïque avait ses raisons. Et lorsque « on lui reprochait encore de se faire payer, lui, un disciple de Socrate. ‘Oui, je le fais, disait-il, et j’ai bien raison. A Socrate, on envoyait du pain et du vin ; s’il en prenait peu pour lui, c’est qu’il avait pour intendants les grands d’Athènes’ » (10).
Pour aller un peu plus dans le sens de la thèse défendue par F. Schiffter, et mettre à jour sous l’habile rhétorique socratique des traces de scepticisme - voire même de sophistique - il n’est pas inutile de rapporter cette autre anecdote des Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres où, un logographe ayant plaidé pour Aristippe et gagné son procès lui demanda alors : «‘En quoi vous a servi Socrate ?’ » Et ce dernier de répondre : ‘A rendre véridiques les paroles que vous avez dites pour ma défense’. ». D’ailleurs, lors d’une belle émission des NCC consacrée aux SophistesGilbert Romeyer Dherbey rappelle une saine évidence pourtant trop souvent (à dessein ?) oubliée : « il ne faut pas confondre le Socrate historique et le Socrate de Platon. Et sans doute le Socrate historique a été beaucoup moins ennemi des sophistes que Platon ne le prétend. D’autre part, pour beaucoup de contemporains, Aristophane notamment, Socrate était un sophiste. Par conséquent il faut peut-être se débarrasser de la trop petite idée que nous avons de la sophistique. Le gros ennui c’est que nous n’avons plus d’eux que des fragments, peut-être Platon en est-il partiellement le responsable, mais si nous avions l’œuvre entière, et bien nous nous départirions, sans doute, de cette petite idée que nous avons d’eux, car Protagoras, entre autres, est un penseur de première grandeur » . (11)
Ce qui nous amène à Aristophane, ennemi notoire de Socrate. Le poète satirique (né vers – 450), attaché au parti aristocratique, dans Les Nuées met en scène un vieil athénien, Strepsiade, qui a à se plaindre de son fils Phidippide, « ce bien peigné, fort dispendieux, qui ne rêve que de chevaux » (12). Le père, au bord de la ruine, se rend alors auprès de Socrate pour apprendre à parler : « Les prêteurs à intérêts, race intraitable, me poursuivent, me harcèlent, se nantissent de mon bien.(...) C'est l'hippomanie qui m'a ruiné, maladie dévorante. Mais enseigne-moi l'un de tes deux raisonnements, celui qui sert à ne pas payer, et, quel que soit le salaire, je jure par les dieux de te le payer » (13). Il en deviendra l’élève zélé, mais si calamiteux, et pour ce motif renvoyé, qu’il finira par adresser son fils au maître de la maïeutique, ceci afin de l’initier à sa place à l’art de la défense des mauvaises causes. Leçon de « souveraine Fourberie! » que le jeune homme, plus doué que son géniteur, assimilera au-delà de toutes espérances. Ce qui n’ira pas sans causer quelques déboires. Mais là n’est pas le lieu de conter dans le détail cette histoire. Ce qu’on peut retenir néanmoins de cette affaire, c’est que corroborant les propos de Gilbert Romeyer Dherbey, Aristophane tenait bel et bien Socrate pour un pur sophiste. En outre, il n’est pas loin à penser que si Aristophane s’acharne à ce point sur Socrate, c’est aussi parce que, contrairement à certains lieux communs, ce dernier n’était peut-être pas, à son goût, aussi hostile que cela à la démocratie. « Ferme de caractère, il avait l’esprit démocratique, on le vit dans l’affaire de Léon de Salamine : Critias et ses amis voulaient faire périr cet homme riche, Socrate s’y opposa ; une autre fois, il osa seul voter l’acquittement des dix généraux » (14).
Ce point plaide également pour une récupération de Socrate par Platon.

Déjà fissuré, l’argumentaire de J-F. Mattéi prend définitivement l’eau lorsqu’après avoir évacué Nietzsche aussi élégamment que nous avons vu, il se perd, faute de mieux, dans des conjectures dignes des plus mauvaises numérologies en battant la breloque sur le nom du père de Socrate, Sophronisque (associé à la modération), celui de sa mère, Phénarète (associé à la vertu et à la ‘mise en lumière) et, évidemment, la profession de cette dernière (accoucheuse).
S’en suit un paragraphe où l’auteur d’une thèse d’Etat intitulée très simplement L’Étranger et le Simulacre. Essai sur la fondation de l’ontologie platonicienne, poursuit sa plaidoirie pro-platonicienne (lui seul a compris Socrate) en cultivant son rachitique - et maladif – argument, à savoir : l’étrangeté de Socrate. Sa bizarrerie dans Le Banquet qui le rend si Vrai. « En écho, assène le professeur émérite, Phèdre qualifie Socrate d’‘être le plus déroutant qui soit’, après que son ami lui a avoué qu’il préfère être un homme ‘extravagant’ (atopos) qu’un incrédule à la manière des sophistes ». Comment, en effet, trouver plus brillante démonstration ? Rien que des textes de Platon ; fausses preuves donc versées au dossier.

Socrate
Plus consistante est la pièce apportée par F. Schiffter lorsqu’il fait remarquer que « le jour où l’on apporta  la ciguë à Socrate dans sa cellule, tous ses amis étaient là, sauf un : Platon ». Et d’ajouter aussitôt dans la foulée : « Le Phédon, dialogue qui retrace l’agonie du vieil homme, n’est donc qu’une affabulation ». Imparable !
Voyons ce que du côté de la biographie, et de ce fameux Phédon ce qu’a à en dire J-F Mattéi. Et bien rien ! Rien si ce n’est pure invention ; larmoyante et interminable ode sur les considérations fictives d’un juste placé face à la mort. « A chaque reprise, le silence démonique intervient au seuil de l’amour comme au seuil de la mort (…) Cette fois, le philosophe accepte de s’étendre pour laisser faire le poison faire son œuvre. Philosopher, c’est affronter la vie, debout, et accepter la mort, couché comme dans un linceul…» Du bla bla comme diraient certains…  D’ailleurs, F. Schiffter ne s’y trompe pas lorsqu’il note, non sans humour : « Voilà une image qui offense la vision professorale d’après laquelle Athènes livra un combat à mort contre un Juste. Plaçant le Vrai, le Beau et le Bien au-dessus de sa vie, Socrate défia un régime corrompu. (…) Jolie fable pour lycéens ».

Si, pour conclure brièvement, nous sommes désormais avec F. Schiffter résolument convaincus que « Platon confisqua pour son propre compte la figure de cet Inclassable et, dans ses dialogues, tel un ventriloque, lui fit tenir des propos de métaphysicien résolument hostile à l’enseignement sophistique », je laisserai le mot de la fin à Gilbert Romeyer Dherbey, savoureux historien de la philosophie antique déjà cité : « Je crois que peut-être la grande erreur a été, chez les modernes, de prendre Platon pour un historien de la philosophie, ce qu’il n’est pas du tout. Il est polémique vis à vis de ses adversaires, et c’est son droit de philosophe. Mais ne le prenons pas pour un historien de la philosophie » (15).

A méditer.

(1) Sébastien Charbonnier, Deleuze pédagogue, P 123
(2) Bien loin de moi, évidemment, l’idée de vouloir placer le centre à droite ni d’instiller sournoisement ma préférence en plaçant nos deux champions selon mon goût. Je ne fais ici que reprendre la mise en page de Philosophie magazine. Toute autre interprétation ne pourra qu’être jugée fallacieuse.
(3) Les textes de ce billet en italique et entre parenthèses,  seront ceux repris de philosophie magazine. On devinera aisément s’ils appartiennent à Frédéric Schiffter ou à Jean-François Mattéi.
(4) Xénophon, Mémorables.
(5) Op cité. Chap. 1
(6) Op cité. Chap. 1
(7) Aristippe est plus âgé de 7 ans que Platon. Il se serait rendu en Grèce à l’âge de 19 ans pour assister aux jeux olympiques, et de là, ayant entendu parler de Socrate, serait allé à Athènes pour devenir son disciple. Quant à Platon, qui rêvait de devenir tragédien,  il deviendra disciple de Socrate en -408,  à l’âge de 20 ans.
(8) Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres.
(9) Op cité. Aristippe de Cyrène.
(10) Op cité.
(12) Aristophane, Les Nuées.
(13 Op cité.
(14) Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres. Socrate
(15) cf note 11.

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